‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 4 sur 40 · CLAUDE MAUGIS · texte numérisé non relu

CLAUDE MAUGIS

'abbé de Saint-Arabroîse est un personnage de reflet. Le peu de notoriété qui entoure j son nom ne vient pas de lui : il l'emprunte | à Rubens. J'ai tenté de pénétrer dans le demi-jour de cette vie; et, bien que le résultat de mes recherches ne soit pas considérable , j'espère qu'elles aideront à ramener l'attention sur l'homme à qui la France doit une des gloires du Louvre : je veux dire les vingt-quatre tableaux de Rubens connus sous le nom de la Galerie de Médias.

Les chroniqueurs et les épistoliers du temps : Tallemant des Réaux, Guy Patin, Conrart, Malherbe; madame de Motteville, La Porte; les historiens de Marie de Médicis et de Louis XIII, madame d'Arconville et

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M. Bazin; les grands recueils biographiques de Moreri, de Michaud, de Didot, sont muets sur Maugis. Deux phrases et un quatrain de l'abbé de Marolles, quelques lignes distraites de Félibien et de de Piles , sont les seuls documents contemporains que j'aie rencontrés. C'est encore à Fabri de PeiresCj qui était lié et correspondait avec tout le monde, que Ton doit le plus de renseignements sur Maugis. Sa notice biographique sera sobre de faits.

Sa famille était originaire de Bourges (i). Son grandpère, Etienne Maugis, mort en 1606, avait été 'élu maire de sa ville natale en i5g3. Son père, Pierre Maugis, seigneur des Granges, mort en i653, épousa Catherine Chauvelin, qui lui donna huit enfants, dont l'aîné fut notre amateur (2). Quelle est la date de sa naissance? comment se passa sa jeunesse? quelles influences agirent sur lui? dans quel milieu se développat-il? quand fut-il nommé trésorier de Marie de Médicis? quand abbé commendataire de Saint-Ambroise de Bourges (3) ? Autant de questions insolubles.

Le premier document où il apparaisse avec ses titres

(1) Bibliothèque nationale , cabinet des manuscrits, section généalogique, liasse Maugis.

(2) Une de ses sœurs, Marguerite, épousa Ebaudy ou Des Raudy, maréchal des camps et armées du Roi. Elle eut deux filles : i° Elisabeth, mariée au comte de la Marck; 20 Jeanne-Isabelle, mariée en premières noces à Pierre d'Albertas, et en secondes noces à Carré de Montgeron, le père du fameux visionnaire janséniste.

(3) Le patron de l'abbaye de Saint-Ambroise de Bourges n'était pas l'archevêque de Milan, mais un religieux de Cahors.

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de trésorier (elemosynarius) de la Reine mère et d'abbé est une lettre à Peiresc du rr août 1622 (1); mais avant de la citer 3 il est nécessaire de raconter dans quelles circonstances elle fut écrite.

En 1620, le traité d'Angoulême venait de terminer la guerre civile dont Marie de Médias, en s évadant de Blois, avait fourni le prétexte et donné le signal. Le rapprochement entre le Roi et sa mère paraissait durable , la paix assurée. On pouvait espérer quelques années de loisir. La Reine songea à décorer son palais du Luxembourg. Le baron de Vicq, ministre des Pays- Bas espagnols auprès de Louis XIII , consulté, indiqua Rubens comme le seul artiste capable de mener à bonne fin un travail de cette importance.

Mais Rubens n'avait pas été désigné de prime abord. On ne s'adressa à lui qu'à défaut d'un peintre français, et ici nous devons laver Maugis du reproche qu'on lui adresse quelquefois d'avoir préféré un étranger. Dès la fin de 1617 ou les premiers mois de 161 8, il avait cherché parmi ses compatriotes quelqu'un capable de répondre aux projets de la Reine. A qui s'adresser alors? La France, il faut bien le dire, était pauvre en grands talents. Les habiles et élégants décorateurs de la

(1) Pour la correspondance qui va suivre, j'ai consulté les Lettres inédites de P. P. Rubens publiées par M. Emile Gachet (Bruxelles, 1840), et la Correspondance de Peiresc , volumineux manuscrit déposé à la Bibliothèque de Carpentras, et dont le bibliothécaire, M. Barrés, a bien voulu m'envoyer des extraits. Qu'il me permette de lui exprimer ici toute ma gratitude de son obligeance.

