LE CARDINAL MAZARIN
I ous les hommes d'État, tous ceux qui ont I pris une part quelconque à la direction I des affaires publiques, ont compris l'im- I portance qu'il y avait à protéger les œuvres de l'art et les travaux de l'imagination. Soumettre à son ascendant la faculté la plus indépendante de l'esprit, la faire servir d'ornement à son passage sur cette terre, donner à l'utile le relief du beau, est un moyen trop légitime de succès pour qu'aucun l'ait négligé. C'est le côté politique de la question. Mais si du général on descend au particulier, si l'on étudie le goût des arts en lui-même et comme la satisfaction d'un instinct personnel, le cas devient plus rare. La plupart des hommes d'État ont aimé à s'entourer d'œuvres d'art, à embellir leurs demeures de tableaux, de statues.
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de marbres, de matières riches ou rares : bien peu, je le crains, les ont aimées pour elles-mêmes; bien peu, en un mot, s'ils n'eussent été ministres, eussent été des amateurs véritables, des collectionneurs de goût. Mazarin fait exception à cette règle. Pauvre et inconnu, n'ayant à sa disposition aucun des avantages que lui procura depuis sa prodigieuse fortune, il aurait encore trouvé moyen d'être un amateur distingué, d'un goût fin et délicat, doué de flair et de persévérance, et eût laissé après lui un cabinet moins nombreux sans doute, mais aussi bien choisi que celui dont Colbert rédigea l'inventaire, et dont la richesse étonna Louis XIV. Cette observation ressort moins encore des louanges de ses partisans et des écrits de ses apologistes que des reproches et des récriminations de ses ennemis. Telle mazarinade, tel acte du Parlement prouve surabondamment ce que j'avance. U Inventaire des merveilles du monde rencontrées dans le Palais Ma^arin (1649), ou le honteux arrêt de i652, en apprennent plus à cet égard que les pages les plus éloquentes du fidèle Naudé.
Ce goût., la nature en avait déposé le germe en lui; mais il en devait le développement à l'Italie, où il était né, au séjour de Rome, où s'étaient écoulées ses premières années. L'Italie foisonnait de merveilles au commencement du dix-septième siècle. Il avait pu en étudier de près un grand nombre chez les cardinaux Bentivoglio, Sacchetti et Barberini, ses premiers patrons; sa vive et pénétrante imagination en avait reçu
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une ineffaçable impression. La trace s'en retrouve à chaque pas de sa carrière de collectionneur. Son penchant le porte vers tout ce qui a un cachet italien. Le faste et l'apparat l'attirent. Le goût français , cette exquise et harmonieuse élégance appliquée aux petites choses , ne l'a jamais séduit. Ministre français, il l'a été autant que pas un, et plus, certainement, qu'aucun de ses contemporains : n'oublions jamais qu'il a eu l'honneur de conclure le traité de Westphalie, qui règle encore les rapports internationaux de l'Europe; mais il a vécu et il est mort amateur italien.
En 1628, on le trouve secrétaire du cardinal Sacchetti, ambassadeur du Saint-Siège à Turin et à Milan. En i63o, il fait sa première pointe en France, et est présenté à Richelieu le 29 janvier. L'entrevue, dont M. Cousin a raconté tous les détails, eut lieu à Lyon (1). C'est aux années écoulées entre i63o et i632, date de sa nomination de vice-lègat à Avignon, que doivent se rapporter ces « voyages en poste de Rome à Paris, » de Paris à Turin, et de Rome même à Madrid, dont » parle Brienne dans ses Mémoires (2). Alors il venait » descendre tout crotté chez M. de Chavigny, mon » beau-père, où il avait un appartement. J'ai su de
(1) La Jeunesse de Maçarin, p. 204 et suiv.
(2) Mémoires de Henri de Loménie de Brienne, publiés par F. Barrière, 2 vol., 1828, t. I, p. 279 et suiv. Mazarin avait habité une première fois Madrid, vers 1623, à la suite de l'ambassadeur du Saint-Siège, Girolamo Colon na. Il y tomba éperdument amoureux de la fille d'un notaire royal, qu'il fit de vains efforts pour épouser.
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» madame de Chavigny qu'il ne revenait jamais d'Italie » sans lui apporter force pommades , huiles de senteur, » gants de Rome, quelquefois même des tableaux de » valeur. » Il faut tout dire : le goût de l'amateur servait ici de passé-port à l'ambition du courtisan. Ce n'était qu'une manière de pousser sa fortune. Un curieux passage d'une mazarinade (i) donne à cet égard les détails suivants, évidemment vrais : « Connoissant » l'humeur du cardinal de Richelieu, d'une superbe » sans pareille, qui, comme un dieu, ne vouloit pas » être abordé les mains vuides, il employoit tout ce » qu'il avoit de pension en achats de présens qu'il
» lui faisoit et, pour cet effect, il faisoit trafic, par
» l'entremise d'un sien domestique, de livres qu'il fai- » soit venir de Rome, de tables d'ébène et de bois de la » Chine, de> tablettes, de cabinets d'Allemagne, de gué- » ridons à teste de More, et autres curiosité^, qui se » vendoient publiquement dans une salle de l'hostel » d'Estrées, en la rue des Bons-Enfants, qu'il avoit » louée pour ce sujet. »
Courtisan ou non , nous venons de voir la première révélation de l'amateur. Voici celle de l'amateur avisé et perspicace : « Dans une de ses courses en France, » en traversant le Montferrat, il acheta un chapelet » qu'un prêtre avait trouvé enfoui sous terre, et le lui » vendit pour quelques écus, le croyant de verre; mais
(i) Lettre d'un religieux envoyée à Monseigneur le prince de Condé, publiée par M. Moreau dans les deux volumes de Ma^arinades, 1. 1, p. 92.
