‹ Les Américaines (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · TROISIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOURNÉE

Madim. BONNE.

Avant d'entrer , Mesdames j dans l'exposition des miracles et des prophéties de Jésus , et sur-tout des prodiges qui ont accompagné l'établissement de la religion chrétienne, rappelez-vous , s'il vous plaît, que saint Luc qui , outre son Evangile , a écrit les Actes des Apôtres , ne les a pas écrits sur des ouï-dire , mais sur le témoignage de ses propres yeux; qu'il a écrit dans un temps où les témoins des faits qu'il anconçoit étoient y i vans et eu état de le démentir , s'il se fut écarté de la vérité j que les faits dont il nous rend compte ne sont point de ces choses qui se soient passées, dans l'obscurité* devant un petit nombre de témoins, ou

l54 LES AMERICAINES.

en présence de personnes peu considérables. La prédiction de saint Pierre, et la descente du Saint-Esprit qui l'a voit précédée , ont eu plusieurs milliers de témoins. Le fameux procès de saint Paul fut plaidé devant, le roi-Agrippa et la reine Bérénice. L'écrit de saint Luc n'a point été contredit; donc la vérité de son histoire ne peut être contestée. Lady Violente peut-elle se rappeler quelques-unes des prophéties de

Jésus ?

Làdt violenté.

Oui, ma Bonne. Il avoit prédit sa mort et ses ignominies aux apôtres, aux pharisiens et au peuple assemblé.

Ma dem. BONNE.

Gela est bien général , ma chère ; entrez , je vous prie , dans un plus grand détail. >

Lady VIOLENTE.

Il dit à ses disciples ; Quand je serai élevé de terre , f attirerai toutes choses* à moi. Il leur répète >plusieurs fois qu'il falloit que le fils de {'homme mourut pour entrer dans sa gloire. M parla d'une manière si claire , après X1 transfigura-

LES américài'nes. " l55 tion , de ses souffrances et. de ses ignominies, que saint Pierre en fut scandalisé et l'en reprit; Dans la parabole des vignerons qui tuèrent le fils du père de famille qu'il leur avoit envoyé , il annonça aux pharisiens qu'il n'ignoroit pas le sort qu'ils lui destinoient , et ils le comprirent parfaitement. Enfin, lorsqu'il revint à Jérusalem , peu de jours avant la Pâque, il dit qu'il retournoit en celte ville pour être livré à ses ennemis. Il connoissoit celui qui le trahi ssoit , le lieu où il devoit être pris ; et , quelque^ momens avant l'arrivée de Judas dans le jardin , il dit aux trois apôtres qui étoient endormis : levez* vous, celui gui doit me trahir est près d'ici* Non-seulement il prédit sa mort, mais il annonça aussi sa résurrection de la manière la plus publique.

Ma de m. BONNE.

Lady Louise, je vons prie de nous dire ce que vous appercevez dans ces prophéties de notre divin Sauveur.

Lady LOUISE.

J'aperçois un homme qui se destine à la mort, qui meurt volontairement;

i56 les américaines;

avec joie ; qui, en possession d'en imposer a toute la nature, de commander à la mort et aux élémens qui lui sont soumis, dédaigne de faire aucun prodige pour se sauver. II y a plus : Jésus n'avoit pas besoin de recourir au miracle pour conserver sa vie , il en avoit un moyen bien naturel : il n'avoit qu'à ne point retourner a Jérusalem, sortir même de la Judée , les païens lui auroient dressé des autels , s'il avoit opéré chez eux la moitié des miracles qu'il avoit faits parmi les Juifs. Il ne fait aucune de ces choses, il veut mqurir, et cela à la fleur de ses années, dans un âge où Ton connoll, le prix de la vie , et où Ton peut espérer d'en jouir longtemps.

Lad* VIOLETTE.

Assurément on ne peut douter que Jésus ne se soit dévoué volontairement à la mort ; mais n'avons- nous pas vu des païens qui l'ont fait ?

Màbem. botsne.

Oui , dans des momens d'enthousiasme , et soutenus par l'espoir d'un honneur éternel. I!s savoient que leur

fcES AMÉRICAINES. iSj

mort éloit glorieuse , et qu'on la regardoit comme le dernier degré de ,1'hé* roïsme. Us consentoient à mourir d'une mort prompte en qualité d'innoceûs ; l'eussent-ils fait s'il eût fallu passer pour infâmes en subissant une mort ignominieuse et cruelle en qualité de coupables ? Coriolân, Camille, virent échouer leur vertu contre la honte d'un exil qui avoit l'air d'un châtiment , quoiqu'ils sussent, a n'en pouvoir douter, que la plus saine partie de la nation étoit persuadée de leur innocence. Jésus souffre la mort la plus douloureuse et la plus honteuse ; c'étoit le supplice des voleurs qu'il subit; et il le souffre en qualité d'impie, dé blasphémateur, de perturbateur du repos public, d'imposteur, d'hypocrite. Quel courage ! Y a-t-il lieu a. faire comparaison entre sa mort et celle des païens qui s'y sont dévoués ?

Le RABBIN.

Ignorez-vous, Mademoiselfe , ce que peut sur un chef de parti le désir de voir réussir son œuvre ? 11 savoit que cette mort qu'il avoit prédite , le meltroit en possession du titre de prophète \ c'en

l58 LES AMÉRICAINES.

étoit assez pour déterminer un ambitieux. D'ailleurs , il comptait sur l'obstination et la mauvaise foi de ses apôtres , qui lui ayant promis de soutenir sa résurrection fabuleuse, en imposeraient à la multitude , et lui procureraient l'immortalité dans l'opinion des hommes.

Màdem. BONNE.

De bonne foi , Monsieur , Jésus pouvoit-ilse promettre cela des hommes qu'il avoit choisis pour ses disciples ? Y avoil-il rien de si grossier et de si lâche ? À juger des choses selon les apparences , selon les règles du sens commun, la mort du chef devoit disperser les membres, comme elle le fit en effet ; et il est sûr Qu'ils ne se fusseni jamais rassemblés , si le miracle de la résurrection , sur lequel ils ne comptaient plus , ne les eût affermis dans la foi de la divinité de leur maître.

Miss POROTHÉE.

J'étoufferais , ma Bonne , si je ne disois pas à M. le Rabbin que ce qu'il

vient de dire n'a pas cherchons un

terme honuête n'a pas d'apparence.

Jugeons de cette affaire par comparaison. Un homme de néant se fait

LES AMERICAINES. j5q

chef de secte , et s'associe une douzaine de batçliérs, et peut-être une soixantaine d'autres personnes du bas étage.

Le parlement fait pendre ce chef; la veille de sa mort il assemble ses disciples et tâche de les consoler en leur promettant qu'ils le verront bien et dûment ressuscité dans trois jours. Les trois jours passés , ils s'aperçoivent qu'il est si sérieusement mort qu'il n'y a pas moyen de lui, voir tenir sa parole; croyez-vous de bonne foi que ces pauvres abusés voulussent s'exposer à recevoir les élrivières pour soutenir de gaieté de cœur un mensonge qui ne leur apporterait d'autre profit que des coups et des persécutions ?

Ladt VIOLENTE.

On pourrait le supposer tout au plus dans des hommes ambitieux qui auroient la manie d'immortaliser leur nom , qui auraient un plan formé à ce sujet vet qui seraient animés par l'espoir du succès 9 mais non dans les apôtres > qui n'avoient pas la moindre espérance raisonnable de réussir. D'ailleurs , les gens <}e cette classe sont peu touchés de

la gloire de survivre à leur mort dans 1b souvenir des hommes, et troquêroient l'immortalité contre une douzaine de bouteilles de bon vin.

Ladt CHAMPÊTRE.

Mahomet n'étoit pas né dans une classe beaucoup plus relevée, et n'avoit pas lieu de s'attendre au succès qu'il a éprouvé. Il n'avoit donc dessein d'abord que de s'immortaliser. Que répondrezvous à cela , ma Bonne ?

Mideh. BONNE.

Que l'entreprise de Mahomet a voit beaucoup plus de vraisemblance, et qu'il avoit des facilités qui manquoient à Jésus. Puisque vous avez hasardé le parallèle , ma chère, il faut le pousser jusqu'au bout. Miss Dorothée , dites-nous ce qu'étoit Mahomet.

Miss DOROTHÉE.

Un homme de beaucoup d'esprit , quoiqu'il ne l'eût pas cultivé par les sciences. Ses talenslui procurèrent une sorte de fortune par #le mariage qu'il fit avec#une riche veuve. Il avoit toutes les qualités qui font les tyrans et les

LES AMÉRICAINES. l6c

grands rois. Il étoit dominé par l'amour des femmes, et il poussa ce penchant jusque dans un âge où les passions voluptueuses sont affoiblies chez le commun des hommes. f ' Madem. bonne.

Mais dans quel pays étoit-il né ? Quels ont été ses premiers disciples?

Miss DOROTHÉE.

Il étoit né dans l'Arabie, où Ton étoit idolâtre. 11 prêcha sa doctrine dans un temps où il y avoit un grand nombre d'ariens. Ses premiers disciples furent des hommes de toutes sectes , et on compte parmi eux un moine apostat.

Madem. BONNE.

Que croyez-vous qu'a été le premier dessein de Mahomet en établissant sa secte ?

Miss DOROTHÉE.

Il ne me paroît* pas qu'il ait prévu sa fortune : les circonstances l'excitèrent. Il y a^quelqu'apparence qu'il n'aspiroit qu'à se faire un nom dans son pays ; la nécessité de se soustraire à la mort l'en chassa , et étendit ses vues.

iÔ2 ' les américaines;

* • M±dbm. BONNE.

Mahomet ayant commencé a dogmatiser, devint suspect à ceux qui commandoient en Arabie * et il fut obligé , pour sauver sa vie , d'en sortir en abandonnant tout ce qu'il possédoit.-

BELESPRIT.

Vous dites cela comme si vous le Blâmiez d'avoir fui : pour moi , j'en àttf ois fait autant , si j'avois été a sa place. Un chien vivant vaut mieux qu'un homme mort , dit quelqu'un ; il n'est rien tel que de vivre*, et je dirois volontiers à ceux qui étalent de beaux sentimens sur le mépris de la mort, cela est bon pour le discours. D'ailleurs Mahomet avoit de très-bonnes raisons pour se conserver. Sa secte étoit trop mal, affermie pour se passer de son secours : il devoit vivre pour l'étendre , ou mourir en la défendant. Il avoit tout perdu pour elle : il falloit achever son ouvrage pour se dédommager de ce qu'il étoit forcé de quitter.

MiBii. BONNE.

A cette fuite de Mahomet , je recon-

LES AMERICAINES. l65

Dois un homme de bon sens attaché à son projet et à sa vie ; il savoit que l'un dépendoit de l'autre , et il n'eut pas été naturel qu'il restât dans son pays , pour y voir périr la secte avec lui. Je suis persuadée qu'en pareil cas tout autre en sa place en eût fait autant; cependant Jésus tint une conduite toute. différente dans un cas que miss Champêtre suppose le même. Il ne pense pas à fuir et vient à Jérusalem , sûr d'y périr, et, selon les apparences , pour y voir périr avec lui une secte qui , depuis trois ans, lui a voit donné tant de peine à établir y et qui avoit fait si peu dé progrès. Continuons notre parallèle. Que fit Mahomet après avoir quitté son pays ?

M i86 DOROTHÉE.

