SOEUR GAUDRY
Les enfants s'étaient assis, les mains sur leurs genoux, attendant le signal.
— Nous désirons, reprit sœur Gaudry, qu'ils s'accoutument, dominant leurs instincts, à ne pas se jeter sur la nourriture en loups affamés.
Sœur Gaudry fit un signe, les enfants, debout, chantèrent en français une invocation commençant par ces mots : — «0 Dieu I bénis le pain de tes enfants ! » — Un instant après, chacun attaquait vigoureusement ses provisions.
— Quel est le prix de l'écolage ? demandai-je.
— Vingt-cinq sous par mois, me répondit la sœur. Mais la plupart des enfants ne paient pas. Nos registres portent en hiver jusqu'à cinq cents enfants inscrits; sur ce nombre, cent à peine s'acquittent envers nous.
— Qui donc soutient l'école ?
— La charité publique. Sans la charité, notre maison ne marcherait pas. Le Seigneur y pourvoit 1 ajouta doucement sœur Gaudry.
Elle me présenta à la Supérieure. Tous trois nous nous dirigeâmes vers le corps de logis destiné aux aveugles. Je vis là une jeune fille, pauvre orpheline, dont les yeux éteints roulaient incessamment dans l'orbite, en un effort désespéré pour saisir quelque rayon de lumière. Elle lisait seule; ses longs doigts amaigris se promenaient a-\ec rapidité sur les caractères en relief. Une autre, le front orné de la plus splendide chevelure, se tenait assise non loin de là.
— Sa mère est Irlandaise, me dit la Supérieure. Son père est Ecossais.
— Voyons, fillette 1 lui demandai-je: Qu'es-tu? Écossaise ou Irlandaise?
— Irlandaise, répondit la jeune fille sans hésiter.
— Monsieur est Écossais, observa la Supérieure, il aurait aimé à t'entendre choisir sa nationalité.
L'enfant sourit et secoua la tète.
— Tiens ! reprit la Supérieure, en lui remettant un morceau de papier: Écris le nom de Monsieur.
Ce fut vite fait. L'autre jeune fille, l'orpheline, reçut alors le papier qui portait mon nom, et lentement, avec une prononciation fortement étrangère— elle ignorait l'anglais— déchiffra ce qu'avait écrit sa compagne.
Cette pàlu ligure aux yeux errants portait une telle expression de désespoir, que mon cœur en saignait! Sœur Gaudry, debout
près de la jeune fille, avait passé un bras autour d'elle; ce mouvement affectueux, sa voix sympathique, tout disait qu'elle aimait l'infortunée, et j'entendais résonner ces mots :
— « En tant que vous avez fait ces choses à l'un de ces petits, vous me les avez faites à moi-même! »
Dès l'instant où je posai le pied sur le sol de l'Union, je me sentis chez un peuple nouveau.
De profondes différences, il est vrai, distinguent l'homme du Nord et l'homme du Sud, l'habitant de l'Ouest et celui de l'Est ; mais une nationalité commune à tous, les a tous marqué du même sceau. Où qu'on le rencontre, l'Américain se trahit par son langage, par ses allures, par un certain air de grandeur — mettons d'importance — que lui inspire et l'immensité de sa patrie, et l'action personnelle qu'il exerce sur les destinées du pays.
Un visage maigre et long, un regard d'aigle, un menton anguleux, voilà pour les traits. L'élément étranger, qui chaque année se déverse sur les États-Unis, ne tarde pas à recevoir cette môme empreinte. Les profils irlandais, écossais, suisses, allemands, s'américanisent avec une surprenante rapidité. A New-York — le grand abordage où affluent tant d'émigrants — toutes les figures, s'écriait quelqu'un, semblent avoir passé sur la meule à aiguiser les couteaux !
La vertigineuse activité de l'existence, voilà ma seconde impression. Passer du Canada aux États-Unis, c'est quitter une baie endormie pour se lancer dans le tourbillon du courant. Cette activité dévorante qui, sitôt arrivé, s'empare de vous et vous entraîne avec elle, prend dans les grands centres, surtout à New-York, quelque chose d'effrayant. On se lève de meilleure heure, les magasins s'ouvrent plus tôt ; il s'est déjà conclu de grosses affaires, avant que nos commerçants d'Angleterre aient songé à quitter leur lit. Les rues fourmillent ; les omnibus et les bacs sontassiégés dès l'aube ; les écoles semblent toujours à la veille de lours examens; la population entière travaille, on le dirait, sous haute pression.