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seconde école de Fontainebleau , Ambroise Dubois , Jacques Bunel, Martin Freminet, Toussaint Dubreuil, étaient morts; les Beaubrun et les Dumoustier ne peignaient que des portraits; Errard avait seize ans, Jean Mosnier vingt, Lesueur venait au monde; Poussin , complètement inconnu, courait le Poitou et le Blaisois; Simon Vouet décorait à Gênes le palais Doria; enfin, ce qui reste de Claude Vignon démontre que l'on a sagement agi en ne s'adressant pas à ce déplorable et fécond maniériste. Le hasard aida Maugis. Je laisse parler Simon dans le Supplément à l'Histoire de Beaupoisis (i) : « Quintin Varia, sous Louis XIII, commença » à travailler à Beauvais. . ., puis il alla à Paris loger dans » un grenier, rue de la Verrerie, chez un marguillier » de la chapelle de Saint-Charles Borromée de l'église » de Saint-Jacques la Boucherie, qui lui fit faire un » grand tableau où il représentait ce saint cardinal en » extase, avec un saint Michel debout. Cet ouvrage » avait été vu par hasard et admiré par l'intendant de » Marie de Médicis, qui s'informa du peintre, l'alla » chercher dans son galetas, lui donna de quoi payer » son loyer et l'amena à la Reine, après lui avoir fait » tracer un dessin sur l'idée qu'il lui en avait donnée, » que Ton trouva si juste et de tant d'imagination, qu'ils » furent ravis d'avoir trouvé ce que l'on faisait chercher » dans les pays étrangers depuis longtemps : on l'arrêta * pour travailler à la galerie du nouveau palais du

(i) Guillaume Cavelier. Paris, 1704.

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» Luxembourg. Mais s'étant trouvé associé avec le » nommé Durant, poëte, qui travaillait aux inscrip- » tions, et ce dernier , qui aimait la satire , ayant écrit » contre le gouvernement, fut arrêté , prisonnier et » depuis pendu , Varin s'alarma si fort, craignant le » même sort, qu'il se cacha si bien qu'il ne put pas » savoir qu'on le cherchait pour le faire travailler, et » qu'on ne put le déterrer; ce qui fut cause qu'on se » servit de Rubens, d'Anvers. »

Le tableau qui valut à Varin une fortune si inespérée existe encore. Il représente, non pas saint Charles en extase, comme le dit par erreur Simon, qui ne l'avait probablement pas vu, mais saint Charles distribuant des aumônes. De Saint- Jacques la Boucherie il a été transporté, en 1816, à Saint-Étienne du Mont, cinquième chapelle à droite. Je l'ai étudié avec soin, et j'ai le regret de dire que c'est une œuvre pitoyable. Si les dessins de Varin étaient faits dans ce goût, notre école peut se féliciter du hasard qui ne lui a pas permis d'exécuter son projet.

Quant à Durant, c'était un poëte pensionné par le Roi. Naturellement il composa contre son bienfaiteur un pamphlet que l'on trouva abominable, et qui ne devait être que ridicule : cela se nommait la JRipoçographie (1). La loi, à cette époque, ne plaisantait pas

(1) Voir Boitel de Gaubertin, Théâtre tragique (3f partie, p. io5). Théophile a fait un sonnet sur la mort de Durant. Il faut croire que tous les exemplaires de la Ripofographie ont été scrupuleusement

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avec les pamphlétaires. Condamné pour crime de lèsemajesté, il fut exécuté en place de Grève le 16 août 1618. C'est donc, au plus tard, des premiers mois de cette année que date la commande faite à Quintin Varin. Maugis en attendit trois ans l'exécution. A bout de patience, ne voyant rien venir, pressé probablement par la Reine mère, il s'adressa à Rubens.

De tout ceci il reste bien démontré que si un artiste étranger fut choisi, Maugis n'en est pas responsable. Mais le choix fait, il faut reconnaître qu'on ne pouvait en faire un meilleur. Les hommages de deux siècles et demi l'ont ratifié.

