NEW- YORK
galoches : des chaloupes, comme ils les appellent. Si les choses ne s'améliorent pas, il faudra bientôt de vraies barques pour franchir rues, places et carrefours. — Notez que nulle part l'entretien des voies publiques ne coûte aussi cher.
Ne jugeons pas, néanmoins, les municipalités américaines d'après New- York. Ne nous montrons pas trop sévères pour cette administration, toute mauvaise qu'elle soit. Si nous considérons le pouvoir envahissant de l'élément étranger, si nous nous rappelons que depuis plus d'un siècle, New-York est le réceptacle de l'ignorance, des vices, des crimes de l'Europe entière ; si nous réfléchissons à ce fait, que les meilleurs des emigrants traversent New- York sans s'y arrêter, tandis que la lie y reste et s'y accumule ; si nous tenons compte de cet autre fait, quo la masse d'ineptie, d'inintelligence, de corruption déversée de partout sur New-York, y reçoit aussitôt droit de bourgeoisie ; que les emigrants les plus tarés aujourd'hui se verront demain, par un facile procédé de faux serments, métamorphosés en électeurs ; nous nous étonnerons, non de ce que New-York ait un détestable gouvernement, mais de ce qu'elle ait un gouvernement quelconque !
Au bout du compte, et en dépit des circonstances défavorables oil elle se trouve, New-York voit l'ordre et la loi prévaloir chez elle, son commerce grandir, sa condition sociale progresser de jour en jour, et New-York, par le fait seul qu'elle existe et qu'elle prospère, prouve la merveilleuse puissance du principe républicain.
La vie est coûteuse à New- York. Depuis la guerre, tout s'y paie plus cher. Pour un cent, vous n'auriez pas môme un cent d'allumettes. Une pomme se vend 5 cents ; un crayon, 15 cents au lieu de 6 ; un cigare Havane, 35 cents au lieu de 8 ou 10. Avant la guerre, tes meilleures pièces de bœuf se débitaient au prix: de 8 cents la livre ; maintenant, vous n'obtiendrez pas la livre à moins de 3o cents. In impôt — 20 cents par livre — est venu frapper le thé.
Les loyers ont subi la hausse générale.
— Que coûterait à Glasgow le loyer de cette maison ? — me demandait M. X***, après tn'avoir fait parcourir sa demeure.
— Cent cinquante, on eenl livres sterling, au plus.
— Hé bien ! je paie ici 3,000 dollars (environ 500 liv. st.) et je m'estime heureux «l'être logé à ce prix.
Une maison, même fort ordinaire, se loue 2,000 dollars. — Ces habitations, il faut le dire, sont plus grandes, plus commodes,
O't LES AMÉRICAINS CHEZ EUX.
plus élégantes que les nôtres, quoiqu'inférieures peut-être en solidité. Ajoutons ceci, que la maison constitue le grand luxe en Amérique. Un américain consacrera fort bien le tiers ou la moitié de son revenu à son loyer.
La question du logement se pose, pour les classes inférieures, d'une maniùre inquiétante, à New-York comme ailleurs. Deux chambres dans un grenier s'y paient 10 et 12 cfollars par mois. Mais les salaires sont élevés en proportion, et l'ouvrier qui obtient un emploi régulier fait rapidement ses affaires.
Les maçons gagnaient, lorsque je me trouvais à New-York, jusqu'à 6 dollars par jour. Le taux ordinaire pour eux, pour les briquetiers, peintres, plâtriers, charpentiers et autres artisans, est de 5 dollars. Avant la guerre, il était de 2 dollars.
Les laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qu'on payait alors un dollar par jour, en reçoivent 2 à 3 maintenant. — Entendons-nous : il s'agit de dollars papier, et 3 dollars papier valent à peine 2 dollars or. Quoiqu'il en soit, la condition de l'ouvrier à New- York — ne gagna-t-il que son entretien — est infiniment préférable à la condition de l'ouvrier en Europe. L'ouvrier américain est beaucoup mieux nourri ; s'il a de l'ordre, il mettra facilement de côté la moitié de son salaire. Les artisans, je m'en suis assuré, possèdent à New- York 80,000,000 dollars dans la Savings Bank ; 15,000,000, dans la Bowery Savings Bank ; 14,000,000, dans la Savings Bank de Blecker Street; 8,000,000, dans la Seaman's Bank. — Les Allemands placent à peu près tout leur gain ; les Irlandais envoient une forte proportion du leur aux vieux parents, dans la mère patrie, et mangent le reste.
— Lorsque nous inscrivons une famille allemande sur notre liste de secours, me disait M. X***, philanthrope expérimenté nous savons que l'année suivante elle n'y figurera plus. S'agit-il d'une famille irlandaise ? nous savons qu'elle y demeurera, et l'année suivante, et la prochaine, et l'autre, et tant que nous aurons 2 cents à donner. Qu'un Allemand gagne 20 cents par jour, il vivra de 13 ; qu'un Irlandais en gagne 25, il en dépensera 30.
