TROISIEME JOURNÉE
J'ai beaucoup réfléchi , ma Bouue , $ur qe que lady Méry nous g dit la dernâëre fois , et je crois eu cw&cie»ce que je jqm suif doooé les airs de ianre up synIéoM par rapport à Pâme des bêies«, A'etron** iie^rTOus pQS cela mible ? Uive fiUe de «Lon âge &ire un ^y^l^xn^ l
El tontes les femmes n*en font- elle* pas > ma obère ? Système de galanterie « système de parure, système de médisance , système de perte de temps, tt n*y a aucune femme qui n'arrapge dan»
sa tête des raisojjs bonnes ou mauvaises poqr s*autor?$er dans les penchans auxquels elîe veut se Hvper, et sur les' moyens les plus courts et sujets à moin» d'înconvéniens , pour faire réussir ses vues. L'une se fait un système sur la ]|}onté de Dieu. Elle lui suppose une bonté molle qui n'a pas le courage de
tEa AMEaiCAlNES* ôo5
garder sa juste iadîgnatioii conlre le péjché çl le pécheur , et de là elle conclut avec le« libertios qne les peines de l'enfer pe peuvent êtreélernelles^L'autrç se fait un système de conversion, dç, dévotion accommodée à ses goûts. You« en faites un sur des sujets moins usités* Voilà tout , et vont ucttS eis ferez part. Voyonas auparavant quelle e§t l'opinion de Monsieur Beleepdt m: celle ma7 tière , car U ne fandvoil pas diiimiei: sur une chosaounousseriiouad^accordt
A<*p»eu-prèi celle de tout lu moiMbi Il n'est pas ici question de a!élover jvSd^ qu'aux cieux oa de 4^^cendre dans les abîmes de la terre* l^es bêtes vivant au n^nièu de nous , avec nous , nous leur voyons produire des actes qui wpposen^ le jugement, la mémoire,, des passions ,[ une volonté ; par ces effets nous pouvons deviner les causes , et noys soptimes^ aulorisés à leur supposer une ^me^^în-^ férîeure à la nôîre à là vérité, maîis pourtant de la même nature. Personne fte s'est avise jusqu'à présent de penser <|U6 Vaxuàt des betcs soit uàmûrleHq :4fai 'cmH: qu^ime wgauisalioQii plua piurfeitel
204 t^SS AME Aie AIN ES.
que celle des corps qui ne font que vé-^
gëter , leur donne la faculté de penser^
de vouloir et *de sçutir ; d'où on con*
tlut avec raison que ces trois puis*
isances dans l'honime ne sont nulle-
xneiit une preuve de rimmortalilé de
leurame.
Madeh. bonne.:
J'aime quand on s'explique pleine* inent et sans voile. Monsieur ne cherché pSishi vous déguiser les conséquences du système de Tame des bêtes. Et bien , lady Louise , croyez-vous encore que cette juatiëre soit étrangère a Tétude de la religion ?
Ladt LOUISE.
Non assurément , ma Bonne , s'il étoit vrai que tout \fi monde pensât comme Monsieur nous l'assure ; mais fe ne puis me le persuader, et je soupçonne qu'il allribue gratuitement aux savans cette façon de penser si impie ^ et qui détruit tout principe de morale!
Lady VIOLENTE.
. Je suis caution que Monsieur ne nous trompe pas» Madame. Je viens de lire le commencement d'un livre très^
LES AMERICAINES. ao5
admiré j il est intitulé V Esprit. L'auteur se tue à. nous démontrer que nous ne différons des .animaux que par une. or* ganisation plus, parfaite. C'e^t sur ce fondement qu'il anéajUit la morale et la , religion. Ce qu'il y a de plus surprenaut ^ c'est qu'à en juger par les apparences^ l'auteur n'a aucun intérêt à. soutenir une telle cause : ses.mœurç sont telles qu'elles le seroieni s'il çroyoitrTame immortelle. .. ; ; • •
Miss DOROTHÉE. •
Et cet homme prétend que les animaux nous sont inférieurs? Il se trompe lourdement. Je prétends prouver qu'ils l'emporteront infiniment sur nous*
BELESPRIT.
' On ne vous en demande pas Iaii4;« Mademoiselle. Gonte^atez-vous de leur assigner une cause de leurs opérations^ approchante de celle qui agit en nous.
