‹ Les amateurs d'autrefoisChapitre 6 sur 40 · MICHEL DE MAROLLES · texte numérisé non relu

MICHEL DE MAROLLES

ans son rapport sur la Bibliothèque adressé à l'Empereur le 9 avril 1860, M. le ministre de l'instruction publique disait : « Le » département des estampes a dressé l'in- » ventaire de 6,198 volumes renfermant 788,4 16 pièces, » parmi lesquelles figurent les plus importantes que » possède ce département. Si l'on en juge par la com- » paraison en masse de ce qui a été inventorié et de » ce qui ne l'est pas encore, on peut estimer que les » collections du Cabinet des estampes se composent, » non pas de 1,500,000 pièces, comme on l'avait » approximativement accusé à la commissionen i858, » mais bien de 2,5oo,ooo au moins. » Cette réunion de 2,5oo,ooo pièces forme la collection la plus vaste

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et la plus complète de l'Europe. Aucun établissement n'en offre une pareille , ni comme nombre, ni comme intérêt. Si cet amas de richesses a lieu de surprendre et si Ton doit s'en montrer fier, la recherche de ses origines peut également exciter la curiosité , et il peut être intéressant d'étudier la formation de ce trésor et de connaître le personnage qui en fut le premier fondateur : Michel de Marolles, abbé de Baugerais et de Villeioin.

Ce nom n'est pas nouveau pour les lecteurs. M. Sainte- Beuve s'est chargé de leur présenter l'abbé de Marolles comme homme et comme écrivain. Si l'on a oublié la nouveauté de ses renseignements , la finesse et la sûreté de ses aperçus , je m'en souviens, et j'avoue que ce souvenir m'embarrasse. Je ne puis avoir la prétention de reviser les arrêts d'un juge aussi compétent et aussi autorisé. Je ne dois examiner Marolles que comme collectionneur d' estampes , et je me trouve heureux qu'une phrase trop modeste de M. Sainte-Beuve ait réservé ce petit coin et m'ait permis d'y mettre le pied.

Michel de Marolles , d'une vieille famille tourangelle alliée à tout ce que la province comptait d'illustre ( i ) , naquit au château de Marolles, en la paroisse de Genillé, sur les limites de la Touraine et du Berry, le 22 juillet 1 600. Son père, Claude de Marolles, véritable homme d'armes, type du capitaine ligueur, est célèbre pour le duel à la lance, dans lequel il tua le marquis de l'Isle

(1) En n3o, un certain Radufus de Marollis, miles, faisait une donation à l'abbaye de Cormery.

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Mari vaut, le lendemain de l'assassinat de Henri III [2 août 1589] (1), et mourut le 8 décembre i633, âgé de soixante-neuf ans. Sa mère se nommait Agathe de Castillon : elle mourut en i63o, trois ans avant son mari. En 1644, quand*, d'après son témoignage, Michel de Marolles s adonna à la recherche des estampes, sa position était faite, et sa fortune assez indépendante pour lui permettre de se consacrer uniquement à son goût. Muni en 1609 de l'abbaye de Baugerais, il fut nommé en 1 626 abbé commendataire de celle de Villeloin (2)3 les deux bénéfices lui rapportaient de 7,000 à 8,000 livres de rente , somme équivalente à 25,ooo francs au moins. Rangé et économe, sans passions vives, mais non pas sans faiblesses, poussant l'amour du travail jusqu'à la manie et la persévérance jusqu'à l'entêtement, on comprend qu'avec ce revenu il ait pu réunir en deux fois une collection dont le chiffre total effrayerait nos amateurs modernes : 235,ooo pièces.

L'aveu des Mémoires est formel : ce Je commençai à » in adonner à cette sorte de curiosité dès l'année 1644. » Cependant, d'après un passage non moins catégorique de la préface de son catalogue de 1 666 : ce J'ai recherché

(1) Le combat eut lieu dans les tranchées, derrière l'enclos des Chartreux, aujourd'hui le Luxembourg, en présence des deux armées. L'abbé de Marolles en a longuement rapporté les circonstances à la fin du premier volume de ses Mémoires.

(2) Les ruines de l'abbaye se voient encore à Villeloin-Coulangé, petit bourg sur l'Indroye, canton de Montrésor, département d'Indreet-Loire.

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» les estampes en divers lieux depuis quarante ans » , il faudrait faire remonter la naissance de ce goût jusqu'en 1626, époque de sa nomination à l'abbaye de Villeloin. Je crois ces deux assertions fort conciliables Tune avec l'autre. Son goût s'éveilla en effet en 1626; mais il ne devint dominant , il ne fut la sérieuse occupation de sa vie qu'en 1644, lorsque, comme il le dit luimême, lassé des plaisirs de la cour, et fatigué surtout de servir les caprices des grands avec lesquels sa position de client de la maison de Mantoue-Nevers, et l'intérêt que lui témoignait la fameuse princesse Marie , le mettaient continuellement en rapport , il devint exclusivement maître de son temps et libre de donner à sa vie sa pente naturelle. Ce qui est certain, c'est qu'en 1649 le cabinet de Marolles était loin d'avoir la notoriété qu'il devait posséder quinze ans plus tard. Pierre Borel, dans son livre des Antiquité^ et Rareté^ de la ville et de la comté de Castres d'Albigeois (1) , donne une énumération des cabinets de curiosités de chaque grande ville d'Europe, et ne parle pas, à l'article Paris, de celui de notre abbé qui, à cette époque, collectait encore mystérieusement.

L'amour des belles choses, le sentiment de l'art, ne furent pas, j'en ai peur, le principal mobile de Marolles. Je déprécie mon personnage, mais je dois dire la vérité avant tout, ou du moins ce que je crois la vérité. Sa vraie manie fut le catalogage, et, pour me servir d'un

(1) Castres. Armand Colomiez, 1640. In-8°.

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mot vulgaire, la paperasserie. Marolles était féru de la rage du classement, du rangement, de l'étiquetage, comme de notre temps M. Boulard était attaqué de la maladie des bouquins. Tout lui convenait, pourvu qu'il pût classer; les preuves de cette affection bizarre surabondent dans sa vie. ce Pendant les années 1629, » i63o, i63i, je mis par ordre tous les titres de Tune » et l'autre maison (Baugerais et Villeloin), et j'en fis » non - seulement un inventaire très-exact, mais j'en » transcrivis moi-même une bonne partie des plus consi- » dérables, que je rangeai dans une suite chronologique; » et de là, voulant passer à la connoissance de ceux de » ma famille, je pris plaisir d'en faire aussi des extraits » et de les rédiger dans le même ordre. » Le prix de cette concession est dans la bonne foi et la simplicité naïve avec lesquelles elle est faite. Voici un autre accès plus fort encore. Marolles, je l'ai dit, faisait partie de la maison de Nevers : il était le familier, l'homme à tout faire de la duchesse Marie. En i633, il s'offrit à travailler à un inventaire de tous les titres de cette maison. L'offre fut acceptée; il se mit immédiatement à l'œuvre. « Je commençai le lundi quatrième jour d'octobre, et je » m'appliquai à cet ouvrage quatre ou cinq mois durant, » avec tant d'assiduité que j'en vins à bout, ayant, sans » mentir, dicté les extraits et marqué de ma main plus » de dix-neuf mille titres, rédigés en six gros volumes, » avec les tables, d'une invention toute nouvelle, ce » quej'aurois de la peine à croire d'un autre... Tous les » titres du trésor de Nevers étoient contenus en trois

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» cent quatorze layettes , douze grands coffres et deux » mille sacs,.. Ainsi je ne fus pas plus de cinq mois à » faire les extraits de tous ces titres qui étoient dans » la chambre des comptes de Nevers. »

En 1644, n'ayant plus rien à inventorier, il était triste. Il avait recueilli çà et là quelques estampes , ne fût-ce que pour aider dans la décoration de la bibliothèque de Villeloin un peintre de Lyon, nommé Vande, qui fit les portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers temps. C'était une occasion : il en profita. Il inventoria les estampes, et mit à les rechercher l'énergie et l'éluctation d'un homme qui nourrit un vice. Les concurrents étaient rares, les estampes, à cette époque, étant généralement regardées comme des images. L'influence de l'Italie durait toujours dans les arts, et les grands seigneurs pouvant songer à devenir collectionneurs recherchaient plus volontiers les tableaux, les statues, les vases précieux, les belles armes, que ces morceaux de papier noirci, maintenant une des branches les plus précieuses de la curiosité. L'iconographie était une annexe de la typographie. Abraham Bosse, Saint-Igny, Mellan, Masson, Nanteuil, Morin, Cailot, Etienne Della-Bella illustraient les livres, décoraient les thèses ou enjolivaient les almanachs. En France, la chronique mentionne peu de personnes ayant songé à rassembler les estampes dans la première partie du dix-septième siècle. On cite Maugis, abbé de Saint- Ambroise, intendant de Marie de Médicis; Charles de FOrme, fils du médecin Jean de l'Orme et commis de

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Monerot; un sieur Kerver, qui devait être le petit-fils du libraire du seizième siècle , dont les bibliophiles connaissent bien les belles éditions , et le surintendant Fouquet, qui possédait une assez nombreuse réunion d'estampes- Et encore ces personnages ne mettaient-ils pas une grande ténacité à accroître leur collection. Marolles le reconnaît positivement quand il dit dans la préface de son catalogue : « Quatre ou cinq curieux » puissants en tariraient la source de telle sorte qu'il ne » s'en trouverait point du tout hors de chez eux. » S'il a pu former sa collection, c'est donc grâce à l'absence de concurrents.