Cette longue parenthèse était nécessaire pour bien faire comprendre dans quelles circonstances furent écrites les lettres suivantes.

Les premières négociations relatives à Rubens datent de 1 62 1 . La galerie qu'il s'agissait d'orner de peintures — elle occupait l'emplacement de l'escalier actuel de l'ancien Sénat — était éclairée par dix-huit fenêtres, neuf sur le jardin, neuf sur la cour. Les peintures devaient occuper les entre-deux des fenêtres, le mur du fond, le dessus de la cheminée et l'entre-deux des portes conduisant aux appartements particuliers (1). Rubens se rendit à Paris, fut présenté à la Reine, étudia les

détruits à la suite de la mort de Durant. Après des recherches assez obstinées, je n'en ai trouvé trace nulle part.

(1) Voir, pour la disposition des tableaux dans la galerie, la Notice des tableaux du Musée du Louvre , École flamande, par F. Villot, n°434. Édit. de 1869.

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galeries et commença sans désemparer les esquisses. Ces esquisses restèrent la propriété de Maugis, chez qui de Piles les vit en i65o. Elles figurent aujourd'hui à la Pinacothèque de Munich, qui les a recueillies du Musée de Dûsseldorf. Comment étaient-elles arrivées à Dtisseldorf? Je l'ignore.

Les esquisses terminées et agréées , les dimensions débattues et convenues , les conditions arrêtées , Rubens retourna à Anvers y préparer , de concert avec sa légion d'élèves, les toiles définitives. Il y travaillait avec l'ardeur et la facilité qu'on lui connaît , lorsque le bruit de sa mort se répandit tout à coup et vint apporter de nouvelles préoccupations à la Reine et à ses familiers. Lui disparu , à qui s'adresser pour continuer son œuvre? Les aventures de Quintin Varin allaient-elles recommencer? Maugis interroge tout le monde , et avant tout le monde son ami Peiresc, qui échangeait des lettres avec Rubens. Une lettre de Peiresc du 21 juillet 1622, deux lettres de l'abbé de Saint- Ambroise du 25 et du 27 juillet , constatent l'émotion causée par cette nouvelle. Elle était fausse , Dieu merci! Mais, informations prises , il fallut bien reconnaître qu'elle avait été mise en circulation par les confrères de Rubens, jaloux de sa faveur. C'était une plaisanterie de bon goût, ce Je dis à » la Reine que je ne pou vois y croire, et que l'on trou- » veroit que ce seroit les painctres qui par hayne fai- » soient courir ce bruit : ce qui s'est trouvé véritable ( 1 ) . »

(1) Lettre de Maugis à Peiresc, 1" août 1622.

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— « Il (Rubens) écrit à M. de Luçon (Richelieu), à » qui j 'envoyé sa lettre, qu'il a souvent éprouvé de » pareils traicts d'envie de ceux qui sont jaloux de sa » fortune, qui le publient souvent ou mort ou ma- » lade (i). » Triste trait à ajouter à l'histoire des bons procédés des artistes les uns envers les autres.

Cet incident, du reste, ne paraît pas avoir préoccupé Rubens; son travail n'en souffrit pas. Quelques jours avant cette alerte, il s'était adressé à Maugis oc pour » savoir le signe qui dominoit à la naissance de la » Royne, et si elle étoit née de jour ou de nuit (2). » L'émotion passée, ses travaux avançant, il continua à demander des renseignements qui devenaient de plus en plus urgents. Voici la réponse de Maugis à une lettre de Rubens dont le texte ne s'est pas retrouvé. Elle est datée du 4 novembre 1622. « J'ay receu celle qu'il vous » a pieu mescrire du 3 de ce mois ci. J'ay été bien con- » tent de ce que vous avez eu pour agréable les mesures » que l'on vous a envoyées des trois grandes places » pour mettre des tableaux à la galerie de la Royne. » Pour l'ouverture que desirez au-dessus la porte de la » terrasse, la Royne n'a eu agréable que l'on la fist. » Tout ce que vous pouvez désirer en ce rencontre, » c'est que l'on brise la porte par en haut et que l'on y » mettra un vitrine. Je crois que si l'on faisoit la fenestre » que desirez, qu'elle apporterait un faux iour au

(1) Lettre de Peiresc à Maugis, 12 août 1622.

