‹ Les AméricainesChapitre 35 sur 42 · IL · texte numérisé non relu

IL

â'iS LCS AMERICAINES.

pas, a laliardiesse aVec laquelle il annonce ce fait , que c'est une de ces choses si généralement connues, qu'on ne peut lés révoquer en doute. Cependant ces nations que nous trouvions si slupides au premier abord, nous ont forcés d'avouer, lorsqu'elles ont été mieux connues , qu'elles avoient une grande sagacité. X>a langue des Algonquins , qu'on croit là jnère-langue des Américains septentrionaux, est très-riche, très-sonore et remplie de majesté. De combien d'autres n'en pourroit-on ^pas dire autant , si on les connoissoit comme celle-là?

Mi DE M. BONNE.

Permetlez-moi, ladyMéry, de (être 'une remarque qui vous échappe, J'acr corde a Tauleur de Y Esprit qu'il y a des hommes tels qu'il les suppose et qui n'ont que deux cents idées, et j'en conclus CQnl^re lui que l'organisation extérieure n'influe en rien sur nos idées%^ puisqu'il y en auroit une si* grande disette chez des peuples organisés comme nous le sommes.

• B£]L£SPRJT. .

' n a répondu k cette pbjectîon , Mademoiselle. Ce zi'est pas par le défaut

d^orgaDfisalion q^^e ies idées leur mafiquent; c'est que ne vîvaul point en so-ciété ,ils sont privés de toutes les idées que nous avons relativement à cet objet.

Fort bien! l^aîs ces idées^ne nous avons ^ et qui leur manquent, doivent êixé suppléées par tfauti^es. relatives à lenr genre de TÎe ^^et que nous n'avons pas. ; Gela re^nt a i la' mehkê soname d'idées ! seulement les objets ^n sont difter ens» . . »

-•Vous le supposez gratuîtepjeïil , Ma* d&iîië. Parmi ces' peuples sauvtagés'^ il y en a i^Jnelques-^unis , selon lé rapport (les* voyageiirb, qui tf ont pas l'usage de la' parole. Dampierre,nin des plus célèbres, nous assure qu'il trouva dans une île des hommes qui n'avoienl 4'autre langage (ju^ian glqussement semblable à cplui des poulets d'Inde. .

Laot. MÈRY.

Tout ce que la charité petit tne suggérer par rapport à Dampierre , c'est' de periseï* qu'il le crut ainsi parce que son oreille^n'étoh pas •iccôulum*ée à en-

d^O LCjS AMERICAINES.'

tendre de pareilé sons. jLTne autre ^ plus méchante que moi , l'accuseroit de se servir dtt privilège des voyageurs.

Madem. bonne.

Savez-vous bien , Mesdames , que les premiers mois que j'ai passés en Angleterre , j'aurois pu dire que vous n'ar* ticulies pas, et que vous n'ayiez qu'un sifflement P II a fallu qa*une longue ba« bitude m'ait familiarisée avec votre pro« noûciatîon ppur^me faire discerner que réellement vous formiez des syllabed} or, Dampîerre n'a pu demeurer que quelques momens à la vue de ces sauvfiges : il y auroit eu trop de risque à y rester plu{5. long-temps; et par çonsé* qjient il n'a pu juger si^neo^ent 4^ Un^ gage dç ces insulaires^

Làpt louisb.

Encore un mot de réflexion , ma Bonne. Lorsqu'il est question des liyres sacrés ^ et en particulier de l'histoire de Moïse i messieurs les beaux-esprits sont 4'pne difficulté qui impatiente ; ils arrêtent à cbaque qipt , doutent de tout.

Esr-il question d'un fait propre à accrédflçr leur? id<ée3 , il fti^l|e croire sur la

LES américaines; 2!2l

parole d'un seul homme. Us oublient en sa faveur le proverbe si usité : jd beau mentir qui vient de loin. Ce proverbe est pour nous y et non pour eux ; ils ont deux balances absolument inégales.

BEIESPRIT.

ie vous passe votre incrédulité a cet égard , revenons à notre sujet. Voici la seconde cause des dissemblances qui se trouvent entre les hommes et les ani'* maux , quoiqu'ils soient mus par une ame de la même nature^ La vie desanimaux , en général , étant plus courte que ]a nôtre , ils n'ont pas le temps de faire autant d'observations , et par conséquent d'avoir autant d'idées q^e J'homme.

Il en faut donc conclure que les idées du corbeau, du cerf, du perroquet et de plusieurs autres animaux , doivent surpasser de beaucoup en nombre celles de l'homme , puisqu'ils rivent bien plus long-temps. Continuez , Monsieur.

