‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 13 sur 40 · PIERRE-JEAN MARIETTE · texte numérisé non relu

PIERRE-JEAN MARIETTE

ariette est le type de l'amateur. Doué d'un goût exquis, d'un tact singulier, d'une rare perspicacité, il a mis au service de ces | qualités maîtresses une science qui n'a jamais été égalée, une activité, une facilité de travail qui ne sont plus de notre temps. Marchand de gravures et imprimeur, il fit toujours passer les intérêts de son négoce après les jouissances de l'art. Dans un siècle dont la légèreté est le caractère disùnctif, c'est une curieuse figure que celle de cet homme héritier d'une fortune indépendante, et consacrant un demi-siècle à réunir la plus nombreuse collection de dessins et d'estampes qui fut jamais. « Il fallait une dose non com- » mune de raison à un jeune homme dans la position » de Mariette, ayant de l'esprit, de l'instruction et

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» une grande aisance, pour s'éloigner du monde et » s'absorber , pour ainsi dire, dans les études les plus » sérieuses (i). »

Pierre-Jean Mariette est né à Paris le 7 mai 1694, rue Saint- Jacques, au coin de la rue des Noyers, en face de la chapelle Saint-Yves, dans une maison détruite aujourd'hui et qui occupait l'emplacement des n0' 37 et 39. Elle avait pour enseigne : Aux Colonnes d'Hercule.

La rue des Noyers et le quartier avoisinant étaient alors habités par les graveurs et les imprimeurs. Cet usage, pour les premiers du moins, n'est pas tombé en désuétude. Depuis deux cents ans, le commerce de l'imagerie ne s'est pas déplacé. C'est dans cette maison qu'il vécut au milieu de trésors amassés de père en fils, c'est là qu'il mourut le 10 septembre 1774, dernier rejeton d'une de ces vieilles souches de bourgeoisie féodale qui pendant six cents ans ont constitué l'aristocratie parisienne. Sa famille n'avait jamais quitté l'ombre du clocher de l'église Saint-Benoît, sur les registres de laquelle elle figure dès 1181 (2). C'est là que fut enseveli Pierre-Jean, en attendant que vingt ans plus tard

(1) Pierre-Jean Mariette, par M. J. Dumesnil. Un vol. Paris, Dentu, i856.

(2) Saint- Benoît contenait les sépultures dçs graveurs Pitau, Poilly, VanSchuppen, des imprimeurs Vascosan, Morel, Le Petit, Cramoisy. Club révolutionnaire, imprimerie, grenier à fourrages tour à tour, la vieille église devint en i833 le théâtre du Panthéon. Elle était située entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe, en face du Collège de France. Le peu qui restait de son cloître a été détruit en i853 pour laisser passer la rue des Écoles.

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les bourgeois du quartier, toujours spirituels , vinssent profaner sa tombe et jeter aux vents les cendres d'un de leurs plus glorieux ancêtres.

Le goût des livres et des gravures était l'héritage , la carrière même de Mariette. Son grand-père, marchand d'estampes et graveur, qui commença la collection, avait hébergé Etienne délia Bella pendant son séjour à Paris vers 1640. Son père, Jean Mariette, dont la sœur épousa le peintre Jean - Baptiste Corneille, prenait la qualification de marchand d'estampes et imprimeur. Il maniait le burin avec habileté, et le catalogue de son fils mentionne son œuvre composé de huit cent soixante pièces, représentant divers sujets de l'histoire sacrée et profane, fables, paysages, vignettes, culs-de-lampe, portraits ( 1 ) . « Que s'il étoit permis à un fils de parler » avantageusement de son père sans pouvoir être soup- » çonné de trop de complaisance, l'on ne craindrait pas » d'assurer qu'il y a eu peu de personnes qui ayent pos- » sédé une connoissance plus parfaitte des estampes, et » qui ayent mieux sceu discerner les différentes manières » des maîtres et en faire une plus judicieuse applica- » tion (2). » Mariette naquit donc au milieu des objets qui devaient faire l'étude de sa vie.

La société, à cette époque, reposait sur l'hérédité et la transmission paternelle. Il était rare qu'un enfant ne suivît pas la carrière de sa famille. De là, ces groupes

(1) Catalogue de Mariette, par Bazan, n« 959, vendu 32 livres.

(2) Abecedario de Mariette, au mot Mariette.

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d'artistes dont la filiation embarrasse parfois les recherches : les Lenain, les Audran, les de Troy, les Coypel, les Corneille, les Cochin, les Parrocel, les Vanloo et tant d'autres. Habitué dès son jeune âge à avoir sous les yeux les instruments de sa vie future, vivant dans la sphère d'idées qu'il ne devait plus quitter, l'intelligence de l'enfant s'imprégnait de cette atmosphère , son goût se formait naturellement, la science lui arrivait avec la vie , et épargnait à un âge plus avancé une série d'études arides et douloureuses. C'est ce qui explique ce fait, au moins singulier, qu'en 1718, à vingt-quatre ans, après avoir terminé ses études au collège des Jésuites (Louisle-Grand), Mariette, voyageant en Allemagne , ait été désigné à l'empereur Charles VI par le prince Eugène pour classer la magnifique collection des estampes de Vienne. « L'ordre qu'il mit dans ce précieux dépôt , le » goût dont il fit preuve dans le choix et la disposition, » lui méritèrent les éloges du prince Eugène, non moins » instruit dans les travaux de Minerve que savant dans » les combats ( 1 ) . » Mariette était là dans son élément. Il quitta l'Allemagne pour l'Italie , dont il visita avec son intelligence spéciale toutes les villes où il pouvait avoir à apprendre, et revint à Paris vers 1720, riche de faits, de documents et de points de comparaison, et ayant formé avec Zanetti de Venise , Zanotti de Bologne, Bottari de Florence, avec tous les amateurs, tous les savants, tous les grands artistes de

(1) Vie de Mariette, en tête du Catalogue de Mariette.

