AUGUSTIN BLONDEL DE GAGNY
I e trouve dans la biographie de Blondel de I Gagny une nouvelle confirmation de la thèse que je soutenais à propos de Grolier. ! Le goût des arts, la recherche des belles choses donnent à ceux qui s'y livrent le privilège d'une notoriété qui accompagne bien rarement l'exercice d'une carrière plus grave en apparence. Blondel de Gagny a été un personnage influent de son temps. Favorisé par la fortune, il a rempli de hautes fonctions dans la finance, il a vécu environné de cette cour de clients et de parasites qui se forme autour de la richesse; les flatteurs n'ont pas dû lui manquer, il a eu des amis. Il était donc en droit d'espérer que ses travaux et ses services sauveraient son nom de l'oubli.
C'est à peine pourtant si, cent ans après lui, ce nom est connu. Il ne figure dans aucun dictionnaire biographique. Feuilletez les recueils de Michaud et de Didot : ils sont tous muets sur son compte 3 et, après des recherches assez longues, ce que j'ai pu réunir sur lui se réduit à bien peu de chose.
Cependant, dans le monde des délicats, Blondel de Gagny est célèbre. Ce monde est restreint; mais ne vous y trompez pas, ses arrêts ont force de loi, et ceux dont l'illustration n'a pas été ratifiée par son tribunal risquent fort d'être rayés du livre d'or de la postérité. De rapides indications éparses dans les Mémoires du temps, un mince catalogue de deux cents pages : ce n'est pas lourd; mais dans le code du goût on ne compte pas les suffrages, on les pèse. C'est à ce titre que je réclame une place pour Blondel de Gagny dans le cénacle dont je tente de raconter l'histoire.
Augustin Blondel de Gagny naquit au mois de mars 1695. Cette date est donnée par son extrait mortuaire qui, le 10 juillet 1776, le dit âgé de quatre-vingt-un ans et trois mois. Où naquit-il? qui étaient ses parents? Je l'ignore; seulement ce même acte nous apprend que d'Argental, le fameux d'Argental de Voltaire, était son cousin, probablement fils d'une tante. Par sa famille, il appartenait à la finance. VAlmanach royal de 1750 donne le nom d'un de Gagny, trésorier général de la maréchaussée de France depuis 1729, demeurant place Vendôme. Ce doit être le père de notre amateur. En juin 1 7 1 9, on trouve Augustin marié à Henriette Barbier, avec
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laquelle il demeure cul-de-sac Saint-Thomas du Louvre. Voici l'acte de naissance de son fils, qui nous fournit ce renseignement : « Le mardi sixième de juin (1 719) a été a baptyzé Barthélémy-Augustin , fils d'Augustin Blondel » de Gagny , écuyer, et de demoiselle Henriette Bar- » bier , son épouse , demeurant cul-de-sac Saint-Thomas » du Louvre , étant né de ce jour. Le parrain , M. Jean- » Antoine de Rohan, officier de S. A. R. Monseigneur y> le duc d' Orléans , régent du royaume; la marraine , d demoiselle Elisabeth Colline t. »
On le perd de vue jusqu'en 1737. Son existence n'est mentionnée par aucun document. En 1737, il était déjà riche, puisqu'il suit assidûment la vente de la comtesse de Verrue et y acquiert plusieurs toiles que nous retrouverons à sa vente. Huit ans plus tard, en 1745, son goût était devenu notoire. Les marchands de retour de leurs excursions à l'étranger, et en tête le plus connu de tous, Gersaint, venaient lui soumettre la fleur du panier de leurs trouvailles. Voici une note manuscrite relevée sur un exemplaire de son catalogue : « En 1 745 , Ger- » saint, ayant mangé tout l'argent qu'il a voit porté en » Hollande pour acheter des tableaux, se mit à jouer la y> comédie à La Haye. Il eut tant de succès qu'en six » semaines il gagna six mille louis. Il en acheta plusieurs » tableaux, entre autres la Grande Chasse au cerf de » Wowvermans et le Berghem ci-contre (n° i3ç du » catalogue). De retour à Paris, il donna le choix d'un » de ces tableaux à M. de Gagny, son protecteur, pour » quatre mille livres. M. de Gagny choisit le Berghem.