BELESPRéT.

Troisième différence : lès animaux

•mieux armés, mieux vêtus que nous . par la :natmre ,* ont moins de besoins ; •or, le besoin produit des idées, la faim . en fournit auiç animaux.

La©t mérï.

Retenez biisn celle différence, Monsieur; elle va me fournir des arrhes contre Totre auteur^ qui se contredît sans pudeur dans la même page. J'adople en plein ce qu'il vient d'avancer: le besoin produit les £(iee5. Passons à la troisième ' cause de là dissemblance entrel'hommie et la bête*

BELESPKIT.

Les animaux ne forment qu'une société fugitive devant l'homme qui , par le moyen des armes qu'il a forgées , s'est rendu redoutable , nféme aux plus forts et aux plus féroces d'enir^eax. Ge manque de société fait qu'ils ne peuvent augmenter leurs idéejs par la commu«

nicalion^ .

Ladt méry.

Le besoin produit les ' iAét% , c'est votre auteur <yii me le dit. Le besoin produit aussi l'industrie : c'est lui qui a fait naître chez les hommes l'idée de

se forger des armés pour suppléer parla à rinfériorilé de kurs forces comparées a celles des animaux. Même besoin chez les anixnaux que chez les hommes } pourquoi n'a-l-il pas produit des idées semblables ? Pourquoi n'ontjls point inventé des armes?

^ BELÊSPRIT.

La raison en est toute simple. Pour forger des armes il faut des mains , et ils n'en ont point.

Ladt mérx

Mais êies-YOus bien sûr qu'il faille des mains pour forger des armes ? La nature n'a4-elle pas suppléé à ce défaut chez les animaux , et n'en voyons^nons pas qui , sana avoir des .mains , font des ouvrages que l'homme ne pourroit imiter ? Examinez le castor ; il vit en société , nulle république mieux policée que celle de ces paisibles animaux : la nature leur a fourni des deiits si incisives, qu'ils coupent des arbres ; cependant y cet animal ,$i pourvu de talens , ignore l'art de se défendre contre l'homme : on, le prend avec la main , sans craindre ses morsures* Comment j

s'il a des idées ; ne loi esl-il jamais venu à^^ns Tespril d'employer ses dénis coi.tre l'homme son cruel ennemi ? Le* castors se bâtissent des maisons à plusieurs étages , et qui sont Irès-solides ; ils parviennent à détourner le cours des rivières , en faisant des digues si fortes , qu*à peine avec des mains et des outils en conslruiroît-on de pareilles. Comment n'ont-îls pas conçu Tidée de tendre des pîéges aux hommes ? N'auroîenl-ils pas pu environner leurs demeures de chassetrappes , faire des chevaux de frise ^ conclure une ligue offensive et défensive avec les autres animaux , en leur ea démontrant la nécessité et la certitude du succès y sur-tout contre des peuples qui ignordent l'usage des arjDsies à feu, et dont les frêles demejires n'auroient pas résisté un moment à leurs efforts redoublés? Je dis donc avec Fauteur : le besoin produit l'industrie et toutes les adées qui y sont conséquentes ; il ne fait pas le même effet chez l'anims^ qu'il fait chez les hommes. Donc je conclus que ce sont deux êtres très*dissemblables^ malgré la force d'analogie que je crois re«

Z.ES AniRICAlIYES. ^25

marquer en eux. Avez -vous quelque, chose à répondre à cela ?

BELESPRIT.

Vous vous expliquez singulièremenJ J Madame. Commei;it donc ! Vous semblez douter de Tanalogîe qui se trouve entre l'homme et la J)êlé? Ce sont des choses de fait , qui tombent à chaque moment sous nos yeux , et qui ne peuvent être révoqués en doute. On . feroît des volumes de tous les actes des animaux , qui prouvent qu'ils raisonnent et agissent avec réflexion.

Laûi- méry-

Mes yeux me le disent au premier moment. ^ Je change d'avis au second , et je ne vois plus dans les animaux qu'une machine nécessitée à faire certains mouvemens comme ma mmitre»

Reprenons ce qui a été dit. L'auteur de V Esprit vH A pu s'empêcher de reconnoitre dès différences totales entre l'homme et la bête. Les raisons qu'il a données de la dissemblance de leurs opérations sont si foibles , qu'il a été facile de les mettre en poudre. JE^r exemple , le singe , qui de tous les anir