Il rassembla quatre sortes de personnes. Des Juifs, des Chrétiens ariens, ou mal instruits , des idolâtres , et un bon nombre de gens sans aveu. Pour attirer les Juifs, il ordonna la circoncision , défendit de manger du porc, et reconnut Moïse pour un prophète. Pour * se Êiire des partisans parmi les Chrétiens, il donna les plus grandes louanges à

l64 LÈS AMERICAINES.

Jésus-Christ, à l'exeeplio'n de la ^divinité qu'il lui refusa , ce qui étoil fort du goût des ariens- Pour gagner les païens , il ordonna quelques sacrifices à la Lune ; enfin, il permit aux autres de piller les. biens de tous ceux qui refuseroient d'être ses disciples

Lidt VIOLENTE.

Oh ! pour le coup , voila un habite homme ! et Jésus n'approchoit pas de son talent. Il éloit d'une roideur, d'une inflexibilité'qui n'entendoit à aucun accommodement. Sa doctrine renversoit toutes les idées reçues. Loin de permettre à ses disciples de s'emparer du bien d'autrui , il veut qu'ils cèdent le leur, si cm le leur dispute. Tenez, si avant l'événement ou m'eût prédit ces ~ deux conduites, et qu'on m'eût dexnaiidé quelle eût été l'issue de ces deux desseins , j'aurois juré que Mahomet auroit réussi, et que Jésus auroit échoué. Le bon sens Yn'eût dicté cette décision.

BELESPIUT.

Sur-tout si vous aviez su que Mahomet permettoit lç divorce et la plu-

ralilé des femmes, et que Jésus, qui avoit trouvé les Juifs en possession de ces deux privilèges , les leur avoitôlés.

Madeh. BONNE.

Pauvre miss Champêtre ! que devient votre parallèle ? Il n'est pas possible de trouver deux choses plus dissemblables que Jésqs et Mahomet. L'an veut mourir, l'autre se sauve pour conserver sa vie. Le premier voit périr son parent, et son ami Jean-Baptiste sans faire aucun murmure; persécuté, opprimé .jamais il ne sort de sa bouche une seule parole séditieuse et tendante à diminuer le respect et la soumission due aux puissances; et Mahomet dans sa fuite ne respire que rébellion et vengeance. Jésus, comme l'a fort bien remarqué lady Violente, commande à ses disciples de céder leur manteau à celui qui voudra leur ravir leur habit : il leur conunande d'aimer leurs en* pemis , de leur Taire du bien. Il les envoyé comme des agneaux au milieu dés loups. Mahomet permet aux siens le pillage , les meurtres , les incendies, £i tout ce que là guerre ou plutôt W

*66 les américaines; brigandage traîne d'horreur à sa suite; Jésus non-seulement défend les actions déshonnêtes, il restreint encore l'usage des femmes à une seule , qu'il faut garder toute sa vie , et déclare que celui qui regarde une femme avec un mauvais désir est déjà adultère dans son cœur. Mahomet ne met point de bornes à la licence par rapport aijx femmes , et avec quatre épouses légitimes il permet de prendre autant de concubines qu'on en peut nourrir.

Ce qu'il permet a ses sectateurs , il se le permet à lui-même»

Mis» CHAMPÊTRE.

Je vous demande grâce, ma Bonne ; la comparaison que j'ai faite n'a voit pas le sens commun , j'en conviens de bonne foi.

M A de h. BONNE.

Pour n'y plus revenir, Mesdames, je vous prie de remarquée que la propagation du mahométisme n'a rien qui doive surprendre : elle est dans l'ordre naturel , et toutes les fois qu'un homme armé proposera une nouvelle secte qui flattera nos penchans corrompus ,

il ne faut pas dire qu'il faudra des miracles pour faire adopter ses sentiraens à ceux auxquels il débitera ses maximes; mais , au contraire , on sera autorisé à penser qu'il faudra plusieurs miracles de la grâce pour empêcher les hommes de lui adhérer.

Miss DOROTHÉE.

Ainsi Mahomet , aussitôt qu'il eut des soldats , pouvoit prédire l'accroissement de la secte sans pour cela passer pour un prophète j au lieu que Jésus a véritablement prophétisé en publiant que sa doctrine et son Evangile se répandroient par toute la terre; car autant les succès de cet imposteur étoient naturels , autant ceux de Jésus étoient contraires à ce que Ton devoit s'attendre d'une telle doctrine et de prédicateurs tels que ceux auxquels il eu confia la publication.

I,àdy LOUISE,

Effectivemeht , ma Bonne, il semble que Jésus ait pris à tâche de multiplier les obstacles à son entreprise.

Quand on veut réussir à faire quelque chose de fort pénible et de fort dan-

l68 LES AMERICAINES.

gereux, et qu'on a besoin d'associés , on cherche des hommes courageux et déterminés „ on s'efforce de trouver des motifs capables de les exciter 5 on promet le repos aux paresseux , des honneurs à celui que l'ambition travaille ; on fait espérer des plaisirs a celui qui est voluptueux, et à l'avare de grands profits j on cherche à diminuer *ux yeux de ceux dont on veut être secondé , les périls de ce qu'ils entreprennent , on leur en grossit les facilités. Parcourez toutes les histoires , je vous défie de trouver une autre conduite que celle que je viens de tracer , dans tous les chefs de parti, Il n'y a que Jésus qui tienne vue nouvelle .route. Il s'attache a étouffer dans le chef de ses apôtres une étincelle de ce courage dont on fait tant de cas, et le reprend de ce qu'il emploie l'épée pour le secourir^ Les autres apôtres n'ont rien qui tende à la fermeté , ce sont des lâcnes confirmés, C'est à ces lâches qu'il annonce positivement qu'il établira un royaume dont il les fait princes -> que celte qualité epttraîae la condition de vivre dans

la pauvreté, te mépris, les souffrances; qu'ils doivent jeûner , veiller , prier , se mortifier sans cesse. 11 les avertit qu'ils seront traînés dans les synagogues et devant les juges ; qu'ils seront fouettés , tourmentés et mis à mort. Il est vrai qu'il leur promet des récompenses spirituelles; mais par le peu de désir qu'elles excitent en nous, jugez de l'impression qu'elles dévoient faire «ur eux.

Le rabbin.

Je conviens^qu'il y a quelque chose de bien extraordinaire dans la personne et dans la conduite de Jésus : je vous accorderai que c'est un homme de bien , qui a cKerché a faire régner la justice et à rendre les hommes heureux. Je regarde son Evangile comme un excellent livre de morale. J'irai même jusqu'à convenir qu'il a été injustement persécuté par nos princes des prêtres et n«s docteurs î mais je ne puis le regarder comme le Messie promis : contentez* vous pour lui du titre de prophète.

] Madem. BONNE.

Il me faut tout ou rien, Monsieur , il III. 8

tfjQ LES "AMÉRICAINES,.

s'y a point de milieu. S'il n'est pas le Messie, le fils de Dieu, Dieu lui-même , il est le plus abominable de tous les hommes. Il usurpoit les honneurs divins , il se disoit égal à Dieu , dit dn apôtre , et ce n'étoit point une usurpation J'irai plus loin , Monsieur : si on parvenoit à me projiver que Jésus-Christ n'étoit qu'un prophète, je nierois l'existence de Dieu } il auroît annoncé , prédit , autorisé par des miracles et par la connoissance de l'avenir un homme qui, comme Numa, auroit induit tous les hommes à l'idolâtrie. Un Dieu , la souveraine vérité, n'a pu en agir ainsi : cela répugne à ses divins attributs.

BELESPRIT.

Jugez de la bonté de ces preuves par l'effet qu'elles produisent. Je n'ai plus besoin du détail des miracles de Jésus pour croire en lui. Je dis hautement qu'il est Dieu , sans m'embarrasser de tout ce qu'en pourront âirfi mes anciens frères les déistes. Je suis chrétien, je suis convaincu , et ce n'est que parce que je trouve une satisfaction infinie à vous en^ tendre, que je vous prie de continuer vos preuves,

Miss. DOROTHÉE.

Vous nous aviez déjà fait entrevoir votre conviction en parlant à Monsieur le Rabbin ; cependant , comme je ne suis pas naturellement fort crédule aux mi* racles, j'avois regardé votre discours comme ne signifiant pas grand'chose ; nous nous connoissons de longue main, et je me souviens de vous avoir souvent entendu soutenir des choses que vous ne pensiez pas, seulement pour faire briller votre e.sprit. J'avois donc besoin de cet aveu franc et net. Dites-moi , ma Bonne , faut-il regarder la conversion de Monsieur comme un miracle de la raison ou de* la grâce?

Màdim. BONNE.

C'est à lui a vous en instruire , ma chère : si la conviction de son esprit ne descend point jusques dans ses œuvres, il n'y a rien en cela .qui ne puisse être le fruit d'une^saine philosophie j si, au contraire, son cœur est touché , échauffé, s'il est sincèrement déterminé à régler ses mœurs sur ses nouvelles lumières ; n'en doutez point , c'est l'ouvrage de la grâce ; la pauvre philosophie humaine

ne peut aller jusque-là. J'ose même présumer qu'elle n'a point de part à l'aveu qu'il vient de nous faire ; il s'élève courageusement au-dessus de ce qu'on pourra penser de son changement j cette œuvre surpasse les forces de la nature ; j'y vois la main toute* puissante dé Dieu,

1 BELESPRIT.

N'en doutez pas, Mademoiselle. N'allez pourtant pas croireque je sois strictement ce que l'on appelle converti , il s'en faut encore de beaucoup. Il a fallu un miracle de miséricorde pour m'en faire concevoir le dessein j il en faut une continuité pour me donner le courage de l'exécuter. Ce qu'il y a de sin- * gulier , c'est que je n'ai senti la difficulté de l'entreprise qu'au moment où je l'ai sérieusement commencée , je croyois bonnement qu'il n'y avoit qu'à vouloir changer pour l'être. Je me flattois en gros d'être un honnête homme qui avoit peu de chose à réformer pour devenir uu bon chrétien 5 et puis , je trouve qu'il faut me métamorphoser depuis les pieds jusqu'à la tête. Il faut haïr tout ce que

j'ai aimé , aimer lout ce que j'ai haï. Oh ! cela surpasse tellement mes forces, que si le premier miracle n'étoit un garant de ceux que la miséricorde de Dieu voudra bien continuer d'opérer en ma faveur , j'abandonnerois absolument mon entreprise.

Midem. BONNE/

Ne me demandez plus le détail des miracles opérés par Jésus. Comptez , si vous le pouvez, le nombre de ceux qu'il a convertis , et jugez 9 par ce que vous éprouvez en ce moment, de la.

multitude des prodiges qu'il a faits pour en venir a faire arborer la croix sur le Ca pi tôle. Il avoit à vaincre les passions les plus chères à l'homme , à triompher des préjugés de la naissance et de l'éducation. Nous parlerons avec ordre de toutes ces choses, ou plutôt- de tous ces miracles : commençons par ceux qui s'opérèrent à sa mort et à sa résurrection. Ils sont les fondemens de noire foi , et doivent être hors de doule. Miss Belotte, dites-nous les miracles qui arrïvèrent a la mort de Jésus.

1?4 LES AMJERICAirrjES.

Miss SELOTTE.

Il faut que je sois bien stupide. J'ai lu vingt fois la Passion de Noire Seigneur , et je ne me souviens pas qu'il ait fait aucunmiracle en ce tem£s.... Attendez , en voici un. Il remit l'oreille à Malchus.