Miss DOROTHÉE, ,
Je vous entends, Monsieur, et je vais commenter vos paroles. Il suffit , pour nier Timmottalité de l'ame, d'assurer que les bêtes. €>n ont une matérielle : nous ne voulons pas aller plus loin; notrje
So6 X'BS AMÉRICAIKXS.
orgueil 56 révoltëroit contre Pégalîte, encore plus contre la supériorité. A quoi bon parler de preuves? Il nous convient que les choses soient telles que nous let avançons : nous décidons qu'elles sont ainsi ; qu'on respect^ nos arrêts. C'est h des konunes tek que nous qu'il appartient d'éclairer l'Univers : nous ne voulons pas d^appel , tout le boa sens est renfenné dans notre tâte par on privilège exclusif, et il n'y a que les idiots et le9 femmeS qui osent penser d^une autre manière que nous.
BEtESPRIT.
Que vous êtes méchante , miss Dorothée '! Nous ne parlons point ainsi ; mais nous croyons avoir droit de rai- ^MBier,. et ikios aj^ona en horreur i'obéistaiMae av^ogibe » qui ne convieet qjn'aim sènpidts.
' Ha,ss 1>0110THÉE.
Je vais vous rendre le bien pour le bmlI. Vcms-^ dites que je suis bien niécfcante , et moi je soutiens que ^ous éles t^rop modeste : ce tt'est point à
i'^^ole des Bayle , des que voa^
a^ appris ce l^vagage) ii« VMleol étee
cruà sans examen , on du moins qu'on examine à leur mode sans s'embarrasser des contradictions , des inconséqoencea.
Ce n'en paa là noire compte.
Lai>t violektè.
J'ai vil un petit ouvrage qui vous ipettroii; tous d'accord. L'auteur prétend que les corps des bêles sont animés pa? dea démons que Dieu a condamnés à ceUç humiliation pour punir leur orgueii et leur superbe.
Btiss MAX Y.
O fi! Madame ! Je rejette absolument ce système ; je jelerois mon joUchiexi parla fenêtre, si je pouA'pislesqupçon^ej^ vrai.
Madïm. BQiiwE. ^
L'autéux ne r^ jamais donné ^compw tel^ et ce fut une pjaisiwlerie 4ii^, wi^ c.ouversa%u suc celte malîpre , qw h4 en fit naître l'idée. Cependant 0^1 ui^ep fit un crime , et les chagrins qu'on lui donna à cpl ^rd lui causèrent la oircurt;
Il ivmt bîezrde^lf f(»ib}Q'$se d'éire èen^ liiDle}iisiqu'bcep0ÎnU Ma^^grand^ma^n-»
qui étoit une femme de beaucoup d'es-
prit, aydit adopté le syslêmè de Pytha-
gore , et croyoit dah^ le fond de son ame
que les âmes des bétes étoiènt celles des
hommes qui avoieul changé d'babilalîon.
Elle n'osoit le dire tout haut ; mais on la
comprenoil , et ma Bonne perdit ses
bonnes grâces pour avoir osé soùteuîr
que les bétes étoient des machines : elle
regarda ce sentiment comme une im-
piete, ' '
Ladt méry.
Et moi ^ je suis prête a adopter les divers. systèmes .de ces Damés, plutôt que celui de Monsieur, Une chose matérielle et qui pense ! ùtfe âme spirituelle et mortelle ! voilà deux extravagances auxquelles je. n<s souscrirai ja* mais, parce qtie cela est contraire , à celte^vérité primitive dont nous avons fait là- base de nbs connoîssânces : // jr a un Dieu.: • • - •' "^ ;". - " '
Madev. bonne.
Procédons avec ordre , s'il vous platt Voilà , si je ne me trompe , cînq'^ystêmes différens: Voyons - quel sera celui que la foi ^l h raison iioûs . permettront
LES AMERICAINOëS. 20^
d'adopter. Auquel vous fixez - vous y Monsieur?
BELESPRIT.
Je soutiens que les bêtes ont une ame, c'est-à-dire qu'elles sentent, qu'elles pensent ; que cette ame est, mortelle ,
et ne consiste que dans rarrangement des parties de leur corps , et que , par conséquent , elle est mortelle.
Madem. bonne.
Et quel est votre système par rapport aux'bêles, miss Dorothée? Vous nous avez annoncé que vous en avez fait un. Exposez-le en peu de mots.
Miss DOROTHÉE.
C'est que non-seulement les bêtes ont une amè pen$anle et sensitive , maisençpre que cette an>e est infiniment supérieure à la nôtre, soit quet Monsieur la veuille matérielle ou spirituelle ^ il choisira , cela m'importe peu.
Madsm. B^ONNE.
Et vous, miss Belotte,. que pense»vous à ce sujet?
Miss BELOTïE. :
Tout ce qu'on voudra , ma Bonne.
