LA COMTESSE DE VERRUE
1 1 variés que soient les types des origi- ! naux dont j'esquisse la biographie, ce sont I des hommes, et tous se ressemblent par | certains côtés. Madame de Verrue vient rompre cette monotonie. II était difficile de trouver une physionomie plus piquante, mieux faite pour réveiller ce que ces biographies présentent d'un peu terne; et la suite naturelle de nos études nous aura servi beaucoup mieux que les créations de la plus fertile imagination. Favorite d'un souverain qui est lui-même un type très-original, mêlée à des événements politiques où son influence fut souvent prépondérante, collectionneur de tableaux et de livres, douée de tous les dons : grande naissance, beauté reconnue, intelligence vive,
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esprit éveillé , caractère ouvert et accessible , mœurs faciles, un peu trop faciles même; les divers rôles qu'elle a joués touchent à la fois à la chronique et à l'histoire. L'étude de ce personnage est une bonne fortune dont nous profitons.
Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes naquit à Paris le 18 janvier 1670. Elle fut baptisée le 21 à Saint-Sulpiee et tenue sur les fonts par Colbert, qui lui donna ses prénoms , et par Anne- Julie de Rohan, princesse de Soubise, une des maîtresses de Louis XIV (1). Elle était le sixième enfant de Charles d'Albert de Luynes, fils du connétable, et de sa seconde femme, Anne de Rohan, qu'il avait épousée par dispense du Pape, comme sa parente au degré prohibé. Issue de cette grande famille de Luynes, où la convenance, la dignité, le respect de soi-même sont un héritage si fidèlement transmis et si noblement respecté depuis deux siècles, elle ne devait pas être scrupuleusement fidèle à cette noble tradition. Elle y mêla le seul élément d'imprévu et de fantaisie que l'on puisse constater. Le mercredi 25 août 1 683 , à treize ans et demi , elle épousait Joseph-Ignace- Mainfroy-Jérôme de Scaglia , comte de Verrue , dont la mère, une demoiselle de Disimieux, veuve depuis plusieurs années, était dame d'honneur de la duchesse de Savoie douairière. Sur l'acte de mariage (2)3 à côté des grands noms qui l'ont signé, se trouve
(1) Registres de l'état civil, paroisse Saint-Sulpice.
(2) Ibid.
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celui de la jeune comtesse Jeanne Dalbert, tracé d'une écriture grosse, très-lisible et peu courante, une véritable écriture d'enfant qui s'applique.
Le comte de Verrue conduisit sa femme en Savoie, où l'appelaient sa position et la charge de sa mère, et que gouvernait alors Victor- Amédée. C'était un singulier souverain que Victor-Amédée. Politique sans principes et sans scrupules, mais plein de souplesse et ayant toujours une trahison au service de ses intérêts; capitaine de premier ordre sur un petit théâtre, tacticien d'inspiration et d'expérience, soldat d'un courage aussi ferme que brillant, forcé par sa position géographique de ménager la France, qu'il détestait, et d'attaquer l'Autriche, vers laquelle le portaient ses sympathies; caractère dur, soupçonneux, renfermé, haïssant personnellement Louis XIV et, comme tous les petits princes de son temps, cherchant à l'imiter dans l'éclat de ses adultères; il n'eut jamais qu'un but , la grandeur de la maison de Savoie et l'élévation de son pays au rang de puissance royale. Pour atteindre ce but, il n'hésita devant rien. Sa vie politique est une suite de volte-face les plus soudaines. Le succès lui a donné gain de cause. Le traité d'Utrecht érigea son duché en royaume, et lui donna la couronne de Sicile en 17 i3. Par certains côtés et dans une certaine mesure, il ressemble au père du grand Frédéric.
La cour se ressentait du caractère du souverain. Comparée à celle de Versailles, ce n'était ni l'élégance des mœurs, ni la politesse des manières qui y domi-
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naient. Il est donc facile de comprendre l'effet produit par une Française, jeune, aimable, de haute naissance, de grandes manières, et dont la beauté, au dire des contemporains, était relevée par cette fleur de grâce qui ne s'épanouit que dans l'atmosphère d'une civilisation extrême, « Elle étoit belle et charmante, dit Saint- » Simon, et vécut d'abord à merveille avec son mari », occupée à élever les trois enfants qu'elle lui donna successivement : Charles-Auguste, en 1684; Marie-Anne, en i685; Marie-Angélique, en 1686. En 1684, elle avait perdu sa mère. Je sais combien alors on faisait bon marché des liens et des affections de famille, surtout quand il s'agissait de filles. Il est cependant consolant de croire que si, quatre ans plus tard, lors de la grande épreuve de sa vie, la comtesse de Verrue eût possédé sa mère, elle eût trouvé dans cette affection la force de ne pas commettre la faute qui a illustré et compromis son nom. Victor-Amédée était rude, il n'était pas insensible. Il subit, comme toute sa cour, le charme de madame de Verrue. Détestant Louis XIV, il n'était pas trempé comme Guillaume III, et se piquait de ressembler au grand Roi par le scandale de son inconduite. Il courtisa madame de Verrue, qui avait seize ou dix-sept ans. Ici les détails ne nous feront pas défaut. Laissons d'abord parler Saint-Simon : « Elle s'en aperçut bientôt aussi, » et n'en fit aucun semblant. Les choses vinrent au » point qu'elle en avertit sa belle-mère et son mari, et » les pressa de la mener à la campagne. Ils n'en vou- » lurent rien faire; elle les en pressa de nouveau et sou-
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ï> vent, et demanda enfin à faire un voyage aux eaux de » Bourbon pour s'éloigner sous ce prétexte. »