Îia6 LE 8 A Mi Ri CXlf(TS\

maux est celui qu'on pourroil le plus' raisODuablement soupçonner de penser , le singe , dis-je ^ #.4^s jqn«ins , et pourtoit par conséquent ^tre capable d'ouvrages pareils a ceux que font les hopmes. L'auteur prévient cette objection , et croit la résoudre , en disant que cet âninaal est dans une qnfance perpétuelle i comme si les causes quf produisent la légèreté et Penfance ne dispa* roissoient pas chez Je singe avec les années, aussi bien que chez les hommes! On voit de vieux singes tristes , mélancoliques; sont-ils devenus plus capables de travail? La vivacité du singe est bien fixée p>r le désir d-être libre. ( Je parle .votre langage , Monsieur , erï lui supposant des désirs. ) J'en ai vu un , fixé *une heure d'horloge à déÊiire soixante «noeuds qu'on' avoit &its à sa corde ^ pour se procurer le plaisir de les lui voir délier. 11 é^oit jeuue et très - sémillant : cependant il ne fut point qoesAion de sauts et de gambades pendant cette heure.

B£L£SFRIT.

•On diroit , à vous entendre, que l'auteur de r Esprit a prétendu établir une

LES AMERICAUNTËS* Qi'J

parfaite égalité entre Thomme et la bête : ce n'est point du tout la son intention. II convient de ]a supériorité de notre espèce sur toutes les autres : seulement il ne Tattribue qu'à un mécanisme plus parfait^ qui rend nos ' idées plus abondantes , plus claires , plus capables d'être étendues , /en nn mot, qui nous rend très-supérieurs à ranimai.

,Miss DOROTHÉE.

Quelle erreur! Je vais trouver entre l'homme et la bête des dissemblances beaucoup plus marquées. Je yaîà prouver qu'elles sont toutes en faveur de l'animal , et en tirer la conséquence que l'animal est inOniment supérieur à l'homme. N'est-il pas vrai , Monsieur , que par rapport aux choses dont les causes sont cachées , nous sommes réduites a ne porter de jugement qu'eu conséquence de leurs effets?

BELESPRIT.

Assurément , Madame. C'est de ce principe que nons partons pour accorder une ame aux bêtes. Ils se comportent comme les hommes en mille

228 LES A^£AICAIN£S«

occasions ; donc, le principe de leurs ac^ fions est le même que dans Fbomme* C'est une cause pensante.

Miss DOROTHÉE.

Je pars du même principe. Monsieur^ et je dis : les bêtes en mille et mille occasions agissent d'une manière beaa«* coup plus parfaite que les hommes les plus savansj donc , ils ont une ame plus pensante que celle de l'homme ^ supérieure à celle de l'homme»

Mi&s CHAMPÊTRE.

La belle dispute I qui. a pour but de nous montrer que nous sommes des bêtes , ou même que nous leur sommes inférieures. Ah ! Messieurs les philosophes 1 qu'est devenu votre superbe ?

11 faut que vous ayez des inotifs bien puissans pour vous résoudre à vous ravaler ainsi.

BELESPRIT.

Une vérilé , pour être désagréable et humiliante , n'en est pas moins une vérité. Cela devroâi vous convaincre de la bonne foi des philosophes, qui sacriRent, pour la soutenir, l'intérêt deleurorgueîl; mars laissons à Miss Dorothée le tems

LES AMEniGAlNIS. 22g

6e nous fournir ses preuves* Son idée "est originale.

Miss DOROTHÉE.

Je vais me servir de vos propres paroles y Monsieur. Que les bêtes sentent , pensent , et agissent avec réflexion , nous disiez-vous , il n*y a que quelques momens , c'est un fait qui se passe sons nos yeuX| et qu'il n'est pas possible de nier. Je dis , moi , que les bêtes agissent beaucoup mieux que les hommes ; c'est un fait que nous ne pouvons révoquer en doute , parce que nous en sommes les témoins.

Lady violente.

Sur mon honneur , je crois que Miss Dorothée a raison. La proposition m'avoit révoltée d'abord j en y réfléchissant , je ne sais comment sa réflexion m'a échappé. L'agenl-fourmi qui amasse 'pendant l'été une subsistance pour l'hiver, se comporte avec beaucoup plus de sagesse qu'une foule d'hommes qui se hâtent de dissiper dans leur jeunesse un patrimoine qui devroit être la ressourcé de leur hiver , c'est-à-dire , de la vieillesse. *

250 LES AMERICAII4E5.

Mtss DOROTHÉE.