3IO ISS AMfiKICAINrS.
&Mnme je n-aToi» pas cru jusqn'à présent que cette question fût fort inoipor* tante , je n'ai jamais réfléclii assez attentivement SQf cette matière pour prendre un parti en conséquence de cause. Ma grand'mèrp croyoit la métempsycose :
apparemment elle avoît ses raisons pour cela. Je ne les ai pas , ainsi je ne crois rien. Je ipe déciderai après que j'aurai entendu les preuves de tous les côtés : jnsques-jà je demeurerai dans une exacte neutralité , je serai mieux en état de
juger.
Là»t violente.
Je prends le même parti, ma Bomae , et j'abandonne mes petits diables, puisqu'ils obligeroienl miss Mstly k jeter son cbien parla fenêtre; J'eQserois \nen fâchée , je vous assAre. C'est une très*jolie luacbine.
Madbh. BOl^lSTE.
Vous voulez paroitre neutre , et vous embrassez l'opinion de lady Méiy; je vous récuqe , Madame.
Et moi , je m'applaudis d^avoîr un tel secours. Cependant , sans être ni vaine.
t£5 AMÉRtCAINES* 21 f
m présoqipldeoçe , j'ose vous a&siirer que je a'aurôis pas eu pçqr quand mèmd j*eu$se été seule de moa aifis. Je vôu» l'ai déjà dit : mon opinion me paroit tellement une conséquence de la vérité primitive dont nous sommes convenues, qu'on ne sauroii s'y méprendre quand on l'examine. Au reste ^ Mesdames /ne croyez pas que mes idées , à cet égard , soient de celles qu'on a sucées avec le lait, et dont toute la force consiste dans la longue impression qu'elles ont faite sur le cerveau : j'ai cru jtisqu'à neuf ans que les bêtes avoient une ame, qu'elles jt^uissoient de toutes mes fa^ cultes* La première fois qu'il me vint dims Tesprit qu'elles étoient àté mà« chines, cette pensée ma révolta si fort (fue je me levai de ma chaise avec au"* tapt de vivacité que si- j'eusae vu mnser* pent auprès de moi , et j'en effrayai ma ' gouvernante. Mon second mAivement * îut plus sage , et je me dis: Si les bêtes ont nue ame , l'examen que j'en veux faire ne la leur otera pas , et Je gagnerai une conVii:tion contre un doute.
Mi «s SOPHIE.
Je vous admire , {na cbère* Vous voua
amusiez singulièrement à neuf ans.
Comment à cet âge pouviez- vous même concevoir de tels doutes ? Comment pooviez-vous vous croire capable d'au tel examen ?
Ladt méry.
Que voulez- vous, ma chère ? Je n'avoîs jamais eu l'esprit assez délié pour trouver k l'occuper de ma robe ou de mon bonnet ; je suis, à cet égard , d'une stupidité qui surpasse rimaginalion , et mes pensées sur mille autres choses de cette espèce sont d'une stérilité assommante.
Cependant il faut penser à quelque chose , on s'ennuyéroit trop sans cela.
Mes pensées isont conséquentes a nies lectures : j'avois lu le livre de r Esprit; et l'auteur, en voulant me persuader que fious sommes des machines ^ parce que les bêtes le sont \ me détermina sérieu* sèment à examiner si nous étiops semblables ailles.
BELESPRIT.
Vous ii*avez pas bien lu cet ouvrage » Madame. L'auteur n'a jamsiis prétendu prouver que les hommes soirt des machines , mais seulement que les bêtes n'en sont pas. Voila son dessein.
LES AMÉRICAINES. 2llS
Làdt]\IÉRY.
Allons nôtre chemîn , Monsieur ^ sand nous embarrasser du dessein de l'auteur. Je prouverai mon dire en temps et lieu, et quand nous définirons les mots nous verrons qui de nous deux se trompe.
Etablissez votre systêmç; j voici le mien.
Une malièyc pensante est une absur<^ dite qui implique contradiction. Une ame mortelle est une chimère contraire à .toutes les notions raisonnables que nous ne pouvons nous empêcher d'avoir de l'essence des êtres ; d'oii je conclus de deux choses Pune : Si les bêtes ont une ame , elle est spirituelle j si elle est spirituelle , elle est immortelle. Ou bien, ks be tes n*onl ni pensées , ni seatimens , ni volonté , et par conséquent sont de pureS'riiaèhînes, dont la perfection in^ dîque la' séiènce de leur ouvrier.
• . 'Màdem. bonne.
