‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 106 sur 138 · UNE SOIREE AVEC EMERSON · texte numérisé non relu

UNE SOIREE AVEC EMERSON

poignée de factures qu'on aurait prises au hasard, sur le comptoir d'un marchand.

L'auditoire ne s'était pas encore recueilli ; on remuait, on causait, on entrait, on errait. Emerson, la tête inclinée, parcourant de son regard pensif, tranquille et profond, cet océan de tètes, attendit que le silence, un silence absolu, se fût établi. Alors, il commença : — Le premier enseignement que nous donne la nature, dit-il, est celui-ci : Une perpétuelle ascension.

L'orateur s'arrêta, comme pour laisser à ses auditeurs le temps de saisir la clé du discours.

— La terre contenue dans un vase, reprit-il, peut y rester durant un siècle, et demeurer identique à elle-même; le fait est connu. Introduisez une semence, tout changera! Non-seulement la s'inence elle-même, mais jusqu'à la moindre parcelle de terre. — Maintenant, s'écria Emerson avec une soudaine énergie : Mettez un homme dans le monde, et voyez quelles métamorphoses vont s'opérer dans ce vase immense !

— L'homme, poursuivit Emerson, en reprenant son calme ordinaire, l'homme apporte avec lui cet élément nouveau : la raison. — Il a fallu de la raison pour faire cuire un œuf, pour livrer des batailles, pour inventer l'alphabet t.... Les hommes de pensée, les Newton, les Colomb, les Copernic, voilà ceux qui poussent en avant L'humanité.

Le mot aristocratie signifie vérité, réalité : faire ce que d'autres ont la prétention d'accomplir.

Un héros doit être bien né. Il doit, en outre, posséder la force musculaire decent hommes! Douglas, lance l'épieu plus loin que ses compagnons ; Cœur de Lion, tue plus de Sarrasins que ses chevaliers. Les héros sont ceux qui, matériellement, ne dépendent de qui era i >,r> soit : voyez ceux d'Homère!

Pierre le Grand apprit à construire des navires. Napoléon dit : Si la poudre manque, j'en fabriquerai ! s'il n'y a point d'affûts, j'en ferai! pas de ponts, j'en jetterai ! — Un homme, si vraiment il est un homme, quoi qu'il advienne, retombera sur ses pieds. Emerson continua de la sorte pendant une heure et demie. Un beau sourire, bienveillant e1 spirituel, illuminait ses traits. Sa parole, précise, résolue, me parut moins abondante que ne l'est en général l'élocution des orateurs américains.

Emerson, parfois s'arrête sur un mot, pour rassembler, on le dirait, toutes ses énergies; la parole suivante éclate alors, pareille à un coup de tonnerre. En ces moments, la main puissante de l'orateur, qui d'habitude pend à son côté, se soulève comme

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s'il s'agissail d'assommer l'adversaire terrassé devanl lui. — J" I ■• vois encore brandir un long bras, poing serre, pouce redressé, menaçant, semblable au tronçon de quelque vaillant' épée !

Qu'on me permette de jet m- ici; à l'aventure, un peu comme dans son discours, ! > i\ ou trois des pensas qui, ce soir-Ki, ps >duisirent le plus d'effet :

— « Je veux, s'écriait JSmerson, tremper les Américains dans le Styx des expériences univers dies. — Le jeune homme doit savoir aussi bien ramer, pêcher, chasser, bn nie faire des équations. — J'assistais naguère aux examens de West-Point. Les examens passés, je parcourus rétablissement, et je vis un lit soigneusement fait.

— Qui fait votre lit? demanda i-je au cadet.

— Moi.

— Qui apprête vos aliments ?

— Moi.

— Qui cire vos bottes ?

— Moi.

> Voilà un homme : il se suffit à lui-mè;

» Si un mal quelconque sévit quelque part, l'homme doit en découvrir la cause ; il doit en trouver le remède,. — Si nous demandons à M. le professeur d'entomologie, par exe irçel est l'insecte qui depuis nombre d'années attaqua nos arbres fraitiers, et que M. le professeur n'en sache rien, prenons un autre professeur, qui le saura.

» Jadis, dans les chantiers suédois, la pourriture s'attachait aux bois de construction. Le roi mande Linn.é3. Linnie examine les bois, découvre un infecte qui, dans le nuis d'avril, y pon œufs: — Submergez les bois penclant mars, avril et mai ! ordonne Linnée. — Ainsi fut fait. La pourriture disparut.

■ L'homme qui pense est le maître ; les autres ne sont que des manœuvres. La popuh se applaudit l'ouvrier, non l'inventeur; elle voit l'édifice, elle ignore le plan. Mais que le pian, toul à coup se mette à rapporter dix, vingt, cinquante pour cent, la populace crie : C'est la voix de Dieu !

» Un ami me faisait remarquer à quel point, dans nos constructions actuelles, on sacriiie le confort à l'élégance. Rien de plus vrai : les lampes sont suspendues si haut, que la lune éclaire mieux! Pour ma part, lecteur acharné, je ne rencontre nulle part de lumière suffisante. — Savez- vous ce qui nous fait défaut, à nous autres Américains ? le bon sens. — Les Anglais ne commettni1 les mêmes bévues que nous. Ils ont le sens pratique, au plus haut

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gegré. :; [uii u pensait même que cet arliele-là. ne se ren-

contra que dans leur lié.

