M A DEM. BONNE
Il faut lâcher de les concilier ensemble, c'est -; à - dire la foi et la raison. Nous ne risquons rien de l'essayer , pourvu que novis soyons déterminées à fairç- taire la raison si elle est contraire à la révélation y supposant toujours que nous . la
trouverons divine. Vous sentez, Mesdames, que cet examep que je vouspro*pose, je l'ai déjà fait: i^en ai lire des fruits si doux r que je brûle*'envie de vous les communiquer. Vous trouvez Texercice *delafoîpénîble: c'est de toutes \<^% vertus la plus facile à pratiquer , selon moi, parce que, si elle est aveugle, ellea un fondement raisonnable , et qu'on ne peut s'y refuser sans folie.
Miss MALT.
S'il est vrai que vous puissiez en venir là, je le regarderai comme un miracle.
Depuis que je me connoîs vous m'avez toujours dit qu'il ne falloit rien croire qui ne fût aussi clair que un et un font deux. Ces paroles ont laissé de si fbrtcs traces dans mon cerveau ^que je me sens mie répugnance invincible pour ce mot de foi aveugle ; je ne pourrai jamais mettre ma raison de côté.
Madem. bonne.
Et si je vous prouve comme un et un font deux ^ qu'il sera raisonnable de soumettre votre raison a la foi , que me direz-vous? Il n'y a point de contradiction entre ce que je vous ai dit précé-
les AMERtCAIiyBS. IQQ
demmeut et ce que je tous propose^ vous en conviendrez bientôt. Maïs avant d'aller plus loin , il est à propos de dé** finir les mots dont nous nou$ servons.
Qu'est-ce. que la fol? Cest un acte par lequel je crois bien des choses que je ne puis comprendre j par la certitude Ou je suisque celui qui me les découvre ne peut ni se tromper , ni me tromper. Y a-t-il rîen de plus raisonnable que celle foi? Loîn de détruire la raison, elle en est le fruit. L'examen , comme vous le save^, suppose le doute ; comme )e sais que les créatures sont naturellement sujettes à l'erreur^ ma raison me permet le doute sur ce qu'elles m'affirment, et ce doute m'engage à l'examen ; ce doute, cet examen% qui sont raisonnables, eu égard à la nature de ceux qui me parlent , seroît ridicule et extravagant si la créature éloit infaillible ; elle ne l'est pas. Doutons, examinons tout ce qu'elle nous propose. Dieu l'est, croyons tout ce qu'il nous ordonne de croire , sans doute et sans examen, ^
Ladt préjugé.
Mais malgré cela , ma Bonne , tous
^00 LES A.MÉRIGAtNES.
nous exhortez présentçmeut à douter^ à examiner.
Madbm. bonne.
Cest que nous n'avons pas encore une cerlilude raisonnable que Dieu ait parle. Nous cherchons celte certitude en infidèles, c'est-a-dire , que nous ne dissimulerons aucune des objections que les infidèles font contre la certitude de la re'vélation. C'est sur cette importante certitude que je ne veux pas vous laisser Tombre d'un soupçon , d'un doute , et je vous répète, pour la centième fois, qu'aussitôt que la révélation sera prou\cée di- ^ vine , il faudra nous soumettre aveuglément, comme la raison le demande.
Ladt LOUISE.
Vous nous disiez,îl n'y a qu'un moment, que vous vouliez essayer de concilier la foi avec la raison : cela me paroissoit la chose la plus agréable et la plus consolante \ et puis vous nous ramenez a cette > foi aveugle aussitôt que nous aurons constaté la révélation.
Madem. bonne.
Je viens de faire ce que j'avoîs promis, ^ Madame : la foi est conciliée avec la
LES AMÉaiCA IIN ES. iOl
raison , puisque c'est la raison qui me le commande. Ce n'e^tj pas la matière des mystènes que nous devons examiner:
si nops pouvions les comprendre , ils cesseroient d'être la matière de notre foi. Claire connoissance , Foi , voilà deux contraires $ Pun fait disparoitre l'autre,
Ladx préjugé. .
Comment , ma Bonne !yous dites que la raispn fait disparoitre la foi: cela me paroît horrible.
Madek. bonne.
El cela le seroît en effet. Madame^ Je n'ai pas dit faisoîi , mais c/afre connais^ sance. Vous ne me feriez pas celte objection si vous, aviez biep écouté comment j'ai défini la foi. Cfest^ ai-je dit , la croyance des choses que nous ne'pou^ i'ons corn;? r^nJre. Si elles éloient à la portée de nos lumières, nous n'aurions pas bespin de foi : mais je sens qu'il faut :vous expliquer ceci par un exemple. Miss Maly , vous croyez qu'il y a un Dieu, Qui vous a découvert celte vérité ? QuiATOus a engagée; . à la croire ?
iMiss MALY.
