IF.% AMERICAIN» CHEZ EUX
Chaque bourgade possède, non-seulement son journal, mais ses deux journaux, qui, so livrant nne guerre à mort durant les trois cenl soixante-cinq jours de l'année, tiennent les esprits en éveil (,l trouvenl moyen de subsister, la où une seule feuille aurait péri d'inanition.
Les rédacteurs échangent entre eux des aménités auxquelles nos oreilles d'Europe sont mal accoutumées. Appeler le concurrent ou l'antagoniste, mécréant, vampire, menteur, gredin, vagabond, brigand, c'est employer le langage ordinaire à la presse.
Un éditeur de l'Alabama, m'apportant son journal un matin, me demanda ce que je pensais de l'article de fond?
— Franchement, lui répondis-je, un ton pareil suffirait chez nous pour ruiner le journal f — L'éditeur, radieux, me remercia cordialement. Je n'aurais pu lui adresser un éloge plus flatteur.
Lorsque le Louisville Journal accusa — pendant la guerre — le reporter du New-York Herald de lui voler ses dépêches, le Herald qualifia tout simplement le Louisville Journal :« d'impudente cariole du Kentucky, conduite par un flacon de wisky ambulant ! >
Prentice, rédacteur du Journal, s'était fait une célébrité dans ce genre de prose : « L'éditeur du Star, écrivait Prentice, dit qu'il y a une raison au fond de toutes choses ! l'éditeur oublie son propre crâne. » — Après maints duels, Prentice est mort en 1870. Brick Pomeroy, de La Cross Democrat, lui a succédé dans le champ-clos où s'empoignent MM. de la presse. Veut-on un spécimen de son style? Il s'agit de la photographie de Butler : « Nous avons devant nous les traits hideux du plus noir rejeton de l'enfer ; le frère jumeau d'Appollyon; le grand-prêtre du Pandemonium, le parjure sans cœur, faux et fourbe; le plus dégoutant produit de la civilisation du Massachussets ; le plus ignoble voleur, le plus sale bandit auquel Dieu ait jamais octroyé l'existence; la dépravation personnifiée, le fruit de la perdition : Butler, la Bête t »
N'allez pas conclure des échantillons précédents, que les journaux américains réduisent leurs abonnés à ce régime de haut goût. Chaque jour ils servent au lecteur — la moyenne du chiffre des colonnes varie de cinq à cinquante — les renseignements les plus universels et les plus variés, tirés de l'ensemble tout entier de la presse américaine et étrangère.
Dans les coins reculés de province, le directeur de journal est le plus souvent rédacteur, imprimeur.... et marchand de tabac ou d'épiceries par dessus le marché. Les ciseaux viennent donc en
LES JOURNAUX. 'il")
aide a la pïome,e1 l'abonné n'y perd rien, car son journal écréme les feuilles les mieux informées de l'Union.
D'un boni à l'autre de l'Amérkrae, les échanges de journaux s'opèrent sur une vaste échelle entre les éditeurs. Le Recteur d<> la moindre gazette de village reçoit dix, vingt, cinquante, cent journaux en retour du sien. Le Gouvernement, cpii sait combien il importe nu salut de la République que le peuple souverain soit exactemehl renseigné; qui sait aussi quel puissant éducateur est un journal, facilite ces échanges en leur accordanl la gratuité de transport. Chaque jour, des bataillons de journaux, emportés à toute vapeur, vont porter les nouvelles jusque dans la dernière localité, et le soir, il n'est citoyen d'Amérique, qui ne soit au fait de la situation et des événements (l).
Le journalisme n'a point, en Amérique, cette puissance qu'il exerce en Europe. Le New-York Herald, avec une circulation double, ne possède pas la dixième partie do l'influence que s'est acquise le Times, chez nous autres Anglais. En Amérique, on ne lit pas les journaux pour se faire une opinion — ou pour la recevoir toute faite — on les lit pour apprendre les nouvelles. Les informations du Herald laissent loin derrière elles, en fait d'étendue de rapidité et d'exactitude, celles de tous les autres journaux d'Amérique, et peut-être du monde entier. Le Herald n'épargne rien pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs. 11 a des agents, il a des correspondants sur tous les points du globe, avec carte blanche pour les sommes h dépenser.
On connaît l'ingénieux expédient, au moyen duquel le Herald s'apura l'usage exclusif du télégraphe, pendant l'excursion du prince de Galles au Niagara,— Le prince était en retard. M. House,
1. Les trois premiers journaux de Xew-York sont : La Tribune — radical — ; le Herald — atout vent tournant son aile — ; le World — démocrate — ; autrement nommés : Le Monde, le Diable et la Chair. La Tribune dut son sobriquet : la Chair, à ses fameux plaidoyers en faveur de l'amour libre. Horace Greeley, rédacteur de la Tribune, un des journalistes les mieux doués et les plus excentriques des États-Unis, appuya toutes les réformes, encouragea toutes li'- i\périences écloses sur le sol américain. Ses Recollections of a buxy Life vaudraient, à ce titre seul, la peine d'etre lues. — Champion zélé du suffrage féminin, Horace Greeley l'abandonna : <( parce que, dit-il, les femmes, au fond, ne s'en soucient pas ! »
La Tribune se répand — ou se répandait avant la mort d'Horace Greeley — en de plus larges proportions, le Herald excepté, qu'aucun autre journal d'Amérique. J'ai trouve' la Triàttne partout, et jusque dans le Sud, où ses principes étaient détestée.