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l'Italie, des liaisons entretenues pendant plus de cinquante ans par une correspondance dont l'activité confond (i)3 et que la mort seule put interrompre.

En se rappelant que Mariette, jeune et riche,, tombait à Paris en pleine Régence , en comparant son existence avec celle qu'il eût pu mener, on fera un rapprochement tout à l'honneur de son bon sens et de son bon esprit. Lorsqu'on l'a un peu pratiqué, quand on a pénétré dans cette vie studieuse et honnête, il semble qu'on l'aperçoive dans la vieille maison paternelle, dans un de ces intérieurs austères des tableaux flamands, entouré de ses livres, de ses dessins, de ses gravures, classant, cataloguant, annotant, écrivant à ses amis d'Italie ou recevant son inséparable de France, le comte de Caylus. Le dimanche, au coup de dix heures sonné par toutes les cloches environnantes, Mariette, accompagné de sa femme et de sa fille, grimpe la pente roide de la rue Saint- Jacques, laisse à droite les Mathurins, à gauche Saint-Jean de Latran, et va à Saint-Benoît s'asseoir à un banc usé par les genoux de vingt générations. Ses amis, ses confrères, les notables du quartier, le saluent avec déférence; les pauvres le reconnaissent, car son père leur a légué en mourant une somme de dix mille livres, et le curé lui glisse en passant un sourire. Les

(1) A la suite de nombreuses visites dans les principaux dépôts pu* blics de l'Italie, un jeune savant, M. Eugène Miintz, a retrouvé une grande partie de cette correspondance. Il en a pris copie, et se prépare à en faire l'objet d'une publication dont l'intérêt et l'importance n'échapperont à personne (1876).

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scènes sobres et tranquilles des gravures de Chardin donnent une idée de l'intérieur et du ménage de Mariette.

Le premier ouvrage où il révéla au public son goût et ses connaissances fut la lettre adressée en 1726 au comte de Caylus. Elle sert de texte au recueil de caricatures gravées par cet amateur d'après les dessins de Léonard de Vinci (1). Réimprimée dans YAbecedario publié par MM. de Chennevières et de Montaiglon, cette lettre peut passer pour une notiqe aussi complète que le permettait l'époque où elle fut écrite sur le peintre de la Joconde et de la Cène.

La plupart des dessins gravés par le comte de Caylus faisaient partie du cabinet d'un ami commun, Pierre Crozat. Héritier d'une fortune princière, Crozat avait fait construire en 1704, rue de Richelieu , au coin du boulevard , une demeure somptueuse où, pendant quarante ans, vinrent s'amasser une quantité prodigieuse de richesses en tableaux, dessins, marbres et pierres gravées (2). En terminant sa préface, Mariette exprimait le vœu que le propriétaire voulût bien publier une suite de gravures d'après les tableaux de son cabinet, et d'après ceux du cabinet du Roi et du cabinet du duc d'Orléans, en y ajoutant les observations et les conseils de son expérience. Cet appel fut entendu en 1729, et Mariette fut chargé de la rédaction des notices explicatives.

L'ouvrage est intitulé Recueil d'estampes d'après

(1) Chalcographie du Louvre, n°» 137 à 140.

(2) Voir Pétude consacrée à Pierre Crozat, p. i83.

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les plus beaux tableaux et d'après les plus beaux dessins qui sont en France, dans le cabinet du Roy, dans celui de M. le duc d'Orléans et dans d'autres cabinets. Les deux premiers volumes , contenant cent trente -sept planches /parurent en 1729, imprimés à l'Imprimerie royale. Les principaux graveurs, Lépicié, Cochin, Aveline, Duflos, le comte de Caylus, pour les dessins, furent chargés de reproduire les œuvres des écoles de Rome, de Florence, de Gênes, de Bologne. Mariette composa la préface et le texte explicatif. Plus tard, à la vente de Crozat, il se rendit acquéreur des planches qui n'avaient pas encore tiré ( 1 ), et qui formaient le contingent de l'école de Venise, et en composa un troisième volume portant la date de 1 742 et contenant quarantedeux planches. Ces cent soixante-dix-neuf planches restèrent chez Mariette et furent acquises à sa vente (2) par Basan, dans le catalogue duquel on les retrouve en 1798 (3). Il y a une différence notable entre les premiers tirages et les tirages postérieurs. Dans ces derniers, les planches, usées, replanées, retouchées, sont devenues pâles, blafardes, sans caractère et sans effet, et n'ont pas grande valeur. Quant au texte, il est fait avec le soin, la science, le goût que Mariette portait en toute chose.