Le bœuf, le mouton, l'oiseau, qui ne prennent jamais de nourriture au-delà de leur besoin , ne raisonnent-ils pas plus juste que le gourmand et l'ivrogne, qui ne peuvent parvenir à remplir la moitié de leur carrière , parce que l'întompérance les assomme, pour ainsi dil'ePLe castor est un plus habile géomètre que Newlon ^ car il suppute exa<x fement la pluie et la neige qui doivent tomber dans un hiver , pour élever sa cabane à une telle hauteur , que la crue des rivières ne la puisse submerger. Un géomètre quipourroit calculer le produit de cette neige et de cette pluie dans une rivière, ne pourroit assurément la prévoir avant qu'elle fût tombée , et la prévoir si juste , que la caban« fût dans Teau, et n'y fût pas entièrement j car voilà ce que font les castors.

Miss SOPHIE.

Et ce que je n'entends point du tout, faute de connoître ces animaux. Apprenez-moi , s'il vous plaît , ce qu'ils sont.

Miss DOROTHÉE.

Le castor est un animal amphibie ,

L£S AMÉaiCAlNES. sSl

gros à-peu*près comme nos chiens de » chasse qu'o#appelle bassets , parce qu'ils onl les jambes courtes : ils qdI une queue plate.et large, et, comme je Tal dit , des dents extrêmement tranchantes. Ils vivent en société , et cela leur est absolument nécessaire pour exécuter leurs ou- - vrages. Ils choisissent ^ pour bâtir leur ville , une prairie voisine d'une rivière. Après l'avoir marquée pour le lieu de leur emplacement, ils se mettent plusieurs autour d'un arbre et le «cient avec leurs dents j mais, ce qui est admirable, •c'est qu'ils dirigent tellement leur travail , que l'arbre tombé toujours du côté de l'eau, ce qui abrège le chemin qu'ils -doivent faire pour l'y conduire. Lorsqu'il est. tombé, ils le. traînant vers la •rivière.et le placent en travers ; et comme Jes travailleurs sont en bon nombre, il !se trouve en même temps assez d'arbres .pour faire la carcasse de leur digue; alors ils y jettent une grande quantité de branchages , de terre , de pierres , pour combler les intervalles de ces arbres , après quoi ils revêtent tout l'ouvrage de •briques.

%t$ AMERICAINES.

Miss FRANCISQUE.

Et oïl prennent - ils les t)rique8, ma chère? Je crojoîs qu'ils travaîUoient dans des lieux déserts.

Miss DOROTHÉE.

Et VOUS pensiez juste, ma chère ; îb font ces briques, et voici comment : Us trempent leur large queue dans Teau , et viennent eu imbiber une sorte de terre qu'ils connoissent propre à cet «sage. Ils la façonnent avec leurs pieds; après quoi ils la battent à grands coups dfe queue jusqu'à ce qu'elle soit durcie. Cette queue, qui leur sert de truelle, de inarteau , leur fournit aussi une voilure j ils la chargent des matériaux qu'ils veu- Jent transporter. Pendant qu'une troupe de castors travaille â cette digue , une autre pose les fondemens de leurs cabanes qui sont à trois étages , e t ontla forme d'un four. Il y a à chaque étage des trous, parce que le castor aime à tenir sa queue : dans l'eau , et ce trou n'a que la largeur nécessaire pour être exactement bouché par cette queue. L'édifice élevé , ils garnissent le dernier étage , c'esl-à<*dii:e le plus élevé , des sommités d'un arbre

LEfif AitféRicÀiNï:ar. ^55

qu'on appelle le Tremble , et dont ils se nourrissent pendant Thiver. La digue , en arrêtant les eaux, fait déborder la rivière qui inonde la prairie et en fait un kc au milieu duquel sont les habi<^ , tations. Après les premières pluies, les. • eaux gagnent le premier étage; alors les castors déménagent etgagnent Pétagc qui est au-dessus , qui est abandonné à son tour pour \e troisième ; et les castors ont supputé si juste , que les eaux montent toujours assez pour leur procurer Tagrément d'avoir leur queue fraîchement dans l'eau, et point assez pour inonder la partie de maison où ils foni leur résidence , et ori ils gardent leura 'provisions. '

Misa SOPHIE.

Cela sent furieusement Tl^ypcrbole.

Là , ma Bonne , .dites-nous , sur votre conscience^ si on peut croire ce que miss Dorothée vient de dire.

Madsh. bonne.