Màde». BONNE.

Ce miracle étôïl grand, je l'avoue, niais il s'opéra en présence d'un petit nombre de témoins. Il m'en faut de plus publics, qui ayent éclaté à la face de tout l'univers ; qui ayent produit quelques conversions bien désespérées , de ses bourreaux par exemple ; et tels> furent ceux qui arrivèrent au moment de la mort de Jésus. Il y en a dans l'ordre de la grâce , il y en a dans l'ordre de la nature. Lady Violente, quels sont les miracles dé grâce que Jésus fit sur la croix, et qui prouvent sa divinité ?

Lady VIOLENTE.

En vérité , ma Bonne , je n'en sais pas un mot, k moins que vous ne regardiez comme un miracle la patience admirable de Jésus-Christ au milieu des plus horribles souffrances.

LES AMÉRICAINES, f]5

MiDEM. BOTÎNE*

Je cesse de la regarder comme un miracle , s'il est Dieu ; mais s'il étoit un homme t il faudrait la regarder comme le plus grand des miracles. J'en appelle à votre impatience naturelle, Mesdames. Une colique, un mal de dent vous fait jeter les hauts cris : vous êtes tentées de désespoir , vous murmurez contre ta Providence. Or , quelle comparaison de ces souffrances à celles de Jésus! Comptons-les , si nous le pouvons : elles furent universelles. Il souffrit dans l'âme, il souffrit dans le corps des tourmens au-dessus de l'expression,

Ladt LOUISE.

Entrez dans le détail „s'il vous plaît , ma Bonne. J'ai entendu lire plusieurs fois la passion de Jésus-Christ ; mais soit que je n'y die pas donné beaucoup d'attention , soit que l'habitude de l'entendre ait commué ma sensibilité , je l'avoue, à ma honte, j'en suis bien moins touchée que je ne la suis en lisant un roman. Je n'ai jamais pleuré en la lisant, et je suffoquois en entendant lire Clariss.

Madem. BONNE.

Que me demandez-vous, Madame f 11 faudroit, pour vous faire ce détail, une créature plus qu'humaine. Au moins faudroit- il une de ces saintes âmes qui par une longue méditation ont attiré du ciel des lumières sur ces grandes vérités. Hélas ! sensible comme vous pour des fictions y mon cœur a la dureté d'un rocher lorsqu'il est question des souffrances d'un Dieu , souffrances encore dont la finéloit de me délivrer de l'enfer. Voilà , ce me semble , un des plus terribles effets du péché : c'est celte dureté de cœur, cette insensibilité monstrueuse. Je vais pourtant essayer de vous satisfaire. Demandez a Dieu pour moi la grâce qu'il fit autrefois au prophète Isaïe ; qu'il daigne purifier mon cc&ur et mes lèvres, non avec un charbon de feu , mais avec le sang précieux de son fils , afin que je sois rendue capable de parler dignement de ses souffrances.

Les souffrances de Jésus, Mesdames, ont commencé avec sa vie. Je ne parle pas de celles de son corps , elles ne peuvent entrer en comparaison avec celles de sa sainte ame. Si jamais vous avez

éprouvé une ingratitude atroce d'un ami pour lequel vous avez tout sacrifié, rappelez-vous l'impression douloureuse que fit sur vous l'indignité de son procède. Figurez-vous un père tendre , qui a travaillé toute sa vie pour un fils qui l'outrage, qui le déshonore, et qu'il va voir périr sur un échafaud pour n'avoir pas voulu profiter de ses conseils. Représentez-vous le déchirement du cœur d'an époux , qui a tiré de l'obscurité et de la misère une créature misérable pour l'associer à son nom , à son rang et à tous les biens qu'il possède ; qui cependant s'en voit trahi en faveur d'un malheureux fait pour exciter le dégoût et l'horreur. Toutes ces comparaisons pourront vous donner une légère idée de ce que Jésus a souffert. Ces peines furent telles, qu'elles eussent suffi pour lui ôter la vie, s'il n'eût fait un miracle continuel pour l'empêcher de succomber à sa douleur et soutenir sa 6a in le humanité.

\ y Miis SOPHIE*

Je crois pieusement ces choses , ma Bonne ; mais selon nos conventions je ne devrois pas les croire. Vous oublie*

i*}8 1-ïS AMERICAINES.

que vous parlez à des incrédules qui exigent des preuves. Comment savez-vous toutes ces choses? Nous connoissons par Je récit Sé$ évangélistes les souffrances extérieures de Jésus ; mais c'est tout. Ils ne' nous disent rien de ce qui se passa dans son intérieur,

Lidt VIOLENTE. .

Je lisois 9 il y a quelques jours , qu'un homme auquel on avoit prononcé sa sentence de mort, en reçut une impression si terrible, que du soir au lendemain ses cheveux, qui étoient noirs , devinrent blancs :1e souverain instruit de ce fait accorda la grâce de cet homme, parce qu'il pensa que ce qu'il avoit souffert en cette occasion, ayant été aussi terrible que la mort, suffi soit pour expier son crime. C'est en pensant comme ce souverain que je juge des souffrances de Notre Seigneur dans le jardin des Olives; elles furent telles , qu'elles excitèrent chez lui une sueur de sang. Un phénomène si extraordinaire est bien propre à nous faire comprendre l'excès du sentiment qui l'occasionna.

Miss BELOTTE.

Voilà ce qui ne peut m'entrer dans l'es-

r LES AMERICAINES. 1^0

prit, ma Bonne. Jésus, en tant qu'homme, avoit sans doute le corps et lame la plus parfaite j il devoit donc être courageux, et même le plus courageux de tous les hommes. Cependant nous avons vu des païens braver la douleur et souffrir d'affreux supplices sans jeter la moindre . plainte. Jésus avoit-il moins de courage qu'eux ?

Mauk, BONNE.

Et qui vous dit , Mesdames, que ce fut la crainte de la mort qui excita dans Jésus cette sueur terrible? Il ne dit pas qu'il étoit triste à cause de sa mort , mais bien jusqu'à la mort , c'est-à-dire que sa tristesse étoit suffisante pour lui ôter la vie. Quelle étoit la cause de cette accablante tristesse? Le poids' de nos péchés dont il s'étoit chargé , et sous lequel il succomboit ; la terreur des jugemens de Dieu, dont il éprouvoit toute la sévérité ; la vue de l'inutilité de sa mort et de ses souffrances pour un grand nombre de créatures ingrates qui refuseraient d'en profiter, et qui se perdraient malgré ce qu'il lui en coûteroit pour les sauver.

l80 . LES AMERICAINES..

Ladt INCONSÉQUENTE.

Mais pourquoi Jésus a-t-il tant souffert? Ne pouvoil-il pas nous sauver à moins de. frais f Etoit-il nécessaire que sa mort fût si douloureuse?

Madbm. BONNE.

Hélas ! ma chère , tout ce qu'il a fait pour nous racheter nous fend froides et insensibles; et vous me demandez pourquoi il a tant souffert? Pour ravir notre cœur, pour nous forcer à l'aimer malgré nous, pour ainsi dire. Mais continuons à parler de ses souffrances.

Rien n'est plus sensible , comme je vous le disôis il n'y a qu'un moment , que l'ingratitude et le mépris de ceux qu'on aime : or Jésus fut trahi par un «le ses apôlres , renié par un autre , et abandonné de tous. Il fut baffoué , soufflette, couvert de crachats. Dans sa flagellation, il fut déchiré de la manière la plus cruelle; peu de temps après on lui arracha ses habits qui dévoient çtre collés à ses plaies , et on les rouvrit sans pitié , pour le revêtir d'un manteau de pourpre. On lui enfonça à

coups' de bâiyn une couronne d'épines

LES AMÉRICAINES. l8l

sur la tête , et on le frappoit incessamment pour la faire entrer davantage.

Enfin , il fat réduit a porter une croix fort lourde dans le temps où il étoit affaibli par un jeûne de vingt-quatre heures, et par la perte du sang qu'il avoit répandu dans sa flagellation , son couronnement d'épines, et sa sueur dans le jardin. Je dis que cette croix étoit très-lourde , car elle devoit être telle pour soutenir en l'air le corps d'un homme : aussi Jésus succomba sous le poids , et on força un homme qui revenoit des champs de lui aider à la porter.

MistSOPHIE.

Il faut avouer que ceux qui conduisirent Jésus au supplice étoient de grands impertinens. Y à-t-il rien de plus inoui que de forcer un pauvre citoyen à porter l'instrument du supplice d'un homme regardé comme un malfaiteur? Que diroit-on aujourd'hui , si le bourreau forçoit un pauvre à traîner une potence avec le voleur qui seroit près d'y être attaché ?

On le regarderont comme un attentat»

l8a LES AMERICAINES*

et on ne le souffrir oit pas ; cette' remarque , ma chère , qui paroît de peu de conséquence , Test beaucoup ; elle sert a nous faire connoître la cage , la fureur , et l'espèce d'ivresse cruelle qui possédoit les bourreaux de Jésus , et qui est absolument contraire à l'humanité. Cependant ce fut plusieurs de ces hommes, qu'on pourroit appeler des diables , qui se convertirent avant la fin du jour. Que dire de la dureté de nos cœurs , si ce qui les toucha nous laisse insensibles?

Lâdt LOUISE.

En effet , supposons un homme coupable des plus grands crimes, et qui ait mérité l'indignation des peuples :

celte indignation disparoît et fait place à la pitié au moment qu'il est condamné : le voit-on conduire au supplice , fn le plaint , on s'attendrit sur son sort. Que si ce criminel marque quelque repentir 3 et paroît résigné à

- son sort , aussitôt tous les cœurs sont émus , les larmes coulent involontairement} on oublie qu'il a mérité son châtiment , et on se révolteroit contre

- ceux qui oseroient lui insulter dans ces

LES AMÉRICAINES. l83

morne n s de son humiliation; la cruauté des bourreaux de Jésus étoit donc contre nature, et il falloit, comme vous le dîtes fort bien , que le diable les eût enivrés de ses plus noires fureurs.

Madem. bo^îne.

Oui , Mesdames ^ toute leur conduite marque des hommes dévoués à Satan, qui ont oublié toutes les règles de la modération et de la justice. Cela est pourtant assez dans le caractère de la populace., qui ne connoît plus de bornes quand elle est une fois animée.

Miss CHAMPÊTRE.

Le diable entendoit bien mal ses intérêts : ne savoit-il pas que la mort de Jésus alloit détruire Son empire , sauver les hommes j que la mesure des souffrances du Sauveur alloit devenir la mesure des grâces de Dieu à l'égard du genre humain, et un germe précieux d'où devoît éclore la patience des ipartjrs, la pureté des vierges, l'austérité des périitens , et la sainteté dans tous les Etats ?

Madem., BONNE.

