‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 10 sur 138 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

plus violentes diatribes contre « la tyrannie anglaise » ; ceux qu parlent de « démolir les trônes, d'anéantir les monarchies» ; ceux qui nous montrent l'aigle américaine,les serres plantées aux flancs du lion vaincu; ceux-là même, ces incendiaires orateurs— au fond les meilleurs amis de l'Angleterre— riraient de bon cœur si on prenait au sérieux leurs féroces hostilités. Le 4 juillet, date sacrée pour les États-Unis, fait monter à son apogée et l'enthousiasme et l'orgueil américains : véritable ivresse qui verse par-dessus bord en mots passionnés. Mais on commence à s'en apercevoir là-bas; pour ce qui nous concerne, cet anniversaire perd sa signification ; chez nous aussi, l'opinion rend hommage aux patriotes qui secouèrent jadis le despotisme royal ; chez nous aussi, on apprend aux jeunes gens à regarder Washington comme un héros, à l'admirer, à le respecter. Lorsqu'ils auront bien compris cela, les Américains feront ce que nous avons fait pour Waterloo : ils cesseront de raviver des sentiments d'animosité nationale, qu'il est dans l'intérêt général d'oublier.

En attendant, les Américains du Nord ont eu le bon goût et la sagesse de ne célébrer par aucun anniversaire leurs victoires sur la Confédération du Sud.

La même sagesse, enlevant au 4 juillet sa couleur anti-anglaise, convertira en une glorieuse journée la fête sous les rayons de laquelle Américains et Anglais célébreront d'un même cœur le triomphe de la liberté !

Ma première impression, lors de mon arrivée en Amérique, fut, il faut l'avouer, passablement étrange. Nous avions, durant la nuit, franchi le détroit de Belle-Isle, qui sépare Terre-Neuve du Labrador. A l'aube, mon compagnon de cabine s'écrie :

— Nous voilà dans le Nouveau-Monde 1

Sauter hors de mon hamac, passer le premier vêtement venu, courir sur le pont, c'est l'affaire d'un instant. J'ouvre les yeux tout grands, je regarde au nord, au sud, à l'est à l'ouest ! Rien, pas apparence de inonde, ni vieux, ni nouveau I

El cependant, nous étions en Amérique, nous remontions le golfe du Saint-Laurent, si incommensurablement large que, pendant toute celte longue journée, nous voguâmes entre le ciel et l'eau sans plus apercevoir de continent que si nous eussions été en pleine mer. — Le lendemain, dans l'après-midi seulement, Anticosta parut à l'horizon, comme un lointain brouillard.

« Colomb, a dit quelqu'un, n'eut pas grand mérite à. découvrir l'Amérique : elle était trop vaste pour qu'il pût la manquer I » — Je pensais tout juste le contraire sur ce fleuve sans limites. Colomb, selon moi, aurait fort bien pu ne pas voir l'Amérique, même en naviguant dans ses eaux.

La nature fait largement les choses chez frère Jonathan : les ri- Hères y deviennent des lacs démesurément allongés ; les lacs y prennent des proportions avec des courroux de haute mer. S'agit-il de il'scendrc ou de remonter ses fleuves? il faut a l'Américain autant de j<»urs et de nuits que nous en demande la traversée de l'Océan. Aussi, les distances ne comptent-elles pas; et, pour aller jouir de ses vacances sur les bords du Pacifique, frère Jonathan

fera sans hésiter quatre mille milles en chemin de fer ! — Je ne tardai pas à comprendre cet homme du Far West, qui, lors de son séjour en Angleterre, n'osait sortir la nuit, de peur de piquer une tête par dessus les bords de notre pauvre petite île.

Débarqué h Québec, la ville de glorieuse mémoire, je parcourus, avant de me rendre aux Etats-Unis, le Haut et le Bas Canada, fertile et beau pays peuplé de nationalités différentes, bien moins séparées par les distances, l'idiome, les croyances ou la tradition, que par le sang. Une communauté parle français, l'autre anglais, l'autre allemand, l'autre quelque dialecte indien, l'autre notre gaëlic, si bien que l'on se croirait au fond du Mull ou du Rossshire. Le gouvernement anglais étend son drapeau— plus pour la forme que pour le fond — sur ces éléments hétérogènes, et leur donne des apparences d'unité fort peu réalisées en fait.