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)) Le Wouwermans alla, pour le même prix, chez M. de » Jullienne. C'est ce tableau qui fut vendu à sa mort » seize mille cinq cents livres , et à la vente du duc de » Choiseul vingt mille sept cents livres. »
La même année, Machault d'Arnouville, dont la famille était liée avec celle de Blondel de Gagny, était nommé contrôleur général des finances. M. de Machault avait ce que Ton appelle des idées en fait de finances. Esprit court, mais droit, probité sévère, caractère dur, intelligence nette, mais sans rayonnement, singulièrement impropre à susciter les dévouements autour d'elle , il songeait à répandre et à appliquer les idées de Law sur le crédit. Développer les ressources de la France au moyen d'emprunts, tel était son but; hypothéquer ces emprunts sur la perception régulière des impôts et sur la stricte ponctualité à faire honneur à ses engagements, tels étaient ses moyens. Malheureusement, pour y atteindre, il fallait être appuyé par le Roi, et Louis XV n'avait ni la suite de volonté, ni la fermeté nécessaires pour soutenir son ministre. Toujours est-il qu'en bon administrateur, M. de Machault fonda en 1749 une caisse d'amortissement alimentée par un nouvel impôt sur le vingtième du revenu net. Cette caisse n'était pas destinée, comme on pourrait le supposer, à payer la rente des emprunts futurs, mais à éteindre le capital même de la dette publique par des rachats successifs. Blondel de Gagny en fut nommé directeur au commencement de 1750, et c'est à ce titre qu'il figure pour la première fois dans ÏAlmanach royal de 1750.
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Ici les Mémoires du temps deviennent moins réservés et laissent entrevoir notre personnage; ses fonctions le mettaient en évidence et lui suscitaient des envieux. 11 est tout simple que son nom revienne à plusieurs reprises sous la plume de d'Argenson, collègue de M. de Machault au ministère, et son ennemi déclaré. « Tout le monde », écrit-il en mars 1750, « porte haine » à M. de Machault. On dit qu'il n'a pour conseil que » le sieur Blondel de Gagny, grand étourdi et homme » de peu de sens et de nulles lumières. » Un mois plus tard, le 2 1 avril, un des plus bizarres ministres des affaires étrangères qu'ait eus la France raconte « qu'il a vu » apporter deux cent mille livres chez le sieur de Gagny, » receveur du vingtième au fonds d'amortissement. Il » m'a dit que c'étaient les fermiers généraux qui fai- » soient cette avance. » Le 12 juillet, il enregistre avec un sentiment de plaisir qu'il ne cherche pas à dissimuler que, « depuis le commencement du mois, M. de Gagny, a trésorier général des amortissements des dettes du » Roy, refuse de payer le quartier de juillet ouvert dudit » jour, 1" juillet ». En septembre 1751 , son nom revient encore sous la plume de r irascible annaliste : « M. de » Machault projette de dépenser quatre millions à sa » maison de campagne d'Arnouville, près de Gonesse... » 11 débâtit et rebâtit son village. Les principaux finan- » ciers de ses amis, comme Bouret, Gagny et autres, » y bâtissent chacun un pavillon (1). » Enfin, en avril
(1) Ce pavillon était situé à Garches et existe encore en partie. Le
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1752, Lenoir de Cindré, intendant des Menus, ayant envoyé sa démission à la suite de difficultés avec le duc d'Aumont, M. de Machault, connaissant les goûts et les aptitudes de Blondel de Gagny, le donna pour successeur à Lenoir de Cindré. Cette bonne âme de d'Argenson ne laisse pas échapper cette occasion de faire de la médisance : « Lenoir de Cindré , intendant des Menus » Plaisirs du Roy », écrit-il le 27 avril 1752, « vient » d'être exilé à Moulins, avec ordre de se défaire de sa » charge, que Ton a donnée à Blondel de Gagny. Le » sieur de Cury a le même ordre secrètement. C'est la » querelle du duc d'Aumont que Ton venge, parce que » ces deux intendants vouloient voler tout seuls, sans » en faire part à MM. les premiers gentilshommes de » la chambre. » La conclusion est claire : Blondel de Gagny sera plus coulant que ses prédécesseurs, et mettra le duc d'Aumont et ses collègues de moitié dans les profits. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette imputation ne repose sur aucune preuve, qu'elle est totalement gratuite. Et dire que c'est à de semblables cancans qu'un esprit, distingué d'ailleurs, peut descendre quand il est aveuglé par la haine! Qu'un pamphlétaire de bas étage se fasse l'écho de pareilles calomnies, c'est son métier; mais n'est-il pas pénible de les rencontrer sous la plume d'un grand seigneur, et surtout d'un
catalogue de la vente Blondel de Gagny contient à la fin rénumération des tableaux, miniatures, pastels, dessins, porcelaines, instruments de musique, etc., venant de Garge (sic), n°* io63 à 11 37.