(2) Lettre de Rubens à Maugis, Ier août 1622.

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» tableau qui serait à l'opposite. La Royne ne voulant » pas l'ouverture , ie vous conseille ny penser plus et » arrester aux mesures que l'on vous a envoyées. Je ne » manqueray de vous envoyer la teste du Roy desfunt » en plâtre bien faicte qui aura été moulée sur le natu- » rel. Pour la teste de la Royne mère. Ton n'en n'a » point faicte en ronde bosse de bien. M. de Loménie a » une petite teste en bronze de la Royne mère. Si vous » l'avez agréable , on vous envoyera une en piastre de » mesme. Elle est faicte par maistre Barthélémy Prieur, » qui estait bon sculpteur ( i ) . Vous devez croire que ie » tiendray touiours à extrême faveur vous pouvoir ser- » vir et que chercheray tous les moiens qui me seront » possibles pour ce faire à toute occasion, sachant qu'il j> est deu à vostre mérite, ne pouvant avoir un plus » grand contentement que d'estre employé pour vostre » service. Conservez moi touiours vos bonnes grâces et » me recevez à vous baiser les mains en qualité, Mon- » sieur, de vostre très humble et très affectionné servi- » teur. — Signé Maugis, abbé de Saint- Ambroise. »

En 1623, Rubens était assez avancé dans son travail pour désirer juger de l'effet de ses premiers tableaux. Il fit part de son désir au trésorier de la Reine.

Le 3o mars, Maugis écrivait à Peiresc : <r J'ai de- » mandé ce matin à la Royne ce qui plaisoit à Sa Ma-

(1) Un buste portant le n° C. 55 de la Notice des objets de bronze, cuivre, fer, etc. (Paris, 1874, Musée du Louvre), pourrait bien être celui qu'indique ici Maugis.

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» jesté me commander pour escrire à M. Rubens, qui » n'attendoit que ses commandemens pour venir en » cette ville faire amener les tableaux qu'il avoit faits » pour la galerie de son palais. La Royne m'a dit qu'elle » partait mardy prochain pour aller à Fontainebleau , » qu'elle ne sçavoit quel séjour elle y pourrait faire. » Ce séjour dura un mois, car, le 9 mai, Maugis écrivait directement à Rubens : a J'ai receu response de Mon- » seigneur le cardinal de Richelieu qui me mande que » la Royne a agréable et trouve bon que vous veniez en » cette ville pour y tendre vos tableaux sur les châssis » et les faire mettre dans une chambre où personne » n'entre, de laquelle j'auray la clef, ne désirant que » l'on les mette en la gallerie que lorsque vous aurez » achevé de faire tous les accès. Je vous attendray en » bonne dévotion, avec la volonté de vous servir de » cœur et d'affection en qualité, Monsieur, de votre » très humble et très affectionné serviteur. — Maugis, » abbé de Saint-Ambroise. »

Rubens mit-il son projet à exécution? La correspondance de Peiresc n'en dit rien. Mais cela est fort probable. Un artiste chargé d'une pareille responsabilité tient avant tout à réussir, et, avant de terminer son œuvre, a besoin de se rendre compte de l'effet qu'elle produira.

Quoi qu'il en soit, le 12 décembre 1624, les tableaux n'étaient pas encore placés, puisque ce jour-là Rubens écrivait à Fabri de Valavès, frère de Peiresc : « Quant » à moi, j'espère être tout prêt en dedans six semaines

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» moyennant la grâce divine pour venir à tout mon » voyage à Paris (i). x>

Enfin, le 10 janvier 1625, Maugis mande à Rubens a qu'il faut qu'il se trouve à Paris entre le 2 et le 4 fé- » vrier x>. Les tableaux étaient terminés. Ils devaient être placés avant le mois de mai de cette année , époque fixée pour le mariage d'Henriette de France avec Charles Ier d'Angleterre. La cour de France se préparait à célébrer cette union par des fêtes somptueuses y et la Reine mère désirait montrer son palais dans tout son éclat. Les tableaux une fois fixés , l'artiste ne paraît pas avoir perdu de temps à réclamer le prix de son travail. Dans une lettre à M. de Valavès, datée du i3 mai, il se plaint assez aigrement du retard qu'éprouve le solde de ses honoraires. Je ne blâme pas Rubens; je le trouve un peu pressé.

