HENRY WARD BEECHER
— « Certaines personnes se travaillent à propos de l'origine du mal 1 disait Beecher dans un de ses discours. Elles commencent par la fin. Que penseriez-yous de ce brave homme, qui, voyant un porc dans son courtil, se creuserait la tête — tandis que la bête se régale de [tommes de terre, de salades et de choux, — pour savoir p.ir où l'animal est entré? - Hé t misérable, chasse le porc, tu raisonneras après l Chassons le péché de notre cœur, c'est notre tâche d'ici-bas. Nous aurons l'éternité tout entière pour apprendre comment le mal s'est introduit chez nous ».
Prenant à partie les gens qui font grand étalage de christianisme : — Ces gens-là, s'écriait Beecher, parlent crème, et vivent petit-lait !
Quant aux mondains de cœur, pieux d'apparence :
— « Regardez leurs maisons à trois, à quatre, à cinq étages, disait-il. Où loge leur religion ? Au rez-de-chaussée, h l'entre-sol, au premier, an second, au troisième étage ? Non ! sur le toit. Ils l'y ont plantée en manière de paratonnerre, pour détourner les foudres de Dieu t »
B eecher reprochait un jour à ses auditeurs la mesquinerie de leurs charités :
— « Je vois ici des gens, par centaines, qui devraient avoir honte d'1 donner autre chose que de l'or, ou tout au moins un dollar. Hé bien ! savez-vous de quoi ces gens-là rougiraient? Ils rougiraient de donner l'or, ou le dollar. — Leur présente-t-on le plai mu -.' discrètement Ils glissent la main dans leur poche, en tirent un quarter et le faufilent avec une si merveilleuse dextérité sous le tas, que nul ne se doute de ce qu'ils y ont mis. Ames pieuses, elles veulent que leur gauche ignore ce que fait leur droite t Aussi, leur gauche tient-elle par hasard deux billets de banque, l'un bon, l'autre faux; la droite, sans doute à l'insu de la gauche, s'empresse de déposer le faux billet dans la caisse du Seigneur. »
l'n parti puissant réclamait, en I860, l'exécution de Jefferson Davis. Beecher intervinl avec toute son originalité:
— « La guerre, dit-il, est le plus terrible des avertissements divins ; or, tenter d'en accroître l'éloquence en dressant une potence au bout de laquelle se balancera le corps d'un homme, c'est, pour ajouter à la splendeur de l'orage, allumer des chandelles quand les éclairs de Dieu illuminent le ciel ! »
Beecher avait eu d'immenses succès parmi les bûcherons. Indiana fut son premier poste fixe. Aidé de quelques fermiers, il y construisit one petite chapelle. Rude entreprise ! Henry Ward de-
vait mettre la main à tout, et même balayer son église, chaque dimanche matin.
— J'aurais bien, par-dessus le marché, sonné la cloche, s'écriaitil gaîment, s'il y avait eu une cloche à sonner t
Appelé plus tard à Brooklyn, il lui fallut subir l'interrogatoire du comité examinateur. Quelques-uns des doctes Révérends frissonnèrent d'horreur, à l'apparente ignorance théologique du candidat : un fils de Lynan Beecher ! Horace Bushnell l'appuya de toutes ses forces, soutenant que l'homme, tel quel, était animé de l'esprit de vérité, et que son éducation théologicrue se ferait d'elle-même, par la pratique. M. X"* ministre de la Nouvelle-Angleterre, très-étroit, lui demanda s'il croyait à la persévérance finale des saints?
— J'y croyais, répondit Beecher ; mais force m'a été de n'y plus croire, lorsque j'ai vu, là-bas, dans le Far- West, comment se conduisent les saints de la Nouvel le- Angleterre.
On jugea prudent de ne pas presser le candidat sur ce point. M. N"*, président, avertit Beecher du danger qu'il y a à faire de l'esprit eu chaire.
— Ah ! Docteur, s'écria Beecher, si vous saviez comme je réprime le mien! Supposons que Dieu vous eût accordé le don des saillies, refuseriez-vous de l'employer à la gloire de Dieu ?
Ce besoin de liberté, qui a brisé les chaires encagées pour leur substituer les plateformes ouvertes et larges, a fait sauter, du même coup, les vieilles formes de la prédication. Il faut à Beecher espace et latitude dans toutes les sphères. Que ses auditeurs approuvent, blâment, rient ou pleurent, il leur dira ce qu'il pense, sans ambage et sans détour. Esprit, logique, sarcasme, passion, humour ; pour transpercer Satan, toutes flèches lui sont bonnes. Dieu les a mises dans son carquois, cela suffit. La question, pour Beecher, n'est pas de savoir quel dard est le mieux astiqué, mais quel dard s'enfoncera le mieux.
