‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 14 sur 138 · LES AMÉRICAINS CHEZ KUX · texte numérisé non relu

LES AMÉRICAINS CHEZ KUX

landaises, inépuisable pépinière d'aides, surtout à New-York et dans les villes importantes. Pauvres aides maladroites, ignorantes, possédant juste autant do notions égalitaires qu'il en faut pour être aussi parfaitement désagréables que peut le devenir un être humain î

Newark voyait fleurir, lorsque j'y passai, une association de femmes de chambres et de cuisinières, lesquelles s'engageaient réciproquement à ne pas servir — mérites ou défauts sous-entendus — à moins de 10 dollars par mois. Force fut aux maîtresses de capituler. Durant l'espace de quelques semaines, M. H**' avait successivement engagé trois irlandaises qui ne savaient qu'une chose : exiger leurs 10 dollars.

Ces exigences, d'ordinaire, sont en raison inverse des capacités. M. G*", savant professeur, entendait un matin les pourparlers de sa femme avec miss Rosa, femme de chambre qui venait s'offrir. Miss Rosa, demandait un parloir qui lui fût exclusivement réservé, déclarait qu'elle ne se chargerait ni de cet ouvrage, ni de cet autre, et finit par faire subir à Mme G*** un interrogatoire en règle sur les us et coutumes de chacun des habitants de la maison.

Impatienté, M. G*** entre au salon.

— Vous venez vous présenter comme aide ?

— Oui.

— Savez-vous peindre à l'huile ?

— Non.

— Savez-vous le grec ?

— Non.

— Faites-vous des logarithmes ?

— Non.

— Calculez-vous les éclipses?

— Non.

— Dans ce cas, vous ne pouvez nous convenir. Adieu !

Rendons, après tout, justice aux servantes irlandaises. A côté de leurs défauts, incontestables, elles ont d'inappréciables qualités. Affectueuses, gardant au cœur les tendresses de famille, elles repoussent les tentations de toilette, envoient mois après mois leur salaire aux parents âgés ou l'amassent avec soin, jusqu'à l'heure où, possédant quelque somme ronde, elles appellent le vieux père, la vieille mère, parfois les frères et les sœurs dans la riche Amérique, paient le voyage, et fournissent les premiers frais d'installation. Ce fait, qui se présente chaque jour, ne suffit-il pas à couvrir une légion de peccadilles ?

Dans leur humble position, les Irlandaises se transforment rapidement, L'esprit éveillé, elles acquièrent vite l'exactitude, ne tardent pas à copier les manières élégantes de leur maîtresse, ont les mains soignées, et se mettent avec goût. Une dame de Brooklyn se trouvait un jour fort embarrassée : sa modiste ne lui envoyait pas le chapeau qu'elle avait commandé. Aussitôt Molly, la femme de chambre, de lui offrir le sien, assurant que ses précédentes maîtresses faisaient à sa garde-robe de fréquents emprunts. — Il n'y a qu'à voir, le dimanche, mesdemoiselles les aides en gala, pour se convaincre de l'authenticité du trait.

Mais qu'arrive-t-il ? A peine dressées au service, voilà nos Irlandaises mariées! Il faut les remplacer par de nouvelles venues, grossièrement équarries, sourdes à la sonnette, maladroites partout ; d'où il résulte pour les maîtres un état de perpétuel agacement.

Les nègres font d'excellents serviteurs. Désireux d'accomplir leur devoir, ils apprennent promptement et bien. Quant aux vices contractés par le fait de l'esclavage, quant à la répulsion que les noirs inspirent aux gens du Nord : conséquences du crime antérieur, chaque jour les voit diminuer. Encore quelque temps, ils auront disparu.

Chose étrange, l'Irlandais, si facile et si cordial, déteste parfaitement le nègre. Réunir en même cuisine deux individus appartenant à ces deux races, c'est condamner le pauvre noir à une vie d'enfer. — Dans une maison où je passais quelques jours, les domestiques irlandais ne permettaient pas au nègre de manger avec eux !

Quoiqu'il en soit, le Nord, tout comme le Sud, s'habitue au service des hommes de couleur. La plupart des hôtels n'en emploient pas d'autres ; dans peu d'années, on les yerra partout.

II EX It Y WARD BEECUEK,

Un proverbe de Boston divise l'humanité en trois classes : les bons, les mauvais, et les Beecher t

L'individualité exceptionnelle d'Henry Ward Beecher semble justifier le dicton. Beecher, qu'entraîne sa nature originale, dit et fait parfois des choses étranges ; en dépit de tout, on sent battre dans sa poitrine un cœur généreux et chrétien.

Beecher, traversait un jour la rue Bowery. Son attention fut attirée par un malheureux petit déguenillé qui, assis sur le bord du trottoir, offrait des allumettes aux passants. Beecher s'arrête, interroge l'enfant, apprend qu'il est seul au inonde, sans ressources, par conséquent destiné à périr de misère ou à devenir un vaurien. Beecher réfléchit quelques instants.

— Sais-tu chanter ? demande-t-il au petit garçon.

— Oui, un peu.

— Chante !

L'enfant obéit. Beecher écoute, bras croisés ; les curieux se rassemblent.

— Bien ! fait Beecher après les premiers couplets : Continue ! A peine le second chant laissait-il échapper ses dernières notes,

que l'auditoire avait doublé. Beecher se baisse, saisit le petit chanteur, le place sur son épaule, et faisant face à la foule amassée :

— Maintenant, ditr-il, mon brave homme, tu as de vrais auditeurs ; chante pour eux, cette fois I

L'enfant, perché sur l'épaule du célèbre orateur, répète ses chansons. Le répertoire épuisé, Beecher prend la casquette de son protégé, fait la quête, recueille quelque chose comme 200 dollars, habille de pied en cap le pauvre petit, assure son éducation : l'enfant est sauvé. — Vous avez là tout l'homme.

Aux États-Unis, Beecher fait autorité. Qu'il prêche ou qu'il

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