‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 15 sur 138 · HENRY WARD BEE CHER · texte numérisé non relu

HENRY WARD BEE CHER

donne des conférences, des milliers d'auditeurs se pressent autour de lui ; ses discours, aussitôt reproduits par les grands journaux, pénètrent jusqu'au fond de la Californie. — Les démocrates le détestent ; les débitants de liqueurs le redoutent ; les théologiens de Princeton secouent doctement la tète à l'endroit de sa théologie ; mais partout, aimé ou craint, le nom de Beecher est connu, et son pouvoir incontesté.

Les Suddistes, qui tiennent Beecher en parfaite horreur, ne voient chez lui qu'un antagoniste à outrance de l'esclavage: l'institution sacrée I qu'un apôtre de tous les ismes: cette perdition de l'Amérique ! Il fut môme un temps où Beecher aurait couru grand risque à. franchir la ligne d'intersection tracée par Mason et Dixon.

Une dame du Sud, Mme W*, se trouvant à Brooklyn — c'était avant la guerre — fut entendre Beecher, tout comme on va voir un monstre. Le sermon de Beecher, très évangélique, l'étonna fort. Mme W* répéta l'expérience. Nouveau discours, plus remarquable encore par la doctrine et le sérieux. Captivée, Mme W"* ne manqua pas une prédication du fougueux ennemi de l'esclavage, si bien que, finissant par l'aborder tout droit :

— Monsieur Beecher, lui dit-elle, le Sud vous méconnaît, vous méconnaissez le Sud l Venez, voyez, jugez par vous-même. Faitesvous entendre aux Suddistes ; écoutez-les I

— Madame, répondit gravement Beecher, mon cou n'est pas beau ; même il est trop court ; mais c'est le seul que Dieu m'ait donné, l'aime mieux le conserver tel quel, que de me le voir allonger par des moyens extraordinaires.

On sait l'exaspération du Sud contre les abolitionnistes du Nord. Je me suis parfois demandé si le Sud ne croit point aux peines étemelles, uniquement parce qu'il lui faut à tout prix un lieu de tourment où envoyer Wendell Phillips, Lloyd Garrison, et la famille des Beecher, in globo ! Je n'ai pas rencontré de Suddiste qui admît le salut personnel de M,n' Beecher Stowe. La Case de l'Oncle Tom m1 snfTisnit-olle point, sans parler du reste, h plonger les El its-Unis tout entiers dans la perdition t

Quanl à Henry Ward B >her, quelques esprits généreux hésitaient h se prononcer. Après son adresse au sujet du collège dirigé par le général Lee, certains Suddistes s'enhardirent même juiqu'à ne pas désespérer de voir Beecher, au bout (V" milliers et de milliers d'années en purgatoire, obtenir, mains jointes et sur les

deux genoux, la grâce d'admission dans le ciel des planteurs bienheureux !

Les Suddistes, hâtons-nous de le dire, à mesure qu'ils connaissent mieux Beecher, modifient leurs arrêts. Le pasteur Brownlow, ancien partisan de l'esclavage, écrivait naguère à ses amis du Tennessee — il sortait de la chapelle où prêche Henry Ward — : « Si l'un de vous parvient au ciel, ne vous étonnez pas d'y rencontrer Beecher I »

Beecher est à New-York ce qu'est Spurgeon à Londres, ce qu'était Guthrie à Edimbourg. Quiconque visite la grande cité doit l'entendre. Son église s'élève dans Brooklyn, ville immense étalée de l'autre côté- du détroit, en face de New- York, comme Brokenhead en face de Liverpool.

Voulez-vous arriver à la chapelle d'Henry Ward ? Bendezvous à Brooklyn, prenez les voitures de Fulton Avenue ; lorsque vous en verrez descendre des flots humains, suivez le courant ; il vous portera vers la nef que font vibrer les accents de l'orateur.Nous y voici. Une foule compacte se masse devant les portes de l'édifice. Chacun espère, une fois la congrégation régulière installée, trouver quelque recoin où se caser. Mais vous et moi, qui sommes étrangers, nous risquerions fort de rester hors du temple, si un des diacres en office, nous introduisant par cette porte dérobée, ne nous établissait dans une place excellente, non loin de la chaire où va paraître l'orateur.

J'ai prononcé le mot chapelle ; c'est cathédrale qu'il faudrait dire. Galeries sur galeries s'étagent jusqu'au toit. Les fidèles assis là-haut parviendront-ils à saisir un mot ? J'en doute.

Nousa^ons plus d'une demi-heure à attendre; regardons autour de nous. Le stuc blanc, relevé d'encadrements bruns qui décore la salle, lui prête de l'élégance et de la gaîté. La chaire... au fait, il n'y a pas de chaire; il y aune estrade: plateform ! Beecher déteste les « sacred mahogany tubs », ces saintes caisses d'acajou, comme il les appelle. 11 ne peut souffrir de se sentir pris dans ces boîtes, aplati contre le mur, suspendu entre ciel et terre, loin de sa congrégation.

De là ont jailli ces philippiques contre l'esclavage, qui, frémissantes, bouillonnantes, descendaient comme un torrent de lave? embrasaient le Nord, et qui ont, pour leur large part, provoqué le conflit définitif.