Il en va de même pour les transactions commerciales, exécutées
à la vapeur. D'importants marchés qui, eu Angleterre, exigeraient temps et réflexion,sont conclus en quelques secondes au Corn- Echange de Buffalo ou de Chicago. Un négociant, mêlé à la foule des vendeurs et des acheteurs demandait, tout en examinant différentes espèces de céréales, le prix de certain blé indien. On le lui dit:
— Est-ce votre dernier mot ?
— Oui.
— J'arrête.
Pas une syllabe de plus, l'affaire était bâclée. Or, il s'agissait d'une emplette de 200,000 boisseaux.
En Amérique le capital, quoique utile, n'est point indispensable comme en Europe. Tel individu entreprend des opérations gigantesques et trouve crédit, auquel on ne confierait pas cent francs de marchandises à Liverpool ou à Glasgow. — Le Nouveau Monde brasse les spéculations : un homme fait aujourd'hui sa fortune, demain la perd, après-demain se retrouve sur ses pieds, plus fort, plus actif, plus entreprenant que jamais! Une faillite n'est une honte pour personne. A moins cependant qu'on ne se permette de sauter pour une bagatelle.
Tout marche train express. Faire vite, comme faire grand, semble la règle générale. Les repas, au lieu d'être un temps de repos, sont une course au clocher. On ne cause pas, on ne mange pas, on engloutit. J'ai vu des hommes d'affaires expédier leur dîner et retourner à leur bureau, en moins de temps que n'en prendrait un Anglais pour aiguiser le couteau à découper, et décider par quel côté il est préférable d'attaquer le rôti. — Quelques négociants fréquentaient le même restaurant que moi à. Chicago ; trois minutes, quatre au plus, leur suffisaient pour dépêcher leur repas. Dans ce restaurant, celui de l'Opéra, point de sièges. Chaque arrivant marchait droit au comptoir, commandait un potage qu'il avalait bouillant, du poulet et du jambon que d'un coup de dent il faisait disparaître, dévorait une tarte aux fruits, payait, partait, tout était dit ! Chicago, ajoutons-le, l'emporte en fiévreuse activité sur tous les autres États — qui cependant vont le galop, comparés à l'Europe.
Le climat américain y est bien pour quelque chose; l'étranger s'en aperçoit vite. A peine a-t-il, durant quelques semaines, respiré cet air excitant, tout s'embrase en lui: les facultés s'aiguisent, les sensations se font plus intenses, plus promptes, le sang court plus rapide, on vit plus en moins de temps, et l'on comprend que, dans ce pays, l'enfant passe à l'état d'homme fait, presque sans transition.
Mais le climat n'explique pas tout. La vastitude des terres inoc-
cupées, prêtes à récompenser le cultivateur par d'inouïes richesses, stimule puissamment l'activité des travailleurs.— Une année, l'Illinois offre ses plaines vierges, illimitées, aux emigrants. Une autre année, la Californie les invite à exploiter ses mines d'or et son sol plus productif encore, dont chaque acre rapporte de vingt à quarante boisseaux soit d'orge, soit de blé, où chaque semaille donne deux ou trois moissons. Voici le Kansas, le Minnesota, l'Iowa, qui non-seulement attirent à eux un flot d'émigrants, mais appellent par milliers les habitants des États plus anciens, de telle sorte que ceux-ci, momentanément désertés, voient hausser chez eux le prix de la main-d'œuvre, et que quiconque n'est pas entraîné par le torrent, réalise en restant sur place d'énormes profits.