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ministre, qui sait mieux que personne ce que vaut la calomnie?
L'obligeance du directeur actuel des Menus Plaisirs (mobilier de la Couronne), M.Williamson, m'a permis de consulter les archives de cet établissement. Elles contiennent, à partir de 1752, de nombreuses signatures de Blondel de Gagny. La première est en date du 3 1 décembre 1754. Elle se trouve à la suite d'un reçu d'inventaire général de décors et de machines de théâtre que lui présente le sieur Lévesque, garde-magasin général.
Cette même année, Blondel de Gagny mariait le fils que nous avons vu naître en 1719. Voici en quels termes Barbier mentionne ce mariage , au mois de décembre 1752 : « M. Blondel d'Azincourt, qui a été » officier, chevalier de Saint-Louis et intendant des » Menus Plaisirs du Roy ( Barbier confond le fils avec » le père), fils de M. Blondel de Gagny, trésorier géné- » rai de la caisse des amortissements, a épousé la fille » de M. Delahaye des Fosses, frère de M. Delahaye^ » ancien fermier général, très-riche, et qui n'a point » d'enfants. C'est M. le garde des sceaux, contrôleur » général, ami (c'est M. de Machault), et qui a fait la » fortune de M. de Gagny, qui a fait ce mariage. La » fille a eu trois cent mille livres en mariage. »
La surveillance et l'administration de l'Opéra faisaient partie des attributions de Blondel de Gagny , et lui permettaient de satisfaire ses goûts de dilettante que nous fait connaître une courte indication de son catalogue, a II aime beaucoup la musique », y est-il dit for-
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mellement. Cette assertion est encore confirmée par ua supplément de ce même catalogue , qui contient l'énumération suivante : « N° 1 13g. Un excellent violon de » Stradivarius, le meilleur connu de ce maître, vendu » 6oi livres à Paillet. — Plusieurs autres violons vendus » 619 livres 19 sols. »
Si Blondel de Gagny aimait la musique, il paraît n'avoir pas été insensible aux charmes des musiciennes. Ses fonctions admises et en tenant compte des mœurs de 1755 , il eût été surprenant que la chronique scandaleuse n'eût pas glosé sur son compte. Le n° 374 de son catalogue cite un buste de jeune femme jouant de la harpe, par Deschamps, et l'annotateur anonyme a ajouté en marge : « La jeune femme était une maî- » tresse de M. de Gagny. » C'est un point délicat sur lequel je n'ai aucune envie d'insister. Je laisse à qui de droit la responsabilité de cette indiscrétion, mais je devais la signaler.
En 1756, nous trouvons Blondel de Gagny établi dans un cabinet au Louvre (1). Ce cabinet était situé sur l'emplacement de la première salle du Musée égyptien , au premier étage du pavillon qui fait face au pont des Arts, du côté de la cour.
En 1759, il quitta la place Royale pour venir habiter place Vendôme. Je m'imagine qu'il prenait l'appartement de son père, le trésorier général de la maréchaussée de France, dont les Almanachs royaux ne donnent plus
(1) Voir Architecture françoise , par Blondel, t. IV, p. 37, note.
