‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 21 sur 138 · BUREAU POUR LES SOLDATS · texte numérisé non relu

BUREAU POUR LES SOLDATS

Papiers et enveloppes gratis.

Entrez, écrivez aux vôtres ; ils désirent recevoir de vos nouvelles. Si vous n'avez point de timbres-poste, mettez votre lettre dans la boîte, nous l'affranchirons et la ferons partir.

Les délégués étaient spécialement chargés de correspondre avec les parents ou les amis des malades et des blessés. A peine un combat terminé, ils recueillaient toutes les informations possibles, les transmettaient promptement à ceux qui, le cœur torturé par l'inquiétude, attendaient au foyer. Ils engageaient les srldats sortis sains et saufs de la bataille, à rassurer leurs parents par quelques mots tracés sur les feuilles de papier préparées à cet effet. Après la bataille de

— Les enfants nous aidaient puissamment, continua M. Stuart. Ils fabriquaient par milliers de petits sacs— com for t-bag s — contenant boutons, aiguilles, fil, peigne, savon, et un Nouveau-Testament. Les fillettes cousaient ces comfort-bags. Une école d'Albany à elle seule nous en envoya 1,800, tous bien garnis. Souvent, les petites ouvrières joignaient une lettre au comfort-bag : —«Nous pensons à. vous, nous prions pour vous chaque soir ! » voilà ce que disaient ces lettres. Aussi, lorsque se faisait la distribution des comfort-bags, voyait-on quelque pauvre soldat s'avancer, et d'une voix timide : — Ne pourrais-je pas en avoir un qui renferme une lettre, Monsieur ? Je n'ai personne qui m'écrive I — Combien de ces lettres, soigneusement pliées, n'avons-nous pas retrouvées sur les morts !

Les enfants, suivant notre conseil, ajoutaient parfois à leur lettre une enveloppe, portant l'adresse du donateur. Le soldat qui la recevait s'empressait d'y répondre,et de la sorte s'établissait un vaste courant de sympathie : nos hommes se sentaient aimés.

Et quelle reconnaissance, quel empressement à seconder nos gens ! En une semaine, nous avons construit cinquante églises de campagne. Un régiment de 1,000 hommes se mettait à l'œuvre, abattait le bois, préparait les matériaux, l'affaire était enlevée. Il nous est arrivé de jeter le matin les fondements d'une chapelle et d'y célébrer notre culte le soir !

Nos délégués, au nombre de cinq mille, pasteurs pour la plupart, se divisaient en trois classes : la première, vouée au service des camps; la deuxième, à celui des hôpitaux ; la troisième, consacrée aux champs de bataille. Les hommes qui composaient celleci : minute-men — hommes à la minute — appartenaient à des professions diverses. Partir cinq minutes après avoir reçu l'appel, telle était la consigne. L'un d'eux prêchait-il lorsque lui arrivait le télégramme ? il descendait de la chaire, et se mettait immédiatement en route pour la localité d'où émanait le signal.

Voici notre insigne t — poursuivit monsieur Stuart, en me montrant une petite banderole d'argent, sur laquelle se lisaient ces mots : Christian Commission. — Tous nos agents la portaient. Plus d'un blessé, péniblement soulevé sur son coude, promenait de vagues regards autour de lui, et, sitôt qu'il apercevait la banderole, faisait signe au délégué. Pauvres enfants ! Ils mouraient plus tranquilles, lorsqu'ils avaient l'un de nous auprès d'eux. Ils nous chargeaient fréquemment de leur bourse; un soldat aurait remis

Nashville — elle dura deux jours entiers — les délégués écrivirent, en sus de lour travail, plus de 1.000 lettres! Pendant l'année 1864, 100,000 lettres furent affranchies et expédiées par les soins de la Christian Commmion.

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sans hésiter rjOO dollars et plus, à quiconque portait la banderole, ne l'eût-il jamais rencontré auparavant.

Georges Stuart me fit voir ce qu'il appelait : un identificateur ; morceau de parchemin mesurant dix centimètres de long sur sept de large, rayé de lignes noires sur lesquelles le soldat écrivait son nom, le numéro de sa compagnie, de son régiment, de sa brigade, de sa division, de son corps, plus l'adresse de quelque parenl ou ami. En cas de décès, l'identificateur faisail reconnaître l'homme. Chaque soldat recevait un de ces parchemins, au verso duquel on lisait la recommandation suivante : « Suspendez-le à votre cou ; portez-le sur la chemise ; pendant la bataille, dessous.»

— Lorsque nous relevions nos morts, reprit Stuart, nous savions de suite à qui transmettre la triste nouvelle ; à qui renvoyer les effets du défunt (1). Les rebelles, prisonniers ou blessés, qui tombaient entre nos mains, étaient l'objet des mêmes sollicitudes. Nous nous chargions de leurs messages, nous écrivions à leurs familles. Pauvres gens! ils fondaient souvent en larmes, s'écriant : Vous vous battez comme des diables,maisvous nous soignez comme des anges ! — Un de nos agents faisait sa tournée de l'après-midi dans l'ambulance. 11 arrive auprès d'un soldat mourant, et lui adresse quelques consolations. Le moribond essaie de répondre; sa langue, desséchée par la fièvre, refuse de se mouvoir. Le délégué court vers l'infirmière :— Ce blessé ne peut articuler une syllabe! dit-il. Un citron lui rafraîchirait la bouche; puis-je en essayer?