Les Annals of the Christian Commission, publiés par Lippincott de Philadelphie ; le Report of the U. S. Sanitary Commission, transmettront aux générations futures le souvenir des deux plus grandes œuvres de charité pratique, ingénieuse, persévérante, qu'ait enfantées, durant la guerre, le christianisme américain.
C'est à son président, Georges H. Stuart ; c'est au zèle chrétien, aux facultés organisatrices, à la promptitude executive de cet homme eminent, que la Christian Commission doit la majeure partie de ses succès.
I J'étais désireux, on le concevra sans peine, de rencontrer Georges Stuart, créateur de cette vaste organisation chrétienne . la United States Christian Commission qui, durant la guerre, avait enveloppé les armées tout entières du Nord d'un vaste réseau de dévoilement, de sollicitudes et de soins intelligents.
Les délégués de la Christian Commission se trouvaient sur tous les champs de bataille, dans tous les camps, dans tous les hôpitaux ; aidant les aumôniers, les médecins, les infirmiers ; fournissant aux soldats mille de ces conforts qui font plus qu'atténuer les souffrances corporelles, qui relèvent l'âme et réjouissent le cœur. A peine le combat terminé, on voyait les délégués accourir auprès des blessés, ennemis ou amis, humecter ces lèvres desséchées, diriger ces regards mourants vers Jésus, recueillir les derniers messages pour le home lointain.
Afin de ne pas perdre un instant, j'expédiai de New-York mes lettres d'introduction à M. Stuart — il habite Philadelphie — et lui demandai de m'accorder quelques moments d'audience, lorsque mon voyage m'amènerait en son pays.
Deux jours après — j'étais dans le bureau d'un ami — la porte
s'ouvre, une voix prononce mon nom. Je me lève, et je me trouve en face d'un homme, vêtu du court paletot que depuis la guerre portent en général les travailleurs, l'air actif et bienveillant, le front illuminé de cette joie qui provient moins des circonstances extérieures que de l'aise du cœur.
— Georges Stuart t dit-il.
Etait-ce réellement là Georges Stuart de Philadelphie? Quoi! si jeune encore, sans une de ces rides qu'auraient dû creuser sur ses traits tant de soucis, de fatigues et de douleurs 1 — La première émotion passée, j'exprimai mon étonnement au vaillant chef de la Christian Commission.
— Oh ! s'écria Stuart : travailler pour le Seigneur rajeunit, même les vieux t
Il s'assit, entama la conversation, m'adressa sur ses amis d'Ecosse mille questions auxquelles il ne me laissaitpas le temps de répondre, me pria, sitôt que j'arriverais à Philadelphie, de me rendre chez lui avec armes et bagages, de m'y considérer comme chez moi, et prit congé, aussi cordialement que si nous eussions été d'anciens amis.
Quelque courte qu'elle fût, cette première entrevue me révéla Georges Stuart. Sa bonté débordante , sa vigueur, son entrain , l'enthousiasme chrétien qui faisait resplendir son visage, l'intelligence qui étincelait dans ses yeux, tout expliquait les triomphes de la Christian Commission.
11 était déjà tard lorsque, au travers d'interminables rues, j'atteignis à Philadelphie la maison de M. Stuart. Le thé m'attendait, la famille aussi. Quelques amis : le professeur Stœver de Gettysbourg,M. X***, missionnaire en route pour les Indes, se trouvaient réunis autour du foyer. On se sentait enveloppé d'affection.
Je m'entretins longtemps avec le professeur Stœver de la bataille de Gettysbourg: cette bataille qui avait fait tourner les chances de la guerre. Elle s'était livrée sous les yeux même de Stœver.
— Stuart y travaillait ferme 1 dit le professeur. Les soldats le chérissaient. Un de nos pauvres enfants de Gettysbourg souleva une dernière fois sa tête sanglante: — Voulez-vous me permettre, demanda-t-il à M. Stuart , de vous embrasser avant de mourir ?
Tandis que parlait le professeur, je parcourais les albums photographiques empilés sur la table. Spurgeon , Guthrie , Arnot , Newman Hall et Nelson d'Edimbourg, Grant, Lincoln, Howard, Gough, anglais et américains s'y pressaient côte à côte. Une figure arrêta mes regards: celle d'un homme de haute taille, à l'œil franc, à la lèvre décidée, à la chevelure épaisse, à la barbe forte et blanche,
les mains dans les poches, les coudes bien effacés, viril et résolu. Au-dessous, on lisait ces mots : Votre ami, John Brown. — C'était donc là John Brown de Harper's Ferry, le martyr qui a donné à la grande guerre son vrai caractère, son véritable sens !