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» l'œil déjà exercé de Giulio avait bien reconnu de véri- » tables pierres fines. Ce chapelet était de six dizaines , » très-gros, et composé de trois sortes de pierres pré- » cieuses. UAve Maria était d'émeraudes de la plus » belle eau, le Pater noster de magnifiques saphirs , » et la croix faite de trois morceaux de diamants de » grande valeur; le tout estimé à environ dix mille y écus. Mazarin rapporta ce bienheureux chapelet en s France, et le vendit bien au-dessus du prix d'esti- » mation (1). » Dix mille écus! soixante mille livres! c'est-à-dire , de nos jours, au moins trois cent mille francs, toute une fortune, due à la finesse du goût et à la sûreté du coup d'œil! Avec une pareille mise de fonds, le métier de brocanteur en grand tenterait bien des aventuriers, et le seigneur Giulio Mazzarini Tétait encore en ce moment; mais ce n'était pas un aventurier ordinaire : il visait plus loin, et devait atteindre plus haut encore que sa visée. En attendant, c'est peut-être la vente inespérée de ce chapelet qui a déterminé Mazarin à donner satisfaction à son penchant et à commencer une collection.
Il paraît difficile qu'il ait pu réaliser ce projet avant 1640. Il avait trente-huit ans; sa vie, errante jusque-là, venait enfin de s'asseoir, de se fixer, en rencontrant un but digne de ses facultés et à la hauteur de son
(1) Inventaire de tous les meubles du cardinal Mazarin, publié par S. A. Mgr le duc d'Aumale. Londres, Whittingham et Wilkins, 1861, Introduction, p. m.
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ambition. Naturalisé Français en 163g, reçu à la cour en 1640, il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire à Chambéry le 14 septembre.
A partir de ce moment, les occasions vont naître sous ses pas. Bientôt la sympathie de plus en plus marquée de Richelieu affermit sa faveur naissante, et ajoute l'éclat à la solidité. Le 16 décembre 1641, il est nommé cardinal. Le 23 mai 1642, il assiste, à Narborme, à la dictée du testament de Richelieu. Six mois après, le 4 décembre, le soir même de la mort du grand ministre, il est appelé au conseil; enfin, le 14 mai 1643, Louis XIII est à peine mort, qu'Anne d'Autriche, régente, nomme Mazarin président du conseil, c'est-à-dire roi de France. Il avait quarante et un ans (1).
En 1640, Mazarin avait quitté l'hôtel Saint-Paul, qu'habitait la famille Chavigny (2) , pour venir s'établir d'abord au Louvre, dans les chambres du second étage, au-dessus de l'appartement du Roi (3); puis, en 1643, au Palais-Cardinal, où il était plus à portée de la Reine,
dont il dirigeait la politique et le cœur, ajoute la
chronique. Une fois sûr du gîte du lendemain, Mazarin
(1) Il est établi aujourd'hui que Giulio Mazzarini, fils aîné de Pierre Mazzarini et d'Hortense Bufalini, naquit le 14 juillet 1602 à Piscina, dans les Abruzzes , près du lac Fucino.
(2) Cet hôtel, qu'il ne faut pas confondre avec le fameux hôtel Saint- Pol, alors démoli, était situé rue Culture Sainte-Catherine, avant l'hôtel d'Angoulême. Le plan de Gomboust le désigne sous le nom d'hôtel Chavigny.
(3) Cet appartement occupait la salle actuelle dite de Henri II, et une partie du salon des Sept-Cheminées.
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dut songer à embellir sa demeure et à s'entourer d'œuvres d'art. Sa fortune politique marchait rapidement., sa fortune particulière marchait à proportion. En 1640, Tannée même où il quittait l'hôtel Chavigny, il achetait l'hôtel du président Tubeuf , qui précédemment avait réuni à son habitation celle de son collègue Duret de Chivry. Ces deux immeubles, se joignant, étaient situés entre les rues Richelieu, Neuve des Petits-Champs et Vivienne : c'est maintenant la Bibliothèque nationale. Ses collections devaient déjà être nombreuses, puisque, dans un inventaire dressé en 1645 et déposé aujourd'hui dans les archives de Condé, on voit qu'un Italien, Bernardino Danico ( 1 ) , chargé des fonctions de gardarobba, reçut en consignation les joyaux, l'argenterie et les cristaux de roche appartenant à Son Excellence, et dont le poids se montait à 4762 marcs 6 onces 2 gros. « Ses courtiers, dit Mgr le duc d'Aumale dans la notice » déjà citée, ne se bornaient pas à fouiller Paris et la » province; ils parcouraient toute l'Europe, et trou- » vaient un concours actif, souvent même des sup- » pléants, dans les envoyés de la couronne (c'est un » joli métier que faisaient là nos agents diplomatiques!). » On parla beaucoup du voyage que son orfèvre Lescot » fit en Portugal, des bijoux et des tapisseries qu'il en » rapporta. » Mazarin avait peu de préjugés sur les
(1) Ce n'est pas le fameux Bernardin dont les chroniqueurs anciens et les romanciers modernes ont fait Bernouin. Bernouin se nommait Bernardino Roverino.
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grandeurs de ce monde , au moins chez les autres. Le premier venu, marchand de bric-à-brac ou ambassadeur , lui était bon, pourvu qu'il tît arriver à son palais de Paris les objets de sa convoitise. Une curieuse lettre, adressée le 12 septembre 1647 au cardinal Grimaldi, lui recommande, tout en surveillant l'entrée de l'armée française dans l'État de Milan, de lui procurer les tableaux et les beaux livres qu'il pourra rencpntrer. C'est évidemment pendant les calmes années écoulées entre 1 640 et 1 648 que Mazarin consacra le plus de temps à ses collections, qu'il rencontra les plus belles
occasions. Les jouissances qu'il éprouva pendant ces huit années, les documents publics et privés n'en ont pas gardé trace; ses curieux carnets n'en disent rien, mais les amateurs les comprendront et les envieront.
