‹ Les amants: poésiesChapitre 55 sur 60 · A MON FRÈRE ARTHUR · texte numérisé non relu

A MON FRÈRE ARTHUR

LE BARDE

Levez-vous ! Regardez, 6 vierges de Pow}'S !

Ce qu'ils ont fait de la patrie !

Tous les loups de Kouthwinn ensemble l'ont pétrie Sous leurs pieds dans les corps éventrés de nos fils I

Un arbre échappera, couvert de chèvrefeuille. Peut-être bien ; mais tout ce qu'ordonnera Dieu

Arrivera, quoi que l'on veuille !

Le palais de Pengwern n'est-il pas tout en feu ?

102 LA FEMME DU CHEF

O Kendélann ! Ton cœur, tel qu'un feu de broussailles Du printemps^ pétillait au signal des combats. Malheur à vous, garçons tt filles, qui tout bas Allez, parlant de fiançailles !

Kendélann I Lion belliqueux, Tu défendis longtemps ta ville, pierre à pierre. — Le loup suit le guerrier dont le cœur est fougueux ! Qjii rebâtira Trenn, patrimoine en poussière ?

LA FEMME

Je t'admirais de loin combattre le premier.

Ardent, la tête échevelée.

Te ruant par grands bonds à travers la mêlée, O Kendélann, faiseur de morts, cœur de limier !

La cervoise de Trenn ruisselait sur ta table Tant que tu défendis ta ville en cendre, hélas I

O Kendélann, chef indomptable !

Tant qu'un mur fut debout tu nous y rappelas !

Mes fils ! Hier encor, sous deux coups de sa hache. Les cadavres tombaient à ses pieds par monceaux ; Grandissez ! Le lion est mort, mes lionceaux t Mes fils ! mes fils ! Malheur au lâche !

LA FEMME DU CHEF

Allume en eux ton grand brasier, Incendie! En leur âme I ô vent ! souffle ta rage I Vengeance ! Q.ue ta soif dessèche leur gosier ! Et que mon âme à moi soit comme un ciel d'orage !

LE BARDE

Q.uand il vivait, son toit n'était pas grand ouvert

Sur la salle, comme à cette heure I Abandonnés après le maître que je pleure.

Comme la salle est sombre et le palais désert !

La salle du palais de Kendélann est sombre Cette nuit, sans foyer, ni lampes au milieu ! Seul je veille en pleurant dans l'ombre.

Q.ui peut me soutenir à présent, sinon Dieu ?

Salle de Kendélann, quel lourd silence règne Entre tes murs déserts et sous tes noirs lambris ! Ni foyer, ni lumière ! Et seul dans les débris Je sens mon cœur amer qui saigne !

Sans famille, hélas ! et sans feux.

Salle de Kendélann, le vent noir te secoue !

Mon chef est mort I je vis] j'arrache mes cheveux ! Mes pleurs abondamment coulent, creusant ma joue !

LA FEMME DU CHEF

Ta salle, ô Kendélann ! est morae sous le ciel !

L'asile a croulé sous les flammes, Où les guerriers riant aux valeureuses dames Ecoutaient le vieux barde en buvant l'hydromel !

Q.ue tu me semblés triste et sombre, ainsi sans mdtre. Salle de Kendélann, où Ton me fit honneur !

Ah ! qui pourrait te reconnaître Dans cette nuit ! — Pitié ! Que ferai-je. Seigneur !

Salle des chants joyeux et des fêtes célèbres. Salle de Kendélann, sans foyer ni chansons.

J'écoute, je n'entends plus rien, ni voix, ni sons. J'erre tout seul dans les ténèbres !

La salle est sinistre aux sommets Du rocher d'Hédouez, cette nuit ! j'en frissonne ! Chants, festins, compagnons ne reviendront jamais. Jamais, femmes, amis, ni maître, ni personne !

LA FEMME

Au grand galop, va ! pars ! Je porte, ô bon cheval !

La moisson rouge de la veuve !

La gerbe dont la trace est longue comme un fleuve 1 L'épi mûr qui brillait ce matin sans rival !

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LA FEMME DU CHEF

A travers champs je porte à mon côté la tête, La tête pâle, aux yeux rigidement ouverts,

Qui du combat semblait la crête Dans les jours de victoire ou les jours de revers!

pai cherché dans la nuit; et je porte à ma gauche La tête aux longs cheveux du chef des braves clans Arrachée aux oiseaux qui croassaient sanglants, Et dont la corne fouille et fauche !

Je porte à cette heure à la main La tête au front troué d*un guerrier magnanime ! Cours, bon cheval ! hennis ! je pleurerai demain ! Bondis par la forêt sous ma voix qui t*anime !

Emporte- moi ! Je porte, hélas! sous mon manteau,

La tête froide au front tout rouge !

Sur sa face à présent aucun muscle ne bouge ! Elle bat sur mon sein telle qu'un lourd marteau !

En avant! Sur mon bras, au grand galop, je porte La tête où tant de fois Téclair terrible a lui I

— Les murs n'ont plus ni toit ni porte ! — Amour et gloire, tout n'est qu'un rêve aujourd'hui!