Henry Ward ne répudie aucun des grands intérêts de son pays. On se rappelle comment, lors de la crise de 1864, Beecher déclara qu'il prêcherait Abraham Lincoln jusqu'à l'élection.
Débitants de liqueurs, membres tarés du gouvernement, juges corrompus, Beecher, sitôt qu'il voit le diable à l'œuvre, attaque tous et chacun.
—«Maints incrédules, s'écriait-il naguère, mènent extérieurement une vie si honorable, que lorsqu'ils se convertissent, le monde ne s'en aperçoit pas, tant ils glissent doucement de leur ancienne existence dans la nouvelle. Mais qu'un juge de New-York vienne à
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3 repentir, quel saut î Un juge corrompu ! Nulle parole n'est trop ure, nul coup trop violent, nul éclair trop foudroyant pour flé- •ir, pour écraser, pour anéantir cet homme t Un juge corrompu ! h ! certes, s'il veut entrer dans le royaume des cieux, il aura esoin, celui-là, de < naître de nouveau! > Et même alors, trouera-t-on dans toute sa personne de quoi faire un baby de toyenne grosseur ? je n'en répondrais pas. » Terreur de ceux: qui font le mal, Henry Ward est le défenseur es gens de bien. Il a le cœur généreux et large. Au premier rang, Ksqu'il s'agissait de provoquer l'indignation du Nord contre l'es- »e, il a, le premier aussi, prêché la magnanimité envers le ad vaincu.
A l'heure même où le Nord s'enorgueillissait de ses triomphes,
l'heure où le New-York Herald annonçait qu'un demi-million
e troupes aguerries seraient prêtes, sous peu, à châtier les mau-
ais procédés de l'Angleterre en lui prenant le Canada, voici ce
a'Henrj Ward disait à ses concitoyens :
— « Je veux pour ma patrie l'intluence, non la domination. Je eux l'autorité provenant du respect des lois, non l'éclat des connêtes ! Que les États-Unis présentent au monde l'exemple de la ichesse obtenue par l'économie; l'exemple de l'ordre, de la paix, le In vertu, des progrès, du bien-être général. Cette suprématie une nation honnête et heureuse, est la seule que je désire à mon — Eh ! que m'importe sa supériorité' militaire, sa prédomilance commerciale? J'ai de plus hautes ambitions. Soyons probes, yons intelligents, soyons chrét ions : soyons un pays chrétien! /Éternel ne nous a pas donné de mandat incendiaire. Nous vons pour mission de prêcher l'Évangile, non de guerroyer en libus tiers. Frères, oui, prenons nos revanches: prenons-les nont ! Si, à peine sortis du baptême de sang, pleurant notre iremier-né, nous nous détournons des tombes fraîchement recouertes, pour le\er un bras menaçant contre ceux qui ont refusé eur sympathie a nos douleurs; si nous en sommes là, frères, >*esl que le piège du diable nous tient encore prisonniers 1 Si, iprès avoir tanl souffert, nous ne possédons, ni assez de courage riril, ni assez de générosité chrétienne pour pardonner i<\s iffenses; si nous nous vengeons au lieu d'oublier, c'est que la eçon de Dieu ne nous a pas appris ce qu'elle avait à nous apprendre. — Maudit le jour qui creusera un abîme entre les chréiens d'Angleterre et les chrétiens d'Amérique I »
L'influence de Beecher sur la chaire américaine se résume en
deux mots : il en a peut-être abaissé le niveau, il en a certaineneineut agrandi le pouvoir.
Beecher a foi dans l'avenir de son pays :
— L'immigration ne saurait nous nuire, me disait-il un jour. L'Europe entière se déverserait sur nous, qu'il nous resterait encore d'immenses territoires inoccupés. La racine du patriotisme, c'est la propriété territoriale.
Beecher a foi dans l 'excellence des institutions américaines : gouvernement d'un peuple bien élevé ! comme ils les nomme.
— Et le mauvais gouvernement de New-York, qu'en faitesvous ? m' écriai -je.
— New- York est une exception. Son mauvais gouvernement provient de la masse d'ignorance et de vices étrangers qui s'y est accumulée. Le vote des Allemands et des Irlandais l'emporte aux élections. Mais le jour vient, où l'élément étranger étant américanisé, votera comme il faut.
— Pensez-vous, demandais-je un jour à Beecher, qu'on garde rancune chez vous à l'auteur des American Notes et de Martin Chuzzlewit(l)?
— Non, me répondit-il ; les impressions se sont adoucies. Lorsque ces livres ont paru, le portrait était ressemblant... plus ou moins. Entre l'Amérique d'alors et l'Amérique d'aujourd'hui, il y a la même différence qu'entre le jeune homme de seize ans et l'homme de quarante. Le jeune homme de seize ans attache une très grande importance à l'opinion d'autrui sur son compte : il ne sait pas au juste s'il est réellement homme ou non. Nous avons traversé ce moment, nous savons ce que nous sommes.