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1/ÏVROG^'EKlE.
L'ivrognerie, hélas î dévore les États-Unis comme la Grande- Bretagne ; avec cette différence, que les Américains boivent plus dans les établissements publics — bars — et moins chez eux.
Les spiritueux ne figurenl que très-rarement sur les tables de la Nouvelle-Angleterre. Je n'ai jamais vu de vin chez les pasteurs, sauf une fois, et c'était en mon honneur. Je ne touchai pas au flacon, qui demeura intact et ne reparut plus. Le thé remplace le \ iu ; on sert de l'eau glacée en abondance, à chaque repas. 11 en \a de même au Sud. Nos Highlanders américanisés, rompant — malgré leurs tendances ultra-conservatrices pour le bien comme pour le mal — avec la coutume antique, n'offrent plus de ligueurs à leurs hôtes.
La plus large hospitalité m'accueillit dans les settlements Highlanders du Sud et du Canada ; cependant nulle part, à deux exceptions près, on ne me présenta de liqueur. L'une de ces exceptions confirme La règle. Le diner terminé — pendant lequel chacun s'était désaltéré grâce au jus délicieux et parfaitement inoffensif du raisin scuppe%nong — notre amphitrion apporta du Avisky.
— Merci! fls-je en écartant le flacon: Je ne prends pas de spiritueux.
— Vraiment ! s'écria-t-il étonné : Nous n'en prenons pas non plus ; mais je pensais qu'arrivant de la mère-patrie, vous ne pou- \iez vous «'il pas
Ce n'était ni la première, ni la seule fois que je me sentais profondément humilié, en voyanl les poétiques traditions de noire \ieille Ecosse, indissolublement liées a ce mol : Wisky.
Jadis, dans le Canada, les abeilles, comme on les nomme en Amérique, devenaient prétexte à festoyer et à se griser.
386 i.KS AMÉRICAINS CHEZ EUX.
L'abeille est Ja réunion des voisins accourus pour aider tel d'entre eux, au moment des forts travaux de campagne qui exigent Un prompt coup de main. S'agit-il de construire une maison? l'ami John arrive avec sa hache, l'ami Tom avec ses che vaux, l'ami Frank amène sa voiture, l'ami Fred apporte ses outils de menuiserie ; ainsi de suite, a charge de réciprocité. Le wisky, accompagnement obligé des abeilles, y coulait autrefois comme de l'eau. Grâce au relèvement du niveau moral, le thé, le café, des collations simples et saines le remplacent aujourd'hui.
Si les Américains se montrent chez eux plus tempérants que nous, ils trouvent dans les bars, d'amples compensations à cette sobriété momentanée. Les bars, autrement dit comptoirs, cafés ou cabarets, sont fréquentés, et par les classes inférieures, et par des hommes qui, en Europe, se croiraient déshonorés s'ils en franchissaient le seuil.
Commerçants, banquiers, fonctionnaires civils, colonels, généraux, sénateurs, patronnent tel ou tel bar, comme nous patronnerions telle exposition de fleurs. Les clergymen, toutefois, s'abs. tiennent d'y paraître. Dans certains districts même, cette règle s'étend aux membres des congrégations chrétiennes : le bar, aux États-Unis, constitue la distinction, le fossé si l'on veut, qui sépare le monde et l'Église.
Saloons, bars, débits de liqueurs sous toutes les formes et sous tous les noms, pullulent en Amérique. Chaque steamer, chaque restaurant, chaque hôtel a son comptoir, où se distribuait les spiritueux. Du matin au soir, les garçons en bras de chemise ont I fort à faire de préparer, sous le feu des ordres qui se croisent de toutes parts, les — coklails — grogs ; — morning-glories - gloire de l'aurore ; — tangle-legs — croc en jambes ; — gin — genièvre ; — slings coups ; — eye-openers — réveille-matin ; destinés à désaltérer les gosiers transatlantiques.