Voici le seul document qu'il nous ait laissé sur la formation de son cabinet. Il est tiré de la postface de son premier catalogue : <r Je m'en suis donné tout d'un coup » pour 1,000 louys d'or, ayant pris ce qu'il y avoit de » meilleur en ce genre-là du cabinet d'un curieux qui » vint à décéder, il y a dix à douze ans, pour achever » d'assortir ce que j'en avois dans le mien. Il y avoit » trouvé une satisfaction non pareille, et le crédit de » mes amis m'en voulut bien procurer une semblable » après sa mort, sans quoy je ne l'eusse pas entrepris. » Quel était ce curieux? Une note de Marolles lui-même, à la suite de sa médiocre traduction de Virgile de 1 673 , va nous l'apprendre. Il se nommait de l'Orme, commis du sieur Monerot, duquel on prit tout d'un coup, pour la première fois, jusqu'à la somme de 1,000 louis d'or. On voit qu'au besoin l'abbé ne lésinait pas pour acquérir une pièce convoitée. Le passage suivant de l'abbé de

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Lubersac en est une seconde preuve : « En l'année 1660, » M. l'abbé de Marolles acheta seize louys d'or une » pièce rare, composée et gravée par Lucas de Leyde, » dit Vlespiegle; elle représente une scène triviale de » ces familles que Ton connoît sous le nom de bohé- » miens. »

Pendant vingt-deux ans, de 1644 à 1666, collecter les estampes fut la passion dominante de Marolles, son rêve, son tourment, son plaisir, le but de toute sa vie; les ranger, les classer, les cataloguer devint la source d'autant de jouissances que peuvent imaginer seulement les malheureux mordus par l'insatiable démon de la curiosité. Et comme ce n'était pas la seule manie du pauvre abbé, comme il poussait au moins aussi loin la fureur de traduire, d'écrire, de se faire imprimer tout vif, il faut, pour comprendre où il prenait le temps suffisant à la satisfaction de ces passions, écouter le témoignage d'un contemporain , d'un ami : l'avocat protestant Jean Rou. « Le bonhomme ne songeoit qu'à yivre ici- » bas le plus longtemps qu'il pourroit; et il me l'avoua » lui-même un jour le plus ingénument du monde, dans » une visite que son intendant me força de lui rendre à » une heure des plus indues, savoir à quatre heures du » matin, comme je passois devant sa porte, une veille » de Saint-Jean, dans la vue d'aller traverser l'eau, du » quai des Quatre - Nations à celui des galeries du » Louvre. Je fus fort étonné de trouver cet illustre fac- » totum de M. de Marolles, droit comme un cierge, sur » le pas de sa porte et dans le même ajustement où il

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» auroit pu être cinq ou six heures après avoir quitté le » lit. Comme je lui en témoignai quelque chose : — Oh ! » vraiment, monsieur, me dit-il, c'est encore bien autre » chose à l'égard de M. l'abbé, qui, dès il y a près d'une y> heure, est encore plus tiré à quatre épingles que moi, » comme vous le verrez vous-même, s'il vous plaît de » monter. Je le fis donc. Mon étonnement témoigné à y> M. de Marolles avec mes plus humbles civilités, il me » répondit que ce qui me paraissoit si étrange lui étoit j> tout familier. — Je fais tout ce que je puis, me dit-il, » pour allonger la vie et les jours, mais ils me paraissent » également l'un et l'autre s'enfuir comme une ombre. » Je me lève le plus matin qu'il m'est possible, et je me » couche le plus tard de même; cependant le temps me » semble trop court. Ce fut ce que me dit en propres » termes le bon M. de Marolles (i). » Il y avait évidemment chez Marolles l'étoffe d'un bénédictin.

J'ai dit qu'il n'était pas exclusivement guidé par l'amour de l'art. Un paragraphe de la préface de son premier catalogue ne prouve pas non plus en faveur de la pureté de son goût, plus affriandé par la quantité que par la qualité : « Afin donc que cela soit ainsi, les » estampes doivent estre propres et bien choisies; elles » doivent estre de belle impression et disposées en bon » ordre, soit qu'on les arrange par les œuvres des

(i) Mémoires inédits et Opuscules de Jean Rou, avocat au parlement de Paris, publiés par M. Francis Waddington. 2 vol. in-8°. Paris, 1857, t. II, p. 95.

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» maistres, ou qu'on les dispose par les sujets diffé- » rents. Au reste, il ne faut pas appréhender d'en » remplir toutes les pages d'un livre, pourvu qu'elles » ne maculent point, comme parlent les libraires, et » qu'elles y soient mises avec proportion. Et certes, » elles y seront toujours mieux de la sorte que si on ne » les y mettoit que d'un costé et qu'il y demeurast tou- » jours vis-à-vis une page blanche qui ne servirait qu'à » choquer la vue et à multiplier mal à propos les vo- » lûmes d'un grand recueil tel que celuy que j'ay pu » faire. C'est pourquoi j'ai esté d'avis d'en user d'autre » sorte, et de réduire en cinq cents volumes assez conj> sidérables ce que je n'eusse pu renfermer en plus » de mille si je ne les eusse tous remplis de figures de » part et d'autre. Il me semble que je n'y ai pas mal » réussi, puisque d'ailleurs les anciennes estampes ne » se gastent point estant ainsi opposées les unes aux » autres, quand elles sont bien seiches et d'une bonne » impression. »

Placer les estampes en regard l'une de l'autre, c'està-dire les détruire par le frottement, est un acte de vandalisme qui ferait rougir le dernier de nos collectionneurs actuels ! Il faut avoir réuni deux cent trente-cinq mille pièces pour se permettre de pareilles incartades. Que ce crime soit léger à la mémoire du bon abbé !

Laborieux comme il l'était, une pareille masse de documents pouvait servir de prétexte à de nombreux travaux. Il ne le laissa pas échapper. Il travailla longtemps à une histoire générale des peintres dont le ma-

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nuscrit ne se retrouve plus, et dont le Livre des peintres et graveurs , sur lequel nous reviendrons plus loin, paraît avoir été YEpitome.

En i655, époque de la rédaction des Mémoires, « son recueil étoit si prodigieux qu'il se montoit à plus d de soixante-dix mille images ». Dix ans après, en 1666, ce chiffre était presque doublé, « De toutes lesquelles » choses, j'ay recueilli cent vingt-trois mille quatre cents » pièces, de plus de six mille maistres, en quatre cents » grands volumes, sans parler des petits, qui sont au » nombre de plus de six cent vingt, ce qui ne seroit » peut-estre pas indigne d'une bibliothèque royale où » rien ne se doit négliger. J'ay parfaitement aimé ces » choses-là, et je les aime encore. Mais par je ne sçay » quelle étrange fatalité qui ne souffre pas longtemps à » toutes sortes de personnes une jouissance si agréable , » et n'aiant pas d'ailleurs dans ma famille des personnes » assez riches ou assez curieuses de ces choses-là pour » les conserver, j'appréhende bien qu'après ma mort » elles ne se dissipent, et que tout d'un coup un corps, » qui s'est formé peu à peu de diverses parties de plu- » sieurs endroits avec assez de difficultés, ne vienne à » s'en démembrer. C'est pourquoy j'en ay bien voulu » laisser un estât au public, pour lui faire concevoir au » moins jusques à quel point se peut porter cette sorte » de curiosité où il se rencontre tant de choses agréables » et si utiles pour l'instruction d'un jeune prince. Il est » certain aussi que de toutes les choses qu'on estime » pour servir à l'embellissement et à l'augmentation

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» d'une grande bibliothèque, il n'en est point de plus » belle ny qui puisse moins couster. »

En 1666, Colbert, inaugurant les splendeurs du règne de Louis XIV et groupant autour du trône de son maître tout ce qui peut en relever l'éclat et en augmenter la grandeur , Colbert transportait la Bibliothèque du Roi de la rue de la Harpe à la rue Vivienne, dans une maison voisine de son hôtel, et profitait de l'agrandissement pour augmenter les collections. Il songea à acquérir les estampes de Marolles. Comment se fit le marché, quels en furent les intermédiaires, à quelle époque fiit-il conclu, quelles en furent les conditions? J'ai cherché une réponse à toutes ces questions, et n'en ai pas trouvé. Toutefois les passages que je viens de souligner sont assez transparents, et me font penser que lorsque Marolles les écrivait, sa collection était déjà implicitement vendue, et que le catalogue lui était demandé par Colbert même. La vente aurait donc eu lieu à la fin de i665 ou au commencement de 1666. a II plut au Roy de » donner vingt-huit mille livres, et encore depuis deux » mille quatre cents livres à deux fois, par forme de » gratification (1). » Trente-trois mille livres, c'està-dire à peu près cent mille francs de notre monnaie, ce n'est en vérité pas payer trop cher, même pour 1666, une aussi précieuse collection. Les cinq cent vingt volumes de Marolles furent dépecés et reliés

(1) Postface delà traduction de Virgile. Paris, 1073.

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de nouveau , à la Bibliothèque même, en deux cent trente-quatre volumes grand in-folio. Louis XIV les fit transporter à Versailles, où ils restèrent pendant un an; et ce n'est qu'en 1667 qu'ils revinrent de nouveau et définitivement au cabinet des estampes, où on les reconnaît à leur belle reliure pleine en maroquin rouge, frappée au dos de la double LL couronnée de Louis XIV.

