QUATRIÈME JOURNÉE
Ladt MÉRY.
J'ai réfléchi, "ma Bonne, sur notre dernière conversation , et il me semble que vous n'avez pas tenu la parole que
vous nous aviez donnée : vous nous aviçz annoncé les plus grandes preuves de la résurrection de Jésçs-Christ , et elles se bornent ai* témoignage d'un petit nombre de personnes , toutes in-, téressées à la soutenir.
Ma de m. BONNE.
Je ne vois point du tout quel intérêt les apôtres auraient eu a soutenir la résurrection de Jésus-Christ. Mettonsnous à leur place, ma chère Méry. Supposons qu'un homme , que nous aurions cru un Saint, nous eût trompées et engagées dans de mauvaises affaires ; n'est-il pas vrai qu'au moment où nous découvririons qu'il n'est qu'un trompeur, un fourbe, un hypocrite, nous abandonneriops sa défense , et ne serions pas d'humeur à nous sacrifier pour lui ? Voilà le cas des apôtres , si Jésus n'est pas ressuscité..
, ' L-iûT LOUISE.
L'entêtement peut engager un homme à soutenir utie erreur , quoiqu'il l'ait reconnue pouf telle : on ne veut paâ avouer qu'on s'est trompé. *
236 fc£S AMERICAINES^
r 'MiBBn. BONNE. -; .* »,* ,,
À la 'borihe heure , tin homme i j'en connois d'assez entêtés pbur cela'. Mais ici , ce sont les douze apôtres ,• ce sont les soixante et douze disciples; ce sont les saintes femmes qui avoiènt suivi Jésus. Il ii'eii pas naturel de penser que cefgr^ud qoip^re d'^ommçs eussent toijs ta maniç de s$ faire écharpçr pouc soule&ir une tromperie.
Misa DOROTHEE.
Ni que Jésus les eût choisis, tels qu'ils étoient, pour en faire les témoins d'un mensonge aussi, pénible à soutenir; Si Jésus eût été un imposteur, avouons du moins qu'il avoit engagé tant de personnes à le suivre, sans qu'il les eût séduites par aucune des choses qui dé* terminent le commun des hommes. Or un homme d'esprit devoit coûhoître a fond ses disciples , et savoir a quoi ils étoient propres. Je dis, moi, si Jésus n'eloît pas Dieu , qon entreprise n'a voit pas lç seps commun. Il n'y avoit pas la moindre proportion entre son dessein et les moyens qu'il employoit pour le faire réussir.
££S AMI ftlCAINESr ïZî
ftïs's sotflrfi.
Je n'entetads point du tout votçe dernière proposition, ma, chère.
Mus DOROTHÉE.
Un hotntot reui labourer *û ciiamp 4 ctditi^er ime tente. Veïïa iron dessein. Là c<ùee de «fte terre este tra fin. Il lai finit des moyens pour purremir à cette fin, Qwsis «ont ecv fHbye»î>? Be& Jabou* reurs qui entendtiU' &g^iouitwe ^ qui joignent à rin efciçs tfgftftffti* i'aiinx** do travail Je dis çué «tes lètoarteçrs itis^ Imite , robustes >et laborieux éout des ntayem -qui conviennent ffarfeitettnmt à fca fin , qui est de ctâfwerf» m terre; S'il vot&km, pour exécuter b&& desslein , choisir des professeurs die l'université , de* malades ou des paresseux , je dirois qu'il ne parviendrait pas à?& fîn , parce qu'il n'aurai tpaf s connu tes -moyens, 01» ailfoit Begligéde s'en servir.
Lad* Vl'O LENTE.
Selon.ce principe qui est inconlesî table, il faut dire, humainement parlant, que jamais entreprise ne fut plus mal concertée que; cfeïle de Jésus , parce que ses moyens Vcmbloieot contradic-
â58 LES AMERICAINES.
ioires à sa fin. Quand je vais du côté de la Tour, elqpe j'envisage les pêcheurs de poissons , dont le plus grand nombre n'a -que la figure d'homme, tant ils sont grossiers et stùpides , je ne puis m'empécher dépenser, voilà pourtant ce qu'étoieut les apotreS! N'étoit-ce pas de belles troupes pour subjuguer J'univecs? Je reviens toujours aux comparaisons* Que diriez-voù* d'un homme qui voudroit établir une pouvelle religion en Angleterre, et renverser de fond en comble celle qui y est établie , s'il employoit pour! cette entreprise ces, gens-là, dont l'ignorance, la grossièreté, la stupidité même sont notoires? Nous sifflerions cet impudent , et nous regarderions son en* treprise comme une sottise du premier ordre.