Il est bien des faits rapportés par les voyageurs dont on peut douter sans crainte de passer pour trop incrédule ; mais celui-ci , ma chère, est hors de tout; '

2^4 LES AMERIGÀIÏfES.

soupçon. Un si grand nombre de té- ^loins s'accordent dans toutes les circonstances que miss Dorothée vient de yous raconter, que le fait n'a jamais été soupçonné non-seulement d'être faux , . mais même d'être exagéré. Tous ceux qui ont été dans l'Amérique septentrio* nale ont pu s'en instruire par leurs yeux et par le rapport des sauvages qui n'étoient point menteurs avant d'avoir eu commerce avec les Européens. Messieurs les philosophe^ , bien loin de s'inscrire eu faux contre ces récits , les ont reçus avec avidité et s'en servent comme d'une arme victorieuse pour nous prouver que les bêtes ont des amés.

Miss SOPHIE.

Non- seulement je suis de leur avis, mais j'ajoute encore que j'adopte en plein l'opinion de miss Dorothée. Oui , les bêtes ont une ame , et cette ame est infiniment supérieure à celle de ' Thomme , du moins pour l'aptitude à la géométrie.

Miss DOROTHÉE.

Vous deviez ajouter encore pour la • morale, comme je vous l'ai déjà prouvé

JLES AMÉRICAINES^ 2t55

"par Téxemple de quelques animaux qui ignorent la gourmandise crapuleuse , qui abrège les jours ^'une si grande mulli* tude d'êlres à face humaine. Mais je n'ai pas ifini mon parallèle.

L'oiseau mâle l'emporte infiniment sur l'homme débauché et le père.dur, puisqu'il n'est occupé, loot le temps où sa femelle coave ses œufs, qu'a lui chercher de la nourriture , et qu'il la remplace ménae lorsqu'elle est forcée de les rabandonner. Il ne s'avise point pendant -ce temps dé yblèr à de nouvelles amours, -et ne viole jamais la fidélité conjugale tant que son bail dure. La tourterelle -Fenaporte encore sur lui à cet égard : -elle ne peut survivre à sa moitié ; en cela bien s«ipéri)eure à ces époux qui oublient ^en si peu de temps celles que la mort 4eur a enlevées, et auxquelles ils avoient juré une flamme éternelle. La poule qui se dessèche sur ses oçufs , et qui se donne ë peine le temps de prendre sa nourri- 'tdre , ' n'est '^elle pas plus estimable que ces mères dissipées qui , courant dépuis lé malin jusqu'au soir , abandonnent le •soin de leurs enfans à des mercenaires? -Mais que dirons-nous du superbe tau*

bS6 LES AMéAlGAlN£9.

reau , qui se contente dans la prairie de la portion d'herbe qu'il peut manger , et qui n'emploie pas sa force pour ravir la substance du foible agneau qui pait a ses côtés ? Son ame n'esl-elle pas plus noble que celle de ce.grknd , de ce puissant qui regorge de biens, et qui arrache au pauvre artisan sa substance stricfe , soit en envahissant le petit héritage de ses pères , soit en profitant de son besoin pour le faire travailler à vil prix , soil en lui retenant trop long-temps son salaire ^ et en employant a ses plaisirs VargCBl de fînéâpayef ses stietirs? Voila des dissen blancesbienijiarquées,Monsieur,eteUes sont toutes à Tatantage de l'animal ; cependant ce n'est pas tout. L'homme passe une jeunesse pénible plour acquérir les talens nécessaires à la sociétés Que n-^o coûte -il pas pour devenir géomètre, architecte , médecin ? L'animal , sans avoir fait aucun apprentissage , excelle dans c.es sciences ; il sait tout sans avoir rien appris. Lorsque les Grecs , encore barbares, habitoîent lé creux des arbres et se nourrissoient de glands , Içs hirondelles qui vivoiènt en Grèce, bâtissoient l^r nid avec autant de facilité et d'à-

ZiES AMERICAIN £8. ïS/.

dresse que le firent celles qui vécurent au siècle des Périclès.

Avouez donc , Monsieur , que les Lèles ont une ame, que cette ame est infiniment supérieure à celle des hommes ; ou renoncez & juger des causés par leurs effets , et dites qu'une cause inférieure produit des effets qui lui sont infiniment supérieurs.

Vous êtes pressé de bien près , Mbn-^ sieur. Pouvez-vous nier ce que mîss Dorothée vient de vous dire ? Vous déterminerez-vous à accorder aux animaux une ame supérieure à la vôtre , du bien direz -vous que l'Etre suprême leur s^ assigné leurs fonctions , comipie un hstbile machiniste à des figures qui se meuvent par ressort, et dont aucune ne peut faire un mouvement étranger k ce res^ sort?

BEILESPRIJ.

Je voudrois bien ne dire ni Fun ni l'autre. Il est certain que si les animaux agissent librement , leur volonté est plus saine que la notre ; il faut cfaercher un milieu qui sauve de ces extré-

a!5S LES ÂMEHICAINËS.

mités. Ne pourroienl-ils point raisonner et sentir sans être libres?