Là, sur cette même plate-forme, Beecher — l'esclavage florissait alors— tire une lettre de son portefeuille, et la déploie devant l'assemblée : — Cette lettre, dit-il, m'est adressée par un ami de

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Washington. Voici ce qu'il m'écrit : « Nancy, jeune femme de couleur, esclave, sera, si elle ne se rachète pas, vendue samedi ; douze cents dollars est le prix fixé. Son maître l'autorise à faire circuler dos souscriptions ; lui-même s'est inscrit en tête pour centdollars. L'infortunée n'a pu, dans tout Washington, en réunir plus de six cents, y compris ceux-là. » — « A moins que cette femme ne vienne à Brooklyn, ai-je répondu h mon ami, nous n'obtiendrons rien pour elle. >Or, telle est la confiance du maître en son esclave, qu'il lui a permis de venir. Elle est ici.

L'auditoire palpitait. Beecher se tourne vers la porte de la sacristie : —Entrez ! fait-il. — La jeune négresse paraît ; elle s'assied timidement près d'Henry Ward. — Bien! poursuit l'orateur. Si nous ne trouvons pas six cents dollars, cette femme, que vous voyez là, sera vendue après-demain au plus Offrant.

Aussitôt les diacres se lèvent, la quête s'organise. Un planteur du Sud donne cinquante dollars ; les femmes déposent leurs bijoux sur les plateaux. Deux auditeurs font savoir à Beecher que, quel que soit le produit de la collecte, ils se portent garants pour six cents dollars. De frénétiques applaudissements éclatent, la femme est libre 1 Impossible de contenir l'enthousiasme : on frappe des mains, on crie < en sainte joie > comme dit Beecher. Non-seulement la quête suffît à racheter l'esclave, mais encore à libérer son enfant, son fils, son trésor.

Voilà une des illustrations de la plate-forme.

Encore trois minutes d'attente. Beecher ne peut tarder. L'église est comble, on entre toujours.

Soudain, un mouvement se produit dans l'assemblée, tous les regards se tournent vers l'estrade. C'est lui ! C'est Beecher, avec 3 ii lin sourire, avec son expression de virile hardiesse t II entre simplement, bonnement, comme s'il venait là pour écouter. Point de costume officiel, nulle cérémonie ; nous sommes dans le pays de l'égalité et de La liberté.

Beecher se dépouille tranquillement de son par-dessus, dépose s 'H chapeau «lui- un coin, ôte ses galoches, prend sur la petite table a côté de lui on livre d'hymnes, et se met à le feuilleter. A dix heures et demie l'orgue fait éclater ses accords. En face de l'orgue, sur la galerie, derrière Beecher, le chœur, composé de chanteurs volontaires — vingt ou trente jeunes filles et jeunes hommes, dont les têtes seules dépaésenl la draperie pourpre4 — entonne un cantique. Lorsque le cantique est achevé, Beecher se lève, s'avance, dit : < Invoquons la bénédiction de Dieu î » et pro-

nonce quelques paroles solennelles qu'il termine par ces mots : « En Jésus-Christ, notre Rédempteur, Amen t >

Beecher se tient droit, ferme, les pieds bien plantés, l'un des deux projeté en avant. Ses longs cheveux qui commencent à blanchir, sont rejetés en arrière. Ses grands yeux gris brillent d'intelligence. Ce je ne sais quel sourire de fierté, de bonne humeur, j'allais dire de défi, trait caractéristique de son individualité, éclaire la figure et se joue autour des lèvres. Beecher a conscience de sa force, on le sent. On sent en lui l'homme toujours prêt à combattre, certain qu'il est de vaincre. On sent aussi le soldat généreux qui n'écrasera pas le vaincu.

La foule continue d'affluer par toutes les portes, de s'entasser dans tous les couloirs.

Encore un hymne. Puis la prière. Il se fait un silence absolu : la voix de Beecher remplit l'édifice, monte suppliante au trône de l'Éternel. Henry Ward prie pour les indigents, pour les ignorants, pour les écoles du dimanche, pour les collèges, pour les universités.

— Oh 1 s'écrie-t-il avec émotion, si tu voulais, Seigneur, lever en faveur de la vérité, une armée d'hommes résolus 1 Si tu voulais rendre les chrétiens plus héroïques pour Dieu t Toi qui vois les écrasés, les asservis, ne viendras-tu pas mettre ton peuple en liberté ?

Après une pause : — Les ténèbres sont épaisses ! reprend Ward d'une voix brisée : La vie marche h pas fatigués et lourds 1

Rien ne rendra la profondeur de sentiment qui vibre dans les accents de Beecher, alors que déborde son cœur.

Un hymne succède à la prière. Différentes communications sont lues du haut de l'estrade : — Miss Lucy Stone fera quelque part une conférence sur cette question : Les femmes doivent-elles voter ? - La réunion de prière aura lieu cette semaine samedi au lieu de vendredi, jour choisi pour le concert d'enfants dans lequel, dit Beecher, se fera entendre Véminente artiste Pareppa Rosa, à moins que Dieu ne l'en empêche ! — Le capitaine B***, membre de celte église, répétera tel soir sa conférence sur l'Est. — Beecher parcourt une seconde fois l'avis qu'il vient de lire, puis ajoute, avec une étincelle de malice dans les yeux : Sa grande conférence ! — Là-dessus, les physionomies se dilatent aux dépens du pauvre capitaine, assis en face de l'auditoire. Ne craignez rien : à voir l'expression de son visage — le capitaine et Beecher sont en perpétuelles et fraternelles agaceries — notre capitaine-conférencier se promet bien de rendre au pasteur la monnaie de sa pièce, et cela sous le plus bref délai.

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