, Lam MÉRY.
• Croyez-vous, ma ch ère, qu'il fût impossible,parmi ce grand nombre d'hommes, d'en trouver une douzaine qui, à un bon gros sens naturel , joignissent assez de simplicité pour se croire capables d'une telle .entreprise , sur la foi d'un habile imposteur, et .qui eussent assez d'opiniâtreté pour soutenir les plus grands
LES AMERICAINES. 33o
travaux , afin de remplir une mission à laquelle ils se croiroient appelés 'd'une manière miraculeuse? Cela ne me paroît pas impossible.
Làdy violente.
Nous avons plus de trente mille matelots, ma chère , et j'avoue que sur ce grand nombre il neseroit pas impossible de trouver douze cerveaux fêlés , capables de concevoir un tel dessein. Mais oseriez-vous croire qu'ils fussent en état de l'exécuter? etavez-vous assez mauvaise opinion des Anglais pour croire?
qu'ils se laisseraient entraîner aux impressions d'une vile canaille ? Je ne le crois pas, au moins, Vous dites que ces gens-là seraient $nin*és par l'idée d'une vocation divine. À la bonne heure , si leur chef CQnservoit chez eux la réputation d'homme inspiré; mais s'ils le reconnoissoient menteur, tout seroit fini,
Udt MÉRY.
On est bien fou dans notre siècle, ma chère j et pour employer , cortime vous, les exemples, permettez-moi de vous rappeler aux progrès des méthodistes.
lies patriarches de cette nouvelle secie
ont-ils plus d'esprit que les apôtres?
Cependant ils gagnent insensiblement.
Ladt VIOLENTE.
J'avoue à votre honte qu'ils n'ont que trop de partisans ; mais il y a plusieurs choses a considérer. D'abord, ce qu'ils enseignent n'est pas nouveau. Cést la doctrine àntfôïicéè à Dbrdfrécli él atfôpléè dans notfe église, oii elfe' a été tfùîvté assez lôttg-tefnps. Secondèrent , ils n'attaqueût point le dogme dominant , et èi dans la vérité ils abandonnent ïà foi de notre église , ils feignent et* affectent d'en ëtte encore ùiémlirès : ils communient avec Yioùs. fyôisiêmement , leur doctrine flatte la passion la plus chère à l'homme, fût gueil ; j'aurois du y ajouter la paresse- Les motifs dé leurs chefs sont assez Connus, et Vous verrez que le's à poirés eu ont eu de tout différens. Enfin, les progrès de ces gens-là ne sont pas aussi prodigieux que vous le pensez: je défie qu'on en compte deux sut mille; Quelle comparaison avec ceux des apôWes dans la seule ville de Jérusalem ! Que dire de ceux qu'ils firent dans le mobde entier i
MirDXH. BONNE.
Ajoutez que les apôtres avoient tous
1rs défauts propres à faire échouer leur entreprise : ils éloient foibles , lâches > leurs sentimens éloient absolument contraires a ceux que leur chef voulait éla* hlir. Que Jésus fût Dieu ou qu'il ne le fût pas , il est certain qu'il vouloit faire recevoir des vérités incompréhensibles et contraires à tous lés dogmes* reçus dans l'univers , la pratique du mépris des richesses , le renoncement aux honneurs, aux plaisirs des sens, la mortification des passions , le renoncement à soi-même, etc Or, les apôtres avoient tous les défauts opposés à ces vertus. Les uns vouloient faire descendre le feu du ciel sur ceux qui refusoient de les recevoir. Tous disputaient sur les premières places. Ils étoient dominés par les sens et si stupides, quei Jésus éloït obligé.de leur expliquer en particulier les choses les plus claires.- Mais que dire de leur lâcheté ? Vous trouveriez à peine un matelot à Londres, qui voulût abandonner son camarade dans le danger d'une entreprise qu'ils auroient commencée en commun j et c'est leur chef qu'ils abandonnent , qu'ils tnéconnoissent, qu'ils fuyent une, heure III. il
après avoir juré de mourir pour lui. Â la première apparence du péril , les voilà effrayés, dispersés. Ce maître avoit fait devant eux les plus grands miracles : ils ne s'en souviennent plus. Us ne comptent plus sur ses promesses. Qui n'eût juré, sur ces apparences, que l'édifice que Jésus avoit commencé à édifier étoit renversé ! Nous ne voyons pas un seul des apôtres, dans ces momens critiques , reprocher aux Juifs leurs injustices à l'égard d'un innocent j leurs langues sont liées par la crainte. Du moins, dans une pareille occasion , nos matelots eussentils crié, tempêté, menacé.