Mais la Fronde gronde déjà, les médisances circulent, les animosités se font jour, les libelles pullulent, les mazarinades s'éparpillent à tous les vents, Blot et Marigny s'en donnent à cœur joie. Le 26 août 1648, Broussel, « ce vieux conseiller imbécile », est arrêté. Les princes excitent l'envie des Parlements, les Parlements attisent les passions de la foule, Paris est en feu; et, six mois plus tard, la cour, cédant devant l'orage, est obligée de s'enfuir à Saint-Germain. Mazarin servit de bouc émissaire à ce mouvement. Les colères qu'il soulevait n'ont jamais été égalées. Par arrêt du i3 janvier 1649, le Parlement ordonna la vente de ses meubles. Il est probable que le temps ne permit pas de mettre cet ordre sauvage à exécution. La paix signée
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avec le président Mole, le u mars, ramena le Roi à Paris, entre Mazarin et Condé. Le premier acte de la Fronde était fini. L'accord entre la royauté d'un côté, les princes et le Parlement de l'autre, semblait complet: il ne devait pas être long. Le 6 janvier i65i, après dixhuit mois de répit, le ministre italien était encore obligé de s'enfuir : c'était le commencement du second acte. Il alla demander asile à l'électeur de Cologne. Fixé pour quelque temps à Bruhl, il ne quittait j>as la France des yeux, et s'en rapprochait à petits pas. En quittant Paris, il n'avait pas oublié ses collections, et prescrivait à Ondedei « de voir ce qu'il pourra faire de mieux » avec Jabach et Bernardin pour mettre mes hardes en » sûreté contre quelque accident qu'il puisse arriver » . Ces dix-huit mois ne furent stériles ni pour la politique, dont nous n'avons pas à nous occuper, ni pour le collectionneur, qui nous intéressé plus spécialement» L'Angleterre était alors bien autrement agitée que la France. Elle défendait son indépendance contre les envahissements du pouvoir absolu , et venait d'envoyer son Roi à l'échafaud. Le hasard des révolutions offrait à Mazarin la plus belle occasion qui ait jamais pu tenter un amateur. Charles I" avait été un collectionneur aussi ardent et aussi éclairé que le cardinal. Aux objets donnés par l'Espagne, à ceux réunis par Rubens et par Van Dyck, il avait joint d'un seul bloc et payé 80,000 livres sterling (2,000,000 de francs) l'admirable galerie amassée depuis cent cinquante ans par les ducs de Mantoue. Après la mort du Roi, le parlement d'An-
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gleterre, qui n'était pas riche , ordonna la vente aux enchères publiques de toutes ces merveilles. « Mazarin » en fut aussitôt informé (mai i65o) par M. de Crouliez d qui était resté chargé des affaires de la légation de » France à Londres depuis la mort du Roi et le départ j> de l'ambassadeur Bellière. Mais le cardinal trouva les » estimations trop élevées , ou plutôt il espéra obtenir » quelque nouveau rabais en gagnant du temps. Un » seul exemple fera juger si la collection de Charles Ier » avait été prisée trop haut : les Cartons, qui sont, avec » les marbres du Parthénon, ce que l'Angleterre pos- » sède de plus beau en fait d'art, et qui, dans l'œuvre * de Raphaël, n'ont peut-être de supérieur que les » Stanze du Vatican; les Cartons d'Hampton- Court » étaient évalués trois cents livres ! Il est bien possible » que cette lésinerie ait empêché Mazarin d'acheter la » collection presque entière. Toutefois il se décida à » donner ses commissions au célèbre amateur Jabach, » ancien banquier allemand fixé à Paris depuis plu- » sieurs années, qui se rendait à Londres pour avoir sa t> part de cette magnifique dépouille. Jabach acheta beauj> coup pour lui, beaucoup aussi pour le cardinal (i). »
On trouvera dans la vie de Jabach une liste des principaux tableaux acquis pour le compte de Mazarin. Cette liste contient quelques erreurs que, grâce aux travaux de l'exact M. Reiset, je m'empresse de rectifier
(i) Inventaire de tous les meubles du cardinal Mazarin, etc., loc. cit., p. 14.
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ici. La gouache intitulée le Vice ou le Supplice de Marsyas (n9 1 8, Catalogue des dessins) fut bien acquise pour Mazarin; mais son pendant, la Vertu (n° 17, ibid.), resta la propriété de Jabach, qui la vendit plus tard au cardinal. Il en est de même pour la Sainte Famille, du Giorgione (n° 43, Catalogue des peintures), pour la Nativité et le Triomphe de Titus, de Jules Romain (nM 465 , 462, 471, même Catalogue). Jabach les acquit pour lui, et les paya de ses propres deniers. La part qu'il fit à Mazarin est assez belle pour que l'on rende hommage à son goût personnel. Cuique suum. Parmi les plus beaux tableaux qu'il rapporta à son patron, et qui font maintenant l'ornement du Louvre, il faut citer la Vénus del Par do, du Titien (n6 468), VAntiope, de Corrége (n° 28), le portrait de Baltasare Castiglione (n° 383), le Saint Georges et le Saint Michel (nM 38i-38o), de Raphaël, le Déluge, d'Antoine Carrache (n* i56). Le catalogue de cette incomparable vente, publié par Vertue, inscrit encore au compte de Mazarin des vases en matières précieuses, des statues, des tapisseries dont il ne donne pas la description. Il est enfin plus que probable que Jabach lui-même ou d'autres agents de Mazarin rachetèrent de seconde main des objets acquis par d'obscurs brocanteurs. Ce n'est pas d'hier que les amateurs hésitent, se ravisent, et payent le décuple quelques instants d'hésitation.