Madem. bokne.

Et de quoi leur servîroit la faculté de penser , de percevoir , s'ils ne pouvoîent agir en conséquence de leurs perceptions ? Les idées seroienl en eux un meuble inutile , si jôpuism'exprimer ainsi ; or, ils sont les ouvrages d'un être

qui n'a rien fait d*intitîle.

Miss SOPHIE.

Je sais , ma Bonne , que vous nous avez expliqué, autrefois, rinutilité de la raison et de la volonté , si nous.ne possédionp que l'une des ^enx,^ l'exception, de l'autre ; mais je l'ai parfaitement oublié , ayez la bonté de le répéter.

MÂftEM. BONNE. .

' Vous avez dit la raison , et c'est Tentendement qu'il fallait dire , ma chère/ U nous sert à discerner les objets ; et par ta, différence de leurs' qualités nous cônnots6ons s'ils méritent d^être recherchés bu- d'être fuis. On met devant moiun ivorceau de pain et un serpent. Je côHQois qu'il me sera utile de manger

LES AMERICAINES. â?^

î'un , et que l'autre pourroit m'empoîçonner. Pour que celle cunnoissance me soit utile, «il faut que j'aie la liberté du choix } car si j'étoîs nécessitée à prendre le serpent, la connoissance que j'ai du mal qu'il pourroit me faire ne serviroit qu'à me rendre misérable. De même , il me seroit inulile d'avoir la faculté de choisir entre plusieurs objets , si je manquois du moyen de les discerner.

Je vais vous avouer unefoiblesse dont je suis bien honteux. Je ne puis me refuser à ce que j'entends: je suis couvaincu y cependant mon esprit se révolte contre la pensée dé regarder les bêtes comme des machines.

Ladt mérv.

Et pourquoi ,. s'il' vous plaît , cette répugnance ? Appa^'eminent qu'elle est fondée sur, una V^sgçi : .vopdriez-vous^ nous la dire? ^ . . ; ' )

BELESPR]T.

. C'est que nies s^cns , cent fois par jour, me disent que (es. ahimau^c raisonnent, et j'ai peine a lepi* donner un démenti» *

St^O LES AMÉRXCAINBS:

* Ladt MÉRY.

Mille pardons, Monsieur; je vais vous dire une grosse injure , ç'esl que vous ne raisonnez guère. En conscience, pouvez-vous balancer entre le témoignage de vos sens et celui de votre raison ? Combien de fois , dans votre vie , vos sens vous ont-ils trompé ? Mais ce n^est pas tout. Vous êtes convaincu .de l'existence d'un Dieu: si je vous prouve que l'opinion du sentiment et de la pensée dans les bétes est injurleusfe à la justice et à la bonté de Dieu , vous rendrez-vous?

BELESPHIT.

Vous avez bien mauvaise opinion de moi , si vous pouvez en douter ^ mais il faut que les preuves soient bien claires.

Làdt MÉRY.

Commençons par bien définir les mots dont nous voulons nous servir.

Qu'entendez-vous par la justice ?

BELESPRIT.

J'entends une vertu qui fait haïr et punir le mal » aimer et récompenser ce qui est juste et bon.

Lady MÉRY. •

Dlriez-vouô qu'un homme est jusle , s'il punissoit des innocent et s'il récômpensoit des coupables?

BELESPRIT.

Non , la justice est anéantie dès que ces deux conditions sont violées,

Lady MERY.

Voilà la raison , Monsieur, qui a été décisive à mon égard , pour me faire croire que les bêtes sont des machines, et j'ai cette obligation à l'auteur du livre de V Esprit. J'avois toujours dit et entendu dire que les bêtes agissent par instinct} mais je ne m'é lois jamais de« mandé ce que j'entendois par ce mot.

Votre auteur met en marge ce qu'il appelle un bon mot du père Mallebranche.

Ce savant oratorieu s'écrie : les chevaua: * ont-ils mangé du foin défendu ? Ces mots portèrent un trait de lumière daps mon ame , auquel , je vous l'avoue , je ne fis pas un fort bon accueil : la force de l'habitude me révolta contre cette lumière , et j'eus toutes les peines du monde à rappeler mon sang-froid. Enfin 9 je me dis à moi-même : Si les ani» II. II

â4^ ^C? ÀBI£RICA1N£S#

niaux Souffrent , ils sont donc coupables de quelque crime j car il seroit injurieux à la bonlé de Dieu de croire qu'il eûlcréé des innocens, seulement pour les faire souffrir.

BELESPRIT.