— L'infirmière transmet la requête au chirurgien : — Faites ce que vous voudrez 1 répond celui-ci : il n'a pas deux heures à vivre. — Le délégué saisit un citron, en exprime doucement le jus entre les lèvres du blessé, qui recouvre bientôt l'usage de la parole :

— Avez-vous une famille ? lui demande notre agent.

— Non, Monsieur.

— Avez-vous suivi l'école du dimanche?

— Oui, Monsieur.

— Vous rappelez-vous l'histoire de Jésus crucifié pour les pécheurs ?

— Oui.

— Vous rappelez-vous celle du malfaiteur cloué sur la croix ?

1. L'un des identificateurs que me montra Georges Stuart portait ce texte .

— « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » — L'identificateur avait été trouvé sur le corps d'un soldat tué dans la bataille.

L'homme réfléchit. Au bout d'un instant : — Oui ! fait-il.

— Vous rappelez-vous sa prière ? — Nouvelle pause.

— Sa prière, reprend le délégué, la voici : « Seigneur, souvienstoi de moi quand tu seras entré dans ton règne ! >

Un rayon d'espérance brille dans les yeux du mourant:

— Oui, Monsieur, je m'en souviens.

Le délégué s'agenouille et prie. Le moribond aurait voulu le garder toute la nuit auprès de lui, mais d'autres agonisaient ; l'agent poursuit sa tournée. Le lendemain, quand il revint, la place était vide: — A quatre heures et demie, lui dit l'infirmière, les dernières angoisses ont commencé. Le soldat priait. A six heures, ses paupières se sont soulevées; il demandait avec instances : < le Monsieur qui lui avait parlé de Jésus». On lui a fait comprendre qu'il ('■tail impossible de trouver ce Monsieur, dont on ignorait la demeure et le nom. — Le mourant alors a supplié ses camarades d'implorer Jésus pour lui ; ceux-ci gardaient le silence. II s'est calmé; ses lèvres seules remuaient. A huit heures, il s'est écrié d'une voix fort:e « Amen ! Tout est bien,me voici prêt à mourir ! » —Dix minutes après, l'esprit de John B. Mitchell prenait son vol.

Que ne puis-jc reproduire le regard sérieux, la voix émue, l'éloquence de Stuart !

L'Esprit de Dieu, on le sentait, pénétrait les membres de la Christian Commission, comme il en avait inspiré les travaux.

— Jamais, s'écria Georges Stuart, je ne me suis trouvé dans un lieu quelconque où je n'aie pu prier. Lorsque la Commission S'esl dissoute, plus de cent d'entre nous se sont rendus, après avoir remercié Dieu tous ensemble, chez Johnson, chez Stanton, chez Grant, chez les chefs de département : Nous avons prié avec chacun d'eux. Comme nous arrivions à la Maison-Blanche : — Rappelez-vous, fit quelqu'un, que Johnson est un tout autre homme que Lincoln.

— Je le sais, répondis-je. Avant de quitter le président : — Monsieur Johnson, m'écriai-je, la nation vous a placé a sa tète dans une heure difficile!

— En effet.

— Personne plus que vous n'a besoin du secours d'en haut.

— Voua dites vrai.

— C'esl pourquoi, le docteur X*** voudra peut-être, avant de nous séparer, invoquer sur vous la bénédiction avec l'assistance de Dieu. El tous nous nous mîmes à genoux.

— Mais, reprit Stuart, lorsque nous dirigeâmes vers Culpepper afin

d'y voir B"*; le docteur Kirk et les autres assurèrent que là, il n'y avait rien à faire. B*** était un nomme d'État eminent; il avait énergiquement combattu los démocrates du Sud ; toutefois, les noirs ne lui inspiraient aucune sympathie ; il passait en outre pour un franc sceptique. Raison de plus, à mes yeux, pour le recommander au Seigneur.

B"* nous reçut fort bien. Au moment de prendre congé :

— Vous avez vu ici bon nombre de combats ! lui dis-je.

— Moi f de cette fenêtre j'ai assisté à, quinze batailles.

— Vous avez couru de grands dangers.

— De très-grands.

— Hé bien I Messieurs, fis-je en me tournant vers mes compagnons : M. B"* s'est imposé d'immenses sacrifices pour sa patrie, il a beaucoup souffert, il souffrira peut-être beaucoup encore. Docteur Kirk, avant de nous retirer, remerciez Dieu en notre nom à tous, d'avoir préservé M. B*" ! Demandez au Seigneur de le conserver, jusqu'à ce qu'il ait vu son pays paisible et heureux t

B*", jusque-là plein de verve et d'entrain, parut embarrassé. Nous fléchîmes les genoux. B"" regarda autour de lui, perplexe, hésitant, mal à l'aise ; puis, nous voyant tous agