PAUL RANDON DE BOISSET
ucun de nos recueils biographiques , ni Michaud, ni Didot, dans leurs volumineux dictionnaires, ne contiennent d'ar- I ticles concernant Pierre-Louis-Paul Randon de Boisset. Je ne leur en fais pas un reproche. Les Mémoires et les Correspondances du dix -huitième siècle, le duc de Luynes, l'avocat Barbier, d'Argenson, Bachaumont, Voltaire, Marmontel, Collé, le Mercure de France, sont muets sur lui, et ne peuvent fournir de renseignements aux biographes. On n'a, pour conserver sa mémoire, qu'un passage d'une lettre de Diderot, la préface mise par l'expert Sireuil en tête du Catalogue de sa vente, un article nécrologique de VAlmanack des Artistes de 1777 répétant à peu près
36o Les çAmateurs d'autrefois.
cette préface, et une ligne distraite de la Galette littéraire de Grimm. Des documents aussi insuffisants ne permettent guère de suppléer au silence des contemporains. Je le tenterai d'autant moins que mes recherches personnelles ne m'ont pas rendu plus savant. Il reste
heureusement, pour sauver son nom de l'oubli, deux catalogues de livres et d'œuvres d'art. Bien peu de chose au premier abord, beaucoup dans le fond. Grâce à eux 3 on peut rendre justice au goût avec lequel Randon de Boisset sut dépenser une fortune considérable, au soin qu'il mit à réunir chez lui les œuvres les plus délicates de l'imagination et de l'esprit humain. Pour ne citer qu'un fait, la collection de tableaux de Randon de Boisset n'était pas nombreuse (237 numéros) ; mais elle avait été si bien choisie que vingt de ces tableaux sont venus se ranger dans les galeries du Louvre, où ils occupent encore une fort belle place. Bien des amateurs ont conquis une grande notoriété à moins de frais.
Randon de Boisset, comme Crozat, comme La Live de Jully, comme Blondel de Gagny, appartenait à la finance. Et, pour le dire en passant, quand on voit les services que ces fermiers généraux, si décriés, ont rendus au goût des arts et à l'élévation intellectuelle dans nôtre pays, on devient plus circonspect sur le jugement à en porter. L'indulgence se fait sur la façon dont ils ont dépensé leur fortune, et l'on se demande s'il n'entre pas autant d'envie que d'honnêteté dans les attaques dont ils ont été l'objet.
Randon de Boisset naquit à Reims, en 1708, de
Vaul 7{andon de lioisset. 36z
Randon de la Randonnière , receveur général des finances, mort à Laon en 1741 , et de Françoise Juillet. Son grand-père , Antoine Randon de la Randonnière, avait été capitoul de Toulouse, et mourut en 1747. Outre le père de notre amateur, le vieux capitoul eut de nombreux enfants, qui tous exercèrent des charges de finance et devinrent la tige des Randon de Pommery et des Randon du Thil, dont la postérité existe, je crois, encore. Voici le seul document que j'aie rencontré sur un des oncles de Paul Randon :
ce Un de ses neveux (du fermier général Tessier), » appelé Randon, qui demeuroit alors chez lui et qui » est actuellement receveur général des finances de » Poitou, a été son légateur universel. C'est luy qui a » eu le gros lot , car tous les autres étaient partagés par » son testament. Le sieur Randon, après sa mort (de » Tessier), a épousé la nièce de madame Tessier, la- » quelle a eu de son côté la meilleure part dans la suc- » cession de sa tante. C'est luy qu'on appelle aujour- » d'hui le grand Randon ( 1 ) . » v
Les détails sur ses premières années manquent complètement. Nous ne possédons, pour en tenir lieu, que ces quelques lignes de XAlmanach des Artistes de 1777 :
« Au sortir du collège, il se destina au barreau; mais » un examen plus réfléchi lui fit sentir combien cette
(1) Mémoires (mss.) contenant V origine, les noms, qualités des fermiers généraux de 1720 a 1750. Bibliothèque Mazarine, mss. H, 2965.
362 Les oAmateurs d'autrefois.
» carrière étoit longue à parcourir et l'immensité des » connoissances que le barreau exige pour s'y distin- » guer avec honneur. Il suivit l'intention de ses parents , » qui le destinoient aux affaires; il s'y distingua bientôt » par une sagacité peu commune. Son esprit pénétrant » et juste lui rendit le travail extrêmement facile; il fut » tel enfin que messieurs les fermiers généraux, qui » avoient calculé son génie, furent enchantés de l'avoir » pour associé. Devenu fermier général, il montra dans » cette place beaucoup d'humanité; l'on vit constam- » ment ses conseils suivis et couronnés par le succès. » Déterminé par des circonstances particulières à quitter » la place de fermier général, il passa à celle de receveur » général des finances, qui, moins coactive que la pre- » mière, lui donnoit plus de temps pour se livrer à son » goût pour les lettres et pour les beaux-arts ( i ) . x> En quelle année commença-t-il à exercer les fonctions de fermier général? Quelles circonstances particulières le forcèrent à les résigner? Je l'ignore tout à fait. Le passage d'une lettre de Diderot autorise à faire honneur de cette démission à l'honnêteté froissée de Randon : « Au » bout de cinq ou six mois de son installation dans la » place de fermier général, lorsqu'il vit l'énorme masse » d'argent qui lui revenoit, il témoigna le peu de rapport » qu'il y avoit entre son mince travail et une aussi pro- » digieuse récompense. Il regarda cette richesse si subi-
(i) Almanach historique et raisonné des architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, etc., année 1777.
"Paul %andon de <Boisset. 363
» tement acquise comme un vol , et s'en expliqua sur ce » ton à ses confrères qui en haussèrent les épaules, ce » qui ne l'empêcha pas de renoncer à sa place. Il est » très-instruit. Il aime les sciences, les lettres et les arts. » Le trait est fort beau; mais je voudrais pour garant de son authenticité un autre témoin que Diderot. Toute la vie de l'encyclopédiste a prouvé qu'en fait de morale ses idées n'étaient pas parfaitement justes. Quoi qu'il en soit, en l'absence de témoignages contradictoires, il faut accepter celui-ci comme valable et en faire honneur à notre personnage.
VAlmanach royal nous fournit la date de la nomination de Randon de Boisset au poste de receveur général des finances de Lyon, où, en 1758, il remplaçait un M. Darnay. C'est donc vers 1756 ou 1757 qu'il aurait exercé les fonctions de fermier général. A partir de 1758, il demeure rue des Fossés -Montmartre (maintenant d'Aboukir), près la place des Victoires; et ce petit détail est confirmé par le livre d'adresses de Joseph Vernet, avec qui nous allons le voir tout à l'heure en relation (1).
Le goût des livres précéda chez lui celui des œuvres d'art ; il posséda une bibliothèque avant d'avoir un cabinet. Il est probable qu'il commença le délicieux métier de bibliophile vers 1740, à trente ans, dans toute la fougue réfléchie de la seconde jeunesse. Ce que Ton sait d'une manière certaine par le catalogue de la vente,
(1) Joseph Vernet, par M. Léon Lagrange, p. 440.
c'est qu'une fois saisi par le démon de la bibliophilie , il lui obéit toute sa vie. La recherche des tableaux ne remplaça pas, comme cela arrive fréquemment, la recherche des livres; il se livra conjointement à ces deux passions. Que de bons moments il a dû se donner quand, par une belle journée de printemps, libre d'affaires et de soucis, il pouvait consacrer de longues heures à feuilleter ces beaux in-octavo reliés par Derome père et fils, et à examiner ses Rembrandt, ses Rubens, ses Ostade, ses Wynants, ses Wouwermans, et même (on n'est pas parfait) ses Halle, ses Raoux, ses Natoire, ses Grimou et ses Casanova ! Je vois figurer à sa vente la première édition des Géorgiques de l'abbé de Lille (sic) de 1770; les Satires de Perse, traduites par l'abbé Lemonnier, édition de 1 77 1 ; le beau Roland furieux de Baskerville, imprimé à Birmingham en 1773, 4 vol. in-40, reliés en maroquin rouge; le Molière de 1773, édition de Bret, relié en maroquin rouge; le Piron de Rigoley de Juvigny, Paris, 1776, l'année même de la mort du collectionneur, exemplaire en papier de Hollande, maroquin rouge. Randon de Boisset, en Sybarite avisé, partageait ses loisirs entre ses deux passions; pour parler le langage fleuri de VAlmanach des Artistes, il tenait la balance égale entre les deux déesses qu'il courtisait. Diderot nous fournit un détail touchant et que je me garderai bien de laisser échapper : « Sa j> bibliothèque, dit-il, est double : l'une, des plus belles » éditions qu'il respecte au point de ne les jamais ouvrir ; » il lui suffit de les avoir et de les montrer; l'autre,
Vaul %andon de 'Boisset. 365
» d'éditions communes qu'il lit, qu'il prête et qu'on » fatigue tant qu'on veut... Je l'ai connu jeune , et il n'a » pas tenu à lui que je ne devinsse opulent. » N'est-ce pas ainsi qu'agissait de notre temps le respectable M. Boulard, qui, pour satisfaire à la fois son penchant à l'obligeance et son respect pour ses livres, courait acquérir un exemplaire commun de l'ouvrage que lui empruntait un ami, plutôt que de confier l'exemplaire rare de sa bibliothèque ? Qui oserait railler la bonhomie de Randon de Boisset et de M. Boulard?
En 1753, premier voyage en Italie , pendant lequel il prend ce goût des tableaux, qui va désormais faire concurrence à celui des livres. Il ne semble pas avoir fait d'acquisitions pendant ce voyage; au moins les rares œuvres italiennes de son cabinet proviennent -elles presque toutes des ventes Crozat de Tugny, comte de Guiche, Gaignat, Michel Vanloo, Lempereur, qui eurent lieu à Paris. Un petit tableau attribué à Guido Reni, et représentant Saint Jean V Êvangéliste , est le seul que le catalogue désigne comme acquis à Rome. C'est pendant ce voyage qu'il se lia avec Joseph Vernet, alors dans le feu de la composition des Ports de France.
En 1755, Joseph Vernet vint passer quatre mois à Paris. Sa réputation était déjà faite. Depuis le mois d'octobre 1753 il avait reçu de M. de Marigny, surintendant des bâtiments, la commande de tableaux représentant les Ports de France. Tout le monde sait que ces tableaux, au nombre de quinze, sont maintenant au Louvre. « Le petit séjour de trois mois et demi que
366 Les QAmateurs d'autrefois.
» Joseph Vernet fit à Paris fut fécond en résultats heu- » reux. L'exposition des tableaux des ports doubla la » vogue qui s'attachait à ses ouvrages. Les frères de » Villette, ses vieux amis, accoururent les premiers. » Peilhon vint renouveler une ancienne commande » négligée jusqu'alors. Quelques amateurs retardataires » saisirent l'occasion de s'inscrire chez le peintre à la » mode; Randon de Boisset, pour deux tableaux que » Ton retrouve à la vente (i). » Ces deux tableaux portent le n° 2o3, et furent adjugés à M. Duclos du Fresnoy, au prix de 8,540 francs. Ils figurent aujourd'hui au Louvre, sous les n0- 623 et 624 du Catalogue de l'école française (édit. de 1869). Ce n'étaient pas les seules toiles de Vernet que Randon de Boisset possédât. Plus tard, à la vente Villette, en 1766, il acquit la Chasse aux canards (n° 35 du catalogue de vente) et le Matin et le Soir ^ tableaux sur cuivre gravés par Aliamet (n* 42, vendus 1,210 francs). La Chasse aux canards reparut en 1839 à la vente Sommariva (n* 14 du catalogue), où elle fut payée 568 francs. J'ignore ce qu'elle est devenue.
Une fois nommé receveur général des finances, il est facile de comprendre que les loisirs de sa position aient augmenté sa passion pour les belles choses et son désir de les acquérir. Aussi retourna-t-il une seconde fois en Italie en 1763. Cette fois son absence dura quinze mois. Pour ce second, comme pour le premier voyage, les
(1) Joseph Vernet, par M. Léon Lagrange, p. 77.
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documents nous font défaut. Quelles furent ses acquisitions alors? Avec quels personnages s'y lia-t-il ? Quelle trace son catalogue en garde-t-il? Je suis contraint de laisser toutes ces questions sans réponse. Trois ans plus tard, en 1766, ce il fit le voyage de la Hollande et de la » Flandre. M. Boucher l'accompagna dans ce voyage. » Tous les cabinets leur furent ouverts. C'est dans ce » voyage qu'il prit le goût le plus vif pour l'école fla- » mande et hollandaise. Lorsqu'un tableau était connu » pour être de la plus grande réputation , il en faisait » l'acquisition et le payait en souverain (1). » Son catalogue garde trace de ces acquisitions ; mais j'ajoute que les plus belles œuvres flamandes et hollandaises, et Dieu sait s'il en possédait de belles, furent acquises aux ventes faites à Paris.
Randon de Boisset avait tenu un journal de ces trois voyages. Ce manuscrit, formant plus de douze volumes in-4% est, de l'avis de M. de Sireuil, « un monument » de ses connaissances dans les différents arts » . Il eût été curieux à consulter, et, en nous initiant à sa vie privée, nous eût permis d'apprécier son caractère et la forme de son esprit. Je n'ai pu en retrouver la trace.
En 1 772, il quitta la rue des Fossés-Montmartre pour venir rue Neuve-des-Capucines, dans le quartier élégant et tranquille d'alors, habiter le vaste hôtel qu'il avait fait construire par Gabriel t et où s'est installé de nos jours le Crédit foncier de France. Quatre ans plus
(1) Préface du Catalogue Randon de Boisset, par de Sireuil.
368 Les oAmateurs d'autrefois.
tard, la magnifique vente Mariette (décembre 1775, janvier 1 776 ) donna un nouvel et dernier aliment à ses goûts de collectionneur. Il possédait des tableaux des trois écoles , des objets d'art et d'ameublement de toute sorte; la vente Mariette , si riche en dessins , dirigea ses innocentes convoitises de ce côté. Ses acquisitions en dessins se montent à plus de cinquante mille livres. Ce fut le chant du cygne. Six mois après , le 28 septembre 1776, la mort vint le surprendre au milieu de ces merveilles et se préparant, à ce que dit Sireuil, à faire de nouvelles et magnifiques acquisitions.
Voici son extrait mortuaire, relevé sur les actes de l'état civil de la paroisse de Saint-Roch, à l'Hôtel de ville, quand l'Hôtel de ville existait : <c L'an 1776, » le 3o septembre, a été inhumé au cimetière le corps » de messire Pierre -Louis -Paul Randon de Boisset, » écuyer, conseiller du Roy, receveur général des » finances de la généralité de Lyon, garçon, décédé » avant-hier rue Neuve-des-Capucines en cette paroisse, 9 âgé de soixante-huit ans.
» Présents : Messire Jean-Louis Millon Dainval, rece* y> veur général des finances de la généralité de Lyon, et » Augustin Millon Dailly, receveur général des domaines » et bois de la généralité de Paris, ses neveux, qui ont » signé avec nous, curé soussigné. »
Randon de Boisset décédant sans avoir été marié , sa fortune passa à ses deux neveux, Millon Dainval et Millon Dailly, qui, tous deux, firent de nombreuses acquisitions à sa vente. La famille Millon est représentée
*Paul Tandon de ^Boisset. 36g
de nos jours par Millon de Montherland, qui habite Bray-sur-Seine, département de Seine-et-Marne (i).
Quant à ses relations , la préface de Sireuil nous a appris qu'il était lié avec Boucher, Greuze et Hubert Robert. Nous savons par la correspondance de Diderot que Randon de Boisset avait voulu faire sa fortune. Le n° 885 du catalogue de ses livres et la mention qui Taccompagne peuvent aider à mettre sur la trace d'autres liaisons : « Les Étrennesde la Saint-Jean. Troyes, veuve » Oudot; 1742, in-12; maroquin bleu; imprimé sur » vélin , avec des fermoirs d'argent. On y a ajouté les » portraits; vendues i5o livres. » Pourquoi cet exemplaire si exceptionnellement riche? Pourquoi tous ces portraits qui l'accompagnent ? Ne peut-on pas conclure de cette circonstance que Randon de Boisset avait fait partie, avec Destouches, Duclos, Collé, Voisenon, Paradis de Moncrif, Pont-de-Veyle, Maurepas, le comte de Caylus, de cette société qui, de 1740 à 1750, sous le nom de Société du bout du banc, se réunissait le dimanche chez mademoiselle Quinault, rue d'Anjou- Dauphine, et où la gaieté au gros sel, l'esprit débraillé, les saillies graveleuses, avaient plus de cours que l'élégance des manières, la délicatesse du langage et la finesse de l'esprit ? La présence de cet exemplaire avec portraits le fait supposer.
(1) M. de Montherland a bien voulu me communiquer les quelques notes qu'il a pu rassembler sur la généalogie de sa famille. Qu'il veuille bien en agréer mes sincères remercîments.
3jo Les oAmateurs d'autrefois.
J'ai vainement cherché un portrait de Randon de Boisset, et je doute qu'il existe. Quant à ses armes, car il avait des armes, les voici : « D'azur à une fasce d'or » chargée d'un cœur de gueules et accompagnée en chef » de deux gerbes aussi d'or et en pointe d'une ancre » d'argent. »
La vente de Randon de Boisset se fit dans son hôtel de la rue des Capucines. Elle commença le 3 février 1 777 et continua pendant le reste du mois et une partie du mois de mars. Les livres furent vendus d'abord. Le catalogue rédigé par le savant de Bure contient 1450 numéros (1). Sa lecture prouve, sinon la variété des connaissances du propriétaire, au moins celle de ses goûts. Toutes les divisions de la bibliophilie y sont représentées dans une égale mesure; il suffirait d'élargir le cadre pour former une bibliothèque complète. Les livres italiens y dominent; et la préface de de Bure fait remarquer avec raison que ses voyages en Italie « lui avaient inspiré le goût de la littérature ita- » lienne et l'avaient mis à portée de rassembler les meil- * leurs auteurs qui ont écrit en cette langue » .
(1) Catalogue des livres du Cabinet de M. Randon de Boisset, receveur général des finances. Paris, de Bure, 1777. In-12, 188 pages, plus 28 pages de table des matières.
*Paul T{andon de lioisset. 3jï
Les articles qui m'ont le plus frappé sont les suivants :
ND 528. La Divina Comedia di Dante Alighieri, col commente di Benvenuto da Imola, e la vita di Dante, scritta da Giov. Boccaccio. In Venetia, Vindelin de Spira, 1477, in-fol., maroq. rouge. Vendue 68 francs.
N0 540. Trionfi di Francesco Petrarcha. Editio vêtustissima absque nul la loci atque anni indications. Petit in-4% maroq. rouge, dentelles. Vendus 240 francs. Cette édition, sans indication de lieu, de date et de nom d'imprimeur, paraît être antérieure à celle de Jean Lignamine (Rome, 1473). On lit à la fin : Magister Joannes Pétri y de Maguntia : scripsit hoc opus. Die XXII : Februarii. Brunet ne la mentionne pas.
N° 891. 77 Decamerone di Giovanni Boccaccio. In Firen^e, Giunti, 1527, in-8% maroq. à compartiments dans une boîte de m. r. Exemplar elegans. Editio originalis. Vendu 600 francs. C'est la première édition correcte de Boccace copiée par tous les éditeurs postérieurs jusqu'à celle de Manelli en 176 1. On voit par la reliure exceptionnelle de ce beau volume que Randon de Boisset en appréciait toute la valeur.
N° 1 102. Collection des grands et des petits voyages
par les frères de Bry et Mathieu Merian. Francofurti ad
Mœnum, iSgo., 12 vol. in-fol., maroq. bl. Liber rarissi-
mus. Vendu 1,002 francs. Une note de J' exemplaire
du catalogue que je possède indique cet exemplaire
comme imparfait. Je croirais volontiers qu'il fut acquis
par de Bure lui-même, et que cette acquisition devint
3y2 Les cAmateurs d'autrefois.
l'origine de ce magnifique exemplaire qui, trié sur le volet avec un soin infini par plusieurs générations de libraires aussi consciencieux que persévérants, fut vendu sous nos yeux, en décembre i853, au prix de 11,500 francs :j>rix qui serait certainement quadruplé aujourd'hui.
N° 1200. Caii Julii Cœsaris Commentariorum de Bello Gqllico Libri V. Romœ, in domo Pétri de Maximis, anno 146g, in-fol., m. r. Editio pr inceps, Libri eximiœ raritatis. Vendu 900 francs. C'est la première édition connue des Commentaires. Elle fut imprimée par Arnold Pannartz et Conrad Sweynheym. En 1777, 900 francs équivalaient à 2,700 de nos jours. Si l'exemplaire était beau et bien complet, c'est pour rien.
N* 1228. Leonardus Aretinus de Bello Italico adversus Gothos. Romœ, 1740, petit ûhfol., m. r., tr. dorée. Editio princeps rarissima. Vendu 36o francs.
Il est peu de bibliophiles vraiment dignes de ce nom qui ne possèdent sur leurs rayons quelque livre de Randon de Boisset. Tous connaissent et tous apprécient ces beaux in-octavo si solidement reliés en maroquin rouge, bleu ou vert, par Derome père et fils ; sans armes sur les plats, mais dont les contre-plats présentent sur un petit cartel gravé le nom de Randon de Boisset. Heureux ceux qui peu vent, en montrer un grand nombre, ils ne perdront pas l'intérêt de leur argent.
La vente des tableaux et objets d'art vint ensuite. Elle commença le jeudi 27 février 1777, à trois heures et demie de relevée, et se continua pendant le mois de
*Paul %andon de *Boisset. 3j3
mars (i). Elle se divisa en deux séries : les tableaux d'abord, les objets d'art , de curiosité et d'ameublement ensuite.
Les tableaux des trois écoles, quelques figures de marbre et de bronze, quelques terres cuites, une grande quantité de dessins encadrés et en feuilles, quelques estampes, comprennent les n0- 1-435.
Randon de Boisset, comme tous les amateurs contemporains, n'était que médiocrement riche en fait de pro-
ductions italiennes. Le goût du dix-huitième siècle ne comprenait rien à ces admirables artistes des quatorzième, quinzième et seizième siècles dont les collections de l'Europe s'arrachent maintenant les œuvres au poids de l'or. Le sens du beau lui échappait -, il se contentait du joli. Randon de Boisset était de son siècle. Quelques toiles de l' Albane, de Carie Maratte, de Francisco Mola, de Solimène, de Philippo Lauri, de Carlo Cignani, de toute cette triste décadence italienne, le satisfaisaient. Je le regrette, et je prends mon personnage tel qu'il est. Le setd tableau d'un art quelque peu élevé qu'il possédât est la Vierge et l'Enfant Jésus de Murillo, dite la Vierge au chapelet, acquise par le Cabinet du Roi au prix de 1 1,000 livres. Elle figure aujourd'hui au Louvre sous le n° 547. Randon de Boisset l'avait payée i5,ooo francs. La Vierge au chapelet ouvre la série des tableaux
(1) Catalogue des tableaux, dessins, gravures, vases, colonnes, porcelaines, laques, meubles de Boule, etc., etc., de Randon de Boisset. Paris, Remy et Julliot, 1777. Un vol. in-12.
374 Les cAmateurs d'autrefois.
qui, soit au moment même de la vente , soit après avoir traversé quelque collection particulière , sont venus prendre place au Louvre, où, depuis les événements de mai 1871, on ne peut plus les croire, hélas! à l'abri des accès de la bêtise parisienne.
Paysage et animaux, par Berghem (n° 104 du catalogue de vente). C'est le n° 17 de la vente la Live de Jully, où il avait été payé 8,252 francs. A la vente Randon, Donjeu, le marchand de tableaux, Tacheta pour le Cabinet du Roi au prix de 10,000 francs (n° 18 du Catalogue de l'école hollandaise).
UÉpicière de village et la Cuisinière hollandaise, par Gérard Dow (n0- 76 et 77). Le premier fut payé 1 5,000 livres par M. de Vaudreuil, et acquis à sa vente pour le Cabinet du Roi moyennant 16,801 livres; le second, payé 9,000 livres par M. Poullain, fut revendu plus tard 10,000 livres (n" 123 et 125 de l'école hollandaise).
Le Portrait du président Ri char dot, par Van Dyck (n°45 ), vendu 9,020 livres chez Gaignat . Payé 1 0,000 livres par M. de Cossé-Brissac et 16,000 à la vente Vaudreuil, d'où il passa dans le Cabinet du Roi (n9 i5o, école flamande) .
Le Pâturage, par Karel Dujardin (n0 i5o). Vendu 5,5oi livres à M. de Vaudreuil, à la vente de qui il fut acheté pour le Roi moyennant 8,901 livres (n* 245, école hollandaise ) .
La Leçon de musique, par Metzu (n° 82). C'est le petit chef-d'œuvre portant le n° 294 de l'école hollandaise.
Taul %andon de lioisset. 3jS
Le Maître d'école, par Isaac Ostade (n° 70). Chefd'œuvre égal au précédent et qui a mérité une place dans le Salon carré du Louvre. Vendu 640 livres à la vente Jullienne, 6,610 à la vente Randon de Boisset, 6,000 à la vente de Pange, et 6, 601 livres à la vente Vaudreuil, d'où il passa dans le Cabinet du Roi (n° 378, école hollandaise).
Les Deux Philosophes en méditation, par Rembrandt (n* 49). Tout le monde connaît ces deux merveilles. Au point de vue de l'exécution, comme finesse et fermeté de touche, comme science accomplie de la couleur, comme fantasmagorie du clair-obscur, ils n'ont jamais été surpassés. L'impression donne envie de vieillir sur des in-folio; l'exécution, d'être peintre. Ces deux tableaux furent acquis par le Roi au prix de 26,000 livres. Randon de Boisset les avait payés i5,ooo livres chez le duc de Choiseul, qui lui-même les avait acquis pour 2,400 livres à la vente de Vence. Je crois qu'ils n'atteindraient pas loin de 200,000 francs aujourd'hui (n0* 408 et 409, école hollandaise).
Les Pèlerins d'Emmaùs, aussi par Rembrandt (n0 5o) . Achetés io,5oo livres par le Roi. Ils venaient du marquis de Lassay (^407, école hollandaise).
L Adoration des Mages, par Rubens (n0 28). C'est l'ancien tableau du maître -autel de l'église de Bergh Saint-Vinox, en Belgique (n° 407, école flamande).
Portrait d'Hélène Forman, par Rubens (n° 2g). Un des chefs-d'œuvre du Salon carré. Payé 20,000 livres à la vente de la Live de Jully, il fut acheté 18,000 livres
3j6 Les oAmateurs d'autrefois.
à la vente Randon de Boisset, passa dans le cabinet de M. de Vaudreuil, où le Roi l'acquit en 1784 pour son cabinet , au prix de 20,000 livres (n° 460 de l'école flamande).
Paysage et animaux, par Adrien Van de Velde (n° i36). Tableau payé 20,000 livres par M. de Vaudreuil, à la vente de qui il fut acheté par le Roi 19,910 livres (n° 35g , école hollandaise).
Lisière de forêt, par Wynants (n° 54). Ce magnifique paysage], avec un Terriers, un Wouwermans, et T Adrien Van de Velde qui précède, avait coûté i3o,ooo livres. Ils n'en produisirent que 53,ooo à la vente. Celui-ci fut payé 10,000 livres par Lebrun pour le duc de Noailles, qui le céda quelques années après au Cabinet du Roi (n* 579, école hollandaise).
Dans l'école française, je ne rencontre que les deux Joseph Vernet cités plus haut : la Messe de saint Basile, par Subleyras (n° 181 ), payée 6,800 livres pour le Roi; et le Faucon, également de Subleyras (n° 182), payé 1,100 livres avec la Courtisane amoureuse qui n'est pas venue au Louvre (n°* 5o8 et 5 12 de l'école française).
Enfin je signalerai le n° 274, buste de mademoiselle Clairon, de proportion naturelle, acquis au prix de 72 livres par Sophie Arnould. Grimm, dans sa Galette littéraire, rend compte en ces termes de la petite scène à laquelle cette acquisition donna lieu : « Le buste de x> mademoiselle Clairon ayant été exposé ces jours » passés à la vente du cabinet de feu Randon de x> Boisset, mademoiselle Arnould en doubla la première
Taul %andon de <Boisset. S77
» enchère. Il n'y eut personne qui se permît d'enchérir » sur elle., et le buste* lui fut adjugé. Toute rassemblée y> applaudit à différentes reprises. Un anonyme lui » envoya le quatrain suivant :
« Lorsqu'en ^applaudissant, déesse de la scène, » Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon, » Il a connu les droits d'une sœur d'Apollon » Sur le portrait de Melpomène. »
Les vers sont tout aussi mauvais , mais moins prétentieux que ce que Ton fait maintenant. Quant au buste , il figure aujourd'hui dans le foyer des acteurs de la Comédie française.
Les dessins sont en grand nombre , du n° 278 au n° 385 , sans compter ceux en portefeuille. La plus grande partie provenaient de la vente Mariette , où, en général , ils avaient été payés plus cher qu'ils ne furent vendus. On ne trouvera pas singulier que l'ami et le compagnon de voyage de Randon de Boisset, Boucher , y figure pour une bonne part. Le catalogue en désigne plus de cent, dont quelques-uns, à en juger par la désignation, étaient fort importants.
Les effets précieux, objets d'ameublement, meubles de prix, terminèrent la vente. Le catalogue est rédigé par Julliot, le fameux marchand de la rue Saint-Honoré, près de la rue du Four (1). Il comprend les divisions
(1) Le Catalogue de cette vente se joint à celui des tableaux et dessins. Il a une pagination séparée (de i à 1 58), mais les numéros font suite à ceux des tableaux, 436-887.
3j8 Les cAmateurs d'autrefois.
suivantes,, dont chacune est riche en somptuosités : vases de porphyre granit rose, prisme d'améthyste, jaspe, jade, agates, porcelaines de Chine et du Japon, porcelaines de Sève (sic) , de Saxe, cristaux de roche, laques, meubles de Boule et meubles curieux de marqueterie, tables de marbres rares, bronzes dorés, bronzes des Indes. Il ne m'est pas possible , à moins de recopier le catalogue, d'entrer dans le détail de toutes ces divisions, de signaler dans chacune d'elles chaque article plus particulièrement remarquable. Je me bornerai à dire que beaucoup venaient de chez madame de Pompadour : entre autres, une cassette de laque à fond noir et à mosaïques d'or, haute de 5 pouces 9 lignes, longue de 17 pouces 6 lignes et profonde de i3 pouces (n° 745). Elle fut vendue 6,900 livres , c'est-à-dire 21,000 francs de nos jours. A qui? Je l'ignore.
Les acquéreurs qui se pressaient à cette vente sont les mêmes qui figurent à toutes celles de l'époque. Le personnel ne varie pas. C'est , comme de nos jours à l'hôtel des commissaires - priseurs, un mélange de grands personnages et de petits marchands qui ne choquait pas plus en 1777 qu'en 1872, et fait comprendre que l' égalité des classes, sinon dans les lois, au moins dans les mœurs , ce qui est plus sérieux , existait bien avant 1789.