Je vous répéterai ici ce que je vous

ï©4 LES AMERICAINES.

ai dit autre part. Dans les choses dont l'Écriture ne dit rien , nous ne pouvons tirer, des circonstances qu'elle a rapportées par rapport à d'autres faite , des lumières sur ces choses. Je suis persuadé, en suivant cette règle, que le diable ignoroit que Jésus fût le Messie. .Je vois dans toutes les occasions des preuves de ce doute, et un violent désir de s'en éclaircir. Lorsque Satan tenta Jésus dans le désert , il ignoroit certainement qu'il fût Dieu , sans quoi il n'auroit pas eu cette audace ; aussi lui répéta-t-il cette interrogation deux différentes fois : Si vous êtes le fils de Dieu ? Cet esprit orgueilleux et superbe ne pouvoit concilier la vie cachée de Jésus, l'humiliation de la circoncision à laquelle il s'étoit soumis, avec ia majesté de l'Etre-Suprême. il étoit dans la situation de nos incrédules qui veulent tout mesurer à leurs lu* mières, à leurs goûts et à leurs idées. Combien- de fois les possédés dont il thassoit les démons, avoient-ils tenté de le faire expliquer sur cet article ï •Làdt violente.

Ils pouYoient biqn avoir eu celle

LES AMÉRICAINES. l85

incertitude pendant la vie de .Jésus ; mais elle devoit être dissipée pendant sa passion. Le grand-prêtre interrogeant Jésus , lui avoit demandé : Etes-vous le Christ , le fils du Dieu vivant ? Et Jésus lui avoit répondu très-positivement : Oui , je le suis.

Ladt LOUISE.

J'ai lu , je ne sais où , que dès ce moment les doutes de l'esprit de té* nèbres s'augmentèrent de telle sorte , qu'ils touchoient presque à la certitude , et que ce fut la raison pour laquelle il fit tous ses efforts pour empêcher la' mort de Jésus. ;

Mit» SOPHIE.

Et où l'auteur de. ce livre a voit-il puisé celte imagination ?

M a d e m. BONNE.

11 me semble qu'il a fort bien pu la prendre dans l'Evangile. L'aveu public que Judas fit de la trahison f le repentir qu'il en conçut, n'étoient assurément pas causés par un mouvement du. Saint-Esprit , puisqu'ils aboutirent au désespoir. J'en conclurois donc vq-

î86 LES AMÉRICAINES.

Ion tiers que ce repentir étoii Fouvrage de l'esprit de ténèbres qui employa ce moyen pour forcer les prêtres à abandonner le dessein de faire mourir Jésus. Je regarde aussi le rêve de la femme de Pilate comme l'ouvrage du diable qui désespéré du mauvais succès de la tentative qu'il venoit de faire pour sauver. Jésus , redoubla de courage , et la communiqua fc ses bourreaux. Continuons de voir quels en furent les effets.

Arrivé sur le Calvaire, trempé de sueur , excédé de fatigue , de coups , d'inanition , Jésus n'eut pas un moment pour respirer. On lui arracha de nouveau ses habits , et par là on rouvrit toutes ses plaies. Hélas ! Mesdames , avons-nous jamais réfléchi une seule fois comme il faut sur ce qu'il souffroit alors? Presque toutes celles qui m'écou~ \ tent ont eu des engelures : quand il étoit

question de lever l'emplâtre, le linge qui les couvroit, quelles précautions n'exigiez-vous pas ! avec quelle délicatesse falloit-il y procéder ! Et , malgré celte délicatesse, vous pleuriez, vous criiez ! Qu'auroit-ce été, si- cette petite

plaîe eût couvert tout votre corps , et que sans ménagement on vous eût arraché vos habits ?

Miss DOROTHÉE.

Vous me faites frémir , ma Bonne* J'ai eu un panaris au doigt , j'étois comme une enragée, et je fuyois de frayeur une heure avant d'être pansée, tant la douleur qu'on me faisoit souffrir en levant l'appareil , étoit violente. Il est vrai qu'il y a des nerfs et des parties bien déli-, cates dans le doigt ; cela doit être , ce nie semble, plus douloureux que de simples écorchures,

Madim, BONNE.

J'en conviens , ma chère ; mais nulle sorte de douleur n'a manqué à notre divin Sauveur. Rien de plus sensible, comme vous le dites fort bien , que les pieds et les mains, et il les a eu percés sans aucun ménagement avec de gros clous. Lorsqu'il fut cloué sur cette croix, il fallut l'élever et la mettre en place. Vous sentez que , pour la piettre en état de soutenir un corps, il fallut l'enfoncer bien avant dans la terre. J'ai ouï dire à des médecins que ce fut alors que Jésus

l88 LES AMERICAINES

dut éprouver la douleur la plus sensible. On approcha la croix du trou dans lequel elle de voit être fixée, et on l'y laissa tomber. Quel dut être 1 ébranlement que causa cette chute dans toutes les parties de ce sacré corps , déchiré et suspendu sur des plaies ! Cela fait frémir , seulement d'y penser. Ce ne fut point une douleur momentanée. Jésus resta trois heures dans cet état terrible , s'é puisant de sang par ses plaies , ce qui lui causa une soif ardente. Il s'en plaignit avec douceur, et on lui présenta tu fiel et du vinaigre , comme les prophètes Pavoient prédit. Ajoutez à ces douleurs corporelles celles que devoit lui causer la malice des pharisiens qui insultoient à ses maux; les blasphèmes des voleurs qui étaient crucifiés à côté de lui j les douleurs d'une mère, d'une amante, d'un ami qui, au pied de la croix, lui donnoient des larmes amères en échange du sang qu'il versoit pour eux , l'abandon , la colère de Dieu dont il sentoit le poids d'une manière si sensible , qu'il ne put s'empêcher de s'en plaindre : Mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné? Si vous réunissez

LES \ *^CÀINES. igi

toutes ces doulèv ^Wcc de celui que l'excès des ifc ^ ^ ^Skffr* * ferts surpasse tout \ * <^ *^%^tt comprendre , et qu\ * °<^ %

delà pensée comme \ 9p% *"

Miss SOPv

J'ai cru , ma Bonne , \ liez nous parler des mira „ ac-

compagnèrent la mort de Je u$ : c'étoit ce que vous nous aviez promis j et cependant c'est de ses souffrances que vous nous avez entretenues.

MiDEM. BONNE.

Je vous ai tenu parole , ma chère , et je viens de vous exposer le plus grand de tous les miracles : c'est celui de la patience de Jésus. De bonne foi, Mesdames , croyez-vous que la tranquillité constante de Jésus au milieu des tourmens , soit possible à l'homme par ses propres forces?

Ladt MÉKY.

Je vous dirois volontiers que oui . ma Bonne, Les sauvages de l'Amérique septentrionale se voyent brûler à petit feu, voyent couper leur chair grillée , que

j , ^« mangent en leur pre-

-O *L**™"ant ce lcmP8 » *'s chantent , ;nt à leurs bourreaux, et se vantent

avoir fait souffrir à quelques-uns d'eux des tourmens encore plus insupportables.

. M'à de m. BONNE.

Et vous appelez cela de la tranquillité et de la patience, ma chère? Pour moi je l'appelle de la rage et du désespoir.

Jeter des cris douloureux ou dire des injures, c'est l'expression de l'impatience, du dépit: la tranquillité douce du Sauveur éloit bien différente ; elle étoit un témoin irréprochable de sa constante soumission aux ordres du ciel , et on pouvoit voir clairement en lui l'application de cette prophétie : lia été mené au supplice , et n'a non plus ouvert la bouche que l'innocent agneau qu'on conduit à la boucherie ; ou s'il rompt le silence , c'est pour prier pour ses bourreaux. Cette charité pour des ennemis si cruels ne peut être attribuée qu'à la grâce ; et cette grâce, Dieu l'auroit-il donnée à un imposteur, à un scélérat ? D'autres miracles viennent* à l'appui de celui-là , et nous ferons voir clai-

renient l'origine de la patience de celui qui souffre. Le premier qui .s'offre à mon esprit est le cri que Jésus jeta en expirant.

Miss BELOTTE.

Je vous l'avoue , ma Bonne , je ne puis trouver rien .de miraculeux dans ce cri.

Madem. BONNE.

Le centenier païen qui gardoit Jésus , ne fut pas de votre sentiment , ma chère , et ce fut ce cri qui lui fit dire : Certainement cet homme étoit le fils de Dieu. Remarquez , s'il vous plaît , Mesdames, que Jésus n'avoit aucune blessure mortelle , qu'il mourut de l'épuisement que lui causoit la perte de son sang. Or , quels sont les symptômes d'une telle mort ? Une foi blesse universelle, la perte de la voix , des syncopes, des évanouisse mens. Un grand cri dans un homme qui meurt d'utoe telle mort étoit donc un miracle, une preuve qu'il mouroit volontairement , et que la même puissance qui lui donnoit la force de pousser ce cri , eût pu le détacher de la croix et le sauver. Voilà ce qui fit

naître la foi du centenier ; et les miracles qui suivirent celui - là la fortifièrent, et forcèrent plusieurs de ses bourreaux à s'en retourner en frappant leur poitrine. Quels sont ces miracles , miss Dorothée?

BELESPRIT.

Vous en avez oublié un qui précéda, et qui me paroît le plus grand de tous : c'est la conversion d'un des deux vo-' leurs qui étoient crucifiés à côté de Jésus. D'abord il blasphêmoit comme son compagnon : tout-à-coup un rayon de lumière le frappe , il ouvre'les yeux , et dans Jésus mourant il aperçoit un Dieu triomphant du péché , de la mort et de l'enfer j un roi triomphant, qui va bientôt prendre possession de son royaume.

Cet homme ne retient point cette vérité captive : sa croix est la chaire d'où il confesse hautement la divinité du Sauveur. Son espérance égale sa foi , il ose prier Jésus de se souvenir de lui dans son royaume : sa charité pour Dieu et pour le prochain se manifeste. 11 avertit charitablement son compagnon , prend le parti de la justice de Dieu contre lui-même, avoue que c'est pour

ses crimes qu'il souffre sans pouvoir s'en plaindre. Que de vertus il pratique en cette occasion ! Sa conversion fut si - parfaite qu'il mérita d'être canonisé de U bouche même de Jésus-Christ. Or, moi , qui sens dans tous les momens la difficulté d'une conversion parfaite, je ne puis voir celle-là sans criet* au miracle.

Miss DOROTHÉE. .

J'en dis autant que vous, Monsieur, car je sens comme vous la difficulté de la conversion t et après ce miracle je ne suis plus surprise de voir la lerre trembler , les tombeaux ouverts , les rochers fendqs,. le soleil éclipsé. Qu'est-ce que tous ces prodiges en comparaison de celui d'une conversion si parfaite, opérée dans un moment?

Madim. BONNE.

Ce miracle ne fut frappant que pour ceux qui en furent les témoins , au lieu que Péclipse du soleil étonna toute la terre. Je dis toute la terre, Mesdames: plusieurs païens nous attestent ce phénomène, qui n'a voit point pour cause l'interposition d'un corps entre nous et le soleil. Les ouvrages attribués à saint Denis* UÏ. 9

Jtg4 LES AMERICAINES.

ï'Aréopagite nous parlent de l'effet que ce prodige opéra sur lui, et de ee qu'il en conclut.

Miss SOPHIE.

Pourquoi appelez -vous saint Denis Aréopagite j est-ce qu'il étoil de l'Aréopage?

Mâdev. BONNE.