Que l'on me permette quelques réflexions. La politique de Louis XIV, héritière de celle de Fouquet, ne répugnait pas à employer la galanterie comme moyen d'action, et les femmes comme agents diplomatiques inavoués. Mademoiselle de Kerouaret, la princesse des Ursins, Henriette d'Angleterre elle-même, en sont d'illustres exemples. Or, j'ai bien peur que la famille du comte de Verrue , et principalement sa mère, n'ait entrevu une chance de fortune dans la beauté et l'esprit de la jeune comtesse, et n'ait basé une infâme spéculation sur le charme qu'elle répandait autour d'elle. Madame de Verrue a été la victime de cette machination; elle n'en est pas responsable. Les preuves matérielles manquent, il est vrai, mais les présomptions sont en faveur de cette opinion. Elles sont corroborées, en putre, par les faveurs dont la famille de Verrue fut l'objet de la part de Louis XIV, et qui ont tout l'air du solde d'un marché, et par le témoignage même de madame de Verrue déposé dans ses lettres à l'ambassadeur de France auprès de Victor-Amédée, le comte de Tessé. Voici ce qu'elle lui dit à la date du 20 février 1 690 : « Je p> mérite d'être plainte, et mon frère de Chevreuse avec yr Saint-Sulpice tout entier n'eût pu m'éviter ce que a l * abandon de mon mari qui ne songeoit qu'à me perdre, » ma belle-mère encore pis, et les conjonctures m'ont » attiré. » — <c Du reste , ajoute le comte de Tessé à la » suite de cette triste confidence, elle connoît son mal-
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» heur, s'en repent, et conduit présentement sa barque » infortunée sans crime. » Pour qu'une dépêche diplomatique s'émeuve à ce point, il faut des raisons graves et singulièrement à l'honneur de celle qui en est l'objet. Madame de Verrue lutta énergiquement, en femme désaffectionnée à son mari , mais attachée à ses devoirs. Mais quand on lutte seule comme elle , ce n'est pas à vingt ans que Ton triomphe des embûches. Elle finit par obtenir ce voyage des eaux de Bourbon , qu'elle regardait comme sa sauvegarde. Elle se trompait, et Saint- Simon nous explique pourquoi ce qu'elle croyait une cause de salut devint l'occasion de sa perte. « La mère » prit ce voyage pour un prétexte d'aller à Paris, et n'y » consentit qu'à condition qu'elle n'en approcheroit pas j> plus près que Bourbon, et que l'abbé de Verrue serait » son conducteur. C'était le frère de son beau-père, et » qui a été du conseil de M. de Savoie; mais il fut » comme les vieillards de Suzanne; il devint amoureux » de sa nièce, et il osa le lui témoigner. N'ayant trouvé » en elle qu'une juste horreur pour son amour, il se mit » à la persécuter. Elle eut beau faire toutes les instances » possibles à son père et à son frère de l'aller voir à » Bourbon, la santé de M. de Luynes (i) et les affaires » de M. de Chevreuse ne le leur permirent pas. Il fallut » donc achever ce voyage avec son bourreau , sans !
(i) Saint-Simon se trompe ici. Les Mémoires du comte de Tessé nous apprennent positivement que le duc de Luynes fit le voyage de Bourbon pour aller voir sa fille.
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» secours, et trouver en arrivant à Turin sa belle-mère » et son mari dans toutes les fâcheuses impressions » qu'il avoit plu à l'abbé -de leur donner par ses lettres, j> et qu'il augmenta par ses discours. Elle eut beau récla- » mer son innocence, qui alors étoit entière, et accuser » l'abbé, jamais elle ne les put persuader qu'il eût été » capable de si détestables desseins, et l'accusation » retomba sur elle. M. de Savoie, qui continuoit à la » pourchasser, s'aperçut de ces déplaisirs, qui eurent » enfin plus de pouvoir sur elle que tout ce que M. de » Savoie avoit pu employer; ainsi la vengeance la lui » livra. M. de Verrue et sa mère se retirèrent en » France. » Leur plan avait réussi.
Le voyage des eaux de Bourbon date de Tété de 1688. En 1689 eut lieu la rupture. Le 29 janvier 1690, madame de Verrue mettait au monde une fille, Victoire- Françoise de Suse, mariée plus tard au prince de Carignan. Le Ier décembre de la même année, elle était officiellement présentée à la cour de Savoie (1). En janvier 1691, elle était nommée dame d'atour de la duchesse de Savoie (2). Un peu plus tard, dans la même année 1691 , elle eut un fils qui mourut jeune sans avoir été marié.
La faveur de madame de Verrue dura dix ans. Restée Française de cœur, le crédit qu'elle sut conserver auprès du duc de Savoie influa sur la conclusion de la
(1) Mémoires de Dangeau, t. III, p. 256.
(2) Ibid., p. 268.
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paix avec la France, qu'il signa en 1696, et sur sa détermination de donner sa fille au duc de Bourgogne comme gage de cette paix (décembre 1697). Les lettres du maréchal de Tessé rendent justice à l'appui que ces délicates transactions trouvèrent auprès de la jeune favorite. Mais comme une ombre au tableau, elles nous initient aux tristesses qui l'assiégeaient, et nous apprennent le prix dont elle payait sa faveur. Gardée par la surveillance soupçonneuse du duc, emprisonnée dans son palais, épiée par la jalousie de Pâmant et par la police du souverain, il ne lui était permis ni d'échanger une parole, ni d'adresser un sourire, ni de croiser un regard qui ne fussent aussitôt rapportés, commentés, incriminés : « Le duc de Savoie, dit la Palatine dans ses lettres, » commence toujours ses amours avec ses maîtresses » par des disputes et par des querelles. J'ai ouï dire que » ce prince et madame de Verrue se querelloient des » journées entières. » A toutes ces amertumes venait se joindre la haine dont la poursuivait le vieux parti autrichien, voyant en elle le représentant le plus puissant et le plus redoutable du parti français. Ce n'était pas une haine platonique; les Italiens n'en ont pas. Elle faisait obstacle à ses ennemis : ils tentèrent de supprimer l'obstacle, et, quelque temps avant la conclusion de la paix, l'empoisonnèrent tout simplement, « Victor-Amédée, » dit le maréchal de Tessé, que sa défiance portait sans » doute à craindre le même sort, avoit heureusement » une ample collection des meilleurs contre-poisons, à » l'aide desquels il réussit à sauver la vie à sa maîtresse.