Miss DOROTHÉE-
Pour rendre plus frappant le miracle , selon moi , le plus prodigieux , je vais , avec la permission de ma Bonne, opposer a ce tableau des apôtres transis de peur , celui de ces mêmes apôtres cinquante jours après. Ce sont de nouveaux hommes : leur timidité disparoît; Pierre, qui Ta renié avec exécration à la voix d'une simple servante , dit hardir ment en présence d'une multitude ; Celui que vous avez crucifié estle Christ , le Messie promis par les prophètes , dé-
siré par les rois. Nous Tarons vu ressusciter comme il nous l'avoit promis. Nos" mains l'ont touché' , non pas une fois, mais plusieurs : nous avons mangé avec lui , nous lui avons parlé pendant quarante jours , nous l'avons vu monter au ciel. Ce que nous vous disons, nous sommes prêts £ le sigaer de notre sang ; emprisonnez-nous , foûcttez-nous , conduisez-nous au supplice , nous sommes déterminés à tout souffrir pour soutenir sa divinité et sa doctrine. Nous ferons plus : celle doctrine est pénible à la nature ; elle nous laisse absolument pauvres , dénué> de tout j elle va nous exposer à votre haine, à vos mépris , à tos persécutions ,nous en sommes sûrs, car Jésus nous l'a prédit : n'importe , nous la prêcherons , nous la pratiquerons jusqu'au dernier soupir j malgré vous elle prévaudra non - seulement dans la Judée , mais encore par toute la terre.
Mabem. bonne.
. Il n'ya pas un mot à ajouter à cela. Eh bien , lady Méry , vous me demandiez des miracles pour appuyer celui de la résurrection ; êtes-vous contente ? En
« voulez-vous de plus éclatans? Seroit-il possible d'en imaginer de plus grands ?
LiDT MÉRY.
Non , assurément , ma Bonne , ce changement des apôlres ne put être naturel , je me rends.
Miss DOROTHÉE.
Hélas , ma' Bonne ! je suis en état d'apprécier ce miracle beaucoup plus sûrement que ces dames. Depuis quatre ans je travaille à changer de peau , pour ainsi dire. Le désir de me sauver , la crainte d'être malheureuse et en ce monde et dans l'autre , l'envie de plaire à ma mère et à vous , la crainte de mes remords , des répréhensions, des châti* mens même , mbn orgueil humilié de mes défauts, tout m'engage en un mot à changer de caractère ; et cependant il subsiste malgré mes efforts. Je suis pourtant dans un âge où rien ne lie fortement , où Pou peut se ployer :.j'ai des \ lumières vives, de bons conseils. Je ne dis rien que vous ne connoissiez , Mesi dames. Eh bien ! si je me relevois de«- : main matin douce, charitable, obéissante , laborieuse , pleine de mépris
LES AMÉRICAINE». nifi
pour les plaisirs , brûlante de l'envie de me sacrifier pour Dieu , souffrant de bon cœur qu'on m'humilie, qu'on me maltraite , prête a me laisser fouetter par la main du bourreau , couper la tête) tuer à -coups de pierres , et tout cela arec joie , avec ravissement , en priant pour mes persécuteurs , croiriez-vous cet événement naturel? Seroif-il raisonnable de penser qu'il se fût opéré sans miracle ?
Ladt VIOLENÏE.
Non, assurément, ma Bonne. On eu pourrait dire tout autant de moi. Je suis bien sûre que l'on crieroit au miracle, même dans ce pays ou l'on n'a pas un grand penchant à les croire possibles.
Midim. BONNE.
Pourquoi donc regarderions-nous celui qui s'est op^é dans les apôtres comme naturel ? Miss Dorothée a fort bien remarqué qu'ils étoient dans un âge où il est comme impossible de changer de caractère. Mais faites attention , Mesdames, que ce grand miracle éloil soutenu par une infinité d'autres. Lequel de
2|B -1»BS AMERICAINES.
tous ces miracles v^us frappe le plus , miss Be loi te?
Miss BELOTTE.