Tout le monde peut voir au Louvre , où ils ont été transportés en 1802., lors de l'installation du Sénat, les tableaux de la galerie de Médicis, et juger si l'abbé de Saint-Ambroise a été bien inspiré. Je ne prétends pas dire qu'il ait exercé une action directe sur le génie de Rubens , mais je suis en droit d'affirmer que les encouragements qu'il lui prodigua , la bienveillance et la continuité de ses rapports contribuèrent à le soutenir et à le pousser en avant. Si la France possède l'œuvre la plus complète, celle qui donne l'idée la plus élevée

(1) Lettres inédites de P. P. Rubens , publiées par Emile Gachet. Bruxelles, 1840, p. 12.

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du talent jeune et souriant de Rubens, n'oublions pas que c'est au modeste trésorier de Marie de Médicis qu'elle le doit.

Satisfaite de la façon dont Rubens s'était tiré de son premier travail, la Reine songea à lui en demander un second et chargea encore Maugis d'en surveiller l'exécution. Elle faisait construire une galerie parallèle à celle dont il vient d'être question. La décoration en fut de nouveau confiée à Rubens ( i ) . On lui donna pour sujet Y Histoire de Henri IV, de façon à faire pendant à Y Histoire de Marie de Médicis, de la première galerie. Les lettres publiées par M. Emile Gachet, notamment celles des 20 et 26 février > 29 octobre 1626, 12 août 1627, constatent et l'intérêt de l'abbé de Saint - Ambroise à suivre ce nouveau travail, et l'ardeur avec laquelle il défendit le choix de la Reine contre de bien puissantes influences. En tête de ces influences il faut compter celle de Richelieu , déjà souverain maître de la France. Voici ce qu'écrivait Richelieu, de Suse, à la Reine, le 29 avril 1629 : « Madame, j'ay creu que Votre Majesté n'auroit » pas désagréable que je luy dise que j'estime qu'il seroit » à propos qu'elle fît peindre la galerie de son palais par » Josepin, qui ne désire que d'avoir l'honneur de la y> servir et d'entreprendre et parachever cet ouvrage » pour le prix que Rubens a eu de l'autre galerie qu'il a

(1) Cette galerie existe encore en partie. C'est celle consacrée aux tableaux des artistes contemporains. La voûte contient douze caissons décorés de peintures de Jordaens représentant les signes du zodiaque.

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» peinte (i). » Maugis affermit la Reine dans sa première détermination, et Richelieu eut le bon esprit de faire céder son opinion devant celle d'un homme plus compétent que lui sur les questions de goût, et le mérite de ne pas en garder rancune à son contradicteur. Rubens continua son travail. Remercions-en de nouveau Maugis. Entre Rubens et le Josepin, l'opinion publique a prononcé.

Ce ne fut pas toutefois sans rencontrer certaines difficultés inhérentes aux rapports qui existent entre artistes et ordonnateurs , et résultant des points de vue spéciaux où chaque partie est forcée de se placer par la nature même de ses devoirs. Chacun tient à sauvegarder l'intégrité de son œuvre , et aucun n'a tort. De nos jours, les plaintes des artistes contre les architectes, et réciproquement, n'ont pas d'autre cause. Quiconque a eu à supporter la responsabilité de grands travaux décoratifs comprendra les regrets de Rubens dans la lettre suivante, d'octobre i63o, et approuvera Maugis de ne pas en avoir tenu compte.

« Quant à mons. de Sainct Ambroyse, je vous assure » que je suis son humble serviteur, et que j'estime » autant son amitié et faveur que, me manquant ses » bonnes grâces, je feroys mon comte {sic) d'avoir » perdu ma fortune en France, sans plus penser à » l'ouvrage de la Roy ne, mère du Roy, ou chose quel-

(i) Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale. Fonds Béthune.