Les institutions républicaines viennent surexciter l'esprit d'entreprise et l'ardeur aux affaires. Tous peuvent arriver à tout. Les carrières libérales sont ouvertes au fils de ce décrotteur du coin, comme au fils du millionnaire ou du sénateur. Cet apprenti savetier, un jour peut-être gouvernera l'Etat. Ce petit commissionnaire, qui court les rues en 1874, se verra peut-être, en l'an de grâce 1894, président de l'Union, entouré des représentants titrés de toutes les puissances étrangères, en relation directe avec les couronnes du monde entier ! Grant était pelletier, Johnson tailleur, Lincoln fabriquait des palissades. — Pas de jeune américain dont ces perspectives n'aiguillonnent l'ambition. Dans la position la plus obscure, l'enfant sait que le pouvoir et les honneurs appartiennent à qui les conquiert ; il le sait, il travaille en conséquence, et ses parents, qui le savent aussi, mettent tout en œuvre, quelque pauvres qu'ils soient, pour lui procurer une bonne éducation: c'est-à-dire le moyen d'arriver.
L'inouïe facilité avec laquelle l'argent se gagne — et se perd — achève <1'. 'ml. raser l'activité américaine. Mais quoiqu'il en soit des causes, un fait demeure certain : c'est que le peuple des États- Unis est le peuple le plus vif, le plus hardi, le plus entreprenant qui existe sous la voûte des cieux.
Battre monnaie, voilà encore un besoin universel. Les jeunes Américaines spéculent dans leur salon; les mioches en robe trafiquent dans la nursery; le gamin se livre à des opérations commerciales dans son école ; et vous pourriez voir telle fillette de jsix ans, proposer gravement à sa compagne l'achat d'un de ses ouets. Laisser échapper une occasion de faire des affaires, cela, non t L'américain sait en découvrir, là où vous n'en apercevez point. Sur les bacs à vapeur qui, en quelques instants, vous
transportent de Brooklyn à New-York, s'abat une nuée de gamins chargés de journaux illustrés. Quatre minutes, etcesgamins,rapides comme l'éclair, ont couvert vos genoux de leurs feuilles, effectué les recouvrements, repris les marchandises dont on ne veut pas.
Les gens du Sud rient de ce travers. Ils prétendent que si l'âme d'un Yankee traversait le Styx, elle aurait bientôt métamorphosé en cure-dents et en noix de muscade, prêts à être vendus sur l'autre bord, les rames du vieux Caron ! Le Yankee ne tire-t-il pas parti de tout ? On assure que les Shakers, gens peu sentimentaux, fabriquent avec leurs morts un engrais supérieur 1
Rarement l'Américain se contente d'une seule spéculation. Il lui en faut trois ou quatre à la fois, menées de front. Des avocats tenant boutique, des éditeurs de journaux vendant du bric-à-brac, la chose se voit chaque jour ; sans compter M. X*", honnête homme de mes relations : coutelier, agent d'assurances, marchand de céréales, chef d'un bureau postal, et médecin !
Quel que soit le métier du Yankee, il l'abandonne sans hésitation, dès qu'il en rencontre un plus lucratif.
Monsieur N**\ jeune commerçant de New- York, trônait perché sur le siège d'un omnibus ; il entre en conversation avec le cocher, le trouve intelligent ; son bureau a besoin d'un commis, cet homme lui va ; en un instant, l'affaire est bâclée, et dès le lendemain notre cocher, vendant ses chevaux,liquidant son entreprise, prenait place derrière le comptoir.
A Des Moines — Iowa — le directeur d'un institut nous promenait au travers de ses classes, l'air d'un homme dont l'âme, absorbée par sa vocation, ne voit rien au delà. Au moment où nous le quittions :
— J'ai inventé un nouveau pupitre ! s'écrie tout à coup le directeur : J'ai ma patente en poche. On m'en a offert je ne sais
plus combien de mille dollars! mais je ne suis pasassez niais pour la vendre. Je quitte l'école, et je vais fabriquer, sur une immense échelle, mon pupitre patenté I
On a dit de lord John Hussel, qu'il avait le don de tout faire ou de tout oser ; que si le commandement de la flottejlui était offert, il l'accepterait sur le champ. Cette audace-là semble venir d'Amérique.
Me trouvant dans le bureau de mon ami M. M"* — Chicago — je vis entrer un jeune homme. 11 demandait à remplir quelqu'emploi ; M. M"* n'en avait pas à lui donner. Le jeune homme allait sortir, lorsque mon ami se ravisant :
— Au fait, s'écrie-t-il, vous pourriez vendre des chaussures en commission t
— Monsieur, répond le jeune homme, je n'entends absolument rien à ce commerce.