Dans J'ordre dw choses , Monsieur ; c'est à vous dje Cjomnaencer à nous administrer vpspreuves^. '
J'y conseriéyei je vous avertis d'avance que je lés prendrai dans cet au«
jftl4 X«SS ÀKSRtCAlNES.
leur dont lady Mérj a si mauvaise opi**
nion. C'est. Monsieur Helvétius.
Puisque TOUS le nommez. Monsieur, ajoutez donc, comme la justice PexJge, qu^il a prononcé dnàlliême contre sou ouvrage , et qu'il a rétracté lout ce quMl y'avoit annoncé contre la religion et les moeurs. 11 est tel , qu'on ne peut raisounal^ement douter de la sincérité de cette démarche.
BELESPRIT.
Voua êtes bien charitable , IVlitdemoiselle. On pourroit , )e pense , l'être assez sans aller si loin ; mais cela ne faii rien à notre sujet. Voici ce qu'il dît après avoir borné nos £icuhé^ à deux qu'il croit pouvoîl* regarder conipie le» causes productrices de do^ t>éDséea^ Nous avons la faculté de recevoir les impressions différentes que fout sur nous les objets eittérîcurs. Nous avons, en second lieu , la faculté de nous rappeler ces impressiotï^ , c'est-à-dire , une mémoire. Notre auteûc^ pi^tend que les bêtes possèdent deu;t facultés aussi bien que l'homme* Elles reçoivent l'impres*
LC6 AMKHICAINESi tlS
sîoQ des objets extérieurs } elles Ite re*
tieQuent.
Ladx méry.
Dans rignorance où nous sommes de la plupart des causes des objets que nous connoissODS , nous sommet réduites à les deviner par leurs effets. On peut raî« soûhablement penser que deux causes sont pareilles lorsqu'elles produisent des effets absolument semblables ^ et nous nous figurons des dissemblances dans les causes y à mesure que nous en trouvons dans les efifets.Si dans Tbomme et dans ranimai les causes productricea sont semblables , les effets le doivent être aussi Or, vous savez , Monsieur^ que Texpérience prouve le contraire.
Miss SOPHIE.
Je n^entends non plus cela que si votis parliez allemand'. Expliquez - vous , je vous prie, Madame , d^uné manière plus claire.
LadtMÉRY.
Les médecins, ma chère, ne voient ^ pas dans notre corps pour y trouver les > dérangemens qui occasionnent une maladie } mais par les effets que produisent -
ai6 LES AMERICAINES*
ces dérangemens, ils en assignent les causes. La rougeur des joues , une fièvre J eule , une toux opiniâtre leur apprennent qu'une humeur s'est jetée sur les poumons et les abcèdent ; un grand dégoût accompagné d'amertume annonce que là bile est abondante $ des rapporte aigres I qu'il y a des acides dans Testomac. Toutes les fois qu'ils aperçpivent ces effets , ils conhoissent ces causes , et si dix malades les ont d'une manière égale 9 ils décident que les causes sont 6ùmê4tie degré de force ; au lieu que des synipt^^ différens les autorisent à dire qu« ces dix maladies sont produites par des causes différentes. M'entendezvous à présent , Madame ?
Ouï , ma chère , qn ne peut pas. présumer que les causes • sont s^mblables^ quand les effets sont différens.
BELESPRIT.
Mais si on peut assigner les causes de ces dissemblances qui sont entre les hommes et les animaux , dans des âccidéns allacbés a la forme extérieure de leurs corps , n'avouerez-vous pas qu'elles ne peuvent nuire à mon syslêaie?
X«8 A1I£AICAINCS* ai7
Ladt MÊBY.
Oui, Monsieur, je l'avouerai. Voyons
«î vous pourrez me prouver que toutes
' les différences qui se trouvent entre
rhomme et la bête viennent de leurs
formes*
BELESPRIT.
Si nos mains étpient lermînées<:omme le pied du cheval, nousfussions demeures comme ces animaux sans tous les arts qui s'exercenl avec la maio , sans habitation , sans armes pour nous défendre contre ies autres animaux ; le soin de chercher notre nourriture et de nous mettre à couvert des bêtes féroces nous eûl*absolumenl occupés ; nous manquerions de toutes les idées qui ne seroieiit pas conséquentes à ces deult points; nous serions restés fort inférieurs à certaines nations sauvages qui pourtant n'ont pas deux cents idées , et encore manquent41s de mots pour les exprimer.
Ladt MilRY.
Et si on demandoit a votre auteur ou Ton trouve celte nation si pauvre en idées et en expressions ^ ne seroit-il pas bien embarrassé à répondre ? Ne diroit-oq