C'est celui de cet homme perclus de' 'tousses memhites * que. toute la ville coiinoissoit , parce que , depuis un grançl nombre d'années , on le portpit tous les jours à la porte du temple pour demander l'aumône, 11 la demande à Pierre et à Jean , qui lui répondent : JYous n'avons ni or ni argent à vous donner;mais au nom de Jésus , levez-vous /et marchez. En même temps ils le prennent par la main : cet homme se lève , saute pour s'assurer lui-même de la réalité de sa, guéridon , après quoi il va , vient par la ville, et va faire admirer à tout le monde le miracle que le nom de Jésus a opéré en lui.
Miss DOROTHÉE.
Ajoutez à ce miracle fin aulre d'une nature bien Opposée : c'est l'endurcissement des pharisiens et d'une partie dû peuple. Le conseil des Juifs ne peut se refuser à la vérité de cet événement miraculeux , et , au lieu de s'y fendre, il défend aux apôtres d'enseigner au nom de
LES AMERICAINES'. 2/f7
Jésus. Ah ! malheureux ! que le funeste souhait que vous avez formé s'accomplit en vous d'une manière bien funeste! Que son àang retombe sur nous et sur •nos enfans\ avez-vous demandé. Hélas!
il y retombe d'une manière terrible et redoutable. Ce sang précieux qui fait fendre les pierres, *endurcit vos ccfeurs. Pardon , Monsieur, de cetle exclamation ; elle m'a échappé, je vous assure. Je ne pensois pas que vous étiez là ; si j'y. avois réfléchi , je me ser ois modérée.
Le RABBIN.
Continuez, sans penser à moi, Mademoiselle. Ces reproches ne me regardent point à présent : mes yeux sont ouverts j continuez comme si je n'y étois pas.
Màdbh. bonne.
Ce sera pour entrer dans vos vues , Monsieur, que nous suspendrons nos félicitations à votre égard; mais qui pourroib modérer nos actions de grâces au Seigneur? Forcées de les renfermer au fond de nos coeurs , elles n'en seront pas moins vives. Nous allons continuer k parler de la suite des miracles opérés
au nom de Jésus, et du châtiment exerce contre les ennemis de Jésus. C'est a vous , ladjr Louise.
LiDt LOUISE.
Dois-je mettre au rang des miracles la tranquillité de saint Pierre , la veille du jour où il de voit être mis à mort? Je vous avoue , ma Bonne , que celte intrépidité me frappe.
Màmm. BONNE.
Comme cette tranquillité n'est pas dans la nature, et qu'elle lui est absolu* ment contraire , sur-tout dans un homme tel que celui dont il s'agit , il faut la ranger dans Tordre des choses miraculeuses.
Rappelez-nous celte histoire >lady Méry.
Ladt méry. .
Hérode fit couper la tête k l'apôtre saint Jacques; et voyant que cette exécution avoit fait plaisir aux Juifs , il fît arrêter saint Pierre, et résolut de le traiter de la même façon , après une fête qui $e célébroit alors. La nuit qui précéda le jour de son supplice , Pierre, lié de .grosses chaînes, dormoit tranquillement entre les deux gardes qu'on lui avoit don-
nés. Un Ange étant descendu dans la prison , poussa Pierre pour le réveiller f et ayant touché ses chaînes, elles tombèrent d'elles-mêmes. Il dit ensuite à Pierre de mettre ses souliers , sa ceinture , et de le suivre. Pierre lui obéit, ils passèrent à travers les gardes -, et étant arrivés à la porte de fer , elle*s'ouvrit d'ellemême; ils gagnèrent ensuite la rue.
L'ange quitta Pierre , et ce fut alors qu'il s'aperçut que tout ce qui s'étoit passé étoit réel; jusque-là il l'avoit regardé comme un songe. Après avoir remercié Dieu , il fut chez la mère de saint Marc , où les disciples s'étoient assemblés et prioient. Ayant frappé 'à la porte, une jeune fille effrayée de voir frapper à une heure si indue , ne voulut point ouvrir, et demanda qui c'étoit , à travers là porte ; saint Pierre ayant répondu, elle en eut une si grande joie, qu'au lieu de lui ouvrir elle courut en haui annoncer celte bonne nouvelle. Il y avoit si peu d'apparence à ce qu'elle djsoit, que les disciples refusèrent de la croire , et dirent qu'apparemment c'étoit l'ange de Pierre.