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» conque de ce costé là; aussyje confesse luy estre débi- » teur de tous les bons succès passés . Et pour le présent , y> je ne scai pas s'il y at aucune différent entre nous, » sinon quelque malentendu touchant les mesures et » symétries de ceste galerie de Henry le Grand. Je vous » supplie d'entendre s'il y a quelque rayson en mon » endroict, me remettant entièrement à vostre juge- » ment. On m'at envoyer les mesures de tous les » tableaux dès le commencement, les accompagnant » monsieur l'abbé de ses lettres fort exactement , selon » sa coustume, et, m'ayant gouverné selon ses ordres, » et fort avancé quelques pièces des plus grandes et » importantes, comme le Triumphe du Roy, au fond » de la galerie. Depuis, le même mons. l'abbé de Sainct » Ambroyse me retranche deux pieds de la haulteur des » tableaux, et aussi il hausse tant les frontispices sur les » huys et portes, qui percent en quelques endroicts les » tableaux, que sans remède je suis contrainct d'estro- » pier, gaster et changer quasi tout ce que j'ay faict. Je » confesse que je l'ay senti fort, et plainct à mons. l'abbé » mesme (nul autre), le priant, pour ne couper la teste » au Roy assis sur son chariot triumphal, me faire la » grâce d'un demi-pied.

» Ce non obstant, je suis tout prest pour faire

» tout ce que me sera possible pour complaire et servir » mons. l'abbé, et vous prye me favoriser de vostre » moyen ( i ) . »

(i) Lettres inédites de Rubens, par Emile Gachet, p. 257.

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Au moment même où Rubens écrivait cette lettre, la journée des Dupes et l'emprisonnement de la Reine mère à Compiègne (i63o-i63i) suspendaient ses travaux. Ils ne furent jamais repris. Il ne reste aujourd'hui de ce second projet que l'ébauche du Roy assis sur son chariot triumphal et celle de la Bataille d'Ivry, maintenant au palais Pitti, à Florence; une esquisse représentant le Mariage du Roy, en Angleterre; enfin , une figure de la France, sous les traits de Marie de Médicis, qui, après avoir figuré dans les collections Galitzin et Henri , a été donnée au Louvre par M. Lacaze (n° ioo du Catalogue Reiset).

Maugis devait encore donner à la France les œuvres d'un autre artiste étranger et en faire presque un compatriote. Voici comment :

En 1621, Philippe de Champagne , âgé de dix-neuf ans , était forcé par la misère de quitter Bruxelles, sa patrie. Il vint chercher fortune à Paris. Logé au collège de Laon, place Maubert, le hasard lui avait donné pour compagnon de galetas Poussin, un peu moins jeune, mais aussi pauvre que lui. Tous deux furent embrigadés comme compagnons peintres par du Chesne, premier peintre de la Reine, pour travailler aux décorations accessoires des appartements du Luxembourg. Fatigué de cette tâche ingrate, se sentant appelé à de plus hautes destinées, Poussin l'abandonna promptement et tenta une troisième fois le voyage de Rome. Champagne persévéra, et mal lui en prit d'abord. Aigri, raconte la chronique, par les mauvais procédés de du Chesne, qui

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jalousait son habileté, après quatre ans de ténacité, il imita son ami Poussin , planta là du Chesne et le Luxembourg, et retourna au pays natal. La fortune l'y attendait. Maugis avait remarqué ses travaux. Il était à peine débarqué qu'une lettre le rappelait à Paris. « A peine » arrivé, dit Félibien, que l'abbé de Saint-Ambroise lui » fit savoir la mort de du Chesne ( 1 627) , et le pressa si » fort de retourner en France qu'il fut de retour à Paris » le 10 janvier 1628. » Il avait vingt-cinq ans. Son avenir était fixé, et la France comptait un grand artiste de * plus.