On peut se séparer d'une collection, on ne se sépare pas aussi facilement d'un goût invétéré par quarante années d'exercice. Qui a bu boira; qui a collectionné collectionnera. Les rayons de Marolles ne restèrent pas longtemps vides. A peine ses chères estampes étaientelles parties, qu'il en recherchait de nouvelles et commençait un second cabinet. Le temps le talonnait. Il fallait au plus tôt réunir les documents nécessaires « à » Y Histoire des peintres et des graveurs, que l'on s'est » proposé d'écrire et de donner au public dans son d temps, selon les mémoires qui sont tout prêts et » qu'on a dressés avec soin ». En 1672, six ans après sa première vente, Marolles travaillait au catalogue de sa seconde collection. Ce catalogue existe; il a été imprimé à Paris, chez Jacques Langlois, en 1672. C'est un petit in- 12 fort rare. L'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal porte cette note manuscrite que je transcris intégralement : « Les estampes mentionnées dans ce » deuxième catalogue ne sont point dans le recueil de la » Bibliothèque du Roy. Elles ont été vendues à la mort » de Marolles à différentes personnes. Elles sont bien

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ï> moins considérables que dans le premier, n'étant » qu'au nombre de 111,424, dont 10,576 dessins.

» C'est d'après cette nouvelle collection que l'abbé de » Marolles avoit composé une grande histoire de tous » les anciens peintres, graveurs, architectes, qui aurok » composé plusieurs gros volumes, d'autant plus qu'il y » étoit parlé de plus de huit mille maistres.

» La feuille de monogrammes que l'on trouve icy » n'est qu'un échantillon de cette production. Malheu- » reusement l'abbé ne l'a pu faire imprimer de son » vivant, et après sa mort aucun libraire ne voulut s'en » charger. On ignore ce qu'est devenu le manuscrit. »

A défaut de cette grande histoire des peintres dont le futur auteur nous a donné les principales divisions dans l'Avertissement qui termine son catalogue de 1666, il nous reste le Livre des peintres et graveurs, qui en est l'extrait. Marolles, se laissant aller à sa maladie versifrcante, a fait entrer dans des quatrains, auprès desquels ceux de Pibrac et les vers des Racines grecques sont de la plus haute poésie, une foule de documents précieux sur les artistes et les collectionneurs de son temps ( 1 ) .

A ce second recueil, formé en partie des débris du cabinet de de l'Orme, se rapporte l'anecdote de l'estampe des Scieurs de long, anecdote empruntée aux

(1) Ce livre était devenu fort rare. On n'en connaissait que trois exemplaires, dont un possédé par la Bibliothèque de l'Arsenal. C'est sur cet exemplaire qu'a été faite l'excellente réimpression de M. Georges Duplessis. Paris, Jannet, i855.

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Mémoires de Jean Rou, et dont M. Sainte-Beuve a déjà entretenu les lecteurs, La voici en substance. Jean Rou était le petit-neveu de Jean Toutin, le peintre sur émail, de Châteaudun. Il savait par tradition de famille que son grand-oncle avait gravé une eau-forte représentant des scieurs de long débitant une poutre; mais les épreuves de la planche étaient tellement rares, que lui, le petit-neveu, n'en avait jamais rencontré une seule. Causant un jour avec Marolles, il lui conta le fait; et, à son grand étonnement, l'abbé lui montra dans un in-folio le morceau qu'il croyait inconnu au vieux collectionneur, a Si vous concevez, ajoute M. Sainte- » Beuve, chez un homme de quatre-vingts ans, une » plus vive et plus délicieuse satisfaction que Marolles * dut éprouver en ce moment, dites-le-moi (i). »

C'est au milieu de ces douces et attachantes occupations que la mort vint emporter Marolles, le 6 mars 1 68 1 . A en juger par son caractère, il ne dut pas faire de difficultés pour acquitter la dette commune, et dut s'éteindre doucement. Il avait l'âge du siècle. Il habitait vis-à-vis la salle du collège des Quatre-Nations (l'Institut) , dans une maison voisine de l'hôtel de Nevers, alors démoli. Le vieux serviteur de la maison de Nevers était resté fidèle à ses habitudes en ne voulant pas quitter le voisi-

(i) Cette fameuse pièce des Scieurs de long a été fort bien gravée en fac-similé à la suite du second volume des Mémoires de Jean Rou. On n'en connaît que deux épreuves, toutes deux au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.

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nage de ses premiers patrons et le lieu où s'étaient écoulées les plus glorieuses années de sa vie. Les hasards des déménagements l'avaient successivement conduit , en i635, rue du Colombier, derrière la maison de M. des Yvetaux; en i636, rue Saint-Honoré, vis-à-vis de l'église de l'Oratoire, dans un logis où il avait pour voisine la vertueuse fille d'alliance de Michel de Montaigne, mademoiselle de Gournay; en 1646, au faubourg Saint-Germain, chez la veuve de deux excellents hommes en leur profession, les sieurs Rabel le peintre, et Belleville. « Comme cette demoiselle, ajoute le naïf » Marolles, ennemie des artifices et de la dissimula- » tion, a l'humeur si agréable, la conduite si vertueuse » (ô Brantôme!) et l'esprit si bien fait, j'avoue fran- » chement que j'aurais regret de la quitter pour occuper » autre part une plus belle maison. »

Il fut enterré dans l'église Saint-Sulpice, sa paroisse. Voici la description de son tombeau donnée, quatrevingts ans après ses obsèques, par Piganiol de la Force dans sa Description de Paris : « Sur un pilastre du » grand corridor, au bas côté qui est au nord, auprès » de la chapelle de Saint-Charles, on voit le portrait en » buste de marbre blanc de Michel de Marolles, posé » sur une représentation de tombeau de marbre jaspé, » et soutenu par un génie pleurant qui, d'une main, » tient un flambeau renversé, et, de l'autre, essuie ses » larmes. Le portrait est, décoré d'une mitre et d'une » crosse, et accompagné de beaucoup de livres épars. » Au-dessous, sur une table de marbre noir, posée

oMichel de oMarolles. ng

» dans une bordure de marbre > est gravée l'épitaphe » suivante :

MlCHAELI DE MAROLLES ,

Abbati de Villeloin,

generis nobilitate,

morum condor e9

relligione sincera,

varia eruditione,

clarissimo.

Qui obiit octogenario major,

prid. non. Mart.

an. Domini 1681

Petrus de la Chambre

Morini filius

testamenti curator

amico optimo, monimentum posuit (1). »

Naturellement lié avec tous les graveurs de son temps j heureux d'offrir à un amateur aussi distingué les premiers et les meilleurs états de leurs planches, Marolles a dû à plusieurs d'entre eux de voir ses traits perpétués par le burin. Mellan a gravé son portrait en 1648, Poilly en i656, Nanteuil en 1657. Celui de Poilly le représente vu à mi-corps, tourné à droite dans une bordure ovale. La planche est accompagnée de ces six vers :

Nai (sic) d'un guerrier fameux dans la belle Touraine, Je pris beaucoup de peine

(1) Description historique de la ville de Paris, par Piganiol de la Force. Paris, 1765, t. VII, p. 342.

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A cultiver les arts qu'inspirent les neuf Sœurs. Je fus leur truchement : et, si j'ose le dire,

On se plut à me lire; Et des vers en ma prose on sentit les douceurs.

C'est une tête vulgaire, des traits fermes, un front carré et dur , où tout devait entrer et d'où tout devait sortir difficilement; un regard ouvert et poli comme un miroir , un ensemble sans caractère, une véritable figure de badaud; ses armes sont d'azur à une épée d'argent en pal, la pointe en bas, la poignée d'or accostée de deux pennes d'argent adossées et appointées (i).

Comme abbé, Marolles ne pouvait laisser de postérité. Son nom fut perpétué par ses frères et par ses neveux. Il existe encore en Touraine plusieurs familles portant le nom de Marolles. J'ignore le degré de parenté qui les unit à l'abbé de Villeloin. Une de ses sœurs avait épousé un cousin à elle, Aimon de Menou , dont la descendance existe en Berry. C'est à cette famille de Menou qu'appartenait le général successeur de Kléber en Egypte. A en croire une indiscrétion de Jean Rou, l'abbé de Marolles, qui, en la fleur de son âge, était bel homme et très-bien fait, aurait vécu de longues années avec la femme de son intendant Le Beau. Cette liaison était connue de tout le quartier, « et quoique deux belles » et grandes filles, que j'ai saluées mille fois comme tout » le reste des gens du voisinage, fussent regardées d'un

(i) État de la noblesse de la généralité de Tours , dressé en 1697. Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque nationale.

aMichel de oMarolles. 121

» chacun comme filles de son intendant, dans la vérité, » néanmoins, elles étaient véritablement filles de Ma- » rolles. Je penche sur ce fait beaucoup plus vers la » croyance de bonne foi que vers le doute. » Je regrette de contredire sur ce point l'opinion de M. Sainte-Beuve; mais je partage l'avis de Jean Rou, surtout quand je me reporte à ce passage des Mémoires où Marolles parle en termes si émus et si singulièrement touchants de la mort d'une petite fille « qui estoit née dans son logis, de » gens qui me ser voient, aiant à peine commencé la » sixième année de son âge (11 août i65o). » Ce passage est le seul du livre où l'on sente battre le cœur; il arrive presque à l'éloquence. Le cri part. Ce n'est plus un flâneur qui bavarde, c'est un père qui pleure.