Là-bas, sur un grand tas d'ennemis, près du môle De Pennock, il était comme un chêne couché.

Son cou que j'embrassais, moi, moi, je l'ai tranché! Sa tête est là sur mon épaule !

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LA FEMME DU CHEF

Mes fils! je vous porte à mon poing Sa tête aux yeux ouverts qui fixement regarde ! — Dans mon âme ces yeux ne se fermeront point ! Le jour vemi,- malheur à l'orphelin qui tarde !

Je porte à meÇ'trqis fils, je tiens d^ant mes yeux

La tête hier effroi du traitre I La tête où -flamboyait le regard fier du maître ! La tête qui dormait sur mon sein orgueilleux!

O Kendélann ! Au bout de ta pique de frêne Je leur porte ta tête, ô chef! pour que ton sang

Arrose en eux la bonne graine, Et les fasse grandir plus vite, en frémissant!

LE BARDE

Le corps de Kendélann, le chef de dix armées,

Gît là, sans tête, blême, inerte, sans chaleur !

J'ai sur Pâme le poids d'une immense douleur.

Songeant près des planches fermées !

J'entends l'aigle d'Eli, ce soir !

Il élève la voix, il crie, et je l'écoute !

Le cœur des guerriers morts fut son large abreuvoir ! Le sang des hommes blancs sur son poitrail dégoutte 1

LA FEMME DU CHEF

Appelant ses petits qui cherchent leur chemin,

L*aigle d'Eii mange et dévore !

11 parcourt la forêt, il plane, il plonge encore ! L'aigle gardien des mers aime le sang humain !

L'aigle d'Eli du bec et des serres travaille. Dans la forêt il mord avec un cri perçant.

Il boit le vin de la bataille, Il se gorge, il s'enivre, il nage dans le sang.

L'aigle d'Eli, du val de Mésir, la sœur pâle, Aux champs de Broc-hmael, le brave, a tout tari 1 Il s'acharne, fouillant dans les morts sans abri ; Il fait des lambeaux qu'il avale !

Maintenant c'est l'aigle au bec gris Qui sent le corps du chef, là, dans ces planches sombres, Qui rouvre l'envergure en poussant de grands cris. C'est l'aigle de Pengwern, là-haut, sur les décombres I

L'aigle au bec gris a soif d'un sang qui coûta cher!

C'est d'un sang pur qu'il est avide !

Il sait que Kendéiann gît dans la salle vide ; Sa gorge insatiable a faim de noble chair.

Il a ce soir au loin appelé, l'aigle énorme

De Pengwern que l'on voit dépeçant le guerrier I

Afin qu'aucun barde ne dorme Au-dessus du cercueil il va longtemps crier !

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LA FEMME DU CHEF

Il plonge dans la salle, il bat de sa grande aile, L'aigle au bec gris que suit de loin un vol pesant ! Et Ton te nomme, ô Trenn! la Déserte, à présent! O Trenn ! hier encor si belle !

LA FEMME

Malheur à moi ! mes filç sont morts !

Là ! là I Regardez-les, yeux froids ! Jusqu'à la garde L'égorgeur a trempé son fer dans leurs chers corps ! O Kendélann ! Tes yeux sont grands ouverts, regarde I

Tous les trois égorgés d'un coup, subitement ! Malheur ! Ils sont morts, tous les mâles !

L'abominable nuit emporte au loin leurs râles ! Et dans mon sein gonflé s'engouffre un hurlement !

Quand j'accourais, criant : « Lâche, qui vit esclave ! » L'aurore à leurs berceaux empourprait ses rougeurs !

En leur portant ta tête, ô brave !

J'accourais ! ils sont morts, eux, les futurs vengeurs !

Qui donc les vengera, puisqu'il n'est plus, leur père ? Qui donc te vengera, si tes fils sont partis? Qui me vengera, moi, lionne sans petits.

Seule, sans mâle et sans repaire ?

LA FEMME DU CHEF

Mes fils! Horreur! ils ne voient plus!

Tous les trois sont muets ! En vain je les appelle !

— Je ne veux pas prier, les bras irrésolus !

Je ne veux pas gémir au fond d'une chapelle !

J'irai ! vers les vivants je lèverai ton front,

O chef! partout, sans clameurs vaines!

Mes yeux feront bouillir un sang chaud dans les veines ! Je montrerai ta face, et tous, ils me suivront !

J'embaumerai ta tête illustre et vénérée !

— Q.u'il se lamente, lui, le barde aux cheveux blancs ! —

Criant : « Debout ! » par la contrée J'irai ! j'enflammerai les débris des vieux clans !

Des villages marins aux huttes sous les chênes J'irai ! Des plus tremblants je ferai des héros ! Kendélann ! Des fuyards je ferai des taureaux Qjui beuglent en brisant leurs chaînes !

J'en ferai des tigres sans peur, Féroces, je le jure, ami, tu peux m'en croire, Derrière moi lancés aux pistes du vainqueur, Ta tête pour drapeau sur cette pique noire !

Je lèverai l'armée au cœur dur, sans retard !

J'irai du val à la montagne !

Et comme un tremblement du vieux sol de Bretagne Nous passerons demain, moi portant l'étendard!

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