En i63o, Philippe de Champagne fit le portrait de son protecteur. C'est grâce à lui que les traits de Maugis nous ont été conservés. Qu'est devenu le tableau original? Je ne sais, mais tous les iconographes connaissent la gravure qu'en a faite Lucas Vostermann. L'abbé est représenté dans un cadre ovale, à mi-corps, de face, la tête nue, les cheveux demi-longs. Il porte, suivant la mode du temps, la moustache et la barbiche. Un grand col plat, uni, retombe sur le pourpoint entr'ouvert qui laisse voir une croix pectorale. Maugis paraît âgé de trente-cinq à quarante ans, ce qui le ferait naître entre i5go et 1600. Il a une figure longue, un peu maigre, à charpente osseuse saillante, coupée par un nez droit se relevant brusquement à l'extrémité, et éclairée par deux petits yeux noirs fins et tristes. Physionomie honnête, ferme, un peu mélancolique, qui fait songer à ces grands bourgeois des Provinces-Unies dont à cette époque Hais, Ravesteijn, Nason, immortalisaient les

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traits. Ce devait être un rude travailleur, quelque chose comme un Colbert d'antichambre.

Dans la bordure du cadre on lit l'inscription suivante , bonne à rapporter à cause de la date : R. Clavdivs Mavgis Régis consiliarivs et elemosynarivs ordinarivs. Abbas Sancti Atnbrosii. Anno MDCXXX. Par conséquent , dès i63o Maugis joignait à son titre de trésorier de la Reine mère celui de conseiller et de trésorier du Roi, qu'il conserva toute sa vie.

A partir de i63i, l'exil définitif de Marie de Médicis interrompt les travaux du Luxembourg, rejette Maugis dans l'ombre, et fait passer à d'autres ce rôle de Mécène qu'il avait joué pendant dix ans. A en juger par sa physionomie, ce devait être un homme modeste, ne recherchant pas le bruit, satisfait de peu, faisant simplement son devoir, et ne demandant pas à ce bas monde un intérêt supérieur à son mérite; l'obscurité ne devait pas l'effrayer, au contraire. En i632, le 3 1 décembre, nous trouvons sa signature sur un reçu de 3oo livres pour un trimestre de ses gages comme trésorier de la Reine (1). En i638, le 21 janvier, il est reçu conseiller à la cinquième chambre des enquêtes du Parlement de Paris (2). C'est tout; on le perd de vue pendant vingt ans, et on ne le retrouve que le jour de sa mort, le 12 juillet i658. Il fut enterré le lendemain, aux Carmes de la place Maubert, dans la cha-

(1) Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale, liasse Maugis.

(2) Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale, liasse Maugis. '

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pelle de famille des Chauvelin, auxquels il appartenait par sa mère ( i ) .

Cette indication d'inhumation prouve que Maugis n'habitait pas loin du couvent des Carmes. Faute de renseignements , il est permis de supposer qu'il demeurait à ce collège de Laon, situé à côté des Carmes, où trente ans auparavant il avait trouvé Philippe de Champagne. Enfin , au coin de cette même place Maubert était située la boutique d'épicerie de Jean Gousse , dont la fille , Geneviève , épousa , le 3i juillet 1644, le grand peintre Eustache Lesueur. L'imagination se plaît à voir Eustache , alors âgé de vingt-sept à vingt-huit ans, lorsqu'il faisait la cour à la jeune fille, dérobant quelques heures à ses rendez-vous pour aller chez son voisin déjà vieillissant, feuilleter ses cartons de gravures ou étudier ses esquisses de Rubens et de Philippe de Champagne. Son génie tendre et austère l'éloignait certainement du premier; je ne répondrais pas qu'il ne se soit pas assimilé quelque chose du second. Il y aurait tout un gracieux roman d'amour et d'art à échafauder sur ce rapprochement.

Tout ne mourait pas avec Maugis. Il laissait, comme collectionneur, de quoi lui survivre. Comment était composée sa collection? Les documents qui sont

(1) Voici la note que lui consacre le Gallia chrisîiana, t. II : Jacobus

Maugis canonicus sacrœ capellœ et S. Ursini Bituricensis, in Pari-

siensi sénat u cottsiliarius et cornes Brivatensis. Anno i63o. Ambroisii

abbatiam jam obtinebat eamque tenebat adhuc anno 1657. Obiit anno

' sequenti die 1 2 julii.