On a prétendu que Marolles avait eu l'insigne honneur d'être esquissé par la Bruyère dans son caractère de Démocède, ou le Curieux. Le rapprochement des dates permet, en effet, cette supposition. Marolles était mort en 1681, et le paragraphe de Démocède parut pour la première fois dans la sixième édition des Caractères, publiée en 1 69 1 . La Bruyère fût donc resté fidèle aux convenances en empruntant quelques traits du personnage dix ans après sa mort. Cependant je ne le crois pas , et si la Bruyère avait besoin de faire poser devant lui des êtres réels pour en créer des types immortels, je verrais plutôt Charles de l'Orme dans Démocède que Michel de Marolles. Ce qui me le fait croire, c'est la phrase suivante : ce J'ai tout Callot, hormis une seule, » qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages; au

122 Les oAmateurs d'autrefois.

» contraire, c'est un des moindres, mais qui m'achève- » rait Callot. Je travaille depuis vingt ans à recouvrer » cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir; cela » est bien rude. j> Or, nous savons par Mariette que de l',Orme était un des plus grands curieux d'estampes de son temps, surtout de celles de Callot. Ce nom de Callot aura frappé la Bruyère, qui, lui, je le croîs j n'était pas un curieux; et le trait immortel est resté.

Il y a deux classes d'amateurs j deux grandes catégories qui souvent n'ont rien de commun entre elles. La première est celle des esprits élevés qui, se rendant compte du génie de leur siècle , épris de la beauté et de l'art, éclairés par un goût supérieur et délicat, savent mieux discerner que les artistes eux-mêmes la tendance de leur talent, l'assouplissent à leur époque, et influent directement sur les productions de leurs protégés. Dans les siècles passés , Mécène est le type de ces amateurs. Le comte de Castiglione a joué ce rôle auprès de Raphaël, Bilibald Pyrkhmaïr auprès d'Albert Durer, Colbert auprès de Lebrun, le bourgmestre Six auprès de Rembrandt, et, dans une sphère plus restreinte, M. de Julienne auprès de Watteau, le comte de Caylus auprès de Bouchardon, M. Denon auprès de David.

La seconde classe est celle des amateurs collectionneurs remplissant à l'égard des artistes les fonctions des scoliastes et des grammairiens à l'égard des poètes, ne cherchant pas à agir sur le génie d'une époque, et ne demandant à la réunion des plus purs produits de l'imagination que la satisfaction d'un goût ou d'une manie.

cMichel de cMarolles. 12S

Un amateur Mécène peut être en même temps un amateur curieux , mais il me paraît bien difficile qu'un amateur curieux s'élève au rang d'un amateur Mécène. Tous deux, d'ailleurs, rendent des services; les uns dirigent, les autres surveillent et réglementent : le second rang convient à l'abbé de Marolles; mais il ne faut pas oublier que son goût de collectionneur a doté la France du plus riche dépôt d'estampes du monde. C'est son plus beau et son seul titre à la bienveillance de la postérité; et je connais bien des esprits supérieurs que le hasard n'a pas si favorablement servis.

Août 1860.

EVRARD JABACH

EVRARD JABACH

I resque à l'endroit où Ea rue Neuve-Saint- ! Merry débouche dans la rue Saint-Martin, I on voit, au n" 42, une maison qui, peu I intéressante au premier aspect, est digne cependant de quelques moments d'attention. Quoique recrépie de plâtre et badigeonnée à la chaux comme les constructions environnantes, elle conserve, sous ce triste engluage, des lignes architecturales où un œil exercé découvre facilement les restes d'un hôtel du dixseptième siècle. Un avant -corps donnant sur la rue et percé d'une porte cochère accostée de deux pilastres accouplés, ouvre sur une cour assez resserrée. Au fond, le principal corps de logis, percé de trois larges fenêtres et élevé de deux étages : un premier dont les ouvertures ont été coupées en entre-sol; un second avec des

i26 Les oAmateurs d'autrefois.

fenêtres en attique; de chaque côté, les ailes rejoignant l'avant-corps et répétant la disposition du pavillon central. Des modifications postérieures à l'époque de la construction en ont altéré la physionomie, sans toutefois en modifier sensiblement l'ensemble. Une voûte, servant de dégagement à l'escalier, traverse le pavillon d'outre en part et va couper à angle droit un passage qui tombe dans la rue Saint-Martin, au n° 108, et qui a gardé le nom des anciens propriétaires de cette maison : c'est le passage Jabach.

Cet hôtel, devenu une espèce de phalanstère où vivent et prospèrent, les uns à côté des autres, une foule d'industriels : lithographes, imprimeurs, marchands de beurre, confiseurs, dentistes, tailleurs, est le seul souvenir matériel d'un partisan puissamment riche, ce qui nous intéresse peu; et d'un homme d'un goût très-développé pour les belles choses, ce qui a une valeur plus sérieuse à nos yeux : d'Evrard Jabach (i).

Evrard Jabach était, il y a deux cents ans, une des illustrations de Paris et comme banquier et comme amateur. C'est à lui que le Louvre doit une partie de ses plus beaux tableaux et une quantité vraiment incroyable de dessins, — plus de cinq mille cinq cents î

Charmante occupation que celle de collectionneur

(î) Les écrivains du dix-huitième siècle, Mariette en tête, donnent Michel pour prénom à Jabach. Nous n'avons rien trouvé qui confirmât cette tradition. L'acte de décès ne transcrit que le prénom $ Evrard, YEbherardt allemand. Nous avons donc dû nous en rapporter à la pièce officielle, de préférence à la tradition.

Evrard Jabach. 127

d'oeuvres d'art 3 qui., pendant la vie,, distrait l'esprit des intérêts du négoce ou des inquiétudes des affaires ! Heureux goût! qui, après la mort, appelle sur vous l'attention de l'avenir ! Qui connaîtrait le financier Grolier sans ses merveilleuses reliures et sa passion pour les livres ? Qui se souviendrait du traitant Montauron sans la dédicace du Cinna de Corneille? A qui Fouquet doit -il l'indulgence de l'histoire pour ses honteuses exactions , si ce n'est à l'amitié fidèle de Pellisson^ de la Fontaine et de madame de Sévigné ? Qui songerait à exhumer de l'oubli les noms de Jabach et de Crozat, si ces banquiers n'avaient rassemblé des collections dont la notoriété a survécu à celle de leur éphémère opulence? Montrons-nous donc indulgents de nos jours pour ces favoris de la fortune donnant satisfaction à leurs caprices au prix de quelques sacs d'écus. Ne cherchons pas trop si c'est un goût réel auquel ils donnent carrière 3 ou leur vanité qu'ils payent ; mais sachons-leur gré du résultat qui sauve de la destruction et conserve à nos descendants ces mille objets., ces créations infinies sur lesquelles l'art a gravé son immortel cachet, et qui disparaîtraient sans eux.

Evrard Jabach , comme son nom l'indique., était d'origine allemande et, selon toute probabilité ^ né à Cologne. En quelle année? On l'ignore; mais si l'on rapproche diverses dates 3 on ne sera pas loin de la vérité en plaçant sa naissance entre 1607 et 161 2. Sa famille paraît avoir été établie de temps immémorial à Cologne j où sa demeure patrimoniale existe encore.

128 Les oAmateurs d'autrefois.

C'est cette maison Ibach ou Jabach [Jabachschischauss ) où tous les ans les touristes viennent d'un œil distrait visiter le galetas dans lequel , le 3 juillet 1642, mourut, réduite à l'indigence, l'héritière des Médicis, la reine de France, la veuve de Henri IV : Marie de Médicis. Bien que les renseignements précis manquent pour expliquer les faisons qui donnaient un pareil hôte à des banquiers allemands, on peut cependant supposer que la maison Jabach et Cto était chargée par la France de faire parvenir à Marie de Médicis les sommes nécessaires à son entretien. La Reine, exilée d'Angleterre par son gendre Charles Ie', et forcée par une impérieuse nécessité , sera venue essayer la séduction de sa royale présence sur ces riches banquiers, et tenter de se faire ouvrir un plus large crédit pour risquer quelque aventure désespérée. Depuis son expulsion du royaume, ce n'était pas la première humiliation de ce caractère emporté et hautain. Ce devait être la dernière.

Je sais que la tradition voulait voir également dans cette chambre le lieu de naissance de Rubens. Faire naître et mourir dans le même lieu d'exil et précisément à la même place le protégé et le protecteur, c'était un rapprochement qui plaisait à l'esprit. Malheureusement la critique est venue déranger ce roman et prouver, pièces en main, que Rubens est né le 29 juin 1577 dans la petite ville de Siegen, duché de Nassau (1).

Quoi qu'il en soit, il fallait que la famille Jabach fût

(1) Documents sur Rubens, par M. Van der Brunck. Anvers, i855.

Evrard Jabach. 12g

assez importante et jouît d'une réputation assez bien établie pour mériter l'honneur de donner l'hospitalité à une reine de France , même proscrite., même dans Tinfortune. Il résulte de tout ceci qu'Evrard Jabach n'était pas un de ces aventuriers comme on en rencontre trop souvent dans tous les temps.