« L'accident » prévu par Mazarin ne tarda pas à arriver. Pendant qu'il augmentait ses collections d'un côté, le Parlement, de l'autre , tentait d'y ouvrir de
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larges brèches. La nouvelle de la marche du cardinal de Dinant à Bouillon, de Bouillon à Sedan , accompagné d'une petite armée aux ordres des maréchaux de la Ferté et d'Hocquincourt, souleva toutes les tempêtes. Aveuglé par la haine , ivre de colère , le Parlement rendit un arrêt « aux termes duquel la bibliothèque et » les meubles du cardinal Mazarin dévoient être immé- » diatement vendus , et, sur la somme qui en provien- » droit, cent cinquante mille livres données à celuy ou y> ceux qui représenteroient ledict cardinal à justice, » mort ou vif, ou à leurs héritiers » . Cette vente devait avoir lieu en présence des conseillers Jean Donjat, Paul Portail, Denis Baron, Alexandre Petau et Pierre Pithou. Ici la lutte change d'adversaires. Ce n'est plus au ministre détesté, c'est au Roi lui-même que les parlements vont avoir affaire. Le 18 janvier i652, une ordonnance royale datée de Poitiers casse l'arrêt du 29 décembre, et défend de procéder à la vente des livres ( c'est par eux qu'on avait commencé ) et à toutes personnes de s'en rendre adjudicataires. Le 1* février, l'ordonnance est confirmée par une lettre de cachet qui enjoint à Fouquet d'intervenir énergiquement. Le Parlement ne tient nul compte de ces injonctions; la vente continue de plus belle. Le temps se passe, l'orgueil du Parlement s'enfle de ses faciles succès; l'autorité royale est mise en question ; l'émeute trône à Paris et s'établit à l'Hôtel de ville, le vieux quartier général de tous les soulèvements populaires. Le duc d'Orléans est nommé lieutenant général du royaume. Comme le Parlement,
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le duc d'Orléans avait besoin d'argent. « Un arrêt du » 24 juillet i652, dit M. Francklin (1), ordonna que » tous les meubles existant encore dans le palais Maza- » rin seraient aussitôt vendus , et les deniers qui en pro- » viendraient, iusques à la somme de cent cinquante » mille livres, mis entre les mains de banquiers, pour » les faire délivrer en tous lieux à celuy ou ceux qui » exécuteraient ledict arrest du vingt neufiesme dé- » cembre dernier.
» Le Conseil du Roi protesta cette fois encore. Le 28, » il rendit un arrêt qui cassoit, révoquoit et annuloit la » décision du Parlement, et avertissoit les commissaires » désignés pour procéder à la vente qu'ils respondroient » en leur personne, biens et postérité, de tout ce qui » pourroit estre fait et entrepris au préjudice de l'inten- » tion de Sa Majesté.
» Les commissaires, résolus à braver jusqu'au bout » l'autorité royale, répondirent en faisant afficher et » publier dans Paris l'ordonnance suivante :
» De par le Roy
» et nos seigneurs les Commissaires députez par » arrest de la Cour du Parlement, pour la vente des » meubles du cardinal Mazarin,
» On faict à sçavoir : Qu'à la requeste du Procureur » gênerai du Roy, il sera Vendredy prochain, deuxième
(1) Histoire de la Bibliothèque Maçarine, par Alfred Francklin. Paris, 1860, p. 79 et suiv.
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• x> iour d'aoust, deux heures de relevée , au logis dudit » cardinal Mazarin, procédé pardevant lesdits sieurs » Commissaires à la vente des Statues , Bustes , Figures, » Tables , Peintures , et autres meubles trouvés audict » logis , au plus offrant et dernier enchérisseur., en la » manière accoustumée. Et sera la présente Ordonnance » publiée à son de trompe et cry public , et scellée, affi- » chée aux carrefours de cette ville, et à la barre de » ladicte cour.
» Donné par nous Conseillers et Commissaires sus- » dits, le 3r iour de juillet i652.
» Ainsi signé : Portail, Brisart, Petau, Pithou. »
Quelle vente que celle-là! Quel expert en dressa le catalogue? Quel huissier-priseur la dirigea? Quels amateurs y assistèrent? Les chroniques du temps, — et Dieu sait s'il y en avait, — n'en disent rien. La Fronde à son déclin avait à s'occuper de bien d'autres affaires. Comme il arrive toujours en France, elle se mourait de son triomphe passager. La corde trop tendue se rompait.
Le 10 août, le Parlement supplia le Roi, « pour rendre la paix à ses sujets », d'éloigner Mazarin. Sûr de son triomphe, n'en faisant plus qu'une question de temps, laissant aux prises des ennemis acharnés et des convoitises irréconciliables, il obtint du Roi la permission de se retirer. L'autorisation est datée du 12 août. Le même jour parut une ordonnance qui enjoignait de nouveau de surseoir à la vente des meubles du car-
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dinal. Cette fois-ci, l'ordonnance devait être respectée. La Fronde n'avait plus la force de résister; et Loret, brochant son numéro de la Muse historique du 25 août, nous apprend que :
« Monsieur Pitou, Monsieur Portail,
» Qui tous deux vendoient en détail
» Les meubles de Son Éminence,
» Par une royale défence
» Ont cessé leur commission
» Touchant cette vendition
» Qui déplaît fort à notre Sire.
» Et me suis mesme laissé dire
» Qu'afin de les mortifier,
» On leur a fait signifier
» Que des biens dudit inventaire
» Le Roi se dit propriétaire,
» Par un don dudict Mazarin
» Qu'il luy fict au retour du Rhin,
» Et que jusques aux moindres pièces,
» Fussent les gands de ses trois nièces,
» Pour Sa Majesté contenter ,
» Il falloit tout représenter,
» Savoir : pourcelaines , peinctures,
» Bijoux, cabinets et sculptures,
» Et mesme à peine, en cas de non,
» D'en répondre en leur propre nom. *
Le 21 octobre i652, Louis XIV était rentré triomphant à Paris. Le 3 février i653^ deux ans après son second exil, son ministre y revenait à son tour , attendu , désiré, acclamé par tous les partis , maître du Roi, maître de la France > plus omnipotent que Richelieu au
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faîte de sa puissance ne le fut jamais , bassement adulé par ceux-là mêmes qui huit mois auparavant demandaient publiquement sa tête, sans rancune contre eux, et n'en exigeant que de servir sa politique et de l'aider à recouvrer les objets dispersés par la vente de i652.