— Bah! Vous distinguez, je pense, une botte d'un soulier? C'est tout ce qu'il faut. Si vous valez quelque chose, vous aurez bientôt appris le reste.
Le jeune homme saisit la balle au bond.
Selon toute probabilité, il est aujourd'hui capitaine d'un vapeur, éditeur d'un journal, on membre du Congrès.
Il faut le confesser à ma honte; avant d'arriver dans le Nouveau- Monde, je ne me représentais guère la femme américaine que sèche, raide, anguleuse, cassante : esprit indépendant, facultés viriles, quelque chose de parfaitement déplaisant. Je fus bientôt détrompé. Ce que je croyais un portrait, n'était qu'une caricature ; l'original me le prouva.
Il y a bien par-ci par-là en Amérique, quelques échantillons de la femme-homme. 11 y a des femmes docteurs, des femmes orateurs, des femmes pasteurs, des femmes avocats ; mais, en fin de compte, la femme américaine reste femme, et je l'en félicite de tout mon cœur.
Dans le New-Jersey, madame la docteur Fowler, médecin de haute réputation, a conquis la plus nombreuse et la meilleure clientèle du district. L'envie de consulter ce célèbre docteur en jupons me hantait. N'ayant, hélasf pas le moindre petit accès de névralgie, de fièvre ou d'humeur noire à mon service, il fallut m'en passer.
Les cours publics donnés par des femmes abondent aux Etats- Unis. On cite miss Anna Dickinson parmi les orateurs favoris du public. Dans le Massachusetts, la révérende Olympia Brown, pasteur, h la tête d'une congrégation nombreuse, baptise, marie, célèbre les services funèbres, remplit en un mot toutes les fonctions d'un clergyman régulier. Ailleurs, dans le nord-ouest, la révérende miss C la pin, pasteur de la société Milvankee, reçoit un traitement de 22,000 dollars. A Albany, visitant l'école normale du Gouvernement, je me trouvai en présence d'une belle jeune fille, vingt ans à peine, yeux noirs, gravement assise dans la chaire qu'elle occupait en qualité de professeur de mathématiques. Devant elle, un étudiant, orné de la plus formidable paire de favoris, faisait quelque démonstration sur le tableau noir. Miss *** imperturbable, relevait
ses erreurs ; et le disciple écoutait son maître sans perdre un instant le sérieux. A Chicago, le Legal Neios avait une dame pour rédacteur en chef, tandis qu'une autre dame siégeait dans le conseil d'examen de la Chicago- High-School.
Ces cas, plus fréquents dans le Nouveau-Monde que dans l'Ane cien, ne forment encore, disons-le, que l'exception — rari nantesin gurgite vasto.
Règle générale, les femmes américaines se montrent aussi douces, aussi gracieuses, aussi bonnes, aussi dévouées, aussi féminines en un mot, que leurs sœurs d'Albion. — Et qu'elles ont de charme, ces pâles divinités éthérées t La beauté d'une jeune fille américaine ou canadienne fait penser à la beauté des anges. Des traits exquis, un teint pur, des yeux qui rayonnent d'intelligence, la taille svelte, légère, presque aérienne : telles on les rencontre à chaque pas, et pour ma part, je n'aurais pas été surpris de voir ces ravissantes créatures, déployant tout à coup de blanches ailes, prendre leur vol vers les royaumes sidéraux.
Mais cette beauté même devient monotone à la longue. Les jeunes Allés américaines sont trop généralement pâles et minces. Chose plus grave, elles sont généralement trop pâles et trop minces. Une sur trois, au moins, semble atteinte de dyspepsie. Il faut un effort, on en conviendra, pour se représenter un ange dyspeptique 1 Les jeunes américaines, au reste, se préoccupent vivement de cette maigreur ; elles se font régulièrement peser, et chaque gramme de plus est accueilli avec une joie qu'elles expriment sans le moindre embarras.
Rencontrant dans le Connecticut une gracieuse jeune fille dont j'avais fait la connaissance en Pensylvanie, je lui demandai si le changement d'air lui convenait.
— A merveille I Je pèse 18 onces de plus qu'au mois d'avril.