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» Madame de Verrue en conserva précieusement la » recette, qu'elle répandit ensuite en France, où cet » antidote fut longtemps en vogue sous la dénomination » de Remède de madame de Verrue (i). »
Quant à la famille de son mari, une fois la liaison déclarée, elle quitte la Savoie et vient à Versailles solliciter des faveurs qui, je le répète, ont tout l'air du prix de la trahison. L'exact Dangeau nous renseigne suffisamment à cet égard. Madame de Verrue est présentée à la cour de Savoie le Ier décembre 1690; sept jours après, le 7 décembre, son mari est présenté de son côté au roi de France.
Un mois plus tard, le 2 janvier 1691 , on lui donne un régiment de dragons à lever. Deux mois après, le mercredi 25 avril, a M. le comte de Verrue, qui a été » longtemps colonel de dragons, et qui veut rentrer dans » le service , achète du maréchal de Villars la charge de » commissaire général de la cavalerie; il en a l'agrément » du Roi, et il en donne 20,000 livres (2) ». Enfin, en 1704, le i3 août, il est tué à la bataille de Hochstedt, ce qui donne lieu à sa mère, encore vivante et habitant les environs de Vienne en Dauphiné, d'écrire au prince de Condé une lettre qui nous a été conservée (3), et où elle implore ses bons offices auprès du Roi pour son petit-fils, qui portait le nom de Disimieux. Louis XIV
(1) Mémoires du maréchal de Tessé, t. I, p. 97.
(2) Voyez les Mémoires de Dangeau aux dates citées.
(3) Mémoires de Tessé, 1. 1, p. 92.
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était généreux et savait reconnaître les services. Sa reconnaissance ne se fit pas attendre. Le 20 novembre 1704, il accordait mille écus de pension au jeune comte de Disimieux. Celui-ci n'en toucha pas longtemps les arrérages; le jeudi 5 juillet 1706, on apprit à Versailles qu'il était mort à Tournay. Il était, dit Dangeau, fort joli garçon, et avait déjà trouvé moyen de se distinguer. C'est pendant la faveur de madame de Verrue que naquit et se développa son goût pour les beaux-arts, pour les beaux tableaux, pour les curiosités de toutes sortes. La contrainte où elle vivait, l'ennui qui pesait sur elle, devaient lui faire rechercher des distractions. Celle-ci est la seule qu'elle se soit permise pendant dix ans de règne. Victor-Amédée imita encore Louis XIV en ce point. Il ne lésina pas. Le goût des arts manquait absolument à sa rude nature; mais il n'en était pas de même de son cousin le prince Eugène. Dans ses campagnes de Flandre, ce spirituel homme de guerre ne laissait échapper ni un tableau, ni un dessin. Mariette, plus tard, devait être appelé à mettre un peu d'ordre dans ses collections. De retour à Turin , il en cédait souvent à Victor-Amédée, qui en faisait hommage à madame de Verrue, meilleure appréciateur que lui de leur mérite. Porcelaines, chinoiseries, meubles précieux, étoffes rares, elle s'entourait de tout ce qui peut être un palliatif à l'ennui. Forcée de vivre en cage, elle en dorait les barreaux. Elle eut un instant le goût de la numismatique; mais ce goût ne persévéra pas. Du moins, son inventaire après décès n'en garde pas trace.
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La Palatine nous avait déjà appris, dans une de ses lettres du 2 août 171 6, « qu'elle lui avoit vendu cent » soixante médailles d'or, mais qu'elle n'a eu que la » moitié de ces médailles. Elle avoit aussi des caisses » pleines de médailles d'argent, qui ont toutes été ven- » dues en Angleterre. »
Entourée de ces jolis riens , la comtesse n'en regrettait pas moins sa liberté et son pays. Son cœur regardait la France. En février 1700, attaquée de la petite vérole, qui ne pardonnait pas alors, M. de Savoie, dit Dangeau, lui a donné des marques de son attachement dans cette occasion, et l'a vue tous les jours pendant sa maladie. A la suite de cette maladie, elle forma le projet, exécuté huit mois plus tard, de quitter la cour de Savoie; mais comme elle n'était rien moins que libre, c'était une évasion qu'elle complotait, une évasion avec déguisement, enlèvement et tout l'appareil usité en pareil cas. Il est assez difficile de pénétrer les causes de cette détermination. La maladie lui laissa-t-elle des traces de son passage , et son orgueil de femme redouta-t-il d'avoir à en souffrir? appréhendait-elle de voir son crédit baisser avec sa beauté? Malgré les preuves d'attachement temporaire de Victor-Amédée, ses mauvais procédés comblèrent-ils la mesure de la patience de la comtesse? La chronique est muette sur ce point. Nous ne connaissons que le fait même de sa fuite et les circonstances qui l'accompagnèrent par les récits de Dangeau et du maréchal de Tessé. « M. le duc de Savoie, dit le premier, à la date
» du 29 octobre 1700, a mandé au comte de Vernon,
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» son ambassadeur ici, que madame la comtesse de » Verrue, que Son Altesse Royale honoroit depuis quel- » que temps d'une amitié particulière , avoit pris le » temps, pendant qu'il étoit à Chambéry, pour sortir de » ses États sans lui rien faire dire, et de se retirer en » France. Il mande à cet ambassadeur qu'il ne la fera » point suivre, et paroît fort piqué de ce procédé. Le » chevalier de Luynes, frère de madame de Verrue, >> étoit depuis quelque temps à Turin avec elle; il l'ac- » compagne dans sa fuite , et on croit même qu'elle n'a » rien fait en cela que de concert avec sa famille qui est » en France. La famille de son mari, qui est toute en » Piémont, n'en a eu nulle connoissance; elle se mettra » ici dans un couvent pour quelques mois (i). »
Le maréchal de Tessé est plus explicite sur cette évasion : ce La contrainte dans laquelle elle se voyoit réduite » à exister lui devint si insupportable qu'elle résolut de » s'en affranchir. Elle fit passer secrètement en France » les richesses qu'elle avoit amassées; car le duc, avare )) pour lui-même et pour les autres, ne fut prodigue que » pour elle. Les précautions prises, le chevalier de » Luynes, son frère ( Charles - Hercule d'Albert de » Luynes ) , qui servoit dans la marine françoise , arrive » à Turin, sous prétexte de passer quelques jours avec » elle. Victor-Amédée part pour la Savoie, et le frère et » la sœur profitent de son absence pour sortir clandes- » tinement de ses États et se mettre en sûreté avant
(i) Mémoires de Dangeau, t. VII, p. 3o8.