Oui , ma chère : c'étoit un Athénien fort savant , et l'on dit qu'au moment de cette éclipse il s'écria : Ou l'auteur du monde pâtit, ou la machine de l'univers vase dissoudre. Quelques années après, Saint Paul prêcha dans Athènes , et saint Denis fut un de ses plus illustres prosélytes. A peine eut-il confronté l'époque de la mort de Jésus avec le prodige qui l'avoit effrayé , qu'il crut , sans hésiter , que celui dont le soleil sembloit avoir pleuré la mort , étoit le Créateur du soleil. Je sais que les critiques prétendent , avec quelque raison , que les ouvrages attribués à saint Denis ne sont pas de lui ; mais quoi qu'il en soit de leur auteur, il est certain qu'ils étoient fort anciens , et qu'on ne révoquoit point en doute les faits qui y étoient énoncés. D'jailjenrs ,

LES AMÉRICAINES. Ïg5

Mesdames, la rupiare du voile da temple avoit été prédite , et étoit un fait ai connu, que persoune n'osa le contredire lorsqu'il fut écrit par les EvangéJistes.

H nous reste à parler de la résurrection de Jésus j et les preuves en doivent être si claires qu'elles ne puissent être contestées.

'. Le rabbin.

Elles l'ont pourtant été , Mademoiselle , et même par des chrétiens :

témoins les écrits de M. Woolston.*

Madem. BONNE.

Ajoutez, Monsieur , que ces écrits ont été mis en poudre par tout ce qu'il y avoit d'hommes savans en Angleterre.

Woolston étoit un fou du premier ordre!

Le RABBIN.

C'est se tirer d'affaire à bon marché Mademoiselle. Voilà justement ce que' font vos pareils. Au lieu de réfuter leurs adversaires , ils lea supposent exlravagans , et le disent sans preuve • cela est plus aisé que de leur répondre.

Maosx. BONNE.

Vous supposez gratuitement que je

ig6 LES AMÉRICAINES^

Je dis 6ans preuve ; mais , Monsieur , jugez-en vous-même. Que -penser d'un homme qui écrit pour nier les miracles et la résurrection de Jésus , et qui proteste en même temps qu'il est chrétien , et veut qu'on le croye tel ?

Ladt* LOUISE.

J'ai vu une des réponses qu'on lui a faites. On feint de porter cette affaire au banc du roi , et on l'a plaidée devant des jurés , comme on auroit fait une chose arrivée de nos jours. Voici ce qu'allégua l'avocat de M. Woolston.

D'abord il place Jésus-Christ au rang de ces habiles fourbes , qui voulant profiter des idées des Juifs qui altendoient un libérateur , se donne pour être ce libérateur attendu , afin de pouvoir par là s'élever à la souveraine puissance.

Miss D'OROTHÉE.

En ce cas, il auroit été un fourbe jnaladroit. Quand on veut profiter de certains préjugés établis paripi le peuple, on flatte ces préjugés. Jésus les combat ouvertement , et déclare mille fois que son royaume n'est pas de ce monde. 11

tfouloit si peu se faire roi , qu'il se sauva lorsque les peuples d'un certain canton voulurent lui donner ce titre.

LiDi LOUISK.

Voila précisément la réponse de l'avocat de la résurrection : est-ce que miss Dorothée a lu cet ouvrage ?

Ma di m. BONNE.

11 n'en est pas besoin , ma chère ; il ne faut que savoir l'Evangile, et avoir du bon sens pour faire cette réponse. Jésus , dans tout le cours de sa vie, tient constamment le même discours qu'à Pilate, il se donne pour roi , mais dans un sens tout autre que celui qu'on attache a ce mot } et quand ses disciples lui demandent des places distinguées dans ce royaume,„il leur répond qu'il faut . devenir petit et humble comme un enfant 9 pour y être dans le premier rang. Ce discours n'est point équivoque*

Lax>y LOUISE.

M. Wooslton prétend pourtant que À ce fut l'espérance de parvenir aux di- v ; gnités. de ce royaume prétendu, qui lui attacha ses disciples.

Màdem. BONNE.

Donc ils dévoient se détacher de lui au moment où ils n'avoient plus rieu a en attendre, et ce moment étoit celui de sa mort lorsqu'ils virent toutes leurs espérances s'en aller en fumée. Dana le temps du second tremblement de terre a Londres, un homme s'avisa d'en prédire un troisième dont il fixa le jour. On le prit si bien poui^ un prophète que la moitié de la ville de Londres en sortit, on fut coucher sous des tentes dans les prés de Marybonne et de Patingtôn. Le lendemain tout le monde changea d'avis et le prétendu prophète fut mis au rang des fous. Pareille chose arrivera toujours lorsqu'un imposteur sera démasqué : aussi voyonsnous qu'a la mort de Jésus, qui sembloit anéantir toutes ses promesses, ses disciples et ses apôtres ^abandonnèrent et feignirent même de ne l'avoir jamais connu. Cinquante jours après , nous les trouvons rassemblés : assurément il faut supposer qu'il est arrivé quelque chose qui a ranimé leur courage; et s'ils paroissoieut attachés plus que jamais à la doctrine de leur maître ,

LES AMERICAINES: I<Jgf

il faut qu'ils ayent découvert qu'il n'étoit rien moins qu'un imposteui*.

Qu est-ce qui a pu le réhabiliter dans leurs esprits î L'accomplissement de ses promesses, sa résurrection. Je défie à tQute personne raisonnable de donner un autre motif au changement qui se fit alors dans tes apôtres qui , de déserteurs de Ja compagnie de leur maître, devinrent ses plus zélés sectateurs. Pre-* mièré preuve de la résurrection de Jésus: la conversiondes apôtres. Aidezmoi, miss Dorothée, et rapportez-nôus d'abord le fait dont il est question , c*est-?-dire l'histoire de la résurrection.

Miss DOROTHÉE.

Il faut d'abord que je vous fasse faire une remarque. Jésus av'oit prédit sa résurrection d'une manière si claire, que ses plus mortels ennemis étoient instruits de cette - prédiction. S'il eût été un imposteur , c'était les avertir de se tenir eu garde contre ce que la fourberie des apôtres pourroit employer pour faire croire au peuple que celte prédiction avoit eu son effet. Pour persuader aux Juifs que Jésus étoit res-

s,usché, la première chose cpi'il falloit faire étoit d'enlever son corps, et de le cacher si bien qu'on ne pût le produire contre leur témoignage. Pourquoi rendre cette entreprise impossible en la publiant d'avance ? Ne devoit-il pas penser que les chefs de la nation , intéressés dans cette affaire, feroient garder le tombeau ? Aussi n'y manquèrent-ils pas ; et ils obtinrent de Pilate une garde assez nombreuse pour que le corps de Jésus ne pût être enlevé par violence ; et pour ne rien oublier t ils fermèrent l'entrée du sépulcre avec une pierre si grosse , qu'il étoit impossible de la rouler sans bruit et sans y employer plusieurs personnes : ils scellèrent même cette pierre pour plus grande sûreté.

MiDCM. BONNE.

Je vous interromps, Miss, pour faire remarquer a tes dames le, motif de la démarche des chefs des Juifs. Us conviennent que si on parvient à persuader au peuple que Jésus est ressuscité, il n'y aura aucun moyen de l'empêcher de le reconnotlre pour le Messie j la résurrection de Jésus étoit

I/ES A ME RTC ATT* ESV JNK

donc selon eux une preuve non équivoque de sa divinité» RolenezJe, M. le Rabbin ; et si nous vous la donnons cette preuve, rendez-voas de bonne* grâce.

Miss SOPHIE.

EsNce que Pilate eut la complaisance de donner des soldats aux prêtres ? H ae paroissoit pas qu'il e4t approuvé leur acharnement contre Jésus et il devoit être indigné de ce qu'ils sèmhloient le poursuivre , totrt mon qu'il éloiu

Miss DOROTHÉE,

Aussi leur dit-il qu'ils pou voient faire garder le sépulcre par leurs gardes , et qu'il ne vouloir point se mêler dan* cette affaire,

MiDix. BONNE.

Effet admirable de la Providence J Si Pilate s'étoit chargé du 'soin défaire garder le sjéptïlcre , lès ptêtres eussent pu dire qu'A avoit fermé 4es yeux sur Fenlèvemetit du cofrps de Jésus pour justifier la réptigrijince qu'il a voit eue à le condamner. Les Juife ne pouvoient Se dissimuler que Mate étoit un homme loible , qui n'avoït commis une injustice

que par la crainte de se rendre suspect aux Romains ; ils auroient tout aussi bien pu le croire capable de céder a l'intérêt* et se laisser boucheries yeux par une somme immense d'argent. Les apôtres paraissent hors d'état de fournir cette somme ; mais ils pouvoienl avoir des ressources cachées* Dieu , qui ne vouloit pas leur laisser cet, échappatoire1, permit qu'on leur remît à eux-mêmes la .garde du tombeau.

Remarquez encore qu'outre les- mor tifs de haine que les Juifs avoient contre Jésus , ils avoient un motif d'honneur h empêcher qu'on en imposât au public : leur réputation en dépendoît. Si Jésus étoit un imposteur qui avoit leurré le public d'une fausse résurrection , ils avoient obéi à la loi de Dieu en le faisant périr. S'il ressusçitoit en effet, ou s'il passoit pour être ressuscité, ils étoient des déicides, ou paroissoient au moins être tels dans l'opinion de ceux qui seraient, trompés.. Jugez, d'après ce que je viens de dire , des soins qu'ils apportèrent pour bien choisir ceux î uxquels ils confièrent Ja garde du sépulcre j sans doute qu'ils n'y mirci»!

que des gens dont ils étaient absolument sûrs.

Le RABBIN.

Et ne se trompent -on pas tous les jours sur la fidélité de ces sortes de gens? Une bonne somme ne put-elle pas les engager à laisser enlever le corps de Jésus ? D'ailleurs ces gens n'étoient pas inaccessibles au sommeil , et ils attestèrent eux-mêmes qu'ayant eu le malheur de s'endormir , les disciples de Jésus avoient profité de ce moment pour enlever son. corps.

Miss DOROTHÉE.

Allons, Mesdames, il faut nous rendre à cette" preuve , il n'y a pas moyen d'y résister. Ces gens avoient vu en dormant les apôtres enlever ce corps mort ! Peut-on récuser leur témoignage ? Je parie même que les apôtres, en habiles gens , avoient eu la précaution de les faire boire , et même qu'ils avoient mêlé un peu d'opium dans leur %vin , pour les empêcher de se réveiller au bruit qu'ils ne pureut s'empêcher de faire eu levant celte pierre. Vous aviez oublié cet opium , Monsieur.

Le RABBIN.

Je ne sais si je ne devrois pas me fâcher, Miss ; en vérité vous êtes bien piquante.

Madim. BONNE.

En conscience , Monsieur , pou voiton vous répondre sérieusement? A-L-on jamais donné pour témoins d'un: fait des gens qui protestent qu'ils dormoieut pendant qu'il s'est passé ? Vous voyez bien que cela n'a pas le sens commun , et qu'il faut prendre le parti d'en rire.

Le RABBIN.

Vous faîtes une méchante plaisanterie sur les mois. On entend bien que ce ne fat pas' pendant leur sommeil qu'ils virent ce qu'ils attestèrent : cela signifie simplement qu'ils étoient endormis lorsque les apôtres s'approchèrent , et qu'étant réveillés par le bruit qu'ils

firent Mais s'ils les virent en se ré-

veillant , pourquoi ne leur ôtèrent-ils pas ce corps mort ? Je m'en tiens à mon premier sentiment. "Les coquins furent gagnés.

Màdim, BONNE..

Je le croirai tant que voua voudrez y

Monsieur , s'ils furent punis. Hérode fit mourir les gardes auxquels il a voit commis la garde de saint Pierre, quoi* qu'où les eût trouvés à leurs postes , et que les portes de la prison fussept bien gardées. Pourquoi laissa-t-on aller tranquillement ces gardes auxquels on avoit confié un dépôt de cette importance ?