Le bar de Delmonico — Fifth avenue hôtel, New-York — a sa réputation faite. Les bars de Mobile et de la Nouvelle- Orléans, vrais palais, laissent apercevoir une interminable suite d'arcades dorées , sous lesquelles , aux jours brûlants , se I pressent les habitués. A peine vêtus, ruisselants de sueur, les garçons, debout derrière le comptoir, composent les boissons ] glacées qu'ils passent à leurs clients, avec autant de rapidité que si une prime de cent dollars, était assurée à celui qui remplira le plus grand nombre de verres, dans le moins de temps possible. Ni . fauteuils, ni chaises, ni bancs. L'Américain entre, commande un liquide quelconque, l'absorbe, paie et part. S'accorder le temps ;
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d'avaler, tout juste, pela, oui, an A ï\ le fçra ; se per-
mettre de p . Lg nombre de verres qu'il
^ait ouvrir de grands yeux aux:
plus robustes buv 'urs européens.
Le cocktail, mélange de liqueur, d'eau d'épices et de sucre, prévaut ut. Certaines gens, qui ne touchent ni aux
slings, ni aux cocktails, se rabattent sur les amers, et le diable n'y perl rien.
Les amers! Vous les voyez prônés dans toutes les feuilles périodiques, affichés sur tous les murs, célébrés en caractères gigantesques par tout ce qui peut porter un écriteau : paroi, clô. ture, arbre, rocher (1) !
Je les ai retrouvés, les annonces s'entend, jusque dans les marais du Sud; jusque dans les prairies de l'Ouest, qui n'ont d'autres habita its que I ss chats sauvages, les bulles et les ours.
En face de cette prodigieuse consommation d'amers, l'étranger pourrait croire qu'une épidé nie de fièvres malignes décime le peuple américain. Qu'on >ure, les bitters ne sont pas si ré-
pugnant-; qu'on se l'imagine, et pour ma part, ceux qu'en de rares occasions j'ai portés a mes lèvres, y ont laissé plutôt l'arôme du wisky, que le goûl d ! la coloquinte ou du quina.
Quoi qu'il en s lit, l1 nomhr rni [érable des abstainers —
hommes et femmes qui ne prennent aucune espèce de boissons al. cpoliques pu fermentées — s'accroît chaque jour. Le clergé est
damer. 11 en va de môme pour la plupart des sommités p>li-
tiques, militaires et littéraires! Horace Greçley, ^endell fhillips,
William Lloyd, Garrison, Albert Barnes, Thé > 1 >r ^ Cuyler,
Hall, T >:ld. 1p général Howard, 1 ! s nateur Wils >n di Mussachu^-
setts, bien d'autr is, tincus, prêchent la tempéran ;e
d.^ parole et de fait. Presque ^ous les domines d'État, à Was,hipg-
' .'/ ■'. I • n'en finirais pas, si je voulais citer les
rites américaines, enrôb cette bonne guerre
tre l'abrutissement par l'alcool.
On raconte ceci. Lorsqu'à Gettysburg, la brigade du général - ?ory,un vrai chrétien, - til à (onner, le commandant
en chef Qt passer l'ordre de distribuer du wis'.cy aux soldats. Gregory s'avan
— L'ordre est-il péremptoire ? demande-t-il.
- Oui.
1. On prétend qno la réclame, pénétrant dans lo cimetière de Gloucester — — y a pi ' avis : Si vous oe voulez pas v kir ici. prenez
388 LES AMERICAINS CBtt BU*.
— En ce cas, je ne suis plu- général. Tout ce qu'on peut faire avec de braves soldats, j ! le ferai; mais j ■ ne me charge pas de mener au feu des hommes grisés par la liqueur.
Le commandant en chef réfléchit un instant. L'ordre fut révoqué.
La croisade contre l'alcool, vigoureusement appuyée par les Églises du Nord; s'est organisé^ en associations, calquées on le di. rait, sur la franc-maçonnerie et ses loges. Les membres se nomment Frères, Templiers, Fils ou Filles de Tempérance; les chefs prennent le titre de Vénérables, Grands Scribes, Grands Patriarches. Des congrès, auxquels les affiliés assistent seuls, réunissent de temps a autre l'ensemble des associations, qui pratiquent de plus, en fait de secours et d'assurances, le principe de la mutualité.