Pendant tout ce temps il rçstoit à la rue, et continuent à frapper : on lui ouvrit
25o Life AMÉRICAINES.
enfin j et Hérode fut si piqué de son éva** sion , qu'il fit couper la tête à ceux auxquels il avoit confie la garde de cet' apôtre.
# Mi»» BELOTTE»
Pourquoi faire couper la tête à ces pauvres gens, pendant qu'on ne fit rien à ceux auxquels on avoit confié la garde du sépulcre de Jésus ?
Ma de m. BONNE.
J'ai déjà fait cette remarque , ma chère. C'est qu'on n'avoit rien à craindre de ces derniers, qui réellement n'a voient rien vu, puisqu'ils dormoient, au lieu que les gardes du saint sépulcre étoient très-? éveillés au moment de la résurrection»
Vous sentez qu'il n'éloit pas question de punir ceux-là, et qu'au contraire il falloit leur fermer la bouche par des récompenses
Mis s BELOTTE.
Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le sérieux qut'-ces grandes matières inspirent, en pensant au transport de joie de cette jeune servante, quilaisse' bravement saint Pierre dans la rue , pour annoncer aux disciples qu'il est délivré.
{ LES AMERICAINES^ $5t
Lidt VIOLENTE.
La naïveté avec laquelle l'historien «acre écrit, me plaît infiniment. Mais, miss Belette, votre grand'maman qui soutenoit si vivement, l'autre jour , l'existence des-anges gardiens , ne pensoit pas à ce passage de l'Ecriture, qui pouvoit en un moment décider de la question. On croyoit, du temps des apôtres , que les hommes ont des ange»
gardiens.
Ladt CHAMPÊTRE.
Belle conséquence ! Quand saint Pierre aurpit eu un ange gardien , en faudroitil conclure que tous les fidèles en ont ? Comme si Dieu ne pouyoit pas accorder ' à quelques Saints des grâces particulières , qui ne tirent point à conséquence pour le général ! Pour moi , je pense comme le plus grand nombre des doc** teurs de l'Eglise anglicane > qui nient que les hommes ayent des anges gardiens : cela va à l'idolâtrie.
Miss pOROTHÉE.
J'en fais mon compliment a ces docteurs, et à vous, Madame. Vous avez tous plus de lumières que Jésus-Christ
25a tM américaines;
qui n'a pas prévu cet inconvénient , et qui nous dit dans l'Evangile v Prenez garde de scandaliser un de ces petits , car leurs anges dans Iç ciel voyent toujours la face du Père céleste. Mais peut-être ces enfans faisoient aussi ex* ception à la règle ? -
MiDEH. BONNE.
Point de controverse, s'il vous plaît, Mesdames , et sur-tout beaucoup de douceur j retenez-le bien , miss Dorothée. Lady Violente , continuez de nous parler des principaux miracles qui ont accompagné la prédication de FEvàngile^
Lidt VIOLENTE.
Je suis moins frappée des faits miraculeux dans Tordre physique , que de ceux qui arrivent dans l'ordre de la grâce. Ainsi je passe par-dessus la résurrection de cette femme qui donnoit dea babils aux veuves, de celle de ce jeune homme qui , pour s'être endormi sur une fenêtre pendant le sermon , tomba de plusieurs étages, et se tua ; et enfin sur une infinité d'autres mi-
racles, pour en venir à la conversion de Saint-Paul.
Mis» SOPHIE.
Et pourquoi trouvez-vous cette conversion plus miraculeuse que la résur^ rection d'un mort?
Ladt VIOLENTE.
C'est que la nature ne résisie point a son auteur, et malheureusement nos cœurs peuvent lui résister, et lui résistent souvent. Saint-Paul , à la vérité , se rendit du premier coup; mais, enfin , il pouvoit ne pas se rendre,
Lb rabbin.
Je connois peu cette partie de l'histoire du christianisme : faites -moi le plaisir de nous raconter l'histoire de Saint-Paul.