Le RABBIN.

Etqu'en saisie , Mademoiselle? Après tout , cette histoire n'est que dans vos auteurs ; peut-être tout ce qu'ils nous ont dit au sujet de votre Jésus n'est qu'un tissu de mensonges \ il y a. beaucoup aappareiice-àeeque je dis: Josèphen'en a pas dit un mot. >

BELESPRIT.

Vous vous noyez , mon cher : on me l'a dit dans un cas pareil , et je vous le répète ; dans cette situation, il esl permis de s'accrocher atout. 11 y a des chrétiens, ils ont une origine. Si Josèphe nous avoit dit que sous Ponce-Pilate il y eut un imposteur qui séduisit le peuple, qu'on le fit mourir 5 que. malgré l'ignominie de sa mort ses disciples s'étoient multipliés , qu'il en existait un grand

nombre dans le temps qu'il éfcrivoit ; quoiqu'on n'eût rien épargné pour les détruire; que l'entêtement de ses dis* ciples étoit d'autant plus extravagant, qu'il étoit certain que leur chef leur avoit promis de ressusciter ; qu'il étoit notoire qu'il n'avoit pas accompli sa promesse , et qu'on avoit des preuves que ses disciples avoient enlevé son corps ; s'il avoit ajouté qu'il étoit de conséquence pour sa nation qu'on ne confondît point avec elle les disciples de cet homme qu'on appeloit mal-àpropos Juifs , Galiléens , et qu'on punissoit à Rome sous cette dénomination > comme Néron venoit de le faire, parce que ce prince les accusoit de plusieurs ' crimes } si, dk-je , Josèphe avoit parlé ainsi 9 les chrétiens seroient en droit d'improuver son témoignage ; mais vous auriez aussi le droit de le leur alléguer. Mais Mademoiselle vous a fait remarquer que cet auteur, qui s'appesantit sur des faits beaucoup moins importons , n'a pas dit un mot sur celui-là. Ce silence prouve d'allant plus conlre vous , que Josèphe , qui étoit un homme de lettres, n'a pu ignorer l'exis-

tence des écrits des éyangélistes qui, dans votre hypothèse, n'étoient qu'un tissu de calomnies lés plus alrocesconlre les chefs de sa nation. N'est-il pas tout ' naturel de penser que, ne pouvant les réfuter , il a choisi de n'en point parler du tout ; celaétoil plus prudent : car de -dire qu'on a inventé tout ce qu'on a dit de Jésus, sous le nez , ponr ainsi dire, de ceux qui avoient tant d'intérêt à le démentir , c'est une absurdité qui ne peut entrer sérieusement dans votre bonne tête. Répondez-moi k cela , je vous supplie. Mais quoi! vous gardez le silence!

Le RABBIN.

Eh ! que voulez- vous que je vous dise ? Ce silence n'est-il pas une réponse dans

le cas où je suis ? Cependant, Ah !

pourquoi suis-je venu ici ? J'étois tranquille , je vivois heureux. Adieu, Mesdames. En réfléchissant , je suis sûr que je trouverais des réponses satisfai* santés à tout Cte que vous avez avancé j mais je manque de temps pour cette élude. Mes affaires, mon commerce > le soin de ma famille. ...

Lidt VIOLENTE , le retenant par son habit.

Ah! malheureux IQu'allez-vous faire* nouveau Jouas? Prétendez-vous vous sauver aux jeux de Dieu ? La vérité s'est offerte aux vôtres f et vous vous y refusez? Frémissez I c'est peut-être la dernière fois que vous aurez le pouvoir de l'entendre.-». Mais quoi I vos larmes s'échappent malgré vous; elles trahissent le trouble de votre ame. Pour l'amour de vous-même, obéissez a la grâce.

Lx RABBIN. *

Et le puis-je , Madame ? Chargé d'une nombreuse famille, lié d'intérêt avec tous ceux de .ma' ration., ne tirant que d'eux la subsistance de mesenfans, puis-je par mon changement leur ôlêr non-seulement toute espérance d'avancement et de fortune, mais peut-être encore la subsistance stricte ? Croyez-vous que ce soit d'aujourd'hui que j'eutre vois lé foible de la cause que je défends? Non , Madame ; mais les circonstances dans lesquelles je me trouve Qu'importe ,

après tout, la fortune? La foi , le salut que je procurerai a mes erifans , né sontils pas les seuls biens réels ? Continuez ,

LES AMERICAINES. 30f)

s'il vous plaît , Mesdames , et laissez-moi le temps de respirer ; demain j'espère que vous serez toutes contentes de moi. Je vous prie , Mademoiselle , que cela ne vous arrête point, finissez ce que vous avez commencé.

Madem, BONNE.

Je le ferai volontiers , Monsieur; jusqu'à demain, je vous exhorte à prier beaucoup. Joignons-nous à lui, Mesdames , et ne passons point un instant, je ne dirai pas à demander des lumières pour Mousieur, non, il est convaincu , mais à conjurer le père des miséricordes de lui donner la force de s'élever au-dessus des intérêts temporels et de la mauvaise honte , qui pourroient le retenir.

Nous avons remarqué que les Juifs eussent puni les gardes qu'ils avoient posés auprès du sépulcre du Sauveur , s'ils eussent pu croire qu'ils se fussent laissés séduire : ils ne le firent pas; donc ils étaient convaincus deleur innocence.

Les évangélistes accusent les princes des prêtres de leur avoir donné de l'argent pour publier que les disciples du Sauveur avoient profité de leur sommeil

^>our enlever son corps: n'y a-t-il point eu quelques occasions où Ton eût pu donner le démenti aux évangélistes ?

Ladt LOUISE.

L'avocat de la résurrection du Sauveur cite deux occasions ou il eût été naturel de le faire. La première arriva lorsque Pierre et Jean guérirent ce boiteux, ou plutôt ce perclus, à la porte du temple; et qu'ils déclarèrent au conseil des prêtres et des docteurs , devant lesquels ils furent tradui ts , qu'ils l'a voient guéri au nom de Jésus. On leur défendit d'enseigner en ce nom , mais on ne leur dit point : ce Jésus étoit un imposteur qui a manqué a la parole qu'il avoit donnée, de ressusciter. La fermeté des apôtres, qui, loin de promettre de s'abstenir de parler au nom de Jésus, répon- . dirent qu'il étoit plus juste d'obéir à Dieu qu'aux hommes; cette fermeté, dis-je, étonna le conseil : on les fit sortir de l'assemblée pour délibérer en leur absence. Alors Gamaliel, fameux docteur, s'étant levé , fît remarquer à l'assemblée que plusieurs imposteurs ayant depuis quelques années essayé de tromper le peuple , s'éloient dissipés comme d'eux-

mêmes. 11 en arrivera ainsi, ajouta-l-il , parrapportal'entreprisedeceshorhmes:

si elle rient d'eux, yous la verrezs'en aller en fumée ; si elle vient de Dieu , elle subsistera malgré vos efforts. Après cette exposition, Gamaliel conclut à laisser les apcjtres en repos, et voici pourquoi: C'est qu'il servit à craindre , dit-il , que nous ne fassions la guerre à Dieu. De bonne foi, un homme aussi savant que l'étoit Gamaliel , eût- il pu parler ainsi , s'il eut été notoire que les apôtres eussent enlevé le corps de Jésus ? N'auroit-il pas conclu à Pimppsture et au faux prophète, si Jésus n'avoit tenu la parole qu'il avoit donnée de ressusciter ? Le conseil n'auroit-il pas répondu à Gamaliel : Comment pourrions-nous supposer que l'intervention de la divinité pût se trouver dans cette œuvre fondée sar un mensonge atroce ? Ils n'eurent garde de faire celte objection, car ils savoient tous, aussi bien que Gamaliel, que les apôtres n'eu imposoient à personne, lorsqu'ils annonçoient que Jésus étoit ressuscité ; donc il Tétoit véritablement, cela est clair.

Le second fait cité par l'avocat de la résurrection , est celui du plaidoyer

fait en présence du roi Agrippa par Tertulle et par saint Paul. Cet orateur, qui parloit pour les Juifs, auroit eu une belle occasion d'exercer son éloquence; en faisant au roi l'histoire de la mort de Jésus , et de la friponnerie qui en a voit été la suile , il auroit dit : Paul n'ignore pas que ce Jésus, qui avoit promis de ressusciter , est encore au nombre des morts. Le silence sur un tel fait vaut un aveu formel, et -A grippa le crut ainsi , puisqu'après a voir ouï saint Paul , il lui dit : Peu s9 en faut que vous ne me persuadiez d'être chrétien.

Madim. BONNE.

Les chefs des Juifs, et vous-même, Monsieur, pensiez que la résurrection de Jésus emportoît la preuve de sa di* vinité. Ils ne l'ont pas contestée dans les occasions où il leur imporloit le plus de le faire; donc elle étoit incontestable, et nous sommes en droit de croire ce que les apôtres nous en ont rapporté, puisqu'on n'a pas eu de moyen d'en douter dans le temps de l'événement même. Miss Dorothée , k qui Jésus apparut-il la première fois ?

LES AMERICAINES. 3l3

Miss DOROTHÉE.

A Madeleine. C'est ici le triomphe des femmes, Messieurs; vous me pardonnerez si je m'étends sur cette apparition. Madeleine, fameuse par ses désordres et par sa pénitence, le fut encore par son amour pour Jésus, qui lui a mérité le titre de son amante. Plus courageuse que Pierre , elle n'abandonna son maîlrè ni à la vie ni à la mort; et si elle Veut «pu sans blesser la loi , elle se se roi t mêlée avec les soldats qui gardoient le sépulcre , pour ne point perdre de vue le lieu qui renfermoit son trésor. Forcée de se retirer pour demeure» en repos le jour du sabbat, elle se leva long-temps avant le jour, et prenant les parfums qu'elle avoit préparés dès le vendredi, elle invita plusieurs femmes de sa connoissance à l'accompagner a m sépulcre.

Miss BELOTTE.

Madeleine croyoit-elle que ce jardinier étoit devin? Elle lui demande s'il a pris une chose, et ne dit pas ce que c'étoit que cette chose. .«Si c'est vous qui lavez été; mais qu'est-ce que l'on a ôté ? Il falloit le dite ap moins*

âl-4 LES AMERICAINES/

Miss DOROTHÉE.

Mais que vouloit-elle faire de ces parfums? Ne savoit-elle pas qu'il y avoit des gardes au tombeau qui l'empêche-' roieut d'y entrer ? -

Mjudem. bonne.

Vous n'avez pas pris une juste idée de Madeleine , ma chère, si vous croyez qu'elle étoit capable de penser à autre chose qu'à Jésus mort. Cette idée, che» elle, absorboit si absolument toutes les autres, qu'elle étoit incapable de réfléchir. D'ailleurs, il paroît par la suite de (te récit , qu'elle ignoroit qu'on eût mis des gardes au tombeau , et cela est vraisemblable. On ne sortoit guère les jours de sabbat que pour aller au temple; et les saintes femmes , parentes ou amies de Jésus , n'étaient pas en état de s'exposer en public le lendemain d'un jour qui leur avoit été si funeste. Elles étoient trois : il falloit que la pierre dont on • avoit couvert le sépulcre fût bien lourde > puisqu'elles ne se croyoient pas en élat de la lever, et qu'elles se disoient dans le chemin; Qui nous lèvera la pierre ? Tout-à-coup elles sentirent la terre

'LES AMERICAINES. 2l5

trembler; et quoique cel accident fût bien capable de les effrayer , elleç continuèrent leur chemin. Arrivées au sépulcre , elles en trouvent la porte ouverte , et deux anges , Assis, dans ce lieu , les avertissent que Jésus n'est plus parmi les morts , et qu'elles doivent en donner avis aux apôtres. Elles s'attendoient si peu à cette résurrection 9 qu'elles n'ar joutèrent point foi à ces paroles, et coururent tout effrayées avenir les apô? très de ce qui étoit arrivé*

Làdt LOUISE,

Il y a une chose qui ine surprend.