(1) Catalogue Crozat, à la suite du n° 1086.

(2) Catalogue Mariette, n° 254, vendu 179 livres 19 sols avec le n° 235.

(3) Voir pour toutes ces vicissitudes la Biographie de Michaud, art. Crozat.

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Crozat avait offert l'hospitalité à la Rosalba, la célèbre pastelliste vénitienne, pendant son séjour à Paris. C'est chez lui que Mariette , qui l'avait connue à Venise, la retrouva et renoua connaissance avec elle. Artiste de talent, rien moins que jolie, au dire de tous ses contemporains, la Rosalba inspira au sévère Mariette la seule poésie certainement qu'il se soit permise pendant toute sa vie. C'est un sonnet italien dans lequel, jouant sur les mots Rosa et Alba, il adresse à l'artiste des compliments dont la fadeur n'est égalée que par la prétention.

En 1740, à la mort de Crozat, Mariette fut chargé de dresser le catalogue des dessins et des pierres gravées de la collection (1). Les pierres gravées, achetées en bloc, allèrent augmenter le cabinet du duc d'Orléans; Mariette devint acquéreur d'une grande partie des beaux dessins que Crozat avait eus de l'héritage de Jabach. Antérieurement à cette époque, il avait travaillé aux trois premiers volumes d'une réimpression de la Description de Paris, par Germain Brice, publiée en 1752.

En 1744 parut le Recueil d'estampes d'après les tableaux du cabinet de Boyer d'Aguilles, à Aix, gravées

(1) Description sommaire des dessins des grands maistres du cabinet de feu M, Crozat, par P. J. Mariette. Paris, chez Mariette, 1741. A la première page de la Description des pierres gravées , on trouve un bois donnant la copie exacte de renseigne qui figurait sur la boutique de Mariette. Il représente Hercule se reposant entre les deux colonnes. Au-dessus, une banderole porte ces mots : Hœc meta laborum.

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par Jacques Coelmans d'Anvers ( i ) . ce Ce recueil , com- » posé de cent dix-huit planches , fut terminé , dit Ma- » riette, en 1709, Tannée même de la mort de l'illustre y> magistrat. Mais des raisons dont il est inutile de » rendre compte ici avaient empêché que le public pût » jouir de cet ouvrage. » Nous voudrions pouvoir juger ce recueil avec la même indulgence que MM. de Chennevières et Dumesnil; mais, si différente qu'elle soit de la leur, nous devons dire toute notre pensée. Le burin de Coelmans est violent, mais non vigoureux; les ombres sont dures, les figures manquent de relief et les compositions d'effet. On retrouve rarement, — excepté dans le portrait de Malherbe, — le burin d'un véritable artiste. Le texte, au contraire, est rédigé avec ce soin scrupuleux, cette sûreté de goût dont Mariette avait fait preuve dans la description du cabinet Crozat, et n'est pas inférieur à son premier travail.

La publication de YAbecedario nous avait déjà révélé un détail qui prouve chez Mariette une susceptibilité au moins égale à sa modestie. Vers 1745, Gori, le célèbre antiquaire italien, voulant donner une nouvelle édition de la Vie de Michel-Ange, par Condivi, pria Gaburri, de demander à Mariette quelques observations sur la vie et les œuvres de Michel-Ange. Mariette se rendit à ce désir, envoya ses notes écrites à la hâte, et sans être

(1) Paris, 1744. Deux parties en un volume, chez P. J. Mariette. Voir sur le cabinet de cet amateur de province la notice de M. de Chennevières dans le premier volume de ses Peintres provinciaux,

retouchées, et reçut , en 1746, un exemplaire de Condivi réédité où elles étaient publiées in extenso. Aussitôt, froissé d'un procédé peut-être un peu sans façon, mais nullement offensant, il se fâche, et, sur la page même de son exemplaire, trace, de son écriture fine et correcte, l'ensemble de ses reproches (1). Gori lui donne la qualité de peintre, il ne l'appelle que Pierre tout court, et

autres de la même force. J'en suis fâché pour Mariette, mais de semblables arguments ne me paraissent pas précisément suffisants pour balancer le service rendu par la négligence de Gori.

C'est dans ce travail que Mariette a commis la seule erreur de goût peut-être de sa longue carrière. Il s'agit d'une main dessinée à la plume, attribuée à Michel- Ange et acquise à la vente Crozat (n° i5, vendu dix-huit livres). Il s'extasie beaucoup sur cette main. « C'est peut-être le plus beau morceau de ma collection, » dit-il, et je le conserverai toute ma vie. » Une appréciation plus réservée et la comparaison d'une main semblable exécutée par Annibal Carrache, faisant partie de la galerie Farnèse, ne permettent plus de douter que ce dernier ne soit le véritable auteur du dessin de Mariette, et font ainsi crouler la tradition. Comme style, cette main n'a rien de Michel-Ange, et, comme exécution, l'exagération même des hachures, la violence du procédé ne permettent pas de la lui attribuer. Buonarotti n'était pas si

(1) L'exemplaire existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.