Il ne fut pas témoin de cette mort. En 16423 il était déjà à Paris , où, à en croire M. de Laborder (1), il vint s'établir en i635, et où il remplissait les fonctions de directeur de la Compagnie des Indes orientales. C'était une charge lucrative , et qui demandait , pour être bien remplie , de remarquables qualités administratives et financières. De cette époque (1641) doit dater le portrait que, pendant son séjour à Paris, Van Dyck fit de lui. Il a été gravé par Michel Lasne. Qu'est devenu l'original? Je n'ai pu en retrouver trace; mais la gravure suffit pour nous faire connaître la physionomie extérieure de Jabach. Il est vu de face jusqu'aux genoux , la tête découverte et légèrement tournée à droite. La main droite , une de ces belles mains à la Van Dyck, retient les plis du manteau qui découvre le buste couvert d'un pourpoint de satin noir boutonné par devant. La main gauche se cache derrière le corps. La tête est honnête., ferme, sérieuse et intelligente. C'est celle d'un homme de trente-deux à trentecinq ans, ce qui reculerait la naissance vers 16 10. De fortes lèvres, un peu sensuelles, sont estompées d'une

(1) Palais Ma^arin , p. 17.

fl

i3o Les oAmateurs d'autrefois.

légère moustache. Au bas, les armes de Jabach, que l'on retrouve sur ses cachets , dans les lettres de la Bibliothèque impériale : d'argent à la bonne foi de gueules , et aux deux sautoirs de même placés en chef , avec la devise : Vivit postfunera virtus. Par un singulier hasard , le nom et les armes ont été effacés sur la planche au siècle suivant , et remplacés par le nom du roi de Corse Théodore : Theodorus primus Corsicœ rex ( i ) . Croyez donc à l'authenticité des portraits !

En 1642, Jabach, déjà fixé à Paris depuis sept ans, était, selon toute probabilité, le banquier de Mazarin, à qui la mort prochaine de Richelieu allait donner le gouvernement de la France. C'était un puissant protecteur, et les carnets que nous a conservés la Bibliothèque constatent une grande intimité entre son protégé et lui. On y lit à plusieurs reprises :

Donner à Mondini ce que doyt de reste le thrésorier des S outres (Suisses) pour les dou\e mille livres données à Pionbino. Jobach sayt ce que sayt.

Quil ajuste tout avec Jobach devant quil s'en aille.

Jobach laissera tous les papiers entre les mains de M. Toubouf [le président Tubœuf, dont Mazarin acheta la maison pour faire construire son hôtel] (2).

Pendant dix ans, de 1642 à i652, la vie de Jabach

(1) Bibliothèque impériale , Cabinet des estampes. Œuvre de Michel Lasne.

(2) Bibliothèque impériale, Cabinet des manuscrits. Fonds Baluze, n° 14, p. i65.

Evrard Jabach. i3i

échappe au chroniqueur. Elle paraît entièrement occupée par le soin de sa fortune , les affaires de sa maison, les opérations de sa banque , ou les fonctions de directeur de la Compagnie des Indes. C'est dans cet intervalle qu'il fit construire par Bulet, l'architecte de la ville, rue Neuve Saint-Merry, l'hôtel qui porte encore son nom. Le choix d'une pareille rue nous paraît singulier , à nous autres Parisiens de i85g; mais, il y a deux cents ans, remplacement était admirablement choisi pour un banquier. A cette époque, la Bourse et le Tribunal de commerce, YHôtel des consuls, comme on l'appelait simplement, étaient situés derrière l'église Saint-Merry. Les restes existent encore. Les rues avoisinantes étaient donc le centre de l'industrie et du commerce. Les banquiers, petits ou grands, tous les gens à argent y pullulaient. La rue Neuve Saint-Merry était alors ce que fut la rue Quincampoix soixante-dix ans plus tard, ce qu'est de nos jours la rue Laffitte. En venant s'y installer, lui, sa famille et ses bureaux, Jabach se plaçait donc au milieu de ses affaires et à la portée de ses clients.

Jean Marot, dans son livre des Plans, profils et élévations des principales maisons, donne six gravures de l'hôtel, non pas, je crois, tel qu'il fut édifié, mais tel que l'architecte s'était proposé de l'édifier. Qu'il faille attribuer cette différence entre le plan primitif et l'exécution à l'esprit positif du banquier qui aura fait tort à l'enthousiasme de l'amateur, ou à sa pénétration sachant déjà en i65o à quoi s'en tenir sur les devis

i32 Les oAmateurs d'autrefois.

des architectes , toujours est-il que la maison actuelle est beaucoup moins vaste que celle dont Marot nous a transmis la physionomie. Les dispositions sont les mêmes sur une échelle plus restreinte. Voici ce qu'en disait Germain Brice cent ans après : « Tous les habiles » architectes ont donné des dessins. Cependant Bulet, » renommé dans sa profession , a plus fait que tous » ceux qui y ont été employés. L'étendue dé cette mai- » son est peu considérable , et le jardin qui est derrière » est fort serré; mais les appartements sont assez bien » disposés , quoique d'ailleurs ils ne soient pas fort » clairs ni fort gais. Ses dedans ont été raccommodés » et mis à la mode depuis quelques années , sous la con- » duite de Dulin; et l'appartement bas est à présent » embelli d'une manière plus gracieuse qu'il n'était » auparavant , quoiqu'il y eût déjà bien de la dépense » en dorures et autres enrichissements ( i ) . »

Veut-on savoir quels étaient ces enrichissements qui paraissent avoir ébloui l'honnête Germain Brice? En voici deux indications. Vers i655, Sébastien Bourdon, revenant de son séjour de Suède, « fit deux tableaux de » cabinet pour M. Jabach, chacun de huit pieds de lon- » gueur sur cinq de hauteur. L'un représente l'entrée » de Jésus-Christ en Jérusalem, et l'autre un portement » de croix... Ensuite, par l'entremise de M. Jabach, il » fit pour la ville de Cologne un tableau de douze pieds

(i) Description de Paris, par Germain Brice. Paris, 1752, t. II, p. 66.

Evrard Jabach. i33

» de hauteur sur huit de large; il y représenta, comme » dans le temps de la Passion, les bourreaux qui vien- » nent d'attacher le Sauveur à la croix, la lèvent pour » la planter (i). » Quelques années auparavant, vers 1648, Jabach s'était adressé à Lebrun et en avait obtenu « des dessins pour tapisseries, tant sur le sujet d'Ata- » lante et de Méléagre que sur d'autres incidents tirés » de la fable (2) ». Ce fut également Lebrun qui, douze ans plus tard, vers 1660, peignit en un seul tableau les portraits de la famille de M. Jabach, grand amateur des beaux-arts. La description de ce tableau, placé maintenant au Musée de Berlin (n° 471, Catalogue de 1857), a été faite à la fin du siècle dernier. « Je me rendis dans » la maison appelée Jabachischehauss pour y voir le » grand portrait de famille de cette maison, peint par » Lebrun; ce tableau occupe tout le fond d'une chambre » assez grande : c'est un vrai chef-d'œuvre. Le vieux » Jabach, qui fut, à ce qu'il paraît, un amateur des » arts, y est représenté assis dans un fauteuil et mon- » trant de la main le buste de Minerve, ainsi que plu- » sieurs autres attributs des arts épars çà et là. Sa » femme, vêtue de ses plus beaux habillements, est » assise à gauche; elle tient dans ses bras un enfant à la .» mamelle, qui repose sur un coussin de velours rouge; » la vie respire dans tous les traits de cet enfant. Sa

(1) Mémoires inédits de V Académie de peinture et de sculpture, t. I , p. 94.

(2) Idem, t. I, p. 8.

134 Les oAmateurs d'autrefois.

» mère a près d'elle sa fille, âgée de dix ans, dont la » contenance et la pâleur annoncent qu'elle n'est pas en » bonne santé; à sa droite est une autre fille, un peu » plus jeune, sur le visage de laquelle brillent la joie et » le contentement. Un petit garçon de quatre ans, placé » sur le plan inférieur, s'agite sur un cheval de bois et » semble regarder d'un œil curieux ce qui se passe dans » la chambre. Le peintre Lebrun est assis dans l'enfon- » cernent devant son chevalet; il a la tête tournée de » côté et est occupé à peindre. L'ensemble de ce tableau » est du meilleur effet; la beauté du coloris, l'expres- » sion des figures, leur distribution, la vérité des dra- » peries, tout y est frappant, tout y intéresse (i). »

Ce document fait connaître la composition de la famille de Jabach et l'époque approximative de son mariage. Si vers 1660 il avait une fille de dix ans, qui paraît avoir été l'aînée de ses enfants, il s'était marié vers i65o, âgé d'à peu près quarante ans. Cette date est précisément celle de la construction de son hôtel. On a plaisir à penser que cet hôtel avait été bâti en vue de cette union, et que Jabach sera venu passer la lune de miel dans sa maison, décorée et meublée à neuf.

Les registres de la paroisse Saint-Merry donnent le nom de madame Jabach : elle se nommait Anne-Marie d'Égrotte. Grâce aux mêmes registres, on peut mettre un nom sur les personnages représentés dans le tableau

(0 Vqy*g* sur le Rhin. Neuwied, 1792, t. I, p. 101.