On ne reste pas en arrière au Sud. Le général Lee fut abstainer dès son enfance.— J'ai dit avec quelle ponctualité Stonewall Jackson ainsi que Stuart, le fameux commandant de cavalerie, observaient la tempérance. Depuis Madison, jusqu'à l'élection de Johnson, tous les Présidents des États-Unis furent abstainers ; or, presque tous venaient du Sud. — Grant, en arrivant à la présidence, a renoncé, dit-on, aux spiritueux. Toutefois, L'influence des hommes marquants n'a pas, en Amérique, le pouvoir qu'elle exerce en Europe. Chez nous, on suit les chefs ; aux États-Unis, chacun se croit chef. Si le sentiment de la responsabilité personnelle s'en accroît, l'action des caractères supérieurs en diminue d'autant.
La peste alcoolique demande un remède vigoureux. Elle sévit avec une effrayante violence. Comparés, toutes proportions gardées, à l'Angleterre, les États-Unis sont plus malades qu'elle.
Aux États-Unis, la consommation du wisky est de quatre gallons par tête. En Ecosse, elle n'est que de deux et un quart. La statistique de 1867, qui comptait cent cinquante mille débits de liqueurs pour l'Angleterre, l'Irlande et l'Ecosse, n'en signalait, il est vrai, que cent trente mille aux États-Unis ; mais, tandis que les sommes dépensées en spiritueux n'ont jamais, dans les trois Royaumes, excédé quatre-vingt millions de livres st., elles atteignent aux États-Unis le formidable chiffre de cent trente millions t — Et les liqueurs importées ne figurent pas sur le tableau.
S'agit-il des ivrognes ? la balance entre l'Europe et l'Amérique est moins aisée à établir. Un examen superficiel conduirait vite à des conclusions erronées. Je n'en veux pour preuve que le fait suivant. Newman Hall, de Londres, visitant les États-Unis au moment où Clark, évèquc américain, faisait sa tournée d'Angleterre, décla-
l'ivrognerie. 389
rait avoir vu phis d'ivrognes à Londres, dans une seule semaine, qu'il n'en avait rencontré en Amérique pendant tout son séjour. Et Clark, l'évêque, affirmait de son côté avoir rencontré moins d'ivrognes à Londres, durant un mois, qu'il n'en voyait à New-York en un seul soir. — Tout dépend des hasards et de l'heure.
Pour moi, qui ai parcouru dans le but exprès de les comparer aux districts analogues de Londres et de Glascow, les quartiers les plus mal famés de la Nouvelle-Orléans, de New-York et de Montréal ; nulle part, la vérité m'obligea le dire, je n'ai rencontré l'ivrognerie sous les traits abjects, hideux, révoltants, qu'elle étale sans vergogne, chaque samedi soir, dans nos villes d'Angleterre et d'Ecosse.
Répétons-le, rien de malaisé comme le dénombrement des ivrognes de profession. Chose curieuse cependant, si l'on ne peut, lorsqu'il s'agit de chiffres, arriver à un total exact, les observations plus générales des hommes compétents signalent, dans les deux pays, un nombre égal d'ivrognes et de victimes de l'alcool. En Angleterre comme aux États-Unis, on compte annuellement six cent mille ivrognes, et soixante mille morts causées par l'abus des spiritueux. La coïncidence mérite attention.
Dans un ouvrage récemment publié sur l'intempérance aux États-Unis, un eminent docteur américain pose ce fait : que sur trois cents hommes — en Amérique — cent vingt-deux ne boivent pas de spiritueux du tout ; cent en boivent modérément; cinquante se grisent à l'occasion ; vingt-cinq, périodiquement ; et trois tous les jours ! — Sur sept cents femmes ; six cents ne touchent pas aux spiritueux; trente usent de vin, dix-sept, de liqueurs alcooliques ; trente-six, de bière ; quatorze, se grisent péridioquement; et trois, tous les jours 1
Ainsi les femmes, tout en consommant moins d'alcools que les hommes, comptent plus d'ivrognes que ceux-ci : un homme sur cinquante-neuf ; une femme sur trente-trois.