Mais après tout, n'est-il pas le maître de ses créatures? De qfiel droit lui de« mandcrionT-nous compte de ses œuvres, nous qui ne sommés que des atomes en Sa présence ? 11 a pu avoir des raisons

bue nous ne connoissons pas.

Laot VWI.ENTE.

Le bon apôtre pour predher*!a soumission aveugle aux décrets du Toul- Puissant ! Et si on vous dit , Monsieur , qu'il lious a créées pour Je servir unrquemetit par la destruction de nos penchans déréglés , vous irouvet'ez bien là pourquoi , que vous ipegarâ^z à ce mometïi cotome téméraire; parce que vous avez intérêt qu^on ne le prononce pas pour pouvoir rester tout à votre aîsô dans la classe des animaux : ponrnous, 61 qui cède- tîompagnie dépîaît , nous prions lady Méry de coHlinner îr vont «oufondre.

LES ÀMERtCAINES. 245

Ma DEM. BO^NE.

Elle le fera ^ ma chère , et ce sera avec politesse et mqdération ; car dans la dispute , quelque tort qu'aitnotre adversaire, il ne faut jamais s'écarter de ces règles. Je voudrois que ma chère jady Violente eût la bonté de s'en soutenir. Continuez , lady Méry.

Ladt MÉRY.

Vous me deoia&dez , Monsieur , si Dieu n'est pas le maître de ses créa:tures : j.e réponds que oui ; mais j'ajoute qu'il est impossible qu'il soit injuste^ •c'est-ii-dire , q^i'ir frappe Tinnocent et qu'il récompense le coupable. Toutes les vertus sont essentielles à la divinité, et il n'est pas Je maître d'être méchant e^, injuste , cela implique contradiction avec sou .être. Ma bonté n*èst qu'un faible écoulenlent de la sienne , un atome en> coimpar^îson de l'univers, et cependant je ne çourrois jamais me résoudre à faire souffrir des innocens. D'aiHeurô, n'est'il pas vrai que DietI a créé des créaffùtts p<>ut sa gloire y qu'il .vent être aimé '<d^ellei^? Poill^aoi Dieu vêlai- il êtr^s aimé de ses créatures ? Patce qù'îlest lasoQr

2/4 LES américaines; veraine beaplé , la boulé immense , et que la justice oblige d'aimer ce qui «est beau et bon : il veut tellement que nous accomplissions celle justice , qu'il a mis en nous un penclianl irrésistible à aimer ce qui est bon et beau, et une répugnance invincible à aimer ce qui est laid etmécbanl à notre égard , c'est-k-dvre , lout ce qui nous peut causer la mort , ou ce qui nous paroît un mal. Si vous supposez ■que des bêtes innocentes aient été créées pour souffrir sans aucun fruit , il est impossible de supposer en même temps .qu'elles puissent aimer Vauleur de leurs peines ; il n'auroit pas été bpn a leu^ égard.

BELESPBIJ.

Attendez un peu..... La somme des biens que les bêtes éprouvent, ou plutôt dont elles jouissent, esfpeul-êlre supérieure à celle des maux auxquels elles ^ sont assujetties : ainsi toute déduction faite, elles sont redevables à leur auteur.

Lad^ MÈRY. .

Oûcroiroit, à vous «ntendrev que viw»

parlez du destin dés anciens, Qu de letir Jupiter, jqui avoil.à . s<is i:Ôtés deuxtQii-

tES AMÉRICAINES. 2^5

neaux pleins des maux et des biens, dans lesquels il puisoit des deux mains pour les distribuer aux créatures . Celle idée convient parfaitement a une puîs-^ sauce aveugle, bornée , nécessitée , telle qu'on la supp.osoit dans les dieux du paganisme ; mais par rapport à notre Dieu, oii tout est infiniment parfait, elle seroit injurieuse. Il n'a mis que dest biens dans le monde : le seul péché y a introduit tous les maux. Par conséquent par- tout où je vois la peine , je suppose le crime. Je ne vous dirai point , Monsieur , que la foi me l'apprend ; car nous supposons que nous ne Tavons point encore; mais je puis vous assurer que je n'eu ai point besoin à cet égard, et que dès-là que je suis assurée de l'existence d'un Dieu infiniment parfait «ma raison suffit pour me découvrir cette vérité que je vous répète: Oii il y a do la peine il faut supposer le crime.

• Miss SOPHIE.

Que devient donc., Madame, toute cette belle doctrine que ma Bonne nous a éta'blie les années passées? Elle nous assuroit qu'il n'y avoit point de maux dans celle vie; que les souQVances, la

^46 LES AMÉllICAIllf ILS.

pauTretéyles kumilialioQS^ la mort même n'c (oient point cjesmaux réels , qu'ils u'ea avoîcDt quie l'apparence : vous soutenez une thi)se contradictoire avec la sienne.