Evrard Jabach. i35

de Lebrun du Musée de Berlin , et faire une espèce d'état de la famille. Sa petite fille , âgée de dix ans vers 1660, et «c dont la contenance et la pâleur annon- » cent qu'elle n'est pas en bonne santé », se nommait comme sa mère : Marie-Anne. Elle vécut assez longtemps, malgré sa chétive apparence, pour se marier et pour enterrer son mari, Nicolas Fourment, bourgeois de Paris. Elle mourut le 17 décembre 1706. L'autre fille, « un peu plus jeune, sur le visage de laquelle » brillent la force et le contentement », Hélène Jabach, ne se maria point, et mourut le 22 septembre 1701. L'enfant nouveau-né que M. Jabach tient dans ses bras doit être Anne-Catherine, née le huictième jour d'avril 1661, à quatre heures du matin, selon la mention de M. Amyot, curé de Saint-Médéric, qui a signé sur le registre avec le parrain Olivier Picqueur, et la marraine Geneviève Coquide. Enfin, le petit garçon qui s'agite sur un cheval de bois est Henri Jabach, qui perpétua le nom de la famille, devint directeur de la manufacture royale de Corbeil, et mourut, toujours rue Saint -Merry, le 7 janvier 1703, âgé de quarante - huit ans.

Les vingt années de i65o à 1670 sont la plus belle période de la vie de Jabach, sa période de collectionneur. C'est dans cet intervalle qu'il recevait cette quantité de tableaux et ce nombre plus grand encore de dessins qui lui valaient une mention dans un Guide du temps. « La maison du sieur Jabach est dans la rue » Saint-Merry; elle est considérable pour les bons ta-

i36 Les cAmateurs d'autrefois.

» bleaux qu'on y voit, et le maistre s'y connoist des » mieux du monde ( i ) . » Un peu plus tard , un collègue de Jabach dans la curiosité , Michel de Marolles, consacra à deux reprises différentes les quatrains suivants à vanter le cabinet de son confrère :

La Noue, intelligent et vénérable prestre,

Avec un bon esprit connu sur ce sujet,

Fit des plus grands desseins un ample et grand projet;

Mais Jabac le surpasse où nul n'ira peut-estre...

... De tous ceux-là chez nous on peut voir les modèles; L'on en voit beaucoup plus chez le libre Jabac, Enrichi du pals d'où nous vient le tabac, Comme pour les desseins tous ses soins sont fidèles (2).

Cette passion pour les belles œuvres de l'art dut être singulièrement excitée et affermie par la vente de la collection de Charles Ier d'Angleterre , à laquelle il assista vers i652, et où il se porta adjudicataire de tableaux dont le choix fait le plus grand honneur à son goût.

Charles I*, grand amateur 3 gentilhomme élégant , caractère libéral, main ouverte > après avoir payé deux millions de notre monnaie la collection des ducs de Mantoue, avait réuni près de quatorze cents tableaux et de quatre cents statues dans les divers palais de la

(1) Paris ancien et nouveau, t. III, p. 3oi.

(2) Le Livre des peintres et des graveurs, Édit. Duplessis, i855, p. 21 et 68.

Evrard Jabach. 1S7

couronne. C'est cette quantité d'objets d'art qu'après le supplice du Roi, le parlement mit en vente de i65o à i653. Le catalogue qu'en a publié Vertue en 1757, et qu'a transcrit M. Waagen dans Treasures of art in Great Britain , nous fournit quelques indications sur les prix de vente et les noms d'acquéreurs (1).

L'annonce d'une pareille vente avait mis toute T Europe en émoi. L'archiduc Léopold et l'ambassadeur. d'Espagne allaient s'y coudoyer à côté du fondé de pouvoir de la reine Christine de Suède et des amateurs hollandais et anglais Gerbier, Wright , Van Cleemput. Mazarin, pliant devant la Fronde, était alors réfugié à Cologne, chez le comte de Bruhl. Mais tout éloigné qu'il fût de France, il n'en dirigeait pas moins en maître les affaires du gouvernement, et devait être plus que jamais en relation avec Jabach, dont il habitait la ville natale. Il ne pouvait manquer, lui l'amateur si somptueux, de se faire représenter à une pareille fête, et, pour nous servir d'une expression technique, donna bien probablement commission à Jabach de surenchérir pour lui. Les tableaux acquis sont là pour prouver que le cardinal ne pouvait choisir un connaisseur d'un goût plus fin et plus relevé.

Après avoir traversé la collection quil avait rassemblée, tous ces tableaux, acquis après sa mort par Colbert en 1661, allèrent augmenter le cabinet du Roi. Ils sont au Louvre maintenant. En voici la liste, avec

(1) T. II, p. 465 et suiv.

24,000 livr.

24,000 livr.

24,000 livr.

2,736 livr.

12,000 livr.

i38 Les oAmateurs d'autrefois.

les prix d'acquisition 3 et les numéros de catalogue actuels :

Corrége. Jupiter et Antiope.

— Le Supplice de Marsyas.

(Salle des dessins).

— Le Vice et la Vertu.

(Salle des dessins).

Giorgione. Sainte Famille.

Jules Romain. La Nativité.

— Le Triomphe de Titus

et de Vespasien. 3, 600 livr. N0 294.

Titien. La Mise au Tombeau. 3, 000 livr. N° 465.

— Les Disciples d'Emmatis. » N° 402.

— La Vénus del Par do. i5,ooo livr. N° 468.

— La Maîtresse du Titien. 2,400 livr. N0 471.

— Tarquin et Lucrèce. » »

Cette acquisition est la seule erreur de Jabach. Copie assez médiocre du Titien , elle est reléguée maintenant au second étage de la salle des Séances , au Louvre.

Perino del Vaga. Le Défi des Piérides. 3, 000 livr. N# 36g. Léonard de Vinci. Saint Jean-Baptiste. 3,5oo livr. N# 480.

C'est donc un total approximatif de 118,000 francs que Mazarin avait confié au goût de Jabach. Or , en tenant compte du taux de l'argent, et surtout du mérite de chacun de ces chefs-d'œuvre appréciés à un bien plus haut prix de nos jours , on peut estimer à plus d'un million la valeur des toiles acquises par le représentant de Mazarin.

Tout en se conformant aux ordres de son mandataire^

Evrard Jabach. i3g

on peut croire que Jabach ne négligea rien pour satisfaire son goût personnel,, et qu'il fit, pour orner les appartements de la rue Neuve Saint-Merry, des acquisitions plus modestes , mais relativement importantes , dans la plus belle vente publique dont l'histoire ait gardé le souvenir.

De retour de cette excursion en Angleterre , Jabach disparaît de nouveau jusqu'en 1671. Ce temps., on peut le croire, ne fut pas perdu pour les beaux-arts; et si nos recherches n'ont pas réussi à le suivre pas à pas dans la carrière du collectionneur, à assister à ses trouvailles, à le surprendre dans ses acquisitions, il nous est du moins resté dans le recueil qui porte son nom un document d'un grand intérêt. Ces vingt ans furent employés à augmenter., à compléter l'immense collection de dessins que nous le verrons bientôt céder au Roi, et qui paraît avoir été la spécialité qu'il recherchait avec le plus d'ardeur. Aussi en possédait-il un nombre dont Crozat et plus tard Mariette devaient seuls dépasser le chiffre.

Jabach n'était pas un amateur jaloux, jouissant en avare de ses trésors, les tenant sous triple clef, et n'appréciant une belle œuvre qu'autant qu'il était seul à la posséder. Après la joie de la propriété, il voulut se donner le mérite de la publicité. Qu'il entrât dans ce projet un grain de vanité, c'est plus que probable; mais j'avoue que ce défaut ressemble singulièrement à une qualité quand il a pour résultat, comme dans ce cas, de faire partager aux autres des jouissances personnelles.

140 Les oAmateurs d'autrefois.

« Il avait projeté , dit Heineken (i), de faire graver tout » ce qu'il avait de dessins. Il commença par les paysages, » et y employa de jeunes artistes, tels que les deux frères » Corneille, Rousseau et Massé (ce Massé n'est pas le )> peintre en miniature qui a publié la Galerie de Ver- » sailles). Après la mort de Jabach, on ramassa tout ce » qu'il avait fait graver, et on le distribua en cahiers, ce » qui forme un assez gros volume in-folio et en largeur. » Il y a six cahiers, désignés par des lettres, depuis A » jusqu'à F. Chaque cahier contient 47 estampes, et le » dernier, marqué F, est de 5i pièces, n'excédant pour- » tant pas le nombre de 47, parce que le n° 43 est répété » quatre fois et distingué par les lettres G, H, I, K.

» Il faut observer que les épreuves distribuées du » vivant de M. Jabach sont sans numéros et sans lettres. » On a réimprimé de nouveau cette collection sous le » titre : Recueil de 283 estampes, gravées à Veau-forte » par les plus habiles peintres du tems, d'après les des- » sins des grands maîtres , que possédait autrefois » M. Jabach, et qui, depuis, sont passés au cabinet du » Roi, in-folio en largeur. »

Le Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale possède un exemplaire de ce recueil devenu fort rare. Sur la première page, on a écrit à la main : Desseins du cabinet Jabach, gravés par MM. Corneille, J. B. Massé, Rousseau et autres. On y trouve exécutés, d'une pointe assez libre, dans le genre des fac-similé du comte

(1) Idée d'une collection d'estampes, p. 104.

Evrard Jabach. 141

de Caylus : i83 dessins d'Annibal Carrache, 8 de Louis Carrache, 26 de Campagnola, 26 du Titien, et le reste de différents artistes. Certes , Massée Corneille et Rousseau ne possédaient ni le talent , ni le religieux scrupule de nos faosimilistes contemporains. Alphonse Leroy,, Chenay, Bein, leur eussent rendu bien des points; mais telles qu'elles sont., ces gravures nous ont cependant conservé d'une manière suffisante le caractère du maître qu'elles traduisent.