L'empressement à satisfaire ses désirs surpassa celui que Ton avait mis à se partager ses dépouilles. L'année i653 suffit à cette réintégration activée par l'homme le plus tenace , le plus âpre au travail qui fut jamais , par Colbert, alors intendant de Mazarin. Le 6 mai i653, le cardinal lui écrivait : « Je suis bien aise de voir que » vous avez recouvré encore cinq pièces de tapisseries. » Je m'asseure que vous n'oublierez rien pour retirer le » plus qu'il se pourra de mes meubles dispersez, et par- » ticulièrement pour les tables et pour les cabinets qui » sont nécessaires pour l'ornement de ma maison (i). » Cette « maison x> reprenait rapidement son ancienne splendeur. Les statues revenaient dans les niches, les tapisseries sur les murailles, les tableaux dans leurs cadres, les cabinets sur leurs tablettes, les bustes sur leurs « scabellons » , les livres sur leurs rayons. C'était à qui se ferait bien venir en restituant un objet disparu ou en proposant un objet nouveau. Certain d'avoir épuisé les épreuves de la mauvaise fortune, Mazarin, ou plutôt Colbert, quand chaque chose fut remise en place, en dressa un inventaire qu'avec cet esprit d'ordre
(i) Le Palais Mazarin, par le comte de Laborde. Paris, 1846, p. 259.
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et d'économie qui le caractérise, « il regardoit comme » une des plus importantes pièces de sa maison » .
Commencé en septembre i653, cet inventaire fut terminé avec l'année. Colbert en fit faire trois copies. Il le dit dans une lettre du 1 5 novembre : « J'en feray » faire trois copies au net, l'une pour Votre Éminence, » l'autre pour moy, l'autre qui demeurera au garde- » meuble. J'ay dessein de les faire faire par le sieur » Sauvage. » C'est une de ces copies, maintenant dans les archives de la maison de Condé, que le propriétaire de ces archives, Mgr le duc d'Aumale, a publiée à Londres en 1861. L'intérêt de ce document, quand on veut étudier Mazarin comme collectionneur, est inestimable; et l'on ne saurait trop remercier l'illustre éditeur d'avoir tenté cette entreprise, et surtout de l'avoir menée à bonne fin. Il est inutile d'entrer dans le détail de chacun des chapitres de cet inventaire. Je me bornerai, pour donner une idée de son importance, à en transcrire les titres. Ils prouvent que la réintégration des objets disparus avait été singulièrement rapide :
<c Pièces de cristal de roche, d'ambre, de corail et » autres enchâssées dans de l'argent vermeil doré. — » Argent vermeil doré; chapelle. — Autre argent ver- » meil doré. — Argent blanc. — Vaisselle d'argent ser- » vant d'ordinaire. — Tapisseries. — Diverses pièces » de tapisserie. — Tapis. — Étoffes. — Litz et ameu- » blements. — Linge et ornements de chappelle. — » Habits de Son Éminence. — Fourrures. — Linge de » Son Éminence. — Miroirs. — Cabinets d'ébène et
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» aultres. — Tables de marbre, jaspes et aultres pierres. » — Vazes. — Chenets et tables. — Divers meubles. — » Tableaux. — Coppies. — Tableaux en tapisserie. — » Statues. — Bustes. — Scabellons. — Scabellons et » pieds d'estaux en bois.
» Nous n'avons pas là, continue Mgr le duc d'Au- » maie, le dernier mot de Mazarin, considéré comme » amateur des beaux-arts. Pendant sept ans qu'il vécut » encore, il continua d'acheter, et reçut de magnifiques » présents. Toutefois on peut dire qu'en i653 sa collec- » tion était, sinon arrivée à son dernier degré de per- » fection, au moins déjà formée et fort belle. »
Il est facile de comprendre qu'en i656, après trois ans d'une tranquillité parfaite et d'une omnipotence incontestée, le palais Mazarin fût devenu un incomparable amas de richesses et reçût la visite de, tous les grands personnages, de tous les illustres curieux qui traversaient Paris. Dans ce nombre figure la Reine de Suède, la fameuse Christine, fille de Gustave- Adolphe. Lors de son premier passage en France, elle voulut voir les objets réunis par le cardinal. La correspondance de Colbert nous donne à cet égard un singulier renseignement. Le 1 1 septembre 1 656, il écrit à son maître : « La Reyne de Suède vit hier le palais de » Votre Éminence, où elle arriva à trois heures et en » sortit entre cinq et six; elle commença par l'apparte- » ment bas, dont elle considéra fort les statues et les » trouva fort belles; elle vit l'escurie, qu'elle dit estre » estroite. En suitte elle monta en haut, s'arresta dans
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» chacune chambre assez longtemps , en considéra tous » les tableaux et parla presque sur tous et particulière- » ment sur la Sainte Catherine du Corrége; elle considéra » fort la chambre du grand alcôve , qu'elle trouva fort » belle; elle vit ensuite la bibliothèque et voulut monter » au garde-meuble, où elle admira la Vénus du Corrége » et celle du Titien. Elle parla pendant tout ce temps » beaucoup plus italien que françois. » En marge de cette lettre , Mazarin a écrit : « Je ne vois pas par ce » récit que la Reyne aye vue mon appartement du » Louvre; mais, en cas qu'elle demande à le voir, je » vous prie de prendre garde que la folle n'entre pas » dans mes cabinets , car on pour r oit prendre de mes » petits tableaux. » Un ministre craignant qu'une Reine ne lui dérobe des tableaux est un fait curieux à noter. Je ne sais si nos mœurs publiques valent mieux aujourd'hui qu'en i656; mais je suis certain, quel que fût le souverain qui rendît visite à un ministre, qu'il ne viendrait à F esprit de personne de redouter que lui ou sa suite ne s'appropriât une épingle.
Pour nous, ce qui ressort de cette lettre, c'est qu'en i656 Mazarin occupait toujours son appartement du Louvre; semblable à nos ministres, qui, eux aussi, ont leurs demeures particulières, il habitait au ministère. Seulement le ministère était alors le palais du Roi. Il ne le quitta définitivement qu'en 1660, lorsque le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse eut nécessité plus de place pour l'habitation du souverain. Jusque-là son palais de la rue Richelieu n'avait servi qu'à loger ses
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neveux et ses nièces, ou temporairement les étrangers de distinction qui traversaient Paris , comme le cardinal Barberini. Cependant le propriétaire y conviait quelquefois , dans des fêtes splendides, tout ce que Paris contenait d'hommes illustres et de femmes élégantes.
Tantôt (i) c'est une loterie dont la Grande Mademoiselle , si sensible aux attentions et si amoureuse du faste, nous a laissé la description suivante : «M. le cardinal » agit d'une manière fort galante et fort extraordinaire. x> Il pria à souper Leurs Majestés, Monsieur, la Reine » d'Angleterre , la Princesse sa fille et moi. Nous trou-
» vâmes son appartement fort ajusté Après souper,
» il mena les deux Reines., la princesse d'Angleterre et » moi dans une gallerie qui étoit toute pleine de ce que » Ton peut imaginer de pierreries et de bijoux , de » meubles, d'étoffes, de tout ce qu'il y a de joli qui » vient de la Chine; de chandeliers de cristal, de » miroirs, tables et cabinets de toutes les manières; de x> vaisselle d'argent, de senteurs, gants, rubans, éven- » tails. Cette gallerie étoit aussi remplie que les bou- » tiques de la foire, hors qu'il n'y avoit rien de rebut; » tout étoit choisi avec soin. Il ne nous dit point ce » qu'il vouloit faire de tout cela; tout le monde voyoit » bien qu'il avoit quelque dessein, et on disoit que » c'étoit pour faire une loterie qui ne coûteroit rien. Je » ne le pouvois croire. Il y avoit pour plus de quatre ou » cinq cent mille livres de hardes, de nippes. Deux jours
(i) 16 avril i658.
Le Cardinal éMaçarin. g3
» après , on sut ce mystère. On étoit chez lui : il fit » entrer la Reine dans son cabinet, où je raccompagnai, » et on tira la loterie. Il n'y avoit point de billets blancs, » il donna tout cela aux dames et messieurs de la cour. » Le gros lot étoit un diamant de quatre mille écus, que » le sort donna à La Salle, sous-lieutenant des gens î) d'armes du Roy. Je tirai un diamant de quatre mille » livres : ainsi chacun eut son fait. »
Le plus célèbre chroniqueur du temps, Loret, qui avait assisté à la fête, en rend également compte dans sa Muse historique :
« Je parle de la loterie
» Dont l'argent, l'or, la pîerrerie,
» Les riches vazes cizelez ,
» Les beaux cabinets esmaillez,
» Les tableaux de rares peintures,
» Les beaux lits, les belles tentures,
» Et bref cent joyaux esclatants,
» Jusqu'à cent mille escus comptans,
» Sans y hazarder chose aucune,
» Furent, au gré de la fortune,
» Très obligeamment départis
» A trois cens personnes , gratis ,
» Qui par mérite ou par naissance,
» Par politique ou bienveillance ,
» Dans ce procédé généreux
» N'ont eu que des billets heureux. »
Un peu plus tard, en 1660, ce furent de nouvelles fêtes plus éclatantes encore, sinon plus dispendieuses, pour célébrer la signature du traité des Pyrénées ou le
Q4 Les oAmateurs d'autrefois.
mariage de Louis XIV; la dernière, donnée au palais Mazarin du vivant du cardinal, eut lieu le 5 mars 1661, quatre jours avant sa mort. On célébrait le mariage de sa nièce, Hortense Mancini, avec Armand de la Porte, duc de la Meilleraye, et depuis de Mazarin. Loret et Renaudot enregistrent minutieusement dans leurs gazettes les détails de ces fêtes. Je ne veux pas abuser des citations, et j'y renvoie le lecteur (1).
Au faîte de la puissance, accablé de richesses et d'honneurs, plus puissant que Richelieu, mais épuisé de fatigue et mesurant d'un œil désabusé le néant des grandeurs humaines, Mazarin allait mourir. Mais, avant de disparaître, il devait jouer une scène qui, au point de vue moral, est une des plus étranges dont l'histoire de la pauvre humanité fasse mention. Je laisse parler un témoin oculaire. En pareille circonstance, le fait tout simple est la suprême éloquence : « Je me promenais à » quelques jours de là dans les appartements neufs de » son palais. J'étais dans la petite galerie, où Ton voyait » une tapisserie tout en laine qui représentait Scipion, » exécutée sur les dessins de Jules Romain; elle avait » appartenu au maréchal de Saint-André : le cardinal » n'en avait pas de plus belle. Je l'entendis venir au » bruit que faisaient ses pantoufles , qu'il traînait comme » un homme fort languissant. Je me cachai derrière la » tapisserie, et je l'entendis qui disait : Il faut quitter
(1) Loret, Mu^e historique , 11 septembre 1660; Renaudot, Galette de France, 5 mars 1661.
Le Cardinal cMaçarin. g5
y> tout cela! Il s'arrêtait à chaque pas, car il était fort » faible, et se tenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; » et, jetant les yeux sur l'objet qui lui frappait la vue, il » disait du profond du cœur : Il faut quitter tout cela ! » et, se tournant, il ajoutait : Et encore cela! Que j'ai » eu de peine à acquérir ces choses! puis-je les abanx> donner sans regret?... Je ne les verrai plus où je vais! » J'entendis ces paroles très -distinctement. Elles me » touchèrent peut-être plus qu'il n'en était touché lui- » même... Je fis un grand soupir, et il m'entendit. Qui » est là? dit-il, qui est là? — C'est moi, Monseigneur, » qui attendais de parler à Votre Eminence d'une lettre » fort importante que je viens de recevoir. — Appro- » chez, approchez, me dit-il d'un ton dolent. Il était nu, » dans sa robe de chambre de camelot fourrée de petit- » gris, et avait son bonnet de nuit sur la tête; il me dit : y> Donnez -moi la main, je suis bien faible; je n'en puis » plus. — Votre Eminence ferait bien de s'asseoir, et je » voulus lui porter une chaise. — Non, dit-il, je suis » bien aise de me promener, et j'ai affaire dans ma » bibliothèque. Je lui présentai le bras, et il s'appuya y> dessus. Il ne voulut point que je lui parlasse d'affaires. » — Je ne suis plus, me dit-il, en état de les entendre; » parlez-en au Roi, et faites ce qu'il vous dira : j'ai bien » d'autres choses maintenant dans la tête; et, revenant » à sa pensée : Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau » du Corrége, et encore cette Vénus du Titien, et cet » incomparable Déluge d'Antoine Carrache, car je sais » que vous aimez les tableaux et que vous vous y con-
g6 Les oAmateurs d'autrefois.
» naissez très-bien. Ah! mon pauvre ami, il faut quitter » tout cela î Adieu , chers tableaux que j'ai tant aimés et » qui m'ont tant coûté (î)! »
Quel spectacle et quelle leçon ! Ce que regrette Mazarin, ce n'est pas son œuvre interrompue , ce ne sont ni ce jeu où il risquait la paix de l'Europe et les destinées de la France , ni les princes relégués au rôle des courtisans, ni les parlements désarmés , ni le peuple humble et soumis, ni l'Autriche repoussée, ni l'Espagne affaiblie, tous ses travaux, toutes ses luttes pour imprimer aux affaires publiques la direction de sa volonté. Non! cette intelligence, qui avait appris à connaître la valeur des entraînements humains, n'a qu'un regret, c'est de quitter des tableaux, des statues : vaines futilités aux yeux des philosophes. Est-ce petitesse? est-ce grandeur? Qui vaut le plus dans les jouissances de l'amour-propre : ou de soumettre un peuple entier aux instigations de sa volonté, ou de pénétrer avec les grands esprits dans le domaine de l'imagination et d'être le confident de leurs rêves dans les pures régions du beau? Je ne sais; mais si j'étais collectionneur, il me semble que cette scène des derniers moments de Mazarin me rendrait singulièrement orgueilleux.
Sentant sa fin prochaine, Mazarin s'était fait transporter à Vincennes pour y voir un dernier printemps. Il y mourut le g mars 1661. On peut lire dans Brienne, qui ne l'aimait pas, comment finit un grand homme.
(1) Mémoires de Brienne, t. II, p. 1 15 et suiv.
Le Cardinal cMa^arin. gj
Je ne connais de comparable à cette mort que celle de Louis XIV. C'est la même résignation aux volontés de Dieu,, le même calme,, la même intrépidité en face du redoutable inconnu.
Que devinrent ses collections après lui ? où sont-elles éparpillées aujourd'hui? Questions auxquelles il est difficile de répondre d'une manière entièrement satisfaisante. On sait que par son testament il avait institué le Roi son légataire universel. Louis XIV n'accepta pas le legs. Les biens alors furent partagés entre ses héritiers légitimes, neveux , nièces , maris de ses nièces, parmi lesquels le duc de la Meilleraye eut la plus grosse part. Cependant le Roi voulut bien accepter dix-huit grosses pierreries qui., si mes renseignements sont exacts, figurent encore au nombre des diamants de la couronne de France.
Pour faire le partage, un inventaire fut dressé, et, comme en i653, Colbert en fut chargé, « Commencé, » dit M. Villot, le 3i mars de la même année, il ne fut » terminé que le 22 juillet suivant, et Louis XIV acquit » immédiatement des héritiers les tableaux et les statues » les plus remarquables de cette vaste collection, qui » renfermait des raretés et des chefs-d'œuvre en tout » genre. Laissant de côté, pour ne nous occuper que » des œuvres d'art, la nomenclature des joyaux, pier- » reries, médailles, vaisselle d'or et d'argent, tapisse- » ries, etc., nous trouvons dans cet inventaire : 546 ta- » bleaux originaux, 283 de l'école italienne, 77 de l'école j> allemande et néerlandaise , 77 de l'école française,
g8 Les QÂmateurs d'autrefois.
» 109 de diverses écoles , y compris quelques dessins , » miniatures et mosaïques, le tout prisé ensemble la » somme de 224,573 livres tournois; puis 92 tableaux » copiés d'après les maîtres non désignés par l'inven- » taire et estimés par les experts 2,571 livres tournois; » enfin 241 portraits de papes depuis saint Pierre jusqu'à » l'époque de Mazarin, comptés 723 livres tournois. » Les experts pour la peinture étaient : André Podesta , » Pierre Mignard et Charles-Alphonse du Fresnoy. Le » nombre des statues, placées maintenant pour la plu- » part au Musée, s'élevait à i3o. Louis XIV acheta » aussi 196 bustes antiques et modernes, qui figurent » presque tous au Louvre. L'estimation des statues, » faite par les sculpteurs Valpergues et Baudoin, s'éleva x> à 5o,ooo livres, et celle des bustes à 46,920 livres tour- » nois. A ce compte, il faut ajouter 17 petites figures de » diverses matières, pour mettre sur tables et cabinets, » jugées valoir i,g55 livres (1). »
Quant au reste, aux objets mobiliers à l'usage du cardinal, une vente aux enchères eut lieu. Nous en avons pour garant Brienne, à qui nous empruntons ce curieux passage de ses Mémoires : a Ce palais, si grand » et si beau; ces vastes galeries si remplies de curiosités, » urnes, bustes, tableaux, statues antiques; ce palais, » dis-je, n'est plus que Tombre, pour ainsi dire, de celui » que nos yeux ont vu avec admiration... La belle mule
(1) Notice des tableaux du Musée impérial du Louvre. Paris, 1864. Introduction, p. xlviii.