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michelangesque que cela. Elle figure aujourd'hui dans la collection du Louvre, et ne laisse pas d'hésitation possible à un observateur quelque peu exercé (i). Une pareille erreur ne peut servir d'argument contre le goût de Mariette. Il en a donné tant et de si concluantes preuves, qu'elle ne doit devenir qu'une simple curiosité dans sa vie. C'est à ce titre que nous la rapportons.

On vient de juger la susceptibilité de l'auteur; l'amateur avait bien aussi ses petits défauts. Fier à juste titre de ses trésors, il avait le tort d'en être jaloux, refusait aux autres la communication d'une science qu'il réservait pour lui seul, et éconduisait assez sèchement les malheureux confrères amenés par le besoin de s'instruire. Lorsque Jombert fit ses recherches pour le catalogue de l'œuvre de délia Bella, publié en 1772, il s'adressa à Mariette pour obtenir des renseignements. « Mais » loin, dit-il dans la préface, de me prêter un secours » que j'avais lieu d'attendre de lui, il m'a refusé même » la permission de jeter un coup d'œil sur ce trésor uni- » que qu'il possède. » On peut inférer un refus semblable de communication fait à Helle et Glomy, pour l'œuvre de Rembrandt. Nous trouvons enfin dans la lettre de Joly, conservateur du Cabinet des estampes, reproduite dans l'ouvrage de M. Dumesnil, les lignes suivantes : « Il était comme un avare qui cache son or; il ne mon- » trait ses portefeuilles qu'à ceux dont il était assuré de » leur amour pour les arts, ou qui étaient au moins initiés

(1) Notice des dessins, Écoles d'Italie, n° 182 (édit. de 1868).

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y> dans leurs mystères. » Ce n'est pas moi qui blâmerai Mariette de ne pas avoir fait de son beau cabinet une succursale de la rue. UOdiprofanumvulgus doit être la devise de tout véritable amateur. Mais entre rendre la vue de ses richesses difficile et la refuser nettement à des appréciateurs sérieux et éclairés , il y a une distance dont Mariette, selon moi, ne s'est pas rendu compte.

En 1746, Mariette, continuant ses travaux, adressa au comte de Caylus une lettre sur la fontaine que le sculpteur Bouchardon venait de terminer, et qui existe encore à peu près intacte dans la rue de Grenelle-Saint- Germain. Cette lettre, datée du Ier mai 1746, figure à la suite de la Vie de Bouchardon, par Caylus (Paris, 1762). Mariette s'étend avec éloge sur les travaux de la fontaine, qui venaient d'être terminés; il décrit et explique les sculptures et les bas-reliefs décoratifs, mais ne fait pas suffisamment ressortir les défauts de proportion de ce monument, be groupe central est heureux, et les figures s'harmonisent convenablement avec les lignes architecturales de Tavant-corps; les quatre statues placées dans les niches latérales révèlent un goût personnel et une étude de l'antique un peu trop modifiée par le goût Pompadour. Mais le monument en lui-même est médiocre, les ailes en retrait sont trop longues et trop nues. Il est vrai que Bouchardon s'est trouvé en présence de deux difficultés inhérentes au monument lui-même : l'alignement à observer, et les portes de deux propriétés particulières à conserver dans son projet. Aussi, je pense que les défauts de ce monument deviendraient plus saillants si

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un espace plus large que la reculée de la rue permettait de saisir d'un coup d'œil la discordance des lignes. On peut donc affirmer que si Bouchardon était un sculpteur de grand talent, il était médiocre architecte. Il n'en est pas moins fort heureux que cette fontaine nous ait été conservée dans son intégrité, et Ton pourra toujours recourir à la lettre de Mariette comme à la description la plus exacte et la plus judicieuse qui en ait été faite.

Edme Bouchardon était un des protégés du comte de Caylus et un des intimes de Mariette. Celui-ci s'en est occupé une seconde fois et d'une façon plus importante dans le grand ouvrage consacré à la fonte de la statue équestre de Louis XV. On sait que l'érection de ce monument , qui s'élevait au milieu de la place actuelle de la Concorde , avait été décidée par les échevins de Paris en 1757. La statue, confiée à Bouchardon, fut coulée en bronze le 5 mai 1758 en cinq minutes, posée le 23 février 1763, et découverte le 20 juin suivant. A cette époque, l'opération de la fonte offrait des chances d'insuccès qu'elle ne présente plus de nos jours. D'ailleurs, la fonte d'un seul jet d'un groupe de cette dimension présente toujours des difficultés sérieuses, et les minutieuses précautions prises pour réussir intéressaient au plus haut degré les hommes spéciaux, les artistes et le public. Le succès le plus complet couronna les efforts du fondeur. C'est pour perpétuer le souvenir de cette opération que la ville ordonna la composition de cet ouvrage, qui ne fut pas destiné au public, et dont les exemplaires furent donnés en cadeau aux personnages importants. Il est