« Aux Indes, Wellington envoie des éclaireurs à la recherche d'an gué. Ceux-ci reviennent :

— 11 n'y en a p mil ! dis mi!-ï 1 s au duc

— Point ! Voici une Aille sur la rive droite, voilà une autre \ ille sur la rive gauche, donc, il doit y avoir un grçé. — Wellington trouva Je gué. et fit passer son régiment.

» Edimbourg, décimée par le choléra, suppliait lord Palmerslon d'ordonner un jeûne puMic :

— Commence? par \ider yqs égouts ! répondit Palmerslon.

» J'aime à v< -ir les maîtres à danser et les professeurs de musique étrer jusqu'au fond des prairies. Plus il y aura de pianos, moins il y aura de loups; autant de maîtres à danser arrivés, autan! d'ours disparus !

» Le meilleur des gouvernements, ce n'est ni la democrat i ■• ni la monarchie, mais nn état de choses, dans lequel le crime ne fait - is frais. »

Impossible d'é'out t Eûierson, ne fût-ce qu'un instant, sans iimil"' qu'il est plus penseur qu'orateur. On le dirail, en effet, plus absorbe pnr ses idées que préoccupé du soin de les communiquer. On sent chez lui l'homme d'étude, le solitaire ln'.itué au\ r.'i-ii 'illements abstraits. 11 parle par sentences, en oracle; ni exposition ni arguments. Sans laisser à ses auditeups le î mps de peprec ire haleine, sans se retourner pour voir si les m ilheureux ne restenl pas en chemin, notre hardi pionnier-Iran 'oi i rrenl après torrent, gravit Uoo après bloc, et le plus soin eut, arrive *(1ui au bout.

— Si joui ;im'z le malheur de vous moucher, disait Ai. X*** : vous le perdrez et ne h- rattraperez plus.

Le marquis d" L**\<-f>mparail les discoufs d'Emerson à un paqu '■ de propositions, écrites sur des carrés de papier bien mêlés.. lus au basard.

Quoi qu'il en soit, nul ne sort des conférences d'Emerson emporter une idée nouvelle.

Ce - >ir-là , saul quelques distraits et quelques dormeurs , l'asiutail avec un intérêt soutenu. Tous comprenaient-ils ? A d'autres le soin de répondre.

Ql none nous sortions ;

— né bien ! que pensez-vous de la séance ? demandai-je à mon toisin.

rl6S AMÉRICAINS CHEZ EUX.

— Puisque nous avions Emerson, je pense que ce devait être laineux!... mais je veux être pendu si je sais sur quoi il a parlé.

Nous allâmes, Emerson et moi, terminer notre soirée à l'Union Club, où se trouvaient réunis Longfellow ; Dana, le poète patriarcal aux boucles argentées ; Oliver Wendell ; Holmes, vif, nerveux, enjoué ; Lowell, tête classique avec la barbe et la moustache brunes ; Hayes, le voyageur arctique, petit, les cheveux noirs, le regard perçant, l'expression résolue; Agassiz, rebondi, jovial et coloré ; Fields, l'éditeur, accompagné de quelques-uns de ses confrères.

Emerson parlait des conférenciers américains :

— Gough, dit-il, attire les masses d'un bout à l'autre du pays. Il demande deux cent ou deux cent cinquante dollars par séance, et les obtient. Curtis, est un orateur puissant ; Beechor,\in jet de feu ; Wendell Phillips, l'homme qui, dans ce moment, réussit le mieux à convaincre les auditeurs. Ses adversaires les plus décidés vont l'entendre pour le réfuter, et sortent convertis. Je lui ai plus d'une fois demandé son secret ; il ne me l'a jamais révélé.

Emerson n'admet pas que la diffusion des connaissances parmi les masses, produise le dédain des travaux manuels et le mécontentement d'esprit :

— En fin de compte, dit-il, l'homme sait qu'il a besoin de pain. Or, il aimera toujours mieux se faire charpentier, serrurier, menuisier, et vivre largement, qu'être docteur ès-sciences et mourir de faim.

A propos des lois sur les spiritueux :

— Pour moi, s'écriait Emerson, j'ai voté contre la prohibition. Autant qu'il se peut faire, je ne touche jamais à la liberté individuelle. Il y a des ivrognes obstinés, je ne l'ignore pas ; et quand une pauvre femme vient dire à quelque cabaretier : Mon mari, naturellement bon, devient un monstre dès qu'il a bu ; je vous en supplie, ne lui donnez plus à boire ! — on voudrait fermer, de par la loi, tous les cabarets. Mais ce serait attenter à l'indépendance personnelle. 11 faut trouver un autre moyen d'action.

Emerson est unitaire. Consacré comme pasteur de l'Église unitaire de Boston, en 1829, il résigna deux ans après ses fonctions, parce que, à l'exemple des Quakers, la sainte-Gène est à ses yeux une communion intérieure, que sensualise la présence du pain et du vin 1

Quatre ans plus tard, Emerson, qui avait perdu sa femme, con-

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