Traverser successivement, sans quitter la même contrée, des peuples si divers, est bien la chose la plus bizarre qui se puisse imaginer. Dans le district de Glengarry, par exemple, sur les frontières des Upperprovinces, je tombai en pleine colonie d'Highlanders — vingt mille environ — tous des Mac, et la plupart des Mac Donald. Un de leurs jurys, formé de douze membres, comptait neuf Mac Donald, et sur les neuf, six Donald Mac Donald ! Distinguer ces braves gens les uns des autres n'est pas aisé. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons : il y a de gros Donald, de petits Donald, des Donald rouges, noirs, blancs, jaunes, gris t

Un village du Pentland Firth renfermait tant de Pierre Sainclair, qu'après avoir épuisé le vaste répertoire des épithètes caractéristiques, on se servit du nom des femmes pour discerner les maris. Il y eut donc des Pierre à Flora, Pierre à Peggy, Pierre à Polly, Pierre à Sally, Pierre à Mary,... et l'on ne s'arrêta pas de sitôt !

En redescendant le Saint-Laurent, j'atteignis un établissement de Peaux-Rouges, dont la tribu appartient aux Iroquois, si redoutables et si puissants jadis. Ces Peaux-Houges parlent encore leur dialecte ; mais le noble sauvage a disparu. Le noble sauvage porte des pantalons l Le noble sauvage, au fait, est maintenant à cheval sur deux races : la blanche et la rouge.

Un des chefs, tout en me montrant son village de Gaughnawaga (1), s'informait de l'Ecosse.

1. Les Iroquois de Canghnawaga, river-mai, montés sur leurs canots, s'élancent au-devant des radeaux pour aider reux-ci à franchir les rapides.

— Vous savez 1 s'écria-t-il soudain : j'ai du sang écossais dans les veines !

Surpris, je me taisais."

— Ma mère, continua le chef, était une Mac t Mais les races se mêlent si étrangement en moi, que je ne sais trop laquelle a droit de me réclamer. Je suis aux trois huitièmes écossais, à moitié français,... le reste est indien !

On en aurait pu dire autant des enfants de la tribu, à voir leur teint, plus européen qu'iroquois. La tribu, toutefois, continue à parler l'idiome mohawk.

D'autres districts du Bas-Canada emploient exclusivement le français. Il est tel quartier de Montréal, où nul ne répondrait a une question posée en anglais. Je visitai, à l'Hôtel-Dieu, l'école des garçons dirigée par un Frère.

— Que leur enseignez-vous ? lui demandai-je.

— Le latin et le français.

— Et l'anglais ?

— Non.

— Quoi I vos élèves comprendront le latin, et ne sauront pas un mot d'anglais !

— Non, Monsieur.

Le Frère lui-même ignorait l'anglais. Or, le fait se passait, qu'on ne l'oublie pas., dans une école appartenant au centre commercial de l'Amérique anglaise.

Annonces et publications se font dans les deux langues. Les écriteaux placardés au coin des rues portent double inscription : Saint-Peter, Saint-Pierre; Fish Market, Marché au poisson. Chaque Notice se présente dans les colonnes de journaux, flanquée d'un Avis, s'agit-il des Conseils, les membres — même ceux du parlement d'Ottawa — répondent en français à des discours anglais, et la discussion poursuit son cours dans les deux idiomes, sans que nul paraisse en éprouver le moindre embarras. Avec ce principe poussé jusqu'au bout, on aurait des allocutions en gaëlic, en allemand, en mohawk, et Babel — pour me servir d'une tournure yankee — ne serait rien à côté !

Dans le Canada supérieur, comme dans l'autre (1), Anglais, Irlandais et Allemands forment des communautés distinctes. La persistante séparation de ces masses hétérogènes, s'oppose au développement des sentiments fraternels qui, effaçant peu à peu tout

1 . L 'élément écossais et presbytérien y domine, de même que l'élément français et catholique dans les pronnces inférieures.

«antagonisme, finissent par fairo une seule nation des peuples les plus divers.

Malgré tout, Écossais et Anglais restent 'attachés h leur ancienne patrie. Ils en sont fiers. La old Country leur tient au cœur.

Aussi peu démonstratif que son frère de Piccadilly, l'Anglais du Canada regarde comme indiscutable ce fait : que l'Angleterre excite l'envie de l'univers, que tout individu de bon sens doit en demeurer convaincu, et que, par conséquent, il est parfaitement inutile de perdre son temps et ses paroles à discuter un axiome aussi clair que le jour ! L'impopularité des Anglais en Amérique vient aux trois quarts de la raideur hautaine avec laquelle ils maintiennent cette assertion. Les Écossais, tout en se montrant plus démonstratifs, y mettent moins de morgue. Le jour de la Saint-André, il leur faut des drapeaux, des processions; des rameaux de bruyère crue et fleurie sur les collines d'Ecosse, à passer dans la boutonnière ; il leur faut des allocutions qui, du haut même de la chaire chrétienne, portent l'Ecosse plus haut que les nues. Mais leur patriotique enthousiasme n'a rien d'offensant ou d'agressif.

