NEW-YORK
New- York, cette ville démesurée, ce Maelstrom du commerce, grandit chaque jour.
Déjà, New- York s'avoisine de New-Harlem, qu'elle engloutira bientôt pour ne plus former qu'une seule ruche, centre prodigieux d'industrie et d'activité! — Ce n'est pas tout. New- York, jetant des deux côtés ses bras par delà le fleuve, a bâti deux autres villes : Jersey à l'ouest, Brooklyn à l'est, afin d'y déverser le trop plein de sa population. Brooklyn, à l'heure où j'écris, compte plus de 300,000 habitants.
Ce qu'il y a de meilleur, ce qu'il y a de pis en Amérique, New- York vous le fera voir. Mettez Tyr avec Sidon, la nouvelle Jérusalem avec Sodome, ajoutez un peu de ciel, beaucoup d'enfer, vous aurez New-York: la Babylone du Nouveau-Monde. C'est la ville des richesses colossales et des plus effroyables misères ; la ville des vertus transcendantes et des monstruosités sans nom (i) ; la ville aux cent églises, aux Bible-houses, aux écoles, aux asiles, aux orphelinats, la ville aux gigantesques entreprises chrétiennes, et au vice effronté.
New- York est-elle, à tout prendre, une ville américaine ? J'oserais à peine l'affirmer, tant y monte la marée des emigrants européens. Quatre cent mille Allemands vivent à New-York (2). L'idiome allemand retentit dans les rues, dans les marchés, dans les théâtres, dans les omnibus, dans les bacs, partout ! Les Allemands ont leurs églises, leurs écoles et leurs journaux. Toutefois, l'anglais demeure langue officielle et langue nationale. Ainsi l'a
1. V Abortionist occupe une résidence princière dan3 la troisième avenue. -2. Chiffre plus élevé que dans aucune ville allemande, sauf Vienne et Derlin.
02 LES AMÉRICAINS CHEZ Et'X.
décidé L'Amérique, et l'Amérique a bien fait : il y va de son unité.
Sur une population de deux millions d'âmes — Brooklyn y compris
— on ne compte que 20,000 Écossais. Doués de grandes aptitudes industrielles, l'esprit hardi, le caractère entreprenant, riches pour la plupart, occupant en général des positions élevées, les Écossais restent attachés de cœur à la mère-patrie, se considèrent toujours comme sujets anglais, et ne s'occupent que fort peu, ou point, de la politique américaine. — Les Allemands et les Irlandais, au contraire, forment des partis, se concertent, s'organisent, exercent leur action. Les Irlandais, en particulier, se lancent dans l'arène politique avec toute la passion qui caractérise leur race. Ils monopolisent à- leur profit la plus grande partie des charges publiques. New-York est gouverné par l'élément irlandais. Le résultat, convenons-en, ne fait pas honneur à cet élément-là. Y a-t-il, dans le monde entier, une ville où règne pareille corruption officielle, où s'exécutent de si audacieux tours de bâton ? j'en doute fort fi).
— Beecher appelait New-York la cité du diable ! Plus on pénètre dans les arcanes gouvernementaux, mieux on reconnaît la vérité de cette énergique définition.
Un exemple entre mille. L'impôt sur le whisky ne rapporte rien, ou presque rien à New- York. Or, chacun le sait, les droits, intégralement perçus, produiraient des millions de dollars. D'où vient cela ? Vous allez voir. Les employés chargés de surveiller la fabrication du whisky et de faire rentrer l'impôt, reçoivent 2,000 dollars par an de l'État. Mais les distilleries sont toujours prêtes à leur en offrir 2,000 par semaine, pourvu qu'ils ferment les yeux. Les ferment-ils ? Un fait répondra. L'impôt sur le whisky est de deux dollars par gallon. Eh bien 1 venez avec moi. Je vous en ferai acheter autant de gallons qu'il vous plaira, à i dollar 90 cents. Dix cents au-dessous du chiffre de l'impôt !
Un seul jour de pluie à New- York, en dit long sur les défectuosités de l'administration municipale. Les rues les plus fangeuses de Londres et de Glasgow sont de a rais parquets, comparées aux plus belles avenues de New-York sitôt que fondent les neiges ou que tombent les averses. Après un dégel, je vous défie de traverser Broadway autrement qu'en relevant votre pantalon et qu'en guéant le torrent. Les citoyens de New- York portent tous des
1. Les choses se sont quelque peu améliorées depuis la chute du Tammany- Ring.