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intitulé Description des travaux qui ont précédé, accompagné ou suivi la fonte en bronze d'un seul jet de la statue équestre de Louis X V, par Mariette, honoraire, amateur de l'Académie de peinture. Paris, imprimerie de Lemercier, 1778, in-folio. Le volume est divisé en quinze chapitres, orné de 64 planches, et contient 166 pages (1). Dans un avant-propos, Lempereur, président des échevins, donne les détails administratifs qui ont précédé et motivé la décision prise, et passe la plume à Mariette, qui décrit en mécanicien consommé, mais avec grande clarté, les travaux de construction d'ateliers, de préparations de fours, de fonte, de transport et d'érection définitive qui ont amené la statue sur son piédestal. Les planches donnent les coupes, plans, réductions les plus détaillées, et servent d'explication de visu au texte. Parmi elles, il n'y en a que deux intéressant l'histoire et l'art. L'une est la vignette placée en tête de l'ouvrage, et représentant la cérémonie d'inauguration ( dessin de Gravelot, gravure de Saint-Aubin) ; l'autre montre la statue sur son piédestal avec les basreliefs et les quatre figures de Pigalle (2). La figure du

(1) Les planches sont encore à la Chalcographie du Louvre, n0,3872 à 3929.

(2) Les quatre figures personnifiaient la Prudence, la Force, la Justice et la Paix. Elles donnèrent lieu à Pépigramme suivante :

O la belle statue ! 6 le beau piédestal ! Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

Le petit modèle en bronze de cette statue équestre, de la main de Bouchardon, existe encore. Il est placé au Louvre, dans les salles de la sculpture française.

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Roi ne manquait ni de majesté ni de légèreté; elle était bien assise et habilement modelée; son cheval était moins bien réussi , malgré la prodigieuse quantité d'études de chevaux que Bouchardon avait dessinées avant de commencer le modelage de la maquette.

J'ai empiété de quelques années sur Tordre chronologique , j'y reviens pour parler de l'œuvre la plus importante de Mariette, dont la publication , avant que VAbecedario eût été mis au jour, a rendu le plus de services , et peut le mieux faire apprécier la variété , la profondeur, la sûreté de ses connaissances. Je veux parler du Traité des pierres gravées, imprimé et publié par l'auteur en 1750. Cet ouvrage est le meilleur résumé des connaissances dacty liologiques à cette époque ; il a été longtemps le livre classique sur la matière et restera toujours un document des plus précieux à consulter. Dans la pensée de Fauteur, ce devait être le premier chapitre d'une histoire de la gravure, pour laquelle il amassa toute sa vie de nombreux matériaux, et qui s'est bornée malheureusement à cette unique publication. Voici ce que dit de ce traité M. Dumesnil, qui abrège l'avant-propos de Mariette :

« Il suit pas à pas l'origine et les progrès de la gravure » chez les anciens; il examine l'usage qu'ils faisaient des » pierres gravées pour les sceaux et les cachets, les

» bagues et les anneaux, les bracelets et les agrafes

» Il s'attache ensuite à distinguer les différentes ma- » nières de graver des Grecs, des Romains et des autres y> anciens peuples De la manière de graver des an-

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y> ciens, Mariette passe à celle des modernes qui ont fait » revivre cet. art précieux : il les juge avec la même » impartialité

» Après avoir traité ces articles intéressants, il était » naturel que Mariette donnât une notice sommaire des y> diverses sortes de pierres fines que les anciens et les » modernes ont également employées pour servir à leurs » gravures. Il développe ensuite la pratique de l'art de » graver sur ces pierres } il l'enseigne par le soin qu'il » prend de détailler tous les procédés du graveur. Il » explique aussi comment on parvient à contrefaire » avec des verres de couleur ou autres pâtes les véri- » tables pierres gravées, la manière d'en tirer des » empreintes, etc.

» Le traité de Mariette est terminé par un catalogue » ou bibliothèque raisonnée de tout ce qui, jusqu'à la » composition de son traité, avait été écrit et publié sur » les pierres gravées; traités généraux, descriptions de » cabinets, recueils de gravures, dissertations particu- » lières, rien n'est omis. Il s'efforce de donner une idée » précise de chaque ouvrage , de marquer ce qu'il y a » de singulier, les différentes éditions qui en ont été » faites, leur succès, les disputes auxquelles elles ont » donné lieu, le jugement des savants, et enfin sa » propre appréciation.

» Tout le second volume est consacré à la représen- » tation des plus belles pierres gravées du Cabinet du » Roi. Il est précédé d'une notice historique très-curieuse » et très-intéressante sur cette célèbre collection, notice

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» qui contient toutes les singularités que Mariette avait » apprises de divers Mémoires imprimés ou manu- » scrits, ou d'une simple tradition (i). »

D'un autre côté, les deux auteurs de la Description des pièces gravées du cabinet d'Orléans s'expriment en ces termes :

a De longs voyages, des correspondances avec tous » les savants et les artistes de l'Europe, les liaisons avec » le célèbre Bouchardon, les trésors qu'il possédait lui- » même, avaient mis M. Mariette à portée de faire des » réflexions profondes et des recherches sur les arts, et » personne n'en connaissait mieux que lui l'histoire et la » technique. Peut-être lui manquait-il ce tact fin, ce goût » si sûr, qui est l'apanage des âmes sensibles. Son » ouvrage, du moins quant à la première partie, est » devenu vraiment nécessaire; les procédés de l'art de » la gravure en pierres fines, l'histoire des graveurs, et, » en général, tout ce qui concerne la dactyliographie, y » sont traités avec le plus grand détail et avec une exacti- » tude précieuse. En insistant sur le mérite de cette pre- » mière partie , nous ne prétendons point que la seconde » n'en ait aucun. Mais l'auteur s'était renfermé dans des » limites trop peu étendues pour déployer toute l'érudi- » tion dont les sujets qu'il traitait étaient susceptibles, » et pour faire l'application des principes qu'il avait » établis. S'il s'est trompé quelquefois, il a racheté ses » erreurs par un grand nombre de vérités importantes ;

(i) P. J. Mariette, par Dumfsnil, p. 1 10 et suiv.