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» même qu'il pût concevoir le moindre soupçon. Cette y> fuite éprouva beaucoup de difficultés, et madame de » Verrue n'auroit peut-être pu se soustraire aux gardes j> que le duc de Savoie entretenoit au Pont-de-Beau- » voisin , si le comte d'Albert , son frère aîné (Louis- » Joseph d'Albert de Luynes , prince de Grinberghen ) , j> n'étoit venu au-devant d'elle pour lui préparer les » moyens de passer furtivement, en sortant par une j> fenêtre , dans la partie du Pont-de-Beauvoisin appar- » tenant à la France (i), » Le dépit du duc de Savoie n'influa , du reste , en rien sur sa conduite à l'égard des enfants de madame de Verrue. Dangeau nous apprend, à la date du 29 juillet 1701 , que ce M. le duc de Savoie , » avant que de partir de Turin, a reconnu les deux » enfants qu'il a de madame de Verrue. Le fils se nom- » mera le marquis de Suse, et aura 5o,ooo livres de » rente d'apanage à vie; la fille se nommera made- » moiselle de Suse, et aura 3oo,ooo francs une fois » payés (2). »
Madame de Verrue passa les premiers mois de son séjour à Paris enfermée , par ordre de son mari , dans le couvent des Dames bénédictines de la rue du Cherche- Midi, fondé par une tante maternelle à elle, Marie- Éléonore de Rohan-Montbazon. Sa captivité ne fut pas bien rigoureuse, puisque, dès l'année suivante, elle s'occupait à se faire bâtir un hôtel, et que, le 3o sep-
(1) Mémoires du comte de Tessé, 1. 1, p. 88.
(2) Mémoires de Dangeau, t. VIII, p. iSg,
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tembre 1701, elle signait, par-devant M" Prévost et son collègue, notaires à Paris, un acte par lequel les Dames religieuses du Cherche- Midi lui vendent une maison pour en jouir sa vie durant, et, après son décès, ladite jouissance appartiendra auxdites Dames religieuses ( 1 ) . Cette maison existe encore : c'est l'hôtel des conseils de guerre, faisant le coin de la rue du Cherche-Midi et de la rue du Regard. Piganiol de la Force le dit expressément dans sa Description de Paris ( 1765) : « A la » suite de ce couvent étoit Phôtel de la comtesse de » Verrue, où Ton voyoit un assemblage exquis de meu- » blés, de livres et de tableaux de grands maîtres. » Cet hôtel, dont l'extérieur n'a pas changé, et dont l'architecture porte les caractères des premières années du dix-huitième siècle, était situé entre une cour et un jardin, à la suite duquel s'étendaient l'immense enclos des Carmes, et, plus loin, les verdures du Luxembourg (2); on pouvait se croire à la campagne. Afin de constater ses droits, et pour que sa femme parût emprisonnée, M. de Verrue obtint que les fenêtres de l'hôtel fussent grillées. Cette prescription, qui n'était que l'exercice d'un droit inscrit dans la Coutume de Paris, dura jusqu'à la mort du comte de Verrue. Le jeudi 20 novembre 1704, Dangeau, en annonçant la pension de mille écus faite au jeune comte de Verrue, ajoute : « La mère » demeura à Paris, dans la maison qu'elle avoit et qui
(1) Archives de l'Empire, liasse de Verrue.
(2) Voyez le plan de Paris de 1757.
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» étoit jointe à un couvent , et que le comte de Verrue » avoit voulu qui fût grillée. Elle en fait ôter les grilles » à cette heure. Ainsi, elle aura la liberté, et elle sera » dans le monde comme les autres femmes. »
Elle avait rassemblé tous les tableaux, tous les meubles de bois de rose, de palissandre, de violette, d'eigle, toutes les étoffes de soie de la Chine, tous les lustres de cristal de roche qu'elle possédait à Turin. A partir de 1704, elle donna une libre carrière à ses goûts de femme du monde. Spirituelle, accueillante, d'un caractère agréable, d'un esprit enjoué, de mœurs distinguées, élégantes et faciles; tenant, par sa naissance, ses alliances, ses relations et le rôle qu'elle avait joué, à la plus haute société, elle ne tarda pas à se former un cercle restreint, mais qui devait offrir à ceux qui y étaient admis plus d'un genre d'agrément. Son intimité se composait de la duchesse de Bourbon, mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de madame de Montespan, du comte de Lassay, son amant, de sa femme la comtesse de Lassay, de M. de Chauvelin, garde des sceaux; de madame de Chauvelin, de Mairan, de l'Académie des sciences; de Melon, dont le nom figure dans la polémique soulevée par le Mondain de Voltaire ; de Glucq de Saint- Port, cousin de M. de Julienne, de l'abbé Terrasson, de l'Académie française; de M. de Montullé, autre parent de Julienne, et de quelques autres. Ces noms, les idées qu'ils représentent, le genre d'esprit dont ils sont les interprètes, tranchent complètement avec le siècle qui vient de finir. Un autre siècle , d'autres idées
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arrivent. Entre la favorite régnante de Versailles et la favorite tombée de la rue du Cherche-Midi , il y a deux mondes. Le dérèglement de la Régence dut faire l'effet d'un cataclysme à madame de Maintenons qui, cependant, l'avait provoqué. J'ai peur que madame de Verrue ne Tait vu avec trop d'indulgence.
Les renseignements sur sa vie privée nous font défaut, et le silence des chroniqueurs et des gazetiers à la recherche du scandale , et à une époque où Ton n'en chômait pas, est une présomption en faveur de la convenance, sinon de la moralité de cette vie. Quelques médisances rimées en couplets, un quatrain méchant du recueil de Maurepas sur la Dame de volupté, ne prouvent pas grand' chose. Madame de Verrue était femme, elle a eu des faiblesses, elle en a eu trop, cela est certain; mais du moins, en jouant le même personnage que madame de Montespan et que madame de Maintenon, sut-elle se tenir aussi éloignée de l'impertinence effrontée de la première que de l'hypocrite et savant manège de la seconde.
Voici les seuls faits que nous ayons relevés soit dans les Archives de l'Empire, soit dans les actes des notaires. Nous les donnons sans commentaires :
Juillet 1703. Vente, par la marquise de Louvois à la dame comtesse de Verrue, d'une maison à porte cochère , grand jardin et dépendances , sise à l'entrée du village de Meudon, moyennant la somme de 24,000 livres.
Décembre 1719. Vente, par Pierre Caillot et son épouse, à la dame comtesse de Verrue, d'une maison à
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porte cochère, sise à l'entrée du bourg de Meudon, jardin et dépendances, moyennant la somme de 50,000 livres. Les deux maisons étaient contiguës.
La même année, vente par Marguerite de Ratabon, comtesse de Cressy, à la dame comtesse de Verrue, de trois maisons à porte cochère, sises rue du Cherche- Midy, moyennant la somme de 176,250 livres. Le 1* avril 1729, elle louait l'une à M. de Montullé, pour la somme de 2,200 livres; le ieP avril 1735, elle louait l'autre à M. le marquis de Parabère, moyennant un loyer de 3,5oo livres.
Février 1720. Elle achète aux Religieuses de la rue du Cherche-Midy une nouvelle maison, dépendante de leur monastère et joignant la porte cochère de son hôtel. C'est la maison portant le n° 1 de la rue du Regard.
Le 20 septembre 1736, elle dictait à M* Le Prévost et son collègue, notaires à Paris, un testament auquel elle ajoutait un codicille le 18 novembre (1).
Enfin, voici en quels termes son neveu, le duc de Luynes, dans ses Mémoires, annonce la mort de sa tante :
«Novembre 1736.
» Ma tante, madame de Verrue, mourut le 18, après
(1) Ce testament, ainsi que l'inventaire fait après le décès de la comtesse, sont aujourd'hui déposés dans l'étude du successeur de M0 Le Prévost, M. Desprez, qui a bien voulu me les communiquer avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier. En outre, une copie de l'inventaire de la maison de Meudon se trouve aux Archives de l'Empire, liasse Verrue.
ijo Les crfmateurs d'autre/ois.
y> une maladie qui avoit commencé par de grandes souf- » frances et qui a fini par un abcès dans le poumon. Elle » avoit très-peu de fonds de bien, tout au plus quinze ou » vingt mille livres de rentes, mais beaucoup d'actions, » du moins à ce que l'on croit, et une quantité immense » de meubles et effets. Elle achetoit continuellement et » ne refiisoit rien à ses fantaisies; et quand elle désiroit » quelque chose, elle en achetoit six fois, dix fois même » plus qu'il ne lui en falloit, et ses fantaisies changeoient » souvent d'objet. Elle avoit dit plusieurs fois et fait dire » à M. de Grimberghen, son frère, qu'il aurait tout son » bien. Elle paroissoit beaucoup aimer sa famille, et » traitoit mon fils avec amitié, comme l'héritier et le » soutien de cette famille. Elle avoit1 paru désirer avec » empressement que M. de Grimberghen lui donnât les » titres provenant de la succession de M. de Saissac, et » que madame de Saissac y consentît. Cela fait, elle a » cru apparemment avoir tout fait pour mon fils. Elle » ne le nomme pas même dans son testament, et pour » M. de Grimberghen, elle le fait légataire universel de » moitié avec madame de Duras, sa mère. Elle laisse » prodigieusement en pensions et en argent à ses domes- » tiques; elle substitue tout son bien à madame d'Au- » mont, sa petite-nièce ; donne cent actions à madame » de Carignan, vingt-cinq à l'abbesse de l'Abbaye-aux- » Bois, sa fille; six mille livres une fois payées à ma- » dame l'abbesse de Caen, son autre fille; quatre mille » livres une fois payées à madame de Gouffier, sa sœur, » qui est pauvre; autant à M. de Gouffier, son neveu;
La Comtesse de "Verrue. 171
» un présent considérable en tableaux à M. Glucq de » Saint-Port , son ami depuis longtemps ; un autre pré- » sent assez considérable à M. de Lassay le fils; quely> ques autres legs particuliers à quelques-uns de ses n amis qui étoient tous les jours chez elle. M. le garde » des sceaux est exécuteur testamentaire. Elle ne laisse » qu'une croix de karats avec de la vraie croix à ma- » dame de Saissac, sa sœur (1). »
« Elle demande, dit le maréchal de Tessé, d'être » enterrée sans pompe dans le cimetière de Saint-Sul- » pice, à côté du chevalier de Luynes, son frère. Elle r> donne au prince de Grimberghen sa maison de Meu- » don toute meublée, parce qu'il nen possède aucune à » la campagne. Son attachement pour ses pigeons est » manifesté par une somme de cinq cents livres qu'elle » donne à un nommé Le Prêtre, qui en avoit soin. Elle » lègue à la duchesse de Bourbon un magnifique lustre » en cristal de roche. Elle lègue à M. de Chauvelin un » lustre en cristal de roche et le pareil à sa femme (2). »
Le testament va nous donner Tétat estimatif des principales dispositions de la comtesse de Verrue :
A M. le comte de Lassay, tous les tableaux qui garnissent un des côtés de la galerie sur le terrain des Carmes. . . . 46,000 fr.
(1) Mémoires du duc de Luynes, t. I, p. i3i, i32.
(2) Mémoires du comte de Tessé, t. I, p. 197. Lire également l'article nécrologique du Mercure de France, décembre 1736.
ij2 Les cAmateurs d'autrefois.
A M. de Mon tulle, deux tableaux de Boullongne. Au chevalier de Garzeau , une Noce de Tesnières. A M. le prince de Carignan, son gendre, la Con-
versation de Rubens (c'est le Jardin d'amour, maintenant à Dresde).
A M. Glucqde Saint- Port 80,000 fr.
A madame la duchesse de Duras, à M. le prince de Carignan, à l'abbé de Montlaur, à Pabbesse de FAbbaye-aux-Bois, à M. le chevalier de Garzeau, à M. de Mon tulle, à M. Glucq, à madame de Saissac, à madame de Hautfort, divers objets d'art, estimés 34,25o fr.
En somme 3 madame de Verrue laissait une fortune de 523,121 livres de capital, soit 28,956 livres de rente chargées de i3,i5o livres de pensions viagères : ce qui ne donnait aux deux légataires universels que i5,8oo fr. Cette fortune équivaudrait à 100 ou 110,000 livres de rente de nos jours, c'est-à-dire, à peu de chose près, son douaire et sa part dans l'héritage de son père et de sa mère. Ces chiffres répondent aux assertions des historiens piémontais, qui accusent madame de Verrue d'avoir appauvri le trésor ducal par son insatiable amour du gain. Nous venons de voir que, dans ses Mémoires, le duc de Luynes avait déjà rendu justice au désintéressement de sa tante, qu'il n'aimait cependant pas.
L'inventaire, commencé le 10 décembre 1736 et continué pendant tout le mois de janvier 1737, nous fait pénétrer dans l'intérieur de la comtesse , et permet de compter une à une les richesses dont elle était entourée. C'est une énorme liasse de près de mille pages, parmi
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lesquelles nous ne citerons que les articles les plus saillants et les plus caractéristiques.
Dans sa garde-robe de corps, on compte 60 corsets, 480 chemises, plus de 5oo douzaines de mouchoirs, une quantité incroyable de robes d'une extrême richesse, 6 douzaines d'éventails et 24 cordons de canne. Son neveu avait évidemment raison de dire que, <c quand » elle désirpit quelque chose, elle en achetoit six fois, » dix fois même plus qu'il ne lui en falloit » .
Son cabinet de toilette est orné d'une boiserie composée de vingt-cinq planches de bois de la Chine, et, dans une remise au ras de chaussée, on trouve cinq cents livres pesant de bois de palissandre et de violette, partie en bûches et partie scié.
Le détail des locaux nous indique au premier étage la chambre de madame l'abbesse de l'Abbaye-aux-Bois, et au second étage, sur le jardin, celle du prince de Grimberghen.
« Dans un coffre pratiqué dans le mur à côté de la » cheminée de la chambre à coucher de la dame com- » tesse de Verrue, s'est trouvé 12,000 livres en louis » d'or de 24 livres et de 12 livres. » C'est un détail caractéristique, non pas de la personne, mais de l'époque. Beaucoup d'inventaires contemporains signalent d'assez grosses sommes d'argent trouvées ainsi après décès et destinées à parer aux dépenses imprévues. Loin d'être l'épargne de l'avarice, c'était, la plupart du temps, la réserve de l'obligeance ou le budget de la charité.
« Les tableaux prisés sur l'avis des sieurs André ;> Tramblin et Pierre de Launay, tous deux anciens pro » fesseurs de l'Académie de peinture », se montent à quatre cents. Ceux qui ne sont pas disséminés dans les appartements sont placés dans la galerie donnant sur le jardin, terminée d'un côté par la bibliothèque , de l'autre par la volière aux pigeons. L'inventaire , rédigé très-rapidement , ne spécifie aucune désignation; et ne permet que très-difficilement de reconnaître les auteurs ou les sujets. Je crois cependant les indications suivantes à peu près certaines.
Un Enfant faisant un château de cartes, prisé 40 livres. Ce doit être un Chardin. Il se vendrait aujourd'hui 20,000 francs.
Un grand tableau de Tesniere (sic) représentant Une Noce. Prisé 3,000 livres.
Un tableau représentant le Jeu du pied de bœuf, prisé i5o livres. Bien certainement de Lancret.
Entrée de Louis XIV dans Arras et Louis XIV à Fontainebleau. Ce sont les deux Van der Meulen placés aujourd'hui au Louvre et portant les nM 304 et 3 14.
Deux tableaux représentant Une Marchande de volailles (Metzu?), et Un Médecin aux urines (Gérard Dow?). Ce dernier figure dans la galerie du Belvédère, à Vienne.
Des Amusements champêtres. Un Joueur de musette, prisés 600 livres chacun. Sans doute des Watteau.