Ladt VIOLENTE*
. Cétoit un des plus grands zélateurs de la loi de Moïse, ennemi juré par conséquent de tous les chrétiens, qui vouloientlui substituer une loi nouvelle. Il fut un des accusateurs du premier martyr Saint-Etienne ; et pendant qu'on le lapidoit, ceux qui faisoient cette exe-
cution mirent leurs habits aux pieds de Paul qu'on appeloit Saul en ce temps-là. 11 ne fut point touché de la charité du saint martyr qui , étant prêt a rendre -- l'ame , consacra ses dernières paroles à x demander miséricorde pour ceux qui lui ôtoient la vie. Au contraire, Je sang du saint diacre sembla l'enivrer de
- fureur: il se fait le satellite des pharisiens , traîne en prison , dans Jérusalem
- et aux environs, des disciples de Jésus : ayant appris qu'il y en avoit un grand nombre à Damas, il sollicite un ordre du conseil des Juifs pour s'autoriser à les tourmenter. Muni de ces cruells pouvoirs, il prend le chemin de celte ville , accompagné de soldats, et le bruit de sa venue le précédant , les fidèles se préparent # la persécution et n'ont garde de prévoir que ce loup ne doit entrer dans Damas que changé en agneau. Tout d'un coup, en plein midi, temps le moins propre aux illusions , il est environné d'une grande lumière , terrassé et renversé de dessus son cheval;- une voix se fait entendre et pénètre son cœur encore plus qii'elle »e frappe son oreille. Saul ', Saul ,
pourquoi me persécutes-tu , lui #l-6n ? Qui êles-vous, Seigneur, demande ce persécuteur? Je suis Jésus que vous persécutez, lui répond-on. Il vous est dur de * regimber contre V aiguillon.
Seigneur, que vous plaît-il que je fasse , dit Paul ? Le voilà métamorphosé , changé, déterminé à tout faire; enfin, le voilà converti et devenu un des plus zélés disciples du Seigneur. Or celte conversion, indépendamment des prodiges qui s'ojpérèrent, me paroît un des plus grands miracles. Qu'en dites-vous f Monsieur ? %
Le RABBIN,
Permettez-moi de m'armer d'incrédulité pour dissiper toiU ce qui pourroit retarder les progrès de ma foi naissante. Ne pourroit-on pas réduire h fort peu de chose les prodiges qui accompagnèrent cette conversion ?U.n accident peut renverser un homme de son cheval t sa chute l'effraye, il croit entendre une voix. Pour mettre ce miracle hors de doute , il eût fallu qu'il eût été sensible à ceux qui étdient avec Paul.
Ladt VIOLENTE,
Aussi le fut-il , Monsieur; ils virent la
â56 LES AMERICAINES
lumière, entendirent h vôix,maisI'Ecriture remarque qu'ils ne tirent personne ; ce qui donne à entendre clairement que Paul eut une vision : aussi , lorsqu'il fut présenté aux apôtres , il leur dit que le . Seigneur Jésus lui étoit apparu dans le chemin. D'ailleurs il fut frappé d'un aveuglement qui dura trois jours, en sorte qu'il fallut le conduire. Mais, Monsieur, je vous l'ai dît, je pense à peine a ces circonstances: le changement du cœur de Paul m'occupe toute entière , et me paroît beaucoup plus surprenant que tout le reste.
Madem. BONNE,
Et voici ce qui donne le dernier trait à ce grand miracle. Pour faire changer un homme de parti , il faut conyaincre son esprit par des raisons, ou séduire son cœur par des promesses. Ici le Seigneur n'emploie point les raisons, mais l'autorité, autorité subordonnée pourtant a la liberté de Paul. Jésus ne lui dit pas : 11 vous est impossible de regimber contre l'aiguillon ; mais il vous sera dur , pénible , difficile. Pour des promesses , Mesn dames, Ananie les lui fit de la part de Dieu. Je luiferaim voir combien il doit souffrir pour ma gloire.
Miss DOROTHÉE.
En vérité , il n y avoit pa*là de quoi séduire son cœur : on n'est point friand desoufTrances.il paroît, ma Bonne , que Dieti a bien tenu la parole qu'il a toit donnée à SaintPaul : il a prodigieusement souffert pour ce nom qu'il persécutoit , etc'esl ce qui cquronne le miracle. Abandonner un parti qu'on chérissoit jusqu'à la fureur, non-seulement sans pouvoir rien espérer de son changement , mais encore quand ou en a tout a craindre f cela n'est point naturel. On en peut dire autant des autres apôtres ; qu'a voient-ils à gagner en* prêchant Jésus-Christ ?
Miss SOPHIE.
On peut appliquer ce raisonnement !t tous les chefs de parti. Qui peut engager M. W..*à établir Ja secte des méthodistes qui est assurément très-sévère ? Qu'y a-t-il pour lui a gagner ?
Ma-m«, BONNE.
Un carrosse , ma chère, et auparavant il al loi t à pied , beaucoup de bien, et il étoit gueux comme un peintre. Il a établi une secte très-austère :' oui , mais ni lui
^98 i LÈS AMÉRICAINES.
ni ses autres apôtres ne la pratiquent point.