La Christian Commission remplit le cœur et la tête de M. Stuart. Bientôt il me conduisit dans son cabinet de travail. Souvenirs, lettres et papiers, Bibles et Nouveaux-Testaments recueillis sur les champs de bataille, la plupart contenant des textes soulignés, y sont classés en un ordre parfait. Le verset suivant avait été marqué,, la veille de L'action du 29 août 1862, dans un Nouveau- Testament portant le nom de Fred von Slumbach: «Ne craignez pas celui qui ne peut tuer que le corps. Je vous montrerai qui vous devez craindre: Craignez celui qui, après avoir tué le corps, peut envoyer votre Ame dans la géhenne. > — La main qui a souligné ces ligues est glacée ; le trait de crayon reste vivant ; n'ira-t-il pas émouvoir quelque cœur endurci ?
Tue autre Bible, ou plutôt un fragment de Bible, était couvert de sang.
— Quand vous irez à Gettysbourg, s'écria Monsieur Stuart, faites-vous montrer Round Top, l'endroit le plus chaud du combat. Les morts s'y entassaient sur trois mètres de hauteur! Lee avait dit à Barksdale(i) :« Enlevez cette position ! dussent tous vos hommes y rester ! » — Barksdale y marcha, et y resta avec tous ses hommes. Ce fragment de Bible vient delà.
— Cet nuire, reprit Stuart, appartenait à un de nos jeunes soldats. Il le portait constamment sur lui. Une balle l'atteint, frappe le livre, le perce de part en part, s'arrête ici, voyez, et notre jeune homme a la vie sauve. Des centaines de volumes pareils sont soi' gneusemenl conservés dans les États-Unis (2).
Passanl à la Christian Commission :
— C'était une œuvre glorieuse 1 s'écria Stuart. La nation entière L'avait adoptée. Nos délégués — ils s'appelaient légion —
eptaienl aucun salaire. Les chemins de fer ne nous deman- «l lienl rien; le gouvernement nous donnait les tentes et les ambu-
l. Du MissUsipi.
■1. I in' balle s'était fixi'o, dans le Non veau-Testament de J. X**\, à côté d'un [ai frappa si vivement l'attention du soldat, que celui-ci donna son cœur à Dieu. 'I'm'- plus tard, son Nouveau-Testament fut remis à la veuve: — Consentiriez-voasà uv le vendre? lui demanda Stuart.
— Oh! monsieur Stuart ! les Etats- Unis n'ont pas assez d'or pour le payer <*c qu'il vaut pour moi !
68 LES AMi:ruf..W.\s CHEZ EUX.
lances; ['American Bible Society nous fournissait les Bibles et les Nouveaux-Testaments : 49 >,000 pendant les dix-huit premiers mois! Les colis allaienl e1 venaient gratis; nos messages, portés à travers le feu, ne nous coûtaient pas un cent. Voulez-vous voir un des téramraes çpie je recevais par milliers? — Tenez : d. h. — Ces deux lettres signiûenl dead head. — c. c. c, Chairman Christian Commission. J'étais alors connu sais le nom de : Trois C.
Les contributions volontaires du peuple abondaient. Après Gettysburg, nous a"\ ions plus de dix mille blessés et mourants sur les bras. Je télégraphie à Boston : < Puis-je tirer sur vous 10,000 dollars à vue ?» — Le message est afïicbé à YExchange; une demi-heure après, je reçois cette réponse : c Tirez sur nous 60,000 dollars (i). »
1. Pendant les 16 premiers mois de son existence, c'est-à-dire de mai 1862 à octobre 1863, la Christian commission envoya 1154 délégués non payés sur les champs de bataille. Elle distribua 10,000 ballots de marchandises et de publications religieuses — ces dernières comprenant 496,000 Bibles et Nouveaux-Testaments, 400,000 livres de cantiques, 1,300,000 journaux, et 18,000,000 traités. L'année suivante, en 180 i, pendant les mois de mai, juin et juillet, outre les Bibles et les traités, les délégués distribuèrent aux soldats nécessiteux 14,500 chemises ; 11,500 paires de chaussons; 23,000 livres de viande; 28,290 pots de lait; 35,000 rouleaux de bandages; 1,252 paires de béquilles; 61,701 pots de conserves et de gelées de fruits ; 1,800 livres de thé ; 300 tonneaux de glace ; plus 24,000 mains de papier à lettres et d'enveloppes. — Les chirurgiens le déclarent : les soins donnés, les secours distribués par les délégués de la Christian Commission après la bataille de Gettysbourg, ont sauvé la vie à plus de 1,000 soldats. Voilà l'œuvre d'un seul jour. Qui dira celle de la campagne entière ? qui dira le nombre des âmes amenées à Jésus? qui dira la joie causée dans le ciel par ces conversions? A chaque station de la Christian Commission, se voyaient affichés de grands placards portant ces mots :