Une Femme qui tient un biscuit, Un Enfant qui fait des bulles de savon. Par Chardin? M. Boilly fils possé-
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dait, il y a une dizaine d'années , un tableau qui doit être le second désigné ici.
Un grand tableau peint sur toile , représentant Charles T\ roy d'Angleterre, prisé 12,000 livres. C'est le beau Van Dyck du Louvre. Compris dans les tableaux légués au comte de Lassay, ce tableau fut acquis à sa vente par Crozat, baron de Thiers. A la mort de cet amateur, il passa dans la collection de la comtesse Dubarry , qui en fit hommage au roi.
La chambre à coucher contenait :
Une Vierge dans le goût de Carie Maratte.
Un Marché aux chevaux estimé 1,800 livres. C'est le magnifique Wouwermans, peut-être le plus beau connu, que nous avons vu, il y a quelques années, reparaître à la vente du baron de Mecklembourg, où il atteignit le prix de 80,000 francs.
Dans la ruelle de son lit, deux tableaux de Bartholomé (Breemberg), représentant des Ruines, prisés 4,000 livres. Le Musée du Louvre possède deux tableaux (n0- 54, 55) qui se rapportent à cette désignation.
L'estimation des porcelaines, bijoux et autres curiosités, dont le chiffre se monte à 377, est faite par les soins de Joachim Hébert. Dans cette division figurent dix lustres en cristal de roche prisés 53,3oo livres, et plus de soixante pots, urnes, boîtes de faïence et de porcelaine remplis de tabac à priser de toutes sortes et de toute dénomination. Il était d'usage alors que chacun préparât son tabac comme il l'entendait, et cette préparation gardait le nom de la personne pour qui ou par qui
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elle avait été manipulée : tabac du cardinal de Rohan, de M. Glucq, de Gros-Guillaume , de Carignan, de la Reine , du chevalier de la Force , de l'électeur de Hanovre., de la Fine Carotte , de la Flotte du Levant , de la Compagnie des Indes , etc., etc. C'est un véritable musée.
La prisée des livres, comprenant 38g numéros , est laissée aux soins de Gabriel Martin , le Mariette de la bibliophilie , un des catalographes les plus érudits, les plus consciencieux, dont les amateurs aient gardé le souvenir, le prédécesseur des Debure, des Merlin, des Potier et des Techener.
La vente des tableaux et celle des livres se firent à l'hôtel de la rue du Cherche-Midi, en mars et avril 1737. Les catalogues de ces deux ventes nous serviront de guides au milieu des vacations.
Le catalogue des tableaux n'existait qu'en manuscrits, dont quelques exemplaires, apparaissant dans les ventes à de rares intervalles, se payaient des prix follement exagérés. M. Charles Blanc l'a publié pour la première fois dans le Trésor de la curiosité. Il contient 178 numéros, vendus en-deux fois. Le 7 mars, 112 numéros; le 9 avril, 66 numéros. Cette première vente produisit 105,418 livres 16 sous 6 deniers. Les noms d'artistes qui apparaissent le plus fréquemment sont d'abord ceux des artistes flamands et hollandais, puis ceux des peintres français du dix-huitième siècle, sauf Claude et Guaspe; enfin ceux, beaucoup plus rares, des mauvaises écoles italiennes de la fin du dix-septième
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siècle. Madame de Verrue avait le goût fin; elle ne l'avait ni pur ni élevé, et il serait injuste de reprocher à une élégante de 17 10 l'absence de ces grands maîtres du quinzième et du seizième siècle , si recherchés de nos jours. Elle avait les goûts de son temps, et comme elle les satisfaisait avec goût, on ne peut rien exiger de plus.
On trouve beaucoup de Téniers (orthographiés Tes* nière par le rédacteur), de Paul Bril, de Wouwermans, de Gérard Dow (un entre autres, la Souricière, qui fait maintenant partie du Musée de Montpellier), des Berghem, quelques Rembrandt, des Both d'Italie, des Van de Velde, des Van Kessel.
Parmi les Français, après les Claude, qui ne se donnent pas gratis, tant s'en faut [vendus 2,5oo, 3,35o, 1,600, 8,007 livres] (1), viennent Van der Meulen, Gillot, Watteau, Lancret, Pater, Wleughels, Nattier, Debar (orthographié Desbarres), tous les peintres des fêtes galantes, et un nombre trop considérable de Boullongne. Il s'agit évidemment ici de Louis de Boullongne le jeune, né en 1654, mort en 1733. Louis de Boullongne servait très-probablement de conseil à madame de Verrue dans ses acquisitions, et remplissait auprès d'elle les fonctions officieuses de gardien de ses tableaux. Il ne s'oublia pas dans les acquisitions qu'il proposait à la comtesse, ni lui, ni son frère, ni son
(1) Les deux Claude payés 8,007 livres sont achetés par Godefrqy pour Y Angleterre. Ce sont les deux admirables paysages figurant maintenant à la National Gallery.
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père; autrement, la présence de trente-deux Boullongne resterait comme une tache au goût de madame de Verrue. Je remarque dans la seconde partie du Catalogue deux tableaux du Naim, vendus 1 10 livres. Ce sont deux Le Nain; mais lesquels? Comment lesreconnaître? Que sont-ils devenus?