Parmi les grands seigneurs, les hauts fonctionnaires et les riches particuliers, voici ceux dont on rencontre plus fréquemment les noms : le roi de France, le comte d'Artois; le baron de Breteuil, soit pour lui, soit pour
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la Reine; le comte de Vaudreuil; les ducs de Rohan- Chabot, de Choiseul-Praslin, de Cossé, de Brancas, de Chaulnes, d'Aumont, qui complète sa magnifique collection de meubles précieux; la duchesse de Mazarin, sa fille; MM. de Sabran, de Choiseul, de Seran, de Durfort; de Tolosan; le comte de Strogonoff, le baron de Montmorency; M. de Vogué, évêque de Dijon, que nous avons déjà rencontré parmi les acquéreurs de la vente Blondel de Gagny; de Montdragon, de la Vaupalière, l'abbé Le Blanc, le conseiller de tous les grands amateurs du temps; le chevalier Lambert, de Sainte- Foix, de Saint- Jullien.
Parmi les artistes, on trouve les deux graveurs Wille et Beauvarlet, l'architecte de Wailly, le danseur Vestris et mademoiselle Arnould, que nous avons vue acheter le buste de mademoiselle Clairon. Mademoiselle Arnould était évidemment un amateur d'un goût exercé et devait posséder de fort beaux objets, car son nom figure dans presque toutes les ventes du temps. Un détail assez curieux, c'est de lui voir acheter au prix de 240 livres, pour la duchesse de Mazarin, « deux land ternes à six panneaux découpés à mosaïque à jour » ( nD 65 1 ) . Je ne me rends pas bien compte d'une commission donnée aussi publiquement par une duchesse à une chanteuse d'opéra. De notre temps, passe encore; mais en 1777! Je crains que madame de Mazarin n'eût d'excellentes raisons pour braver ainsi les convenances.
Les riches financiers ne sont pas les derniers à vider leur bourse sur la table des enchères. Les deux neveux
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et héritiers de Randon, Millon Dailly et Millon Dainval, rachètent beaucoup des objets de leur oncle. Puis viennent le banquier BeaujonJ Potier, Poullain, receveur des domaines du Roi; Lebœuf, Paignon Dijonval, Montribloud, etc.
Enfin , les marchands de l'époque y figurent au grand complet : Lebrun, Paillet, Langlier, Basan, le maréchal de Saxe de la curiosité; Sireuil, Lempereur, Donjeu , Joullain, Dulac, Jombert, Remy et Julliot, chargés tous deux de la vente.
Le total de cette vente s'éleva à la somme de 1,249,692 livres, qui se décomposent ainsi :
Tableaux, école italienne et espagnole. * 56,02olivr. 14 s.
— — des Pays -Bas 63 1,661 i5
— — française 178,446 12
Gouaches 7i4x9 *8
Figures et bustes de marbre, de bronze,
de terre cuite 41,222 17
Dessins 43,690 10
Estampes 1^94 6
Bijoux et médailles 4?7^9 l9
Vases et colonnes de marbre, agates,
onyx, orientales et sardoines 80,774 4
Porcelaines 87,919 7
Cristal de roche 1,222 1
Effets d'ancien laque du Japon 26,34.5 2
Meubles curieux de marqueterie, tables de marbre, pendules, lustres, guirlandes, bronzes dorés 88,855 4
1,249,632 livr. 9 s.
C'est-à-dire, au taux d'aujourd'hui , 3,849,077 francs. Pour un particulier, c'est un joli denier.
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Toutes ces merveilles de l'art et de l'industrie ne se dispersèrent pas immédiatement dans d'autres collections. Nous venons de voir que les deux neveux de Randon de Boisset en recueillirent une portion considérable. L'un d'eux, Millon Dailly, mourut en 1783, et l'on retrouve dans le catalogue de sa vente , rédigé par Pierre Remy, une partie des objets provenant de son oncle (1). Que sont devenus ceux acquis par l'autre neveu, Millon Dainval? Malgré d'assez longues recherches, je n'ai pu parvenir à le découvrir.
(1) Catalogue de tableaux de bons maîtres, gouaches, dessins, estampes, ouvrages de Boule, pendules de Le Faute, porcelaines distinguées, etc., du Cabinet de M. *** (Boisset Dailly). Paris, Dufresne et Remy, 1783, 1 vol. in- 12 de i5 pages.
Août 1872.