On ne vit point la mère de Jésus à son sépulcre : aimoit-elle moins son fils que Madeleine ?

ÎUdeh. bonne.

Elle avoit certainement plus d'amour, mais elle avoit aussi plus de foi , et ne doutoit point , comme Madeleine et les apôtres» de la résurrection de son fils. Queseroit-elje venue chercher au sépulcre ? Elle savoit que Jésus n'y étoit plus, qu'il étoit ressuscité, depuis la première heure de la nuit ; je suis même persuadée que la première ap-

al6 LES AMÉRICAIN ES.

parition de Jésus fut pour elle : il lui devoit ce dédommagement des peines cruelles qu'elle avoit souffertes au pied de la croix. Continuez; , miss Dorothée,

Pierre et Jean coururent au sépulcre , l'examinèrent , et trouvèrent les linges qui avoient enveloppé Jésus , plies proprement et avec ordre. Les anges leur dirent, comme aux femmes , qu'il étoit inutile de . chercher parmi les morU celui qui étoit vivant. Leur incrédulité se dissipa , et ils se retirèrent pleins d'espoir } mais Madeleine ne put se résoudre a quitter ce lieu. Elle pleuroit à ce sépulcre, et disoit aux anges: Ils ont enlevé mon sauveur, et je ne sais ' où ils l'ont mis. Elle se baissoit de temps en temps pour regarder dans le sépulcre , comme si elle eût craint de s'être trompée , ou comme si elle eût espéré tpie ce corps qu'elle cherchoit viendroit s'y replacer. Séiant retournée , elle vit Jésus debout ; et pensant que ce fût le jardinier , elle lui dit : Seigneur, si c'est vous qui l'avez été, dites-moi ou vous l'avez mis, et je remporterai*

JLSS ÀMÉRICAI?*6- ÔIf

Miss BÈLO***.

IViadeleiaécrôyoîfqiie toute Ta terre devôK être occupée comme elle <ïé là perte de sôrïsafuvëur. Elle suppose qu'où né peut penser à autre chose , et que fous lès hommes savent té ftmeste évenemenf qui fait couler ses larmes.

Là** violente.

JFeri éemarifa BieA pardon & • Rfo*delefine , triais5 soft disteotrrs n etok pas trop sensé. Quelle imagmatron d'iiler croire qt^un jtfrdibiér s'avise de déterrer un iridrt- ! Et puis , s'il avôit prié ce corps, apparemment qu'il avoit en quelque raison de le faire. Pouvoit-ellè se flatter qu'il l'aurôit rendu à la de* mande d'une personne qu'il ne cori* noissoit pas > et qui, n'en déplaise à cette bonne Sainte , devoit un peu avoir l'air d'une femme hors de sens ? *

Laot jtoCOrTSÉQUENTE;

Il rtife senible , itta chère , que vàtii riiânqUêi de r-ds^ébt àéairflé Madeleine i c'est ma patrone , an moins.

Mis» DOROTHÉE.

Je suis de l'avis de lady Yiolenle , et

plût à Dieu que je fusse folle , comme i'étoit alors Madeleine ; car il est très-sûr qu'elle ne sa voit ce qu'elle dispit.Qu'auroit-ellc fait de ce corps , quand on le lui auroit rendu? Je l'emporterai , ditelle. Oui , sans doute , elle le mettra sur son dos. Il faut plusieurs hommes pour porter un corps mort , tant il est lourd ; et une simple fille l'emporterait ! Assurément, eût-elle répondu (car je crois la voir et Pentendre), oui, j'irai le chercher oii Ton Ta mis, pourvu qu'on me le dise , fût-il chez Pilate , chez Gaïphe , environné de soldats , je ne crains rien, je remporterai. Au reste , Mesdames , ces réflexions ne sont pas de moi ; je les ai lues dans les Méditations de Grenade.

Mideh, BONNE.

Cet auteur dit agréablement que l'esprit de Madeleine avoit été enseveli avec le corps de Jésus. Sa douleur et son amour touchèrent Jésus, qui lui dit de ce ton de voix auquel il l'avoit accoutumé : Marie. A ces mots , Madeleine essuie ses larmes , relève ses cheveux épars, et ayant envisagé celui qui lui parloit , sou cœur et ses yeux le

LES AMERICAINES. 3IQ

reconnurent en même; .temps. L'excès de sa jqie lui liant la langue , elle se précipite à ses pieds? , êt;pe put lui dire <ju£ ce mot : JtfaUre. :

* LibT LOUISE. .,

Pourquoi Jésus ne voulut-il pas permettre à Madeleine de toucher et d'embrasser ses pieds ? Cela ne. pourroît-il pas donner occasion aux incrédules dé dire qu'il n'avoit pas un corps réel ?

Madeh. BONNE.

Non, ma chère, parcéque Jésus se laissa ensuite toucher ,'jpar ses apôtres* Les premières paroles de Jésus s'expliquent par les secondes. Madeleine craignant que son maître ne lui échappât de nouveau, fit l'action d'une personne qui voudroit en retenir une autre en le liant par ses bras. Jésus la rassure en lui disant qu'il n'est point encore remonté vers son père, qu'il doit rester quelque temps sur la terre et qu'elle le reverra. Miss Dorothée va nous parler de quelques autres apparitions de Jésus.

' Misa DOROTHÉE.

La plus célèbre est celle qu'il fit aux-

32Ô tÊ* ÀM^RIjCÀÏICES.

disciples aj&èriiblés , et clans JàèjueHe il guérit l'incrédulité de Thotnàs. Ûef ap& tre, l*ds|>rit fott-de la compagnie, tfétoit point avec les autres la première foVqug Jéyis se montra à eni* i et traitant de vision chimérique ce qu'ils lui racontoiefrt , 3 protesta qu'il ne crôiroil à celte Résurrection s^l ne iïièftoît ses doigts clans sèV,pftaiës.( Jésus voiikit bien le satisfaire, et étant entrjé dans Ta chambré oùétdient îes apôtres ^quoique les portes fussent fermées, il & avancer Thomas et lui dît : Faites ce que tous ayez préjnédiié. Mettez vos doigts dans l'ouverture de mespieds "et de mes mains, Mette* votre main dam la plaie de mon côté , et ne soyez ptfs incrédule, mais fidèle. Thotoas ayant obéi à sou maître , dit : Vous êtes mon Seigneur et mon î)ieu~ Jésus lui ïépondil ■'• Vousavhztru* Thomas?

parce que vous avez vu. Bienheureux cewr qui croiront sans avoir vu!

Lur LOUISE.

Çewx qui ont soutenu la résurrection de Jésus, prétendent qu'il ne faut pas prendre à la lettre tout ce qui regarde cette apparition , et voici comment ils s'expriment. La porte est uh coups dur

<^i;b#i*:q*W< te QOr,p& bjupai*; Orf il est i(*\£o§*iï>l# qg£ deux., corps durs 8é pépètrenft 0^^1kwe«t Ws.ae briser*

Pauvres geçs, qui prennent, çpur mesurer les oeuvras de ïMeip,, leurs petites lumières ! Dis-moi ^mon amie^ e$t-il phft difficile de passer a trfeverç. rçn£ porte fermée $311$ la briser , qrue d'aifeçmyfr les eaux et d'y marcher comme spr ua^ plancher solide ? Tu ne pçigi comprendre* ce miracle. Comprends,- lu comn>ent de rien il a créé la matière qu'il vouloit cm-» ployer à former le ciel et k te^re ? Cela est bien plus absurde ( pour employer ton terme favori ) , que de traverser une porte. On dit en proverbe : On ne fait rien de rien. Ce proverbe est un axiome lorsqu'il est question des homipes , parce que leur puissance est finie, mai* celle de Dieu i^a point de bornes. Tu tt*«om~ prends pas ce dernier miracle , nie donc l'autre ; car , assurément , ta ne le comprends pas davantage. Dis v si tu t'oses , quel* matière est éternelle, ou confesse que Dieu l'a evéée de rien. Quasi tu croie ce prodige , crois tous ceux que Dieu a eu la bonté de nous révéler , quand bien

322 BBS AMÉRICAINES.

même ta les c roi rois contraires à te* petites lueurs ,*que ton orgueil le fait re-* garder comme desiumières infaillibles.

Miss SOPHIE."

Miss Dorothée se fâche sérieusement, ma Bonne , et il me semble que c'est inu-. iilément. Ces gens confessent et soutiennent que Jésus est ressuscité : voilà le grand point. Qu*îl soit entré après cela dans le lieu où étoient les apôtres, la porte fermée ou poussée , il me semble que cela n'importe guères : on devroit leur accorder, cette bagatelle pour le bien de la paix.

Madem. BONNE.

Je ne puis être de votre avis, ma chère ; si on se donnoit la liberté de ehanger quelque chose dans la sainte Ecriture , ou d'en tordre le sens , nous ne saurions bientôt plus à quoi nous en tenir.

Miss BELOTTE.

Je vous y prends,, ma Bonne; vous venez de donner une explication à ce$ paroles de Jésus : ne me touchez pas ; et vous ne voulez pas que les autres en donnent!

Ma dem. BOIS NE.

Je suis charmée de voire remarque ] ma chère: elle nous donnera occasion de vous en faire une autre. Partageons tout ce qui est dans l'Evangile en troii classes. Dans la première nous mettront toutes les Vérités qu'il faut croire, qui servent de fondement, de base à la religion chrétienne. Celles-là y sont ex-* pliquées clairement , distinctement au moins dans un endroit, quoiqu'il arrive souvent qu'après cette explicatiori précise il en soit parlé d'une manier* moins claire.?

Iadt LOUISE.

Je ne comprends pas cela, ma Bonne i ayez la bonté de nous en donner un exetaple,

Mioe*. BONNE.

H est dit plusieurs fois dans l'Ecriture, en parlant de Jésus , le fils de Vhomme* Celte dénomination que Jésus se donne souvent lui-même, ne peut tromper, parce que saint Jean a établi clairement, au commencement de son Evangile , que le verbe étoit Dieu , et que les trois autres évangélistes nous ont dit positi-

3l4 *<£* AMÉRICAINES.

vement que Jeans, né delà vierge Marie, a élé conçu par l'opéra tion du Saint- Esprit. Ainsi la vérité (Jaq.s l'Ecriture commence à être proposée clairement, nettement, sans équivoque, saps parole. Dans l'ancien Testament , l'agneau pascal est d'abord donné comme la

yictime immolée pour le passagp ; en»

suite ou nomme l'agneau pascal , • la paque , le passage. Le sacrifice pour lç péché est quelquefois appelé le péché ; mais comme .on sait ce qu'est la choss dont on parle, ces expressions ne font aucune équivoque et n'arrêtent point* Dans cette classe des choses que nous devons croire , la résureCtion de Jésus qui nous est un gage de la nôtre , tient le premier rang. Les miracles qui ont été faits pour prouver cette résurrection , doivent être " crus comme la résurrection elle-même;, chercher k changer la manière de ces miracles , c'est donner atteinte au dogme qu'ils établissent.