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parvenus jusqu'à nous ne permettent de s'en rendre compte que bien vaguement , et sa restitution est impossible. Nous avons vu qu'il possédait des esquisses de Rubens pour la galerie de Médicis, aujourd'hui une des curiosités du Musée de Munich. C'est un premier fonds dont se contenteraient beaucoup d'amateurs. Ce n'était pas le seul. La première édition de V Histoire de France de Mézeray (i 642-1651) contient plusieurs portraits gravés des Rois de France portant pour suscription : Tiré du cabinet de M. l'abbé de Saint- Ambroise. Maugis avait donc réuni un certain nombre de ces portraits. J'ai peur seulement que comme art et comme authenticité , cette collection ne fût sujette à caution, et ne ressemblât à celle que les lecteurs qui fréquentaient la bibliothèque Sainte -Geneviève vers 1 838 peuvent se rappeler avoir vue dans la grande salle de cette bibliothèque. En 1643, la critique se satisfaisait à bon compte, et les Gaignères n'étaient pas nés. Enfin l'abbé de Marolles nous fournit le titre le plus authentique que l'on puisse invoquer en faveur de Maugis comme collectionneur, oc L'œuvre d'Albert Durer qui » est dans mon recueil, dit-il dans la préface de son » catalogue de 1666, fut faite en partie par feu M. J'abbé » de Saint- Ambroise. Elle est incomparable; aussi fut-il » quarante ans à la faire. » En admettant qu'il ait rassemblé les pièces d'après Albert Durer jusqu'à sa mort, il aurait donc commencé à s'en occuper dès 1620. Sa liaison avec Rubens et Ph. de Champagne dut lui faciliter la satisfaction de son goût. On sait, par le journal

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d'Albert Durer, combien il avait laissé de gravures en Belgique pendant son voyage de i52o. Ce devait être un bon moment, et Maugis n'a pas dû payer bien cher les premiers états du Chevalier de la Mort, de la Mélancolie ou de Y Enlèvement cTAmjrmone. Je raconte dans la biographie de Marolles comment sa collection de gravures forma le premier fonds du Cabinet actuel des estampes. Les pièces d'Albert Durer doivent donc y figurer encore. Je les ai examinées attentivement, et sur aucune je n'ai trouvé une marque, un signe, une indication quelconque permettant de constater son passage dans le cabinet de l'abbé de Saint-Ambroise. Enfin, dans le Livre des Peintres et des Graveurs, le même abbé de Marolles consacre le quatrain suivant à son ami l'abbé de Saint-Ambroise :

« Ce qu'avoit possédé l'abbé de Saint-Ambroise » En ce genre, Maugis, nostre sincère ami, » Par Kerver curieux ne vint point à demi » Chez de l'Orme si cher à d'Émeri d'Ambroise. »

Si l'on peut comprendre quelque chose à ce style plat et prétentieux, cela voudrait dire, ce me semble, que la collection de Maugis passa d'abord à Kerver, puis à de l'Orme, d'où elle arriva à l'abbé de Marolles. Un dessinateur de beaucoup de goût, M. Rossigneux, possède un recueil d'emblèmes attribué à Albert Durer, qui porte Y ex libris de Maugis écrit à la main.

Voilà tout ce que j'ai pu recueillir sur l'homme qui

Claude oMaugis. 7/

a doté la France de la galerie de Médicis. C'est, je le répète , un personnage de reflet. Ce qui intéresse le plus chez Maugis, c'est Rubens. Les personnages semblables ne sont pas rares, et l'histoire tomberait dans la monotonie si elle ne s'occupait que des types. Les Maugis mettent les demi-teintes et font la transition entre les acteurs de premier plan, les Richelieu ou les Rubens, et les foules formant lointain et repoussoir. Maugis, en outre, a joui d'une notoriété qui a disparu avec lui. Je me suis efforcé d'en retrouver la justification. Si je n'ai pas réussi à gagner sa cause, c'est la faute de mon éloquence. Il ne lui aura manqué qu'un bon avocat.

Janvier 1875.

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