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le nom à partir de 1758. C'est là qu'il mourut dix-sept ans plus tard, le 9 juillet 1776. Mes recherches pour trouver un document qui le mentionne entre ces deux dates ont été vaines. On se le représente vivant en sybarite intelligent, persuadé, comme tous les gens riches, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, entouré des recherches que donne une grande fortune, épiant le passage d'un tableau ou d'un meuble de prix, pour l'acquisition duquel il prenait conseil d'un des oracles du temps en fait de goût, l'abbé Le Blanc, son ami intime, augmentant peu à peu sa galerie ou son mobilier, et n'étant troublé dans la satisfaction de ses douces manies que par les émeutes de la république en jupons qu'il était chargé de conduire. Changez les noms et les dates, et Blondel de Gagny deviendra M. tel ou tel que nous avons tous connu, coudoyé, attaqué ou défendu.
Voici son acte de décès relevé sur les registres de la paroisse Saint-Roch, et la courte notice que lui consacre le Mercure de France dans son numéro d'août 1776 : <r L'an 1776, le dix de juillet, a été inhumé en cette » église le corps de messire Augustin Blondel de Gagny, » chevalier, seigneur de Bonneuil en France, trésorier » de la caisse des amortissements, veuf de dame Mar- » gnerite-Henriette Barbier, décédé en cette paroisse, » place de Louis-le-Grand, âgé de quatre-vingt-un ans » et six mois. — Présents : maître Claude Darras , » écuyer, conseiller, secrétaire du Roy, maison et cou- » ronne de France et de ses finances, trésorier en sur-
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» veillance de la caisse des amortissements et exécuteur » testamentaire dudit deflunct , demeurant place Louis- » le-Grand; messire Augustin -Charles -Marie Blondel » d'Azincourt de Bonneuil, chevalier., et messire Au- » gustin-Frànçois Blondel d'Azincourt, chevalier , tous y> deux petits-fils dudit deflunct, rue de Vendôme, pa- » roisse Saint-Nicolas des Champs , et messire Augustin » Ferriol d'Argental, chevalier , ministre de S. A. R. » l'Infant duc de Parme, quay d'Orsay, paroisse Saint- » Sulpice, cousin dudit deffunct, qui ont signé avec » nous, docteur de Sorbonne, curé de cette paroisse.
» Messire Augustin Blondel de Gagny, seigneur de » Bonneuil en France et autres lieux, est décédé le » 9 juillet dernier, place Vendôme. Cet excellent citoyen » étoit connu par mille bonnes qualités du cœur et de » l'esprit, et par son goût et son amour pour les arts y> dont il a rassemblé tant de merveilles dans son cabinet » si riche en tous genres, cabinet qu'il avoit la complai- » sance d'ouvrir aux amateurs et aux artistes, et qui d leur étoit infiniment utile pour ranimer en eux le sen- » timent du beau et l'émulation des talents. »
Claude Darras, l'acte de décès vient de nous l'apprendre, succéda à Blondel de Gagny comme directeur de la caisse des amortissements. Son nom figure parmi les acquéreurs du cabinet Gagny. Quant aux « deux petits-fils du deffunct a, ils étaient issus du mariage de Blondel d'Azincourt avec mademoiselle Delahaye Desfosses, dont nous avons parlé plus haut. Blondel d'Azincourt, continuant les goûts de son père, réunit une fort
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belle collection , dispersée après sa mort., en 1783. J'en parlerai plus loin. J'ignore le sort des deux enfants cités dans l'acte mortuaire, et je ne sais si leur postérité existe encore.
La vente de Blondel de Gagny se fit dans l'hôtel de la place Vendôme. Elle commença le 10 décembre 1776, à trois heures et demie de relevée, c'est-à-dire aux lumières. S'imagine-t-on, de nos jours, un commissairepriseur vendant une pareille collection à la lueur du gaz? On était moins difficile il y a un siècle. Le Catalogue, rédigé par Pierre Remy, contient 1141 numéros (1). Voici ses principales divisions :
Écoles d'Italie, — des Pays-Bas, — Françoise; — Pastels, dessins, miniatures; — Bustes et vases de marbre; — Bustes et vases de bron\e; — Laques; — Porcelaines de Chine et du Japon; — Porcelaines de Sève (sic), de Saxe, diverses; — Meubles de Boule et meubles précieux ; — Objets divers qui décorent la maison de campagne de Garge (sic); — Supplément.