'Ma raison , qui, en me découvrant des
éires , me force de croire que la source de Têlre est quelque pari j car il ne peut y avoir de ruisseau sans source. Le plus slupide est en état de connoîlre cela comme moi , s'il veut se donner la peine d*y penser.
Madem. B01HKE.
Celte vérité , il y a un Dieu , n*est donc point une de celles qui apparliennent a la foi : car totre raisoii vous démonlre la nécessité de son existence. Or , tout ce qui est à la portée de la raison , tout ce qui peut être compris par elle^ji'est plus un mystère et ne peut faire la matière d'un article de foi, qui est la croyance des cîioses qui surpassent la portée de la raison, comme le mystère de la Sainte Trinité et les autres.
Ladt LOUISE.
Si vous tenez la parole que vous nous avez donnée , il en faut conclure que dans la religion chrétienne les mystères qui font les objets de noire foi sont en bien petit nombre ; sans quoi l'examen que vous nous proposez seroit ridicule.
Madem. bonne.
Ceci demande une explication , Ma-
XUS AMERICAINES. U0$
dame: pour vous la faire, je vais cboisir un des mystères les plus incompréhensibles : c'est celui de rincarnation. L'Écriture m'apprend que le fils de Dieu , égal a son père , et Dieu lui-même , s'est uiii si intimement à la nature humaine, que Dieu et l'homme ont fait une seule personne en deux natures diflerentes. 11 ne m'est pas possible de comprendre la manière dont cetleunionaété faite. Cette manière du mystère est donc l'objçl de ma foi, elle est au-dessus de ma raison. Quant au motif de l'Incarnation , à sa nécessité, îi son utilité , }e les comprends parfaitement. Donc cela n'appartient plus à là foi.
Ladt CHAMPETRE.
Comment pouvez-yous dire, ma Bonne, que TOUS comprenez la nécessité et les motifs de l'Incarnation 7
Madzm. bonne.
Cela sort de notre sujet, ma chère, et doit naturellemment se trouver dans un autre endroit ; permettez - moi de TOUS remettre à un autre temps pour vous prouver ce que je viens de dire: Il faut à présent examiner la chute de
l'homme, que lady Louise a tant de peine à croire. Elle nous a dit que celte cliûle avoit eu pour cause une faute légère, et, que pourtant elle a des suites terribles. Qu'il me soit permis de lui faire remarquer que son discours est contradictoire. Une faule légère ne peut avoir produit des effets si terribles. C'est un axiome universellement reçu, que les effets sont proportionnés a la cause. Examinons les effets de ce premier péché en nous-même. Notre entendement a été obscurci , notre cœur dépravé, nos passions révoltées.
Voilà les plus terribles effets, qui doivent correspondre à leur cause.
Ladt inconséquejhïb.
Après tout, ma Bonne, on ne peut aller contre des faits. Je connois la cause du péché d'Adam, c'est une misérable pomme ; je voudrois it peine foueUer un enfaiit pour une telle vétille. Je con-. nois aussi les terribles suites du péché, et quand tout l'univers ensemble nie soutiendroit que les effets sont en raison de la cause en celte occasion , il ne pourroit me le persuader.
LES AMÉRICAINES. 2o5
Miss DOROTHÉE.
Aîmeriez-vous mieux dire , Madame, que Dieu a puni trop rigoureusement une faute très-légère ?
Ladt inconséquente.
Quel inconvénient y auroit-il a le dire? N'est-il pas le maître , après tout, de punir comme il le juge à propos ?
Madev. bonnje.
Et que deviendroient sa bonté et sa justice, Madame? Mais vous ne voyez pas la source du mauvais raisonnement que vous venez de faire ; c'est que vous regardez très-maUà-propos |a faute d'Adam comme légère : vous avez cela de commun avec lady Louise.
Diçu crée une créature douée de rai^ son pour le conno^re et l'aimer. Voilà un dessein digne de Dieu , dans l'idée que ma raison m'a donnée de cet Etre infiniment parfait. Il est la source de toute beauté. Donc la raison et la justice fai« soient à cet homme une loi de l'aimer parrdessqs toutes choses, puisque tout ce qui s'offrpit à ses yeux de plus parfait n'étoit que des ruisseaux à peine perceptibles auprès de cet Océan immense de
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beautés. L'homme pouvoil-il, sans la plus horrible de toutes les iugratitudes , luî refuser cet amour de préférence que son Créateur exigeoit à tant de titres? Nous examinerons cela Ta première fois j notre leçon a déjà été si longue, qu'il me reste a peine assez de tempspour vous raconter rhisloîre qui doit conclure notre conversation.