Ladt M£RY.

Point du tout. Madame : je reconnois ^u'il y a un mal réel qui est Je péché , le dérèglement , ou , pour me servir des termes que nous employâmes alors , qui est la négation ou le néant du bien.

Tout ce que l'on regarde comme des maux , sont les accessoires du péché , ses suites naturelles. C'est une racine em-r poisonnée qui rend amers tous les fruits qu'on ente sur elle ; mais ces maux physiques changent dénature pourdes créatures qui espèrent une autre vie. La bonté de Dieu se manifeste en cette occasion d'une manière éblouissante. Ces détestables fruits d'une racine encore plus détestable deviennent le remède des maux qu'elle a produits , si nous voulons en faire un bon usage. Concluons qu^ ce que l'on appelle les maux physiques , ne sont point des maux pour ceux qui, en espérant une autre vie, peuvent les changer en biens réels j et si l'on supposoit dans les bêtes une ame

LES AiHÉaiCAINES, 24?

immortelle et susceptible de récom»penses éternelles, je ne me se^ndall* ^eroîs pas de les voir souffrir , parc^ que je reg^derois leurs souffrance^ \:omme d^s moyens précieux d'expier leurs fautes et de mériter l^ Ciel : voiJ)i la seule hypothèse danslaquçU^ jepuissf accorder uu0 ame aux bêtes/

Ladt LOUI8E.

Encore un mot sur l'objection de Miss Sophie , cet article m'intéresse. Je conviens que les maux physiques peuvent être la médecine du péché j mais une médecine est un mal eïlo-même , et ma Bonne nous a dit qu'il n'y avoit pas de mal dans le monde.

Ladt MÉRY.

El, qui plus est, vous Ta prouvé , je m'en souvieijs fort bien. Ce n'est pas la pauvreté en elle-même qui est pénible.

Un sauvage de l'Amérique qui est nu »

vit de racine , n'est pas pauvre j car il e$t persuadé qu'il ne manqi^e de rien.

C'est la cupidité qui fait les pauvres, en forgeant des besoins imaginaires de choses dont on peut sa pûsser. Or, la cupidité est un dérèglement. Ma Bonne n«

^48 L ES A M É RI C A r N E S,

VOUS a pas dit que l'orgueil ne fui pas UD mal : c'en est un bien réel de manquer d'humilité : mais les choses qui blessent l'orgueil sont des. maux ima* gikjaires : voilà ce qu'elle vous a prouvé. On a mal parlé de moi dans vingt maisons la semaine passée : cela ne m'a donné ni migraines , ni insomnies , ni coliques , ni chagrins , car je l'ai ignoré. Ces paroles de médisances et de calomnies n'ont donc point été un mal pour moi ; mais elles Tout été pour ceux qui les ont prononcées ou écoulées avec plaisir , parce qu'ils ont manqué de charité. Imaginez dix personnes dont les passions soient soumises à la raison , mettez-les en société , elles ne con- Boîtront pas la peine ; leur demeure sera l'image du ciel.

Miss SOPHIE.

Donnez-leur la goutte , la pierre , la

gravelle » la colique, la migraine, et

vous verrez si elles ne connoitront pas

la peine.

Madem. bowne. ■

Ce que je vais vous dire vous paroltra un conte ^ Mesdames; mais avec

LES AMÉRICAINES. 2/^g

tou$^ ces maux ces personnes vous diraient qu'elles ne connoitroient pas la peine si elles ëtoient telles que lady Méry , les suppose. Elles vous assureroîent , au contraire , qu'elles sont heureuses de souffrir des bagatelles qui n'ont aucune proportion a^c les péchés qu'elles ont ^ expier, avec la gloire qu'elles espèrent. Les sept années de servfce que fit Jacob pour obtenir Rachel, lui parurent comme sept jours, tant le prix de ses travaux lui étoit précieux!

liADT .MÈP.Y.

Revenons, s'il vous plaît, à notre sujet. La peine est la fiïle du péché. Lors donc que je. vois les animaux.sujels à la peine ^ je ne puis m'empêcher de me rappeler la question du père Mallebranche , et de me demander si les chevaux ont mangé du foin déft^ndu.

Miss CHAMPÊTKE.

Vous croyez donc , Madame , que si Adam n'avoit point péché, il n'y auroi pas^eu de peine dans celte vie?

ladtmèry:

N'avons -nous pas la preuve que le

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