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» et c'est par les idées nouvelles et non par les fautes » qu'il faut apprécier les ouvrages.

» Cet hommage si mérité que nous rendons à l'ou- » vrage de M. Mariette ne doit cependant pas nous faire » déguiser notre sentiment sur les gravures des pierres. » Quoique les circonstances ne nous aient point permis » de voir les originaux, il nous semble que le style et la j> manière de Bouchardon dominent trop dans les gra- » vures pour qu'elles aient été copiées avec une exacti- » tude scrupuleuse. C'est sans doute une faute; mais il » est bien difficile qu'un grand artiste se soumette à » copier servilement une composition entière. Du reste, » cette espèce d'infidélité est compensée par la pureté , » la correction et l'élégance de ses dessins (i). »

Devant un travail de cette importance et qui justifiait si pleinement la réputation acquise de Mariette, l'Académie de peinture ne pouvait rester indifférente. Le 19 décembre 1750, elle l'admettait comme associé libre; dix-sept ans plus tard, le 3i octobre 1767, il devenait membre amateur. En 1733, il avait déjà été nommé membre étranger de l'Académie de Florence.

Le Traité des pierres gravées fut la dernière œuvre à laquelle Mariette attacha son nom. Il quitta le commerce de la librairie en 1752, Tannée même de la publication du Germain Brice dont nous avons parlé, et, pendant les vingt-deux ans écoulés jusqu'à sa mort,

(1) Description des pierres gravées du Cabinet d'Orléans. Avantpropos.

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s'occupa d'augmenter sa collection particulière, de ses correspondances, et du soin d'annoter ou de traduire les ouvrages qui lui paraissaient intéressants. Ces occupations, toutefois, ne prenaient pas tellement son temps qu'il ne pût encore en consacrer une partie à aider ses amis dans des travaux où ses lumières étaient d'un grand secours, et à soutenir des polémiques avec les écrivains dont les opinions lui semblaient erronées. Tel fut, entre autres, l'ouvrage du comte de Caylus sur les peintures antiques trouvées à Rome et dessinées par Pietro Bartholi, dont Iqs trente -trois planches ont été expliquées par Manettes telle fut la discussion qui s'éleva entre lui et Piranèse au sujet de la filiation de Fart grec et de l'art romain, discussion que Mariette soutint dans une lettre adressée le 4 novembre 1764 à la Galette littéraire de l'Europe.

En dehors de ces occupations militantes, il n'en négligeait pas d'autres créées par son ingénieuse activité. C'est ainsi qu'il prit une grande part à la publication du Recueil des estampes d'après les tableaux de la galerie de Dresde (1759); qu'en 1759 il écrivait à son ami Bottari qu'il s'occupait activement d'un catalogue complet de l'œuvre d'Albert Durer; qu'en 1764, à soixantedix ans, il se décidait résolument à apprendre l'anglais, et mettait ce projet à exécution afin de faire des observations sur l'ouvrage d'Horace Walpole sur les artistes anglais. « Je me suis amusé à le traduire, dit-il, et je t> suis déjà à la fin du troisième volume. Mais ce travail » sera sans doute pour moi seul, car je n'y trouve rien

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» d?assez important pour qu'il en soit fait part au public » dans notre langue (i). » C'est ainsi, enfin, qu'il travaillait quotidiennement à deux ouvrages dont il s'est occupé toute sa vie depuis son retour d'Italie : XAbecedario pittorico d'Orlandi et Y Histoire de la gravure.

Les personnes au fait de l'histoire de l'art savent qu'Antonio Orlandi, religieux carme, né à Bologne en 1660, mort en 1727, avait publié en 1704, sous le titre à! Abecedario pittorico, une biographie des peintres, classée par ordre alphabétique (2). En parcourant l'édition de 1709, Mariette fut frappé de la quantité d'omissions et d'erreurs qu'elle contenait, et forma le projet de les rectifier. Sur des feuillets blancs intercalés dans son exemplaire, il enregistra pendant soixante ans tous les renseignements ignorés par le Père Orlandi, tous ceux qu'il trouvait dans les livres, tous ceux que l'étude des sources lui faisait connaître, tous ceux enfin que l'examen éclairé du plus magnifique cabinet d'amateur qui fut jamais lui apprenait. « En même temps que sur les » feuilles de son Abecedario Mariette consignait ses » trouvailles quotidiennes relatives à la biographie des » artistes de tous les siècles, et les intimes sensations » que faisaient naître en lui le caractère, les ouvrages et

(1) Le manuscrit de cette traduction que s'amusait à faire un vieillard de soixante-douze ans a été retrouvé dernièrement au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.

(2) Abecedario pittorico de' prof essor i piu illustri nepittura, scultura ed architettura. Bologne, 1704. In4°. Il a paru deux autres éditions revues par l'auteur : la première en 1709, la seconde en 1731.