Dans les écoles d' Italie , je ne vois que des noms comme Filippo Lauri, Carlo Cignani, Trevisani, Benedetto Castiglione, Carlo Maratte. Tristes noms et tristes oeuvres. Piètre de Cortone, auquel sont attribuées cinq compositions , est encore le plus respectable de ces artistes de pleine décadence. Les noms les plus fréquents d'acquéreurs sont Noël, Ruel pour M. de Ravanne, le comte de Clermont, Julliot le marchand de tableaux, le duc de Chevreuse, Blondel de Gagny, le comte de Lassay, Locker pour le landgrave de Hesse, Godefroy pour T Angleterre. La plupart de ces œuvres, disséminées dans les collections publiques, valent dix fois aujourd'hui ce qu'elles ont coûté. A celles que j'ai déjà signalées comme étant au Louvre, il faut joindre encore la Vue d'un port (n* 219) et le Campo Vaccino (n° 220), de Claude Lorrain; X Intérieur d'écurie (n° 571), de Philippe Wouwermans; Une Fête de village (n° 5i5), de Téniers; la Leçon de chant (n° 358) et la Leçon de viole (n° 35g), de Gaspard Netscher; le Pâturage (n° 245), de Karel Du jardin; Paysages et animaux (n° 22), de Berghem.
La vente des livres fut dirigée par Gabriel Martin, qui rédigea le catalogue comme il avait rédigé Tinven-
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taire, avec tout le soin dont il était capable. Malheureusement le temps lui manqua; il ne put suivre Tordre méthodique, mais Tordre d'inscription inventoriale. Ces numéros se montent à 38g; mais sous chaque numéro sont souvent compris cinquante et soixante ouvrages en deux, trois et quatre volumes. En estimant de i5 à 1 8,000 le nombre des volumes de cette bibliothèque, on ne sera pas loin de compte. Elle était trèsriche, la plus riche connue alors, en romans badins et en pièces de théâtre. « Quoique les matières ne soient » pas rassemblées de suite, dit Tavis précédant le cata- » logue, on trouvera cependant la classe des romans » assez bien remplie, depuis le n° 233 jusqu'au n° 333, » avec les n0- 357 et 38 1 ; et celle des théâtres de même, » depuis le n° 334 jusqu'au n° 352, avec le n° 383. Le » catalogue pourra, dans ces deux parties qui ont été » décrites avec exactitude et dans un grand détail, » servir de supplément et d'éclaircissement aux bibliod thèques que Ton a déjà dans ces genres de littérature. »
Madame de Verrue n'était pas un bibliophile de montre; elle ne possédait pas des livres pour en tirer vanité , mais bien pour les lire; elle les cherchait et les étudiait pour eux-mêmes. J'en trouve la preuve dans un exemplaire de l'ouvrage de Lenglet-Dufresnoy intitulé De l'usage des romans, exemplaire déposé à la Bibliothèque du Louvre, marqué aux armes de madame de Verrue et chargé de notes de sa main.
Les livres de cette bibliothèque sont reliés soit en veau fauve, soit en maroquin plein, et frappés d'un
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écusson aux armes des Verrue et des de Luynes , et font commettre bien des folies aux bibliophiles qui achètent sur l'étiquette du sac. Un de ces charmants maniaques qui posséderait sur ses rayons cent volumes de madame de Verrue serait regardé comme exceptionnellement riche. Les articles les plus chers atteignent rarement 20 livres. Des in-octavo reliés en maroquin se vendent 2 et 3 livres. Je n'exagère pas en disant que depuis cent vingt-six ans cette valeur a centuplé. Heureux qui pourrait avoir pour io ou 20 francs un maroquin aux armes de madame de Verrue ! Parmi les ouvrages destinés à ne pas être vendus, et dont on trouvera la liste aux Archives de l'Empire , se rencontrent dix volumes manuscrits des Mémoires de Dangeau. La famille de Luynes possède encore un manuscrit de ces Mémoires. Est-ce celui de la comtesse de Verrue? C'est fort possible. Je ne connais pas de portrait de madame de Verrue. Des recherches faites à Paris et à Turin n'ont abouti à aucun résultat. Il doit cependant en exister. Il est impossible qu'elle n'ait pas été peinte plusieurs fois., soit en Piémont, pendant les dix années de sa faveur; soit à Paris, pendant les trente-six ans qu'elle y passa entourée d'artistes et d'amateurs. Il est présumable que Boullongne, son peintre ordinaire, l'a représentée souvent dans les tableaux mythologiques dont il encombrait ses trumeaux et ses dessus de porte. Mais dans lesquels, et que sont-ils devenus? Ce que l'on sait, c'est qu'elle avait été remarquablement jolie jusqu'en 1700; le fait est attesté par les contemporains. L'éditeur des Mé-
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moires du comte de Tessé insinue que son visage garda quelques traces de la petite vérole qu'elle eut cette année-là. Je me la représente vers 171 5, petite , rondelette , l'œil vif, brune sous sa poudre, avec une pointe de rouge aux pommettes, vêtue d'un fourreau de soie tourterelle qui laisse écumer sous la jupe les blancheurs d'une lingerie dont son inventaire est si prodigue. Elle est assise au milieu de la galerie donnant sur les ombrages des Carmes , dans un fauteuil « à oreillettes » doublé de soie de Chine à fleurs » mentionné par l'inventaire ; sa canne à pomme d'or est à sa portée ; à ses pieds dort un gredin café au lait, à museau noir. De sa main gauche elle joue avec une tabatière remplie de ce tabac que nous connaissons, et de sa main droite elle soutient quelque roman de sa bibliothèque : Daumalinde, reine de Lusitanie; l'Héroïne Mousquetaire; Alman\oïde, ou V Amour sans faiblesse, qu'elle lit d'une façon distraite et à bâtons rompus. Une légère odeur de poudre à la maréchale ou de pâte au benjoin la baigne dans une atmosphère parfumée. Les rideaux, soigneusement fermés, donnent de la fraîcheur à l'appartement, en même temps qu'ils garantissent du soleil les Van Dyck, les Wouwermans, les Berghem et les Boullongne, hélas! La porte s'ouvre et laisse passer quelqu'un de ses fidèles, son frère, ou M. de Chauvelin, ou la duchesse de Bourbon, ou M. de Lassay, ou sa fille, l'abbesse de l'Abbaye-aux-Bois. Ils ont à causer, retirons-nous.
Novembre i863.