Pas une dame américaine qui ne sache, à une once près, son poids, et qui n'en parle avec la plus parfaite candeur. — Cette question du poids est une grosse question. Quelque baby fait-il son apparition dans le monde, vite on le mot sur le plateau d'une balance, nu enregistre les grammes et centigrammes que signale l'indicateur, et l'opération se répète à de courts intervalles, jus qu'au momenl où aîaitre Baby, devenu un grand et fort garçon, prend sur lui-même la grave responsabilité de son propre poids.
Revenons au teint des dames américaines. Comme je l'ai dit, cette universelle pâleur, attrayante au début, lasse vite. Le
regard — des étrangers tout au moins — ne tarde pas à chercher des joues plus roses. Lowell, à qui je disais mon impression, affirmait que la couleur est affaire de climat, et que, dans les montagnes du Maine, je rencontrerais des carnations plus vives. Ya-t-il là quelque vérité ? je ne sais. Mes souvenirs, s'ils me servent bien, ne me rappellent nulle part, ni dans les vallées, ni sur les sommets de la Nouvelle-Angleterre, d'autres images que ces beaux visages de vingt ans aux blancheurs de lis ; et sans nier l'action du climat, je mets hardiment la pâleur des jeunes américaines au compte de l'abus des mathématiques, du pain frais, et du pâté 1
Comment les Américains parviennent-ils à concilier leurs connaissances des lois de la nature, avec la quantité de pâté qu'ils avalent et la rapidité qu'ils mettent à l'expédier? c'est ce que je ne comprendrai jamais.
Pas un dîner sans pâté, même chez telle famille dont la position est gênée. Pas un membre de la famille, y compris le baby, qui n'emmagasine de prodigieuses portions du dit pâté, sans compter les gâteaux de toutes sortes dont il est accompagné d'ordinaire. Otez ce que vous voudrez aux Américains, mais laissez-leur le pâté! Les Américains supporteront la prohibition du brandy, du wisky, de tout ce qu'il vous plaira, mais la suppression du pâté!... il y aurait une révolution.
Et les sciences abstraites! Dans une famille du Connecticut, deux des Allés de la maison, non-seulement plongeaient de leur plein gré, pour leur plaisir, au fin fond des mathématiques transcendantes, mais elles s'enfermaient trois heures par jour avec Colenso, sir William Hamilton et Kant.
Des visages incessamment penchés sur Kant, sur Hegel, sur le latin et sur le grec, peuvent-ils fleurir comme la rose ?
La difficulté, avec les jeunes américaines, n'est pas de les stimuler, mais de les retenir. Dans une école de ma connaissance, les professeurs avaient, pour satisfaire cette soif d'instruction, tout simplement ajouté aux branches ordinaires d'enseignement les petites études que voici : Virgile et Horace ; anatomie et hygiène ; philosophie morale; philosophie mentale; équation du carré. — Ajoutez à un tel programme le pâté avec le pain frais, et dites si, au plus haut des montagnes du Maine, un visage de dixhuit ans gardera ses couleurs !
Toute cette science n'empêche les jeunes américaines, ni d'être charmantes, ni de dépasser en fait d'amabilité nos anglaises, trop étrangères aux questions d'un intérêt général. Se trouver en face
d'une jeune personne qui ne sait rien, quand on n'a pas à sa portée le secours d'un piano, la position est gênante.
En Amérique, cette situation-là ne se présente jamais. L'admirable système d'éducation qui enveloppe les États-Unis, dote jusqu'aux plus pauvres jeunes filles d'un capital de notions justes, étendues, en même temps qu'il éveille chez presque toutes le désir d'en savoir davantage. Une jeune américaine ne reste jamais court ; vous pouvez lui parler de tout, car elle sait un peu de tout, s'intéresse — ou semble s'intéresser — à tout, et répond à tout avec une promptitude d'esprit qui rend son entretien des plus piquants (i).
Je ne tardai pas à laisser dans mes bagages un autre préjugé soigneusement apporté d'Europe.