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y) les talents de ses contemporains, cet homme rare, le » plus délicat connaisseur qui ait certainement été des » dessins des grands maîtres, et qui, dès sa jeunesse, par » goût et par métier, avait vu et décrit les plus belles » estampes des cabinets de l'Europe, s'était appliqué à » dresser le catalogue de l'œuvre des graveurs. Ce tra- » vail immense, Mariette l'avait commencé aussitôt, » plus tôt peut-être que son Abecedario. En tête de » chacun de ces catalogues de graveurs, Mariette » avait placé une notice sur le maître dont suivait » l'œuvre (i). »

C'est seulement depuis la publication de ces notes, commentées avec un soin et une science remarquables par MM. de Chennevières et de Montaigion, et déjà assez avancée (2), que l'on connaît Mariette; c'est là seulement que l'on peut apprécier dans tous ses développements cette connaissance de l'art et des artistes de tous les temps et de tous les pays, fruit de soixante années de labeur, et guidée par le sentiment le plus vif du beau, le goût le plus sûr et le plus fin qui furent jamais. Dans l'appréciation ou dans l'exposition des faits, qu'il enseigne ou qu'il juge, Mariette est toujours grave, jamais pédant. Ses jugements sont motivés, sa critique est sobre, sa science des plus solides et des plus vastes, et, malgré l'intervalle d'un siècle, son livre est encore de nos jours le meilleur guide à suivre dans les

(1) Abecedario de Mariette. Préface.

'v2) Archives de l'art français , 12 vol. Paris, Dumoulin, i853-i863.

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délicates questions d'attributions. Plus on l'étudié , plus on y trouve de ressources, plus on se sent de confiance pour un homme qui ne parlait qu'après avoir vu, et qui avait presque tout vu. Ce n'est pas un classique de la matière, c'est le classique.

Au milieu de ces divers travaux l'âge avançait, et la mort, en brisant les liens les plus chers qui le retenaient à la vie, lui annonçait que bientôt elle le frapperait à son tour. Il avait perdu son père en 1742; sa mère, Geneviève Coignard, en 1749; sa vieille amie la Rosalba en 1757. En 1764, il vit disparaître « une jeune » et aimable belle-fille (ce qui indiquerait un fils à » Mariette), qui faisait son bonheur et celui de sa » famille (1) ». Son vieil et fidèle ami le comte de Caylus lui fut enlevé une année après. « Nous avons » finalement perdu le comte de Caylus, écrivait Ma- » riette à Bottari le 1 2 octobre 1 765 ; il a eu le sort que » nous redoutions tous; il est mort le 5 septembre 1765, » après avoir été dix-huit mois dans des souffrances » continuelles. Il est dur, à mon âge, de voir partir un » ami qui avoit depuis quarante ans autant d'attache- » ment pour moi que j'en avois pour lui. » M. de Jul-

(1) Depuis que cet article a été écrit, — il y a vingt et un ans, — on a retrouvé sur Mariette des détails généalogiques précis et nombreux. On connaît les dates de naissance, de mariage, de mort, de ses aïeux, aïeules, père, mère, tantes, oncles, frères, cousins, etc., etc. On sait qu'il avait épousé, le i5 mai 1724, Angélique-Catherine Doyen. De ce mariage, il eut au moins deux enfants : Corneille-Guillaume, né le 16 novembre 1730; Geneviève-Thérèse, née le 18 février 1732. J'ignore s'ils ont été mariés et quand ils sont morts.

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tienne suivit le comte de Caylus en 1766 : le i5 avril 1768 il écrivait au Temanza : « Je ne vous demande » plus des nouvelles de mon vieil ami le comte j> Zanetti. J'ai appris sa mort avec douleur. Nous nous » connoissions depuis cinquante ans, et rien, pendant » un si long espace de temps, n'avoit pu troubler notre » amitié. Il faut se soumettre aux décrets de la Provi- » dence divine, et se rappeler que nous ne sommes pas » créés pour rester éternellement sur la terre. »

Mariette, toutefois, se défendit vaillamment, comme un robuste bourgeois qu'il était. Frappé une première fois en 1769, retombant en 1772, il fallut, pour ainsi dire, que la mort s'y reprît à trois fois pour déraciner le vieux chêne. A soixante-dix-huit ans, relevant d'une cruelle maladie, il avait encore l'intelligence assez active et assez présente, le goût assez vif pour envoyer au Temanza les dessins du pont Notre-Dame (1), construit par le Dominicain italien Fra Giocondo, dessins exécutés sur sa demande par l'architecte Moreau ; et pour railler la bizarrerie du goût des amateurs avec une vivacité et une verve juvéniles. Enfin, le 10 septembre 1774, le silence se fit dans la vieille maison des Colonnes d'Hercule, la porte se drapa de noir, la cloche de Saint- Benoît sonna lentement le glas des funérailles : Mariette était mort.

(1) Voir État civil de quelques artistes français , par M. Eug. Piot. Paris, Pagnerre, 1873.

Actes d'état civil d artistes français, par M. HerluiSon. Orléans Herluison, 1873.

