SOEUR GAUDRY
J'aperçus deux petits lits, placés l'un à côté de l'autre sur le plancher.
— Qu'est-ce donc que ceci ? demandai-je à sœur Gaudry.
— Oh t me répondit-elle, c'est pour les enfants qui s'endorment pendant la leçon.
Heureux petits êtres t Ils étaient en compatissantes mains 1 Sœur Gaudry secoua une sorte de claquet en bois ; les enfants, s'agenouillant aussitôt et joignant les mains, récitèrent d'une seule voix leur courte prière en français.
Puis, vinrent les leçons. Sœur Gaudry, armée de sa longue baguette, se tourna vers un grand alphabet illustré, suspendu à la paroi. La lettre a était accompagnée d'un beau profil de chat. Sitôt la baguette arrêtée sur cette voyelle, les deux cents petites voix s'écrièrent en chœur :
— Voici la voyelle a, que nous trouvons dans chat ! L'alphabet entier fut chanté de la sorte. Cette espèce de canti.
lène aide, paraît-il, la mémoire, et soutient l'attention. Après la lecture, vint une leçon d'arithmétique. La leçon terminée, sœur Gaudry s'établit derrière un pupitre incliné du côté des enfants, pourvu par-devant d'une latte destinée à retenir les objets qu'on y plaçait. Sœur Gaudry, prenant de grosses lettres imprimées, les rangeait sur des morceaux de carton ; à mesure qu'elle les y déposait, les enfants nommaient la lettre tous ensemble, puis les mots formés par les lettres. Sœur Gaudry appela une fillette; l'enfant descendit les degrés avec la calme dignité d'une petite femme, fit la révérence à droite, à gauche, et regarda la maîtresse. Celle-ci posa une carte sur le pupitre.
— Quelle est cette lettre ?
— Et celle-ci ?
Ainsi de suite, jusqu'à l'entière formation du mot Vivent ! qui faisait partie d'une phrase en l'honneur de quelques dames présentes, et de moi-même.
Sœur Gaudry étala une gravure sur le pupitre.
— Que représente cette image ?
— David tuant Goliath! répondirent deux cents petites voix.
— Racontez l'histoire! fit la sœur.
L'école entière, avec des physionomies qui s'animaient à mesure que se poursuivait le récit, répéta l'épisode, l'accompagnant de gestes en rapport avec ses diverses phases. — Quand les enfants dirent comment David, après avoir mis un caillou dans sa fronde,
la fit tournoyer, doux cents petits bras décrivirent un cercle en l'air. Lorsqu'ils racontèrent comment la pierre frappa le géant au milieu du front, deux cents mains frappèrent les deux cents fronts; et lorsqu'enfln, ils rapportèrent comment David, courant au géant abattu, lui coupa la tète, les deux cents petits bras simulèrent un coup décisif! L'entrain avec lequel se faisait cet exercice disait assez quel intérêt il excitait chez les enfants.
Vinrent les leçons de grammaire et de géométrie. Un petit garçon, en culottes courtes qui le faisaient paraître plus petit encore, descendit d'un banc reculé, exécuta son salut avec une politesse toute française, croisa les bras, et, dans cette attitude napoléonienne, attendit les questions que sœur Gaudry se préparait à lui poser. — Elle lui fit démontrer la pyramide, le cône, le carré. Nulle hésitation dans les réponses du gamin :parallèlogrammeJtriangle equilateral, pas un de ces mots barbares n'arrêtait sa petite langue française, qui les articulait avec une incroyable rapidité. Gela fait, notre petit bonhomme, après s'être gravement incliné, grimpa en trois sauts à son banc.
C'était le tour des exercices gymnastiques. L'un d'entr'eux consiste à imiter différents métiers (1). Les garçons, chantant quelques couplets sur l'art du charpentier, équarrissaient des pièces de bois imaginaires, tandis que les fillettes, célébrant à leur tour les travaux de la couturière, cousaient activement avec des aiguilles et du fil, tout aussi fictifs que les soliveaux de leurs camarades.
L'exercice achevé, les enfants se levèrent, se formèrent en colonne, sortirent de la salle comme ils y étaient entrés, et se rendirent dans la salle de récréation, où, sur de longues tables, les attendaient leurs dîners respectifs.
— Chacun apporte son repas, me dit sœur Gaudry. Nous sommes pauvres, nous ne pouvons nourrir que les plus misérables.
Les enfants s'agitaient tumultueusement autour des tables.
— Voulez-vous savoir la raison de ce tapage? reprit sœur Gaudry. Chaque jour nous disposons leurs provisions d'une manière différente, afin de les habituer à se tirer eux-mêmes d'embarras. Ne faut-il pas appliquer les moindres détails de la vie à l'éducation? Tenez, parmi nos enfants, quelques-uns n'ont rien ou presque rien dans leurs paniers, tandis que les riches reçoivent de leurs parents surabondante pitance ; eh bien 1 ceux-ci apprennent à partager avec ceux-là.