Lidt VIOLENTE.

\ Notrç. Seigneur en seroit-il ipoins ressuscité, ma Bonne, quand il ne seroit pas entré dans le lieu où éloient les

LES .ÀHÊatCAlJ&ï*. 2l5

apôtres lps portes fenaees, ? Vqih voyea que ceu? qui nient celle circonstance conviennent de U r^arreclioix.

v El ment fes qualité des' carpe glorieux don! l'un est h subtilité; d'ailleurs, vous tfeveî? remarquer v Mesdames, le iliotif qui les engage à voutoir changer fc sens de ces paroles? c* est leur incrédulité ; or , il est pitoyable f. comme nfïss Dorothée vous Fà fait remarquer , h dé pauvre êtres tels que nous sommes, de refuser de croire une chose, seulement parce que nous ne pouvons la comprendre.

La seconde classe des choses qui sont clans FEvangile renferme tout ce que nous devons faire, et je dis de cçlles-lk ce que j'ai dit des premières.

Enfin , la troisième renferme certaines circonstances qui n'influent sur rîep , et qu'on peut entendre d'un* manière ou d'une autre, sans nuire à aucun dogme et sans altérer 1^ morale de FEvangile. QiVil y ait eu , ou non , de» animaux dans Fétable où Jésus est né % cela ne change rien à sa divine puis-

2i6 LES AMERICAINES.

sauce. Que les mages aient trouve Jésus dans l'étable , ou qu'après quelques jours la foule des étrangers s'étant dissipée, Joseph ait trouvé un logement dans Bethléem , où il ait reçu la visite des mages , cela importe peu. L'Evangile dit qu'ils entrèrent dans la maison, ou plutôt que rétoile s'arrêta sur la maison. Etoit-ce , ou non , l'étable qu'elle entendoit par ce mot maison ?

Nous n'en savons rieç j cependant on ne fait point un crime aux peintres de mettre cette visite dans l'étable , et de nous représenter un bœuf et un âne aux deux côtés de la crèche ; on leur en laisse la liberté, parce que cela ne tire à aucune conséquence. Je dis aussi: que Madeleine ait touché, ou non, aux pieds du Sauveur , cela ne fait rien h la vérité de sa résurrection , puisque vous voyez que Thomas les toucha. J'ai donc pu augurer des paroles qui suivent, que Jésus cherehoil à là rassurer contre une absence subite. Au reste , je serai toujours prête à me retrancher cette liberté, si mon Eglise y trouvoit à redire , quand même je l'eusse fait sans mauvaise intention.

BELESPRIT.

'. Permettez -. moi de rappeler ce que nous a dit miss Dorothée; cela m'a donné occasion de faire une découverte qui n'est pas à là louange de mon jugement. 3e n'avois jamais distingué l'absurde par rapport aux hommes , de l'absurde par rapport à Dieu. Attendez , je m'explique mal : je devois dire l'impossible par rapport aux hommes, et je le confondois avec l'absurde. Le vrai absurde est une chose qui réuniroit deux choses contradictoires; par exemple, une chose ne peut pas exister et être le néant. 11 seroit ridicule de dire que Dieu pourroit réunir ces deux contraires ; car il est la raison souveraine , et par là. même il ne peut jamais vouloir l'absurde : ce seroit se contredire lui-même. Il est d'autres choses qui ne renferment aucune contradiction réelle, quoiqu'elles puissent nous paroître absurdes, vu l'impossibilité où nous sommes de les faire, ou même de les comprendre. L'homme counoît certaines lois dans la, nature, qu'il regarde comme immuables, parce qu'il ne pourroit pas les changer ; dès-la r~

?2& XIS AMERICAINES.

il ne croit pas qu'il fût possible de le faire 3 et sans bien penser à la définition <dq mot qu'il prononce , il dit : Cela est absurde; au lieu de dire: Gela est impossible à l'homme. Toutes les fois que je Daçttrai sur l'eau un volume plus pesant que le volume d'eau qui le soutient, il faudra que l'eau, qui est la plus foible, cède à l'impulsion de cette chose qui 6$*a plus forte qu'elle , et que cette dernière enfonce. Dites k un homme qui sait que Dieu commande à la nature, que cette loi a é\p violée par un ordre exprès de Paqtçur de cette même nature, il ne me dira pa$ : La chose est impossible k Dieu , Vil l'a voulu ; toutes ses recherches aboutiront à s'informer ai Diçul'a voulue car il sait que le législateur peut déroger & $a loi pour de bonnes raisons. L'incrédule , au contraire , parce que la chose énoncée est physiquement impossible, en conclura qu'elle est absurde, et donnera la préférence à sa raison sur la raison d'un Dieu. Voilà une des principales causes de mes erreurs passées ; je voulois tout mesurer à ma puissance , ou du moins k mes lumières , qui , étant très-courtes , ne pouvoient que m'induire en erreur.

M idem. BONNE.

Ajoutez qu'il y. a une infinité de lois naturelles que nous ignorons. Un sauvage, physicien à sa manière., aura conçu que le propre des corps est la pesanteur, par conséquent que tout corps qui n'est pas soutenu par un autre, doit rechercher son centre qui est la terre.' Dites à cet homme que vous pouvez faire déroger un corps à cette loi universelle j que vous en trouverez qui s'éloigneront dç la terre qui est leur centre, et qui s'élèveront en l'air , y resteront suspendus , quoiqu'ils soient plus pesans que l'air : cet homme criera à l'absurdité. Opérez ce prodige à ses yeux j élevez, un morceau de fer par le moyeu de l'aimant» 4 criera au miracle. Nous, sommes souvent dans le ça$ du, physicien du Nouveau Monde , et nous ne pouvons être trop modérés dans nos assertions quand U est question ou des œuvres de Dieu , ou des causes occultes.

Miss CHAMPÊTRE.

Cet avertissement me fait grand bien.

Je vis avec des rationalistes qui me disent souvent : Pour croire cela , il f au droit renverser toutes les règles de la

a3<> LES AMÉRICAINES.

physique et anéantir les lois naturelles. Ce raisonnement est ridicule parrap-

Sort à Dieu; tout lui est assujetti, el n'est assujetti que par sa sagesse. Cela ne vaut rien a dire non plus par rapport à une infinité de choses, naturelles} les hommes sont trop ignôrans dans la physique pour décider si hardiment. Pour une chose qu'ils connoiasent,ils en ignorent dix mille : la soumission et la modestie doivent être leur lot. Tous leurs petits raispnnemens ne

borneront pas le pouvoir de Dieu.

Làdt LOUISE.

Voila une réponse universelle faite d'avance aux objections des avocats de la résurrection .Ils prétendent que quand Jésus-Christ dit à saint Thomas : Mettez

votre main dans mon côte' , et vos doigts dans les trous de mes pieds et de mes mains , cela veut dire : Touchez Tendrait où ont été ces plaies , parce qu'il est impossible que ces ouvertures se soient conservées dans un corps vivant.

Miss DOROTHÉE.

J'aime beaucoup, moi, à entendre ces raisonneurs. Il sembler oit > selon

LES AMERICAINES. a5î

eux 9 que le Saint-Esprit ne savoit pas la langue , et que Jésus l'ignoroit. Si j'ai la main percée, je dirai : Mettez votre main dans ce trou. Si le trou est rempli , ]e dirai : Touchez cette cicatrice. II seroit ridicule de parler autrement ; et si on se mêle de tordre ainsi l'Ecriture, que n'y trouyera-t-ôn pas ? Jésus a dit une chose : qu'on ne vienne pas mé dire qu'il vouloit en dire une autre. S'il l'eût voulu , il l'eût fait : le hasard ne dirigeoit point ses paroles ; elles étoient dictées par sa sagesse, et sont la souveraine vérité.

- Mideh. BONNE.

Jésus apparut encore un grand nombre de fois. à ses disciples : vous trouvères dans l'Evangile le détail de toutes ses apparitions. Il mangea , but avec ses apôtres, leur fit toucher son corps, et n'omit rien .pendant quarante jours pour affermir leur ame foible et grossière dans là foi de la résurrection. Enfin* , ce fut en présence non-seulement de ses douze apôtres , piais encore de tous ses disciples , qu'il Véleva dans le ciel par sa propre vertu : miracle bien capable de confirmer celui de sa résurrection-

Miss SOPHIE.

Ah ! ma Bonno ! Pourquoi a-t-il choisi la montagne des Oliviers pour monter au ciel , et non pas une 4^s places publiques de. la villes çle Içmsalem ? Les plus incrédulçs ^uroi^t é,tç forcçs de ce rendre, ,

Map**. Bftltlil!.

Vous le croyez, ma chère. Ils ne doutèrent point de la résurrection du Lazare. Ce miraefe opéira^t-it leur conversion?

'Non : il rédoubla leur rage. I! est un point d'endurcissement où les plus grands miracles se feroient en vain ; ils eff rayeraient, et ne convertirpient pas.

EKaiiWurfc , F abus des grâces en tatit la source. Des peuplés snoins crédules et moins criminels <fie les Juifs, aHoient leur être substitués. Enfin les grands miracles Festoient à. feiue -, et eeux qui s'opéreront après lfasoensâon sont au moins aussi étonnans que ceux qui Irav&ie&t précédée.

Miss BELOTTE.

Avons-nous autre chose à ce sujet que ce qui est écrit daps les Actes des

Apôtres ? 11 me semble qu'il n'y a pu autant de miracles que dans liEvangile.

Nadih. BONNE,

Quand il n'y suroît qfoe Us événemens qu'on a coutume Rappeler ibira-i eul eux , nous y en trouveiAoï>s uo grand nombre j mais \y en vois d'in€0»para* blement plus grands , awxcjtfel* vouf n'a ver pa&pensé , j'en suis sûre.

Premier miracle arrivé après l'aiseea* sion : Le changement prodigieux arriva dans la personne des apôtres , immédiatement après la descente du SeintJBst prit ,

Seconde classe de miracles : Les guerisons extraordinaires.

Enfin, nous trouverons un troisième ordre de miracles dans rétablissement de la religion chrétienne.

Serez-vous satisfait, Monsieur, si je vous prouve la multitude des miracles que je voqa ajuipnce ? Croir^z-vous en Jésus-Christ?

Le RABBIN/

.Et commeiit prouver âes faits arrivé»

dans des temps si éloignés? Qui m'èmpêcherà de nier absolument les événe."

i34 LES AMÉRICAINES.

mens prétendus miraculeux , dont vous voulez amuser notre crédulité ?

Madem, BONNE.

Qui vous en empêchera , Monsieur ?

Le bon sens , votre conscience. Je vous dirai pourtant que vous pouvez croire ou nier à votre gré les prodiges opérés par les apôtres dans la guérison dçs corps, cela m'est parfaitement égal. Il en est un dont les effets subsistent , et dont il faudra convenir. Je vous répéterai ce que saint Augustin disoit aux incrédules de son temps :

Si tu nies les miracles, tu n'y gagnes rîen , incrédule. La conversion de l'univers sans miracles , est un plus grand miracle que ceux qui l'ont produit. Nous rémettrons cet examen à la première fois.

Page 1