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Mais tout n'était pas fini avec lui. Son intelligence , son infatigable passion pour les arts devaient laisser une trace profonde. C'est après sa mort que se montre dans tout son jour le Mariette que nous connaissons. Sa vente révéla au public quels trésors trois générations d'amateurs avaient amoncelés entre ses mains. On ne se rend pas bien compte de la nécessité de cette vente. Fut-elle motivée par la minorité des héritiers? le fut-elle par la valeur même de la collection, pouvant servir à reconstituer une fortune compromise peut-être par là passion dominante du propriétaire? On l'ignore. La note de l'exemplaire du catalogue de vente que possède le Cabinet des estampes , tracée de la main même du conservateur Joly , nous apprend qu'il fit les plus pressantes démarches auprès de M. de Malesherbes pour obtenir que le Roi fît au moins l'acquisition des estampes. « Quant à ce qui constitue, dit-il, la gravure, ses proy> grès, sa conservation, en un mot, ce qu'elle a d'unique » et de rare, M. Mariette a rassemblé des miracles. » Cette demande ne fut point entendue et ne pouvait l'être dans l'état où Louis XV laissait les finances à son successeur. Il fallut donc procéder à une vente publique.

Basan, le marchand d'estampes de la rue Serpente, fut chargé d'en dresser le catalogue. Il s'acquitta de cette mission avec le soin et la précision dont Mariette lui avait donné l'exemple dans le catalogue Crozat. La vente se fit à deux reprises : celle des doubles en 1775 , la seconde dans les derniers jours de 1775 et au commencement de 1776. Elle produisit trois cent cinquante-

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sept mille livres. En tenant compte de la dépréciation progressive du taux de l'argent, et en même temps 4e r augmentation considérable de valeur de tous les articles de cette vente, on peut affirmer qu'une pareille collection représenterait de nos jours plusieurs millions. Elle était unique dans le passé, il est douteux que dans r avenir jamais particulier puisse en rassembler une semblable.

, Le catalogue est divisé en deux parties, dont les articles sont numérotés séparément : les dessins, les gravures. Les dessins portent les numéros n3-i45oj les estampes, les numéros 1*1491. Les tableaux, terres cuites, bronzes, pierres gravées, sont classés sous les numéros 1 à u3. Le numéro 1491 comprend le ma* misent du fameux Abecedario, ainsi que les autres manuscrits. Retiré lors de la vente, il fut légué par la famille au Cabinet des estampes. En 1807, Lempereur, le marchand de gravures, adjudicataire au prix de cinquante livres du seul lot de manuscrits qui ait été vendu, le légua à son tour au même Cabinet, Ces deux legs réunis ont formé ces dix gros volumes de notes si peu connus jusqu'à ces derniers temps, dont quelques fureteurs avisés faisaient discrètement leur profit, et où Barstch, entre autres, a puisé sans s'en vanter la majeure et la meilleure partie de ses indications. Le même Lempereur avait été chargé par le Cabinet du Roi, au mo* ment de la vente, d'acquérir une partie des dessins (1).

(1) Le nombre des pièces acquises s'élève à près de 2,000. Cette

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Transportés depuis au Louvre., ils forment encore le fonds le plus riche du Cabinet des dessins. Mariette les fixait lui-même sur des feuilles de carton bleu, encadrées d'un filet d'or et d'une teinte rappelant la couleur dominante. Le nom de l'artiste était inscrit dans un cartouche dessiné avec goût, et la pièce frappée d'une estampille microscopique portant une M initiale dans un cercle. Les amateurs ne se trompent jamais à ces signes, qui élèvent pour eux le prix d'un dessin. La monture était si habilement choisie, qu'après bien des tentatives infructueuses, c'est encore à elle qu on a dû recourir pour encadrer convenablement toute espèce de dessins.

La gravure nous a conservé les traits de Mariette. Il existe deux portraits de lui : le premier, dessiné par Cochin le père pour la suite de médaillons si connue des iconophiles, le représente, en 1756, à cinquante-deux ans. Il est de profil tourné à droite. Le front est large et haut; l'œil, chargé d'un épais sourcil, est bien ouvert, et laisse passer le rayonnement d'une vive intelligence; la bouche est entr'ouverte, la lèvre inférieure un peu lourde et proéminente. Le caractère saillant et bien sensible de la physionomie est celui d'une bonhomie railleuse, que Ton retrouve dans le portrait de son père, peint par Pesne en 1723, et gravé par Daulé en 1747. Celui de Pierre Jean a été gravé par Saint-Aubin en 1765. Il porte comme titre : ce P. /. Ma-

indication nous est donnée par le catalogue même de vente. Tous les dessins adjugés à Lempereur figurent aujourd'hui au Musée du Louvre.

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riette, contrôleur général de la grande chancellerie, honoraire de V Académie de peinture et de sculpture, né à Paris le 7 mai 1694. »

Le second n'est, à vrai dire, que la répétition du premier. Il figure dans l'estampe placée en tête du catalogue. Mariette, vu de profil et tourné à gauche, est représenté en buste posé sur un piédestal. Cette estampe, dessinée par Cochin le fils en 1775, a été gravée la même année par Choffard. Elle est jolie, d'un burin spirituel, et ajoute de la valeur aux exemplaires du catalogue où elle se trouve.

Août i856.

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