En 180:2, le Herald, pour ne parler cue de lui, tirait chaque jour cent vingttrois mille exemplaires, chiffre qu'il dépassait fréquemment.
iit LBS AMÉRICAINS CHEZ ETJX.
reporter du Herald, télégraphie à l'éditeur : — « Comment deeupar les fils électriques ?» — Les fils, dès l'instant où le reporter cessait de les faire parler, n'appartenant plus au /fera Jd,rentraient dans le domaine public.
— Télégraphiez le livre de la Genèse t — répond M. Benrtett. Le reporter verse sept cents dollars au bureau télégraphique. Le livre de la Genèse est télégraphié, mais le prince n'arrive pas.
— Après ? — retélégraphie M. House.
— Les Révélations 1 — On entame l'Apocalypse, le prince parait, le Herald a triomphé (1) !
4. Le Herald s'est acquis là reconnaissance de quiconque a utae âme et un cœur, en lançant Stanley, ce découvreur, ce héros, ce croyant, à la recherche de Livingstone, abandonné de l'Europe. — Le Herald est actuellement dirigé par M. Bennett fils, successeur de M. Bennett père, mort en 1872. — Trad.
Rien de plus tranché, aux États-Unis, que l'Église et le monde. Devenir membre d'une Église chrétienne, c'est déclarer qu'on devient chrétien; c'est prendre l'engagement de vivre en chrétien. La profession de foi est personnelle ; l'acte est sérieux.
Dans certaines églises, le candidat à l'admission se voit poser des questions qui lui font mesurer toute la gravité de son acte.
— Quelles sont vos aptitudes ? — lui demande-t-on. Pouvezvous visiter les malados ? Pouvez-vous diriger une réunion de prières ? Pouvez-vous enseigner dans l'école du dimanche ? —
Chaque membre du troupeau reçoit une tâche proportionnée à ses forces, en harmonie avec ses facultés ; et c'est là ce qui donne aux États-Unis leur prodigieux développement d'activité chrétienne, à l'Église son incomparable puissance pour le bien.
En religion comme en politique, les Américains, gens d'initiative, marchent au pas de charge, préférant les hasards de quelque fâcheuse aventure aux sécurités fallacieuses d'une morbide torpeur.
Point d'Église, ou sanctionné!1, ou favorisée par l'État; ni CHurchilien ni Dissenters. L'État n'assure à aucun pasteur américain la riche Indépendance dont jouit en Angleterre un ministre de l'Église établie. Le pasteur américain, qu'il soit baptiste, episcopal, presbytérien, méthodiste, rationaliste ou ritualiste, ne compte que sur lui-même et sur son t rou peau. Qu'il se montre incapable, qu'il s'écarte de la doctrine acceptée et professée par son Église, il se verra remercié, avec aussi peu de cérémonie qu'un notaire inhabile ou qu'un avocat négligent.
On prétend que ce système compromet la dignité du pastorat ! qu'il faut un grand courage, pour dire la vérité aux ouailles qui payent !
Les faits répondent. Le pasteur indépendant de l'État, dénonce
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les a lui s, attaque lés vici une hardiesse que pourrait lui
envier plus d'un collègue européen, salarié par son gouvernement.
Quant à la question pécuniaire, les faits la résolvent ai T -i p iteur américain, pour peu qu'il soil doué de zèle,
;!. el de convictions, a - are. S'il perd une
congrégation, il en retrouve une autre ; s'il ne peut plus prêcher, d'autres vocations, également utiles, s'ouvrent devant lui (1).
L'explication des Écritures verset après verset, n'occupa pas dans la prédication américaine la place qu'elle tient chez nous, réformés européens. Les idées personnelles de l'orateur s'y déploient avec plus de liberté. Si les sermons américains y perdent en profondeur, ils restent néanmoins sérieux, instructifs, ne sont jamais vulgaires.... et rarement ennuyeux.
Comme facilité d'élocution, orateurs et prédicateurs l'emportent sur les nôtres (2) — Dès son jeune âge, tout américain, prenant la parole devant ses aînés, exprime et défend ses opinions. Le collège et l'école exigent de leurs élèves, qu'au lieu de réponses monosyllabiques, chacun d'eux fournisse une explication raisonnée. De là, cette étonnante facilité d'exprimer sa pensée, commune au peuple entier, et qui laisse l'étranger abasourdi. — Le verbiage, les grandes phrases, les mots prétentieux ne se mettent-ils jamais de la partie ? je n'en répondrais pas.
En fait d'orateurs ecclésiastiques, comme en fait de rédacteurs de journaux, New- York tient le haut bout. Il suffit pour s'en convaincre, de nommer Beecher, Hall, Cuyler, Taylor, Storrs, Frottingham l'unitaire, et Chapin l'universaliste.
Gheever, dont le nom reste étroitement uni à l'abolition de l'esclavage, est rentré dans l'ombre. — Ses sermons politiques, annoncés par tous les journaux et prononcés le dimanche soir, attiraient la foule. C'était au temps où l'esclavag ! triomphait. Saisi d'horreur, en présence des faits épouvantables qu'il allait dénoncer, Cheever s'exaspérait ; sa figure prenait en quelque sorte le tranchant d'un fer de lance ; on ne pouvait le regarder sans pâlir, l'écouter sans frissonner ; à grands coups de textes bibliques, il terrassait le Sud. Lui aussi, levait ses régiments ; il les levait bien avant la guerre ; parmi les volontaires qui suivirent M' Clellan
1. Le pasteur américain n'est pas un clerc : c'est un homme vivant de la vie normale, prêt à tout bon labeur. — Trad.