Le hasard m'a procuré un exemplaire de ce Catalogue, dont les annotations manuscrites éclairent d'un
(1) Catalogue des tableaux précieux , miniatures, gouaches, figures , bustes, vases, etc., etc., du Cabinet de feu M. Blondel de Gagny, par Pierre Remy. Paris, in-12, Musier père, 1776.
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jour assez piquant la biographie de notre amateur. J'en ai déjà transcrit quelques notules; je continue.
Dès le début., nous apprenons qu'en fait de maîtres italiens , Blondel de Gagny n'avait ni la main bien heureuse , ni le goût bien exercé. Le n° 2, attribué à Piètre de Cortone, était une copie « de mérite ». Cette opinion est confirmée par le fait suivant : payé 12,000 livres par Blondel de Gagny, Herminie et Clorinde ne monta qu'à 1,000 livres à sa vente. C'est encore un beau prix pour une copie de Piètre de Cortone.
Dans les écoles des Pays-Bas, les erreurs étaient moins à redouter. La mode avait pris ces écoles sous sa protection, et les amateurs y avaient l'œil et le jugement exercés. Le n° 66, représentant un Jeune Homme jouant du luth, par Van Dyck, est vendu 900 livres à Feuillet, « qui employa à payer ce tableau 900 livres qu'il avait » gagnées à la loterie le jour même d . Feuillet était un homme de précaution.
Je voudrais savoir à quoi m'en tenir sur a deux femmes plus qu'à mi-corps » attribuées à Rembrandt, ayant appartenu à madame de Verrue, et après elle à M. de Lassay/ achetées 45o livres par Blondel de Gagny, et revendues après lui 13,700 livres à milord Hormond. Je n'ai trouvé dans les Trésors d'art en Angleterre, de M. Waagen, rien qui puisse se rapporter à ce tableau et éclairer la question d'attribution. Mais je me méfie de celle à Rembrandt.
Rien non plus sur le sort ultérieur du tableau suivant (n* 70) j également attribué à Rembrandt, et représen-
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tant la Servante de Rembrandt, connue sous le nom de la Crasseuse. M. de Piles, l'auteur des Entretiens sur la vie des peintres, la possédait en i 710. De M. Piles elle passa à M. Duvivier, officier aux gardes, puis au comte d'Hoym, le fameux bibliophile saxon, à M. de Morville; à M. Angrand de Fonspertuis, le collègue de Blondel de Gagny aux Menus Plaisirs, chez lequel celui-ci Tacheta 2,000 livres avec le n* 7 1 . A la vente de Gagny, elle fut acquise par Le Brun, le marchand de tableaux, le futur époux de madame Le Brun, pour la somme de 6,000 livres. « Il Ta cédée sur-le-champ à un » Anglais moyennant dix louis de profit. » Qui était cet Anglais? Qu'est devenu ce tableau? C'est ce que je n'ai pu savoir.
Je suis plus heureux pour les œuvres suivantes, qui, après des fortunes diverses, sont venues trouver un asile dans les galeries du Louvre.
L Enfant prodigue , de David Téniers (n° 81), acheté 20,999 livres 19 sols, par Dazincourt, à la vente de qui il passa dans le Cabinet du Roi, au prix de 25, 000 livres. C'est le n° 5 12 du livret de l'école flamande.
Le Marché aux herbes (n* 107), de Metzu, un chefd'œuvre que ce charmant maître n'a jamais surpassé et a rarement égalé, fut payé 25,8oo livres par Remy pour Beaujon, le fameux financier. « Ce tableau j>3 disent mes notes, « avait coûté 2,400 livres à M. de » Jullienne, qui Ta fait désirer à M. de Gagny pendant » cinq ans, et le lui a enfin cédé en 1760 pour 10,00a * livres. » (N° 392. École flamande.)
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La Chasse au cerf, de Wouwermans (n° 1 1 1 ) , payée 6^620 livres par Dazincourt. Achetée 2,400 livres par madame de Verrue au sieur Collins, elle fut payée à sa vente 3, 000 livres par Quentin de Lorangère, du cabinet de qui elle passa chez Blondel de Gagny. (N° 569. École flamande. )
La Vue des environs de Nice, de Berghem (n* 140). (N° 17. École flamande.)