•Ladt LOUISE.
Ne continuerons-nous pas le récit des mi/acîes que firent les apôtres ? Cela est si beau !
Madem. BONNE.
Il faudrait un temps trop considérable pour les rapporter tous. Qu'il vous suffise de savoir que l'ombre de Pierre gué- 'rissoit les malades, et qu'on les exposoit 4aus Jes rues où cet apôtre devoit passer , afin qu'ils fussent touchés de cette /ombre. Les mouchoirs qui avoient tour chéà Saint Paul produisoieut le même effet : jugez par là du nombre de ces guérisons.
LiDT MÉRY.
Ce temps étoit bien malheureux pou* lés médecins , qui sans doute perdirent leurs pratiques. Tenez, ma Bonne, je jurerois qu'ils furent les plus ardens à persécuter les apôtres. Il faut y joindre les fossoyeurs j car, sans doute, il ne moproit alors personne, efril n'y avoit pas de malades dans un temps où il étoit si aisé de se guérir. c
XES AMÉRICAINES. a5Q
M IDE H. feONNE.
Voilà une réflexiori dont jamais personne ne s'est avisé. Assurément l'idée -est toute neuve. Pour vous répondre , je vous rappellerai un feil journalier.
Plusieurs de vos docteurs assurent qu'il n'y a plus de miracles ; je ne sais sur quoi ils se fondent , et cela ne fait rien a mon récit. 11 y a quelques autres savans qui sont d'un avis contraire; et le peuple, sans avoir pesé les raisons des uns et des autres, est dé l'avis de ces derniers. Il y a/ur-tout un fait qu'il regarde comme miraculeux, et que vous pouvez vérifier» Vous sayes ce que c'est que la coqueluche, maladie que les enfans n'ont qu'une fois, et dont ils meurent souvent. Il est bien établi parmi le peuple qu'un excellent remède contre ce mal est le vin que le prêtre met dans le calice à la fin de la messe , et nous voyons tous les jours des mères protestantes venir chez les ambassadeurs demander de ce vin pour guérir leurs enfans malades. Un ministre , qui avoit souvent vu les bons effets de ce prétendu remède, se persuada qu'on met toit dans
ce vin quelque poudre spécifique ; et étant allé trouver le premier chapelain de- l'ambassadeur de Naples, loi demanda la composition de ce vin. Vous le distribuez gratuitement , lui dit-il , donnez- le -moh; cela vous épargnera bien des importunités. Je voudrois vous le donner aux dépens de ma vie v lui répondit le chapelain ; mais le premier ingrédient qui entre dans sa composition , est ime foi vive de la présence ' réelle ; vo}rez si vous pouvez l'y mettre. Je me sers de cet exemple pour répondre à miss4 Sophie. Les apôtres a voient reçu de Dieu le pouvoir de faire des miracles ; mais , excepté quelques cas rares et extraordinaires , il falloit v dans les malades , la foi requise pour guérir : ceux qui n'éloient pas en état de porter cette disposition aux apôtres , ne profitoient point de leurs dons.
Ladt LOUISE/
Je crois qu'il y avoit encore un jautre obstacle à l'universalité des guérisôns.
11 est certain que les maladies sont souvent une faveur du Ciel , parce que W malade a besoin d'expier ses fautes ou d'acquérir des vertus. La mort éteit
LES AMERICAINES. ' 2<5l
avantageuse à quelques jautres , qui auraient perdu leur innocence s'ils eussent vécu plus long-temps. Toutes ces choses , et d'autres que nous ignorons , pou* voient fort bien restreindre le don des miracles , qu'avoient les apôtres.- Ainsi il restoit aux médecius et k ceux qui enterraient les morts , assez de malheureux sur qui exercer leur art et leur profession.
Màdïm. bonne.
Et pour achever de tranquilliser miss Sophie, je la prie de remarquer que presque tous ceux qui furent guéris par, les apôtres, ainsi que par Notre-Seigneur, avoieut des maladies incurables.
En ce temps^, cortïme aujourd'hui , on ne recourait à Dieu qu'après avoir épuisé tous les secours humains. Or, ces mala*dies étant supérieures à la science des médecins ,• ils ne pouvoienl se plaindre de ces cure?.
tADT LOUISE.