C'est vers la même époque qu'au dire de Mariette , « François de la Guestière grava plusieurs planches » d'après les Loges de Raphaël au Vatican , et les fit pa- » raître sous les auspices du fameux curieux Jabach , » auquel il en fit la dédicace (1) ».

Cette entreprise était sans doute en cours d'exécution en 1671 , et tout faisait espérer qu'elle serait conduite à bonne fin, lorsque des revers de fortune vinrent frapper Jabach, le forcer à une liquidation considérable et le séparer violemment des belles œuvres qui charmaient ses loisirs depuis trente ans.

A quoi faut-il attribuer ce désastre? Quelles étaient alors les opérations financières où Jabach aura commis l'imprudence de se fourrer et dont les faillites l'auront laissé à découvert? J'avoue que je l'ignore; et comme je n'écris pas l'histoire financière de ce banquier, je n'ai pas cherché à en découvrir les causes au milieu de la sérénité de l'histoire de France à cette époque. Tou-

(1) Abecedario de Mariette, t. III, p. 42.

142 Les oAmateurs d'autrefois.

jours est-il que le désastre dut être immense pour forcer Jabach à se défaire non-seulement de son cabinet, mais encore de ses meubles ., de sa vaisselle d'argent, des diamants de sa femme et de ses filles , ainsi que nous allons le voir. Dans sa détresse , il s'adressa au seul personnage assez riche pour payer une pareille fantaisie : au Roi. Le moment , il est vrai, ne pouvait être mieux choisi. C'est la belle époque du règne de Louis XIV; la fortune succédait à ses armes, l'amour l'enivrait de ses plus douces faveurs, les hommes de lettres l'étourdissaient de l'écho de son nom, et Colbert, fouillant l'Europe, en rapportait d'abondantes moissons qu'il jetait en tribut aux pieds de son maître.

Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale contient de curieux documents sur la vente de cette collection, et sur les phases diverses par lesquelles passèrent les négociations entamées dans ce but avant d'arriver à un résultat définitif (i). Ce sont cinq lettres autographes de Jabach accompagnées de notes diverses, de cinq inventaires des dessins acquis par le Roi, et d'un rapport d'expert.

Les premiers paragraphes remontent aux derniers mois de 1670. Voici la liste dressée par Jabach luimême des objets d'art dont, à cette époque, il demandait l'acquisition, avec les prix de son estimation :

2,63 1 dessins d'ordonnance, collés, à 100 livres. 263, 100 i,5 16 dessins d'ordonnance, non collés, à 23 livres. 37,900

(1) Cabinet des manuscrits, liasse Jabach, fonds Cangé, n° 7230-2.

Evrard Jabach. 143

i,3g5 dessins d'ordonnance, figures, à 5 livres. . . 6,975

101 tableaux i5^,45o

Restant chez nous 32,3oo

Diamants de la famille 22,000

Bustes ou reliefs et marbres 28,700

Grands bronzes 6,5oo

Meubles de la maison »

Vaisselle d'argent 1 2,800

212 planches gravées i5,3oo

Une phrase de Mariette dans l'introduction du catalogue Grozat a pu faire soupçonner la bonne foi du pauvre Jabach dans cette transaction, ce En vendant au » Roi, dit Mariette,, ses tableaux et ses dessins 3 il s'était » réservé une partie des dessins., et ce n'étaient pas cer- » tainement les moins beaux. » Mariette ne nous a pas donné l'ombre d'une preuve à l'appui d'une aussi grave insinuation. Quant à moi, il me semble que les articles Diamants de famille et Vaisselle d'argent la réfutent d'une manière touchante. Quand on se sépare , pour faire honneur à ses affaires , de meubles et de bijoux aussi intimes , on ne songe pas à garder subrepticement quelques centaines de dessins sans vafeur. N'est-il pas plus simple de supposer qu'au milieu de la quantité de cartons contenant la collection vendue , ceux qui renfermaient les dessins dont parle Mariette auront été oubliés dans quelque grenier et retrouvés plus tard par les héritiers? Le rapport d'expert que nous allons citer rend d'ailleurs à la bonne foi de Jabach un hommage en opposition directe avec l'insinuation de Mariette, et devient à ce titre un document que nous ne pouvions négliger.

144 Les QAmateurs d'autrefois.

II fyt convenu entre Colbert, Lebrun et Jabach que le Roi ne prendrait que les cinq mille cinq cent quarante -deux dessins et les cent un tableaux. La seule difficulté qui empêchât l'affaire tenait au prix d'estimation. Jabach le fixait à 463,425 livres. Un expert , dont le nom ne figure pas au rapport, fut nommé, et formula son arbitrage dans les termes suivants :

Le prix que M. Jabach demande de ses desseins paroît exorbitant. A la vérité, il y a quelques grands desseins de Raphaël, Julie Romain et autres grands maistres qui sont considérables, mais il y en a aussy quantité de ces mesmes maistres qui sont fort petits, où il y a peu de travail et beaucoup de peu finis.

L'on croit que pour régler le prix de ces desseins il ne fout considérer en quelque façon la rareté et combien il coûterait pour en faire faire de semblables et d'une aussy grande ordonnance, mesmes par des peintres médiocres, ou mesmes pour en faire faire des copies; car si Ton voulloit avoir égard à ce qu'ils ont cousté, F on estime que le dit sieur Jabach les a peut-estre plus achepté qu'il n'en demande.

Pour la rareté, il est constant qu'il n'y a point de collection de desseins semblable dans l'Europe ny mesmes qui en approche.

Quant au prix que l'on demanderait pour en faire faire de pareille grandeur et autant chargés d'ouvrages ou mesme pour les copies, M. ne croit pas que personne voulust entreprendre de le faire à moins de deux ou trois cents livres pour les grands et de 20, 25, 3o, 40 et 5o pour les petits.

De manière que Ton estime que l'on pourrait offrir 60 livres de chacun des 2,63 1 desseins d'ordonnance, collés sur de la chartre, qui reviendraient à 157,860 1.

Des i,5 16 desseins non collés, 10 ou douze livres pièce l'un portant l'autre i5,i6o 1.

Evrard Jabach. 145

Et des 1,395 desseins de figures sur le pied de 3 livres pièce 4,i85 1.

Et à Tégard des 10 1 tableaux, Ton estime que l'on pourrait rabattre le tiers de ce que Ton en demande. Il resterait io3,o34 1.

L'affaire , établie sur ces bases , suivit sa marche régulière , et le 7 février 1671 Jabach adressait la lettre suivante à M. du Metz, trésorier des parties casuelles : « Je feray donc tout partir demain de grand matin , » conformément à la volonté de Monseigneur , et vous » prie. Monsieur , de vouloir donner des ordres à ce » sujet à l'hôtel de Grammont, afin que quelqu'un s'y » trouve pour les recevoir et ranger; je me donneray » le lieu de vous advertir demain comment les voïages » auront succédé., et vous suis cependant , Monsieur , j> votre humble et obéissant serviteur. » Écriture nette , ferme, cachet de cire rouge, aux mêmes armes que celles placées sous le portrait de Van Dyck.

Puis viennent , jusqu'au 10 mars, trois autres lettres, accompagnant l'envoi des inventaires de dessins. Enfin, le 10 mars, Jabach, harcelé sans doute avec plus d'acharnement par ses créanciers, adresse à M. du Melz cette dernière épître, qui vaut la peine d'être reproduite dans son intégrité. C'est un cri de détresse d'une rare éloquence, et, si je ne me trompe, aussi réservé que digne dans un pareil moment : « Sur l'espérance que » vous me donnâtes hyer, Monsieur, de voir bientôt » mon malheureux affaire des desseins et tableaux ter- » miné, je vous envoie icy ioint encor un inventaire des

146 Les QAmateurs d'autrefois.

» 460 desseins qui font partie des 1 5 1 6 que i'ay mis sur » le mémoire à 25 livres. Je donne au plus fin d'en trou- » ver de pareils à 5o livres. Vous scavés, Monsieur, qu'il » y en a 5,542 en tout. Desquels ie pourrais facilement » mettre 800 à part qui, l'un portant l'autre, me revien- » nent à plus de cent écus pièce et en valent plus de » 3oo chacun. Aussi ne doivent-ils pas passer pour » desseins, ains pour des meilleurs et plus friands ta- » bleaux de l'Europe lorsqu'ils seront embordurés. Un » homme connoissant iceux le peut dire, et monsieur » Lebrun mieux que personne, en ayant une connais- » sance plus achevée.