Les femmes américaines, avais-je longtemps pensé, ne peuvent mener à bonne fin leurs savantes études qu'en négligeant les devoirs d'intérieur. Il n'en est rien. Dans toutes les classes de la société, j'ai rencontré d'aussi bonnes ménagères qu'ailleurs- Ces vertus domestiques, au surplus, qui partout forment une des premières obligations, et, disons-le bien haut, une des grâces les plus attrayantes de la femme, sont, en Amérique, une nécessité. Les serviteurs y deviennent si rares, que dans l'intérieur du pays par exemple, des familles de condition moyenne s'en passent absolument. Les jeunes filles apprennent à balayer, en même temps qu'a démontrer des problèmes d'algèbre, et jamais la philosophie, à quelque hauteur qu'elle les enlève, ne nuit à la confection des pâtés.
L'important pour un mari, disait Samuel Johnson, n'est pas que sa femme sache le grec, mais qu'elle sache faire cuire le dîner t Johnson ne prévoyait pas que le temps allait venir où une femme mènerait de front le diner et le grec.
1. Je mentionnais ce Irait du caractère américain à monsieur X*** de Boston : — ■ Moi, répliqua-t-il, je suis ravi, en revanche, du silence que gardent chez vous les gens qui n'ont rien, ou qui croient n'avoir rien à dire. » — Voya- ;''.int mi jour avec. I.ord X, je lui demandai quelle était son opinion sur le scrutin. — « Je n'y ai pas encore réfléchi ! » — telle fut sa réponse. — Vous traverseriez l'Amérique de l'est à l'ouest et du nord au midi, que vous n'entendriez ni homme, ni femme, ni jeune fille, faire pareil aveu !
L'AUÉRIQUE KX HERBE.
Et maintenant, quelques lignes sur les enfants.
Les enfants ! A ce mot, les plus beaux rayons de soleil m'éclairent le cœur. Quelles douces petites voix, quel joyeux babil, quels frais éclats de rire, rompant le silence du passé, viennent résonner à mon oreille ! Que de chères petites figures épanouies, radieuses, se groupent devant moit Si je pouvais vous les faire voir, ces enfants auxquels je dois mes meilleurs instants en Amérique, si je vous racontais nos plaisanteries, nos jeux, et les gambades, et les cris d'enthousiasme, et les câlineries, et tous les naïfs bonheurs que nous goûtions ensemble, vous sentiriez vite qu'après tout, en dépit de tout ce qu'on a publié sur ou contre la précocité de l'enfance américaine, les enfants sont encore là-bas ce qu'ils sont chez nous : des enfants ! le soleil et la joie du foyer l
Ceci constaté, force m'est de signaler quelques-uns des traits par où cette jeune génération se distingue de la nôtre.
Mon éternel sujet d'étonnement, de stupéfaction, faut-il dire, c'est l'énorme quantité de nourriture qu'absorbent les futurs citoyens du Nouveau-Monde. Ils ont droit de prise sur tout ce qui paraît sur la table. — Un bambin de quatre ans, à côté duquel je dînais un jour, fit successivement disparaître une assiettée de potage, un quartier de poulet farci, une grosse pomme de terre, un respectable morceau de pouding, et une grappe de muscats. Or, ce petit Gargantua était incapable encore de manier son couteau.
Madame X"" de Washington, parlant de son baby de deux ans, disait avec le plus grand sérieux :
— Impossible de l'envoyer au lit sans qu'il ait expédié sa cuisse de dindon ; il ne dormirait pas à moins!
Une famille se trouvait réunie — hôtel de la Cataracte, Niagara, — autour de la table du déjeuner. Elle comptait parmi ses mem-
l'amérique en herbe. 37
bres Charley, mioche de trois ans, élégamment vêtu, servi par un gigantesque noir. Le jeune gentleman fut d'abord pourvu, abondamment, de biscuit et de lait ; ceci absorbé, on lui présenta dans un verre deux œufs battus qu'accompagnait un gâteau indien; l'enfant y goûta, puis commanda du poisson ; au poisson succéda le beafsteak ; au beafsteak du lard et du biscuit. Je ne sais trop ce que Monsieur se serait fait donner encore, s'il n'eût renversé le tout sur sa robe et sur celle de sa mère, heureux exploit qui le fit emporter, à sa grande humiliation, et à notre parfait contentement.