Permettez - moi une réflexion d'un autre genre , ma Bonne. Dans la publication de l'Evangile les effets ne me paraissent pas proportionnés aux
a6* ' LES AMERICAINES.
causes. Je m'explique. Les apôtres firent sans doute un grand nombre de conversions :.le premier sermon de saint Pierre convertît quatre mille hommes :
il fit cinq mille Chrétiens dans le second, sans compter ceux qui se convertissoient dans des occasions particu- ' lières ; iftais qu'est-ce que ce nombre , eu égard à la multitude des Juifs que la fête avoit rassemblés dans Jérusalem ? C'est comme un à cent.
Madem. BONNE.
Allons , miss Dorothée , vous vous endormez : répondez , je vous prie , à l'objection de lady Louise.
Miss DOROTHÉE.
Ne poûrroit-on pas dire , a l'égard des conversions , comme pour les miracles :
Elles dépendoient des dispositions de ceux qui écouloient la parole.
Lady VIOLENTE.
Je dirai aussi , en soutenant mon ancienne thèse, que chaque conversion étoil un miracle plus grand que celui qui en avoit été l'occasion, parce que les hommes sont libres de résister au
Créateur. Celui qui fa créé sans toi , dit un saint > ne Ce sauvera pas sans toi.
Lidi INCONSÉQUENTE.
Comment , Madame ? si Dieu vou* loit absolument convertir un homme , est-ce que cet homme pourroit ré* sister ? C'est comme si vous disiez que la créature est vplus puissante que le Créateur : cela me paroit un blasphème.
Mâdem. BONNE.
Ce n'est pas la faute de lady Violente , si ce qu'elle dit vous choque j mais la votre , parce que vous ne voulez pas, réfléchir. Vous demandez s'il seroit -possible a l'homme de résister k Dieu s'il vouloit employer sa souveraine puissance à le convertir. Mais il a décidé qu'il ne le voudrait jamais ainsi , et il seroit contradictoire que cela fût autrement , puisque nous avons expliqué qu'être vertueux , c'est choisir le bien par préférence au mal qu'on pourroit choisir aussi. Or , choisir et * -étrejorcé, sont deux mots contradic* toires. Il est certain que Dieu donnoità
$64 LSS AMERICAINES.
tous ceux qui écoutaient l'Evangile, une
grâce suffisante pour la recevoir j mais
tous n'étoient pas fidèles à celte grâce.
' En voulez -vous entrevoir la raison ?
Lady Méry va vous en donner le
moyen , en vous rapportant ce que dit
saint Luc par rapport aux Juifs de Thes-
Saionîque , et a ceux de Béroée , chez
desquels saint Paul prêcha avec des succès
différens.
ladt méry.
Saint Paul étant a Thèssalonique , , entretint les Juifs des écritures pendant trois jours de^ sabbat ,. leur découvrant qu'il falloit que le Christ souffrît , et qu'il ressuscitât d'entre les morts ; et ce Christ, leur disoit-il, c'est Jésus que .je vous annonce» Quelques-uns d'enlr'eux crurent , comme aussi une multitude de Grecs craignant -Dieu , et plusieurs fefrmïes de qualité ; mais les, Juifs in* crédules excitèrent une sédition qui obligea les chrétien&de faire sortir pendant ki nuit Paul et Silas ; car ils risquoient pendant la nuit d'être mis en pièces. De la ils allèrent à Béroée , ou étant arrivés, ils entrèrent dans la synagogue. Or, ces Juifs de Béroée étoienl
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plus honnêtes gens que ceux de Théssalonique •• c'est pourquoi ils reçurent la parole avec beaucoup d'tijjfèction et d'ardeur. . , <
Midem. BONNE.
Pesez ces dernières paroles , Mesdames. Un petit nombre de Juife se convertissent dans la. première de ces villes ; un grand nombre dans la se-:
coude. D'où vient cette différence ?.
C'eçt que les seconds, étaient Jionnêtes gens -, et les premiers ne l'étoient pas. Les bonnes mœurs des seconds étoient l'effet de leur 'fidélité à une première gràce>; Féndurcissement ;des premiers un châtiment dn mépris qu'ils avaient fait doucette même grâce. Vbilk , je pense,' la clef de la conversion des uns 'j et de la persévérance dans le mal des aulr-es- Voilà pourquoi] [es miracle?» des apôtres ne convertirent fpas généralement tous ceux qui -en Furent les té* ifobïhs, cWt .que leursrdîspbsitfonte atti-. rèrent la grâce ou la rèpoùssèrefnt, ;