Un vieil Ecossais de Belleville exprimait le sien à sa façon. Le jour de la Saint-An dré,il étendait sur le parquet un journal écossais, le couvrait de terre apportée de Bannockburn, plantait une chaise au milieu de cette patrie improvisée, s'y asseyait triomphalement, et entonnait à pleine voix un hymne écossais, tout en buvant à plein verre du wisky... écossais aussi! Le brave homme qui, émigré tout jeune, n'était jamais retourné dans son pays, pouvait ainsi se vanter de poser chaque année le pied sur terre écossaise, et d'y boire le wisky national.

Une sourde irritation, je ne sais quelle amertume envers les États-Unis, marchent de pair, malheureusement, avec le touchant amour que nourrissent les Canadiens pour la mère patrie (1). Toutefois, n'allons pas nous figurer que le Canada soit hostile aux institutions républicaines. Acette heure et enfait,le Canada est bien plus une république qu'une vice-royauté. Il tient à ses rapports avec la couronne anglaise, parce que ces relations l'associent aux splendeurs de la monarchie, sans lui en attirer les embarras. Que

1. Ce mécontentement tient, en partie, à l'apparente insouciance avec laquelle le gouvernement dos Etats-Unis, après avoir laissé les Fénians s'organiser, en vue même de la frontière canadienne, leur a, sitôt la révolte apaisée, rendu leurs armes. Depuis lors, le pouvoir qui siégea Washington s'est réveillé; il a sévèrement réprimé les Fénians. Cette conduite énergique dissipera, nous n'en saurions douter, les préventions canadiennes.

le gouvernement essayât de lui imposer quelqu'une de nos institutions : l'Eglise établie ou l'aristocratie héréditaire, on verrait aussitôt les tendances républicaines du Canada s'affirmer avec un irrésistible élan. Le Canada finira— j'emporte cette conviction — ou par se déclarer république indépendante, ou, ce qui est plus probable encore, par se réunir aux États-Unis.

Je m'entretenais un juiir de cette éventualité avec le général Wyndham, commandant en chef au Canada. Il prévoyait, dans les temps futurs, une séparation définitive entre les États du Nord et ceux du Sud. Le Canada, pensait-il, se joindrait alors au Nord, spontanément, librement. De leur côté, les hommes du Nord ne mettent pas un instant en doute cette future et pacifique union :

— Vous ne commencerez point par un coup d'État 1 disait Emerson, l'apôtre de la république, dans une séance h laquelle j'assistais (1).— Vous ne débuterez point par un coup d'État pour avoir à payer après î mais, à l'exemple de Penn, vous commencerez par payer. Attendons quelque mille ans encore, avant de songer à nous emparer violemment du Mexique et du Canada !

Emerson parlait avec sagesse. Toute tentative de pression, exercée sur le Canada, à cet effet de l'incorporer dans l'Union, produirait un résultat contraire. Le Canada tout entier résisterait: Français, Allemands, Anglais, oubliant les hostilités réciproques, courraient aux armes pour défendre leur liberté. Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? regardez la tentative des Fénians, 1866! Au lieu de pousser a l'annexion, elle a produit la levée en masse du Canada, et laissé les Canadiens moins entraînés que jamais vers les États-Unis.

t A Roxbury, près de Boston.

Le catholicisme romain domine dans le bas Canada. Les protestants y forment une petite minorité ; minorité active, qui arrête tout progrès de la papauté. Un sur six, en certains territoires un sur trois : telle est la proportion.

L'instruction, presque exclusivement aux mains du clergé (i)> occupe un niveau très-inférieur.

Cette règle, cependant, souffre plus d'une exception. Un orphelinat, dirigé à Montréal par des sœurs, excita particulièrement mon intérêt. Pourvu, grâce à l'obligeance du docteur X*", catholique romain, d'une lettre d'introduction auprès de la Rév. sœur Gaudry — au dévouement de laquelle, me dit le docteur, cet orphelinat devait son succès, — je me rendis à l'orphelinat. Sœur Gaudry parut bientôt.

Sœur Gaudry est une petite personne maigre, à l'air paisible et sérieux. La bonté, la douceur qui éclairent sa physionomie, font vite comprendre l'influence qu'elle exerce sur les enfants. Sœur Gaudry m'accueillit avec cordialité. On allait commencer les leçons de l'après-midi. Sœur Gaudry me conduisit dans un grand vestibule qu'elle nommait : Salle de récréation. Là, une centaine de petits garçons — français-canadiens — étaient rangés d'un côté, tandis que de l'autre s'alignait un nombre égal de fillettes. Au signal donné par la maîtresse, tous se levèrent et nous saluèrent; à un second signal, ils firent demi-tour, se mirent en marche avec précision, et, traversant le vestibule pour entrer, toujours au pas militaire, dans la salle d'école qui s'ouvrait visà-vis, s'y assirent sur des bancs disposés en gradins contre le mur. Une barrière peu élevée séparait les fillettes des garçons.

1. L'impôt pour l'instruction sert en grande partie à soutenir les écoles catholiques.

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