Le Marchand d'orviétan (n* 167), de Karel-Dujardin. Payé i,5oo livres par Blondel de Gagny , il fut adjugé, à sa vente, à Dazincourt, au prix de 17,202 livres. ( N° 243 . École flamande. )
Les deux Van Huysum, Fleurs et Fruits, inscrits au livret sous un seul numéro (180), portent dans le Catalogue de F école flamande les n0i 238 et 23g.
Le contingent de l'école française est moins nombreux. Cependant je trouve au n* ig5 les deux Claude Lorrain, qui, sous le titre de : Vue d'un port, soleil levant; Vue du Campo Vaccino (nM 219 et 220 du livret de l'école française), sont regardés comme les deux plus belles toiles du maître parmi les seize que nous possédons.
Le reste du Catalogue est loin d'atteindre à cette hauteur. Le rédacteur des notes a eu raison de dire que Ton y trouve nombre d'objets très-médiocres. Mais la critique a un correctif, et Ton n'a pas le courage de blâmer Blondel de Gagny, quand on sait ce qu'il ache- » tait souvent par commisération des morceaux pour *> lesquels leurs auteurs le tourmentaient » . Cette commisération explique la présence de tant de Crespin,
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pour ne citer qu'un seul nom, qui, payés vingt-cinq louis par M. de Gagny, eurent peine à atteindre cent livres à sa vente.
Les meubles de prix, les objets d'ameublement et les curiosités diverses répondent à la valeur des tableaux, et devaient faire de l'hôtel de la place Vendôme une habitation des plus somptueuses, des plus élégantes et des plus intéressantes à visiter. Vingt armoires, tables ou bureaux de Boule père et fils, autant de meubles de la Chine, étaient chargés de figurines de bronze, de boîtes de laque, de porcelaines de Chine ou du Japon, de Sèvres, de Saxe, de ces mille et un colifichets payés pour le moins aussi cher en 1770 qu'en 1868. Les pendules, — il y en a dix-sept, — étaient signées par Le Loutre, Masson, Martin, Thuret, Gillot et Gaussard; les feux et les garnitures de cheminée sortaient des mains de Coustou et de M. Auguste. Enfin, de magnifiques lustres de cristal pendaient du plafond; un, entre autres, à huit branches de cristal de roche (n° 940), qui atteignit la somme de 18,000 livres. On m'assure qu'il figure aujourd'hui au Garde-Meuble de la Couronne.
Les principaux acquéreurs sont tous des personnages connus à différents titres. Ce sont, parmi les grands seigneurs : la duchesse de Mazarjn, le marquis de Hautefort; Mgr de Vogué, évêque de Dijon; madame de Guise, madame Sénac de Meillan, milord Hormond. Parmi les financiers : MM. Beaujon, Dazincourt, Darras, Pouilain. Parmi les pécheresses du temps : mademoiselle Dubois, de la Comédie française; mademoiselle
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de Saint- Germain , de l'Opéra; mademoiselle Sophie Arnould, qui achète beaucoup et avec beaucoup de discernement. Enfin , les principaux marchands : Basan; Remy, le rédacteur du Catalogue, — ce qu'on appelle de nos jours l'expert chargé de la vente; — Langlier, Joullain, Lebrun, Paillet, Donjeu, Julliot, Desmarets, Collignon, et douze ou quinze autres aussi connus alors qu'ils le sont peu aujourd'hui.
Cette belle collection ne fut pas totalement dispersée. Je l'ai déjà dit, le fils de Blondel de Gagny, Blondel d'Azincourt, en acquit la majeure et la plus belle partie, et en fit le noyau d'une nouvelle collection qu'il augmenta jusqu'à son dernier jour, rachetant les objets qui avaient appartenu à son père quand ils passaient en vente. Cette seconde collection fut à son tour mise en vente après la mort de Dazincourt, en 1783 (1). C'est à ce moment que, sur l'ordre de Louis XVI, Durameau, le garde des tableaux du Cabinet du Roi, fit l'acquisition des neuf toiles indiquées plus haut, et qui constituent le titre le plus clair de mon client au souvenir des générations nouvelles.
(1) Catalogue des tableaux, dessins, marbres, bronzes, terres cuites, etc., du Cabinet de M. *** (Dazincourt). Paris, Prault, 1783.
Février 1868.
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