Quant h la précocité des enfants américains, elle est prodigieuse. Sans parler de l'influence du climat, je l'attribue en grande partie à l'habitude généralement répandue d'admettre, dès leurs pre mières années, les enfants à la table des parents. — Une dame, heureuse mère de onze enfants, me disait que dès l'âge de huit mois, tous prenaient place au repas de famille, et savaient à quatorze manier couteau et fourchette, aussi proprement que papa et maman.
Introduits de si bonne heure dans la société des grandes personnes, les enfants prennent; vite intérêt h ce qui se dit autour d'eux, même aux affaires publiques, et vite aussi, adoptent les idées avec le langage de ceux qu'ils entendentdiscourir. — Monsieur B"*, docteur en théologie, faisait visite à un ami ; celui-ci se trouvant absent, Madame, qui achevait sa toilette, envoya sa fillette tenir compagnie au visiteur. La fillette, gracieuse, nullement embarrassée, ne laissa pas chômer l'entretien; elle raconta au docteur comme quoi, ayant écrit une parodie du chant de Kingsley: les trois pêcheurs, et voulant sécher sa feuille au brasier, la feuille était tombée dans le feu, qui avait brûlé son travail.
— Brûlé ! s'écria le galant docteur : Quel dommage t Si j'eusse été le feu, je me serais arrêté pour vous laisser le temps de sauver ce précieux feuillet.
— Oh ! non, docteur! répondit gravement la fillette. Vous n'auriez pu vous arrêter: la nature est la nature, et ses lois sont inviolables, vous savez.
Le docteur faillit tomber à la renverse.
La part que prennent les enfants à la politique, me surprit d'autant plus que chez nous, la politique n'existe pas pour les enfants. Rien de plus commun, en Amérique, que d'entendre quelque gamin de neuf ans vous demander :
— Hé bien ! Monsieur, que pensez-vous de l'état actuel du pays ?
38 LB8 \ IÉHJ UNS CHM EUX.
Je me rappelle un jeune garçon qui, à Brooklyn, pendant la campagne électorale, se prit à gounnander vigoureusement son père, lequel s'était permis de soutenir André Johnson. — Un soir, je jouais sur le tapis avec Harriett, petite miss pas plus haute que mon genou. Tout h coup, Harriett se relevant, me demanda, le plus gravement du monde, de quelle façon l'Angleterre envisageait l'acquisition de l'Amérique russe. La question me parut si burlesque dans cette bouche enfantine, que j'éclatai de rire ; mais voyant Harriett, muette de surprise, fixer sur moi un regard mécontent, je réprimai vite mon intempestive gaîté, et m'efforçant d'en racheter l'inconvenance, je répondis que l'affaire pourrait bien amener quelques batailles à boules de neige ! Ma petite politique ne l'entendait pas ainsi ; plaisanter sur un tel sujet lui parut fort déplacé ; elle fronça le sourcil et ne prononça plus un mot.
N'allez pas vous imaginer l'Amérique peuplée de petits pédants. Les propos des babys y gardent, à peu d'exceptions près, toute la naïveté de leur âge.
L'un d'eux, splendide garçonnet de trois ans, voulait, disait-il, donner un grand dîner.
— Bien ! fit la mère : Qui inviterez-vous ?
— D'abord, oncle William, et madame M*", et puis Dieu 1
— Dieu ! s'écria la mère : Mon enfant, vous ne pouvez inviter Dieu !
— Pourquoi pas? reprit tout étonné le petit homme : Dieu ne va-t-il jamais à de grands dîners ?
Si la précocité américaine développe l'esprit sans nuire à la candeur, elle a ce mauvais côté, convenons-en, de provoquer trop souvent l'impertinence, en supprimant du même coup le respect envers les parents.
— Papa, ne faites pas le bouffon! disait une fillette à son père, en l'entendant raconter les bons mots d'un acteur comique, dont il essayait de reproduire l'accent.
Les lèvres les plus fraîches et les plus roses adressent fréquemment, à père ou à. mère, des phrases telles que celles-ci:— Allezvous en ! Ne venez pas me déranger !— sans que père ou que mère en prenne le moindre ombrage.
Un père apportait une grappe de raisin à son mioche.
— Eh bien 1 s'écrie le petit bout d'homme : Après tout, vous êtes bon garçon !
Le père parut ravi.
Un autre personnage de quatre ans, avec lequel j'avais l'honneur