» Vous y ferez toute réflexion qu'il vous plaira, » pourveu que me sorties d'affaire et qu'après tant de » remises ie puisse finalement scavoir de quelle mort » ie dois mourir, ie serai content. Le seul mal que i'y » prévois est qu'ils sont trop beaux et en trop grand » nombre; s'il estoit moins bon et en moindre quantité, » leur prix agreeroit d'advantage et feroit ma condition » assurément meilleure. Mais comme ie vais toujours » le grand chemin, ie n'en ay rien voulu séparer, et y » ay tout laissé iusques aux copies que i'avois fait faire » avec soin pour m'en servir un iour au défaut des ori- » ginaux. Vous les y trouvères aussy, et voiant de quelle » façon i'y vais, vous aurés, i' espère, la bonté de me » rendre quelque iustice et adoucir mon mal. Je parle » à vous, Monsieur, ne cognoissant autre à qui m'a- » dresser. Si monsieur Perrault estoit de mes iuges, ie » le prierois de me traicter en ce rencontre cy en chres-

Evrard Jabach. 147

» tien et non en More, et surtout de contribuer à l'achè- » vement d'un ouvrage qui a tant tresné et me donne d continuellement et m'a donné tant de peine par là. » Considérés , au nom de Dieu, que ie me trouve entre » le marteau et V enclume, et que tay à faire à des gens » avec qui il ri y a aucun quartier. Je vous en conjure » derechef du fond du cœur, estant , Monsieur , votre » très-humble et obéissant serviteur. »

La réponse à ce cri suprême ne se fit pas attendre; et, le 29 mars 1671, Colbert signait une ordonnance de payement au profit de Jabach. « Toutefois, dit M.Villot, » l'estimation de l'expert parut encore trop élevée , car » l'ordonnance de payement nous apprend que les » 101 tableaux et les 5,542 dessins livrés au Cabinet, » suivant les ordres de Colbert, ne coûtèrent au Roi » que 221,883 livres 6 sols 8 deniers (1). »

Il s'écoula près d'une année avant que tous ces dessins fussent officiellement classés dans le Cabinet du Roi. Le procès-verbal de leur réception accompagnant chaque inventaire particulier, et contre-signe par Jabach, Lebrun et du Metz, est daté du 4 janvier 1672.

Ces 5,542 dessins se subdivisaient de la manière suivante, d'après l'état dressé par Jabach lui-même :

640 dessins de l'école de Raphaël.

448 dessins des écoles de Venise et de Lombardie.

517 dessins de l'école de Florence.

(1) Introduction de la Notice des tableaux du Louvre, par M. Villot, page xx! n.

148 Les cAmateurs d'autrefois.

653 dessins de l'école des Carats ( Carra che) et modernes. 309 dessins de l'école d'Allemagne et de Flandre. 64 dessins copiés d'après Raphaël et Jules. 2,91 1 dessins non collés, estant le rébus de ma collection.

5,542 dessins en tout vendus au roy.

Ils sont tous au Louvre aujourd'hui., et ont constitué le premier fonds de la Conservation des dessins, comme les gravures de l'abbé de Marolles servaient, à la mepaç époque, de point de départ au Cabinet des estampes de la Bibliothèque royale. Ils sont montés avec soin suf carton blanc, encadrés par une marge dorée > bordé? elle-même de deux filets noirs, et tous contre-sigPjés au dos d'un paraphe aussi connu des collectipnneu^ que l'M de Mariette ou TL de Lawrence. , „ jU

On pourrait croire que dans une aussi grande qu##r tité d' œuvres, il y en a peu de vraiment remarquable ce serait une erreur. Le cinquième au moins est bois ligne, et beaucoup sont des chefs-d'œuvre. Je, dquje que jamais collection puisse présenter un pareil rçjioix. Beaucoup d'entre eux sont exposés dans les salles 4y Louvre; et, pour ne citer que les principaux, nous indiquerons les numéros : , m A

1937, Jules Romain. orl

1894, id. ■ • , . > Lii

3307, Sébastien del Piombo. ; i jL

6573, Baccio Bandinelli.

504, André del Sarto.

469, id.

4929, Primatice.

4933, id. «

yj •'.

Evrard jabach. 14g

3486, Schiavone.

52i, Rosso.

3538, Tintoret.

9271, Rubcns.

1451, Raphaël.

21 5, Michel-Ange.

Quant aux cent et un tableaux acquis du même coup, comme Jabach n'en a laissé, dans ses papiers, ni détail ïii désignation, comme les inventaires de Bailly et de Lépicié n'ont pas gardé trace de leur provenance, le Catalogue de M. Villot, si explicite cependant, a été réduit au silence sur ce point. Il est probable qu'on en trouverait un certain nombre, sinon la totalité, dans les toiles désignées sous l'indication Collection de Louis XIV; mais il faudrait pour cela un premier point de repère éfnanant de Jabach lui-même, et c'est précisément ce qui manque. C'est donc matière à conjecture pour les amateurs et les curieux.

Le vieil Evrard Jabach survécut vingt-cinq ans à cette -douloureuse séparation et à ce grand désastre. Ce ne fut pas toutefois une ruine totale pour lui. Un passage du Livre commode d'Abraham du Pradel, le Bottin de l'époque, prouve qu'à force d'activité et d'intelligence, le banquier avait liquidé son passif et relevé les affaires de sa maison. Dans l'édition de 1691, il figure encore au nombre des riches banquiers de Paris : « M. Jabac, » rue Neuve Saint -Mederic, pour les mesmes Estats » (l'Allemagne), et encore pour la Hongrie, la Turquie » et la Pologne. » On peut donc croire que sa vieillesse

iSo Les oAmateurs d'autrefois.

fut non-seulement à l'abri du besoin , mais encore exempte de pénibles préoccupations, et que ce fut sans inquiétude sur le sort des siens qu'il s'éteignit, le 6 mars 1695, dans Thôtel qu'il habitait depuis quarante-cinq ans. Voici son acte de décès copié sur les registres de la paroisse Saint-Merry : « M. Evrard Jabach, cy-devant » directeur de la Compagnie des Indes orientales et » bourgeois de Paris, décédé rue Neuve Saint-Merry, » le 6 mars 1695, a été inhumé le 8 dudit mois, en cette » église, où ont été présents Henry Jabach, marchand » banquier, bourgeois de Paris, son fils, et maître Leo- » nard Aubry, conseiller au Parlement, amy. »

Nous avons vu plus haut qu'outre ce fils, Evrard Jabach laissait encore trois filles. Ce fut Henry Jabach, directeur de la manufacture de Corbeil , et mort le 7 juin 1703, qui perpétua le nom et la famille. Heinecken et Mariette nous ont conservé le souvenir de deux fils de Henry. Nous leur laissons la parole : « Un des petits- » fils de M. Jabach, qui faisait la banque à Livourne » et qui y est mort, avait un certain nombre de dessins » de son grand-père, qui a été vendu en Hollande. Le » catalogue en est imprimé : Catalogo délia Raccolta » di celebri disegni, che trovansi appresso Francisco » Antonio Jabach, in Livorno. In-8°. Un autre de ses » petits-fils, établi à Cologne, possède aussi quelques- » uns des dessins de cette collection (1). » '

« Jabach (Gérard-Michel), né à Cologne sur la fin

(1) Heinecken, Collection d estampes, p. io5.

Evrard Jabach. i5i

» du dix -septième siècle,, petit-fils du fameux Evrard y> Jabach, aussi de Cologne, qui, dans le siècle dernier, » avoit rassemblé une si belle collection de tableaux et » de desseins, fondue pour la plus grande partie dans » le Cabinet du Roy, est mort à Livourne le 26 de may » 1751. Il y faisoit le commerce, et se piquoit d'avoir » pour les beaux-arts le même goût que son ayeul. Il » avoit trouvé dans la maison paternelle, en 1721, un » reste de desseins qui lui en avoit fait prendre le goût. » Mais, ses connoissances et ses facultés n'étant pas les » mêmes, sa curiosité ne s'étoit pas étendue fort loin. » Ce qu'il avoit rassemblé de desseins a été envoyé en » Hollande après sa mort, et Ton en a fait une vente » publique qui n'a pas eu, à ce que j'ai su, un trop » grand succès. Zanetti, qui se trou voit à Paris lorsque » Jabach fit la découverte des desseins qui avoient ap- » partenu au vieux Jabach, ne s'oublia pas, et prit pour » lui ce qui étoit le meilleur. J'avois acheté, à la vente » de Crozat, le beau dessein du Crucifiement de saint » Pierre, de Rubens, et l'avois cédé à Jabach, qui étoit » mon ami. J'aurois bien voulu le ravoir, mais ses frères » m'ont écrit qu'ils avoient résolu de le garder dans la » famille, pour mémoire de ce que le tableau original » de Rubens, qu'on voit à Cologne dans la paroisse de j> Saint-Pierre, avoit été ordonné par leur ayeul et donné » par lui à cette église ( 1 ) . »

Enfin, non-seulement l'hôtel Jabach est debout, tandis

(1) Mariette, Abecedario , t. III, p. i.

i52 Les oAmateurs d'autrefois.

1 iftjwt

que le palais de Crozat et la vieille maison de Mariette ont été renversés, mais encore, par un singulier hasard, il garda pendant tout le dix-huitième siècle une destination analogue à celle que lui avait donnée son premier propriétaire. Vendu probablement vers 1721 par les petits-fils de Jabach, n il avait servi, dit M. Edouard » Fournier, à différents usages. Lekain avait commencé » la tragédie sur le théâtre bourgeois qu'on y avait établi. » Dans sa principale salle s'exposaient et se vendaient » des tableaux. De là certaines espèces de tableaux à » vendre s'appelaient des Jabachs (1). » Plusieurs catalogues de 1760 à 1780 portent l'indication de la salle Jabach comme lieu de vente. C'était l'hôtel Bullion de l'époque.

L'hôtel d'un banquier de 1660 encore intact après deux siècles, c'est certainement plus que Jabach lui-rtwne neût pu rêver. C'est, en tout cas, une bonne fordpe que nous souhaitons à tous les banquiers d'aujourd'fui. a 2

(1) Edouard Fournier, Paris démoli, p. 35, note. '

Juillet 1859. ■ '

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