Le Cardinal oMaçarin. gg
» de don Louis de Haro, après avoir servi de monture » aux deux premiers ministres , a porté un médecin » crotté sur le pavé de Paris; et les chars de triomphe » du cardinal, après qu'on en eut vendu les velours et » la broderie, ont été métamorphosés en carrosses à cinq » sous, d Les chars de triomphe de Mazarin devenant des omnibus! O revers de la fortune!
Les livres de Mazarin, au nombre de trente mille, formèrent le premier fonds de la Bibliothèque Mazarine dont M. Francklin a si bien raconté l'histoire. Quant aux tableaux, objets d'art et de curiosité rachetés par Louis XIV, ils allèrent augmenter les collections de la couronne, ce que Ton appelait alors le Cabinet du Roy, et figurent encore aujourd'hui dans les galeries du Louvre, dont ils ne forment pas un des moindres ornements. Voici les principaux que j'ai pu retrouver :
Tableaux :
Corrége. Mariage mystique de sainte Catherine
d'Alexandrie. NM 27 (i)
— Le Sommeil d'Antiope. 28
Giorgione. Sainte Famille. 43
Bonifazio. Sainte Famille. 82
Ann. Carrache. La Salutation angélique. i33
— Concert sur Veau. i5o
— Paysage. 1 54 Ant. Carrache. Le Déluge. 1 56 Lanfranc. Séparation de saint Pierre et saint Paul. 228
(1) Notice des tableaux du Louvre, édition de i858.
ioo Les cAmateurs d'autrefois.
Orazio Gentileschi. Repos de la sainte Famille.
Jacopo Bassan. Les Noces de Cana.
3oi
Guide. Le Christ aux Oliviers.
— La Madeleine.
Perino del Vaga. Le Défi des Piérieds.
Raphaël. Saint Michel.
— Saint Georges.
— Portrait de B. Castiglione.
Andréa Solario. La Vierge au coussin vert.
Titien. La Vénus del Par do.
— Portrait de François In.
— Portrait d'homme.
Dominiquin. David jouant de la harpe.
Paysage.
5oi
Gouaches, dessins :
Corrégë. La Vertu. N«
— Le Vice.
Wilhelm Bauer. Le Pape allant à Saint -Jean
de Latran.
— Marche du Grand Seigneur.
— Vue du port de Naples.
— Marine.
— Vue d'une place ornée de palais.
— Paysage au bord de la mer.
— Vue d'une place sur les bords
de la mer.
— y La Fuite en Egypte.
— Paysage.
Tapisseries :
Les deux tapisseries soie et or représentant l'histoire de Sisarah ,
(1) Notice des dessins du Musée du Louvre, par F. Reiset, 1866.
Le Cardinal cMa^arin. 101
placées dans la salle dite du Saint-Esprit (Musée des Souverains). Les Gobelins et le Garde-Meuble en possèdent plusieurs autres dont je ne connais pas au juste la désignation.
Bustes, matières précieuses, pierres dures :
César. Jaspe noir et bronze ciselé et doré. Dernière salle des
dessins de l'école italienne.
Alexandre. Porphyre et bronze ciselé et doré. Salle des dessins de
Técole flamande.
Deux bustes. Marbre noir, chlamyde blanche. Sur les colonnes
de la salle ronde au bout de la galerie d'Apollon. Deux petits vases à anses prises dans la masse. L'un en jaspe
brun ciselé, travail du dix-septième siècle; l'autre en marbre
noir et blanc à inscrustations d'argent, représentant une chasse.
Ils se font pendant. Tous deux portent, comme boutons de
couvercle, les armes de Mazarin en orfèvrerie (les faisceaux et
la hache).
Deux magnifiques vases de porphyre à godrons en relief. Galerie
d'Apollon. Les montures, en or moulu, pourraient être postérieures de quinze ou vingt ans.
Deux vases de porphyre cannelés à godrons, un vase à anses en
forme de cornes de bélier. Porphyre. Tous trois dans la salle
des dessins de l'école flamande.
Deux colonnes de cipolin noir et blanc à chapiteaux en cuivre
doré. Première salle des dessins de l'école italienne.
Ce n'est là, on le comprend, qu'une minime partie de ce que regrettait Mazarin quand il faisait , appuyé sur le bras de Brienne, cette mélancolique promenade rapportée plus haut. Si peu que ce soit, cela suffit, j'espère, pour donner une idée du goût du plus riche, du plus illustre amateur de la France.
Encore une observation, et j'ai fini. N'est-ce pas en
102 Les oAmateurs d'autrefois.
jouant dans ces galeries, en admirant tout enfant les richesses dont ce palais était encombré , que Louis XIV a pris cet amour du beau qui fait l'éclat de son règne et l'excuse de sa politique? Quelle que soit la façon dont les contemporains du grand Roi comprissent et pratiquassent Fart, quelle que soit la façon dont nous jugeons aujourd'hui cette manière de voir, qui voudrait effacer ce mouvement de notre histoire? Qui oserait soutenir que nous ne lui devons pas notre ascendant sur l'Europe? Pendant que Malplaquet, Hochstedt et Ramillies faisaient pâlir notre étoile militaire, notre suprématie intellectuelle illuminait l'Europe d'une splendeur que rien n'a pu ternir. Les étrangers faisaient subir de durs échecs à nos armes; mais, malgré eux et sans s'en rendre compte , ils étaient les tributaires de nos arts et de notre goût. Guillaume III à Loo ou à Kensington- Palace, lord Marlborough à Blenheim, le prince Eugène au Belvédère, n'avaient qu'une pensée : imiter Versailles. Nous regagnions largement d'un côté ce que nous perdions de l'autre. Contenue dans sa politique, la France dictait des lois souveraines aux mœurs de l'Europe. A qui reporter l'honneur de cette autocratie morale, si ce n'est aux leçons données par Mazarin à Louis XIV? Que la gloire en revienne au cardinal. Tout bien compensé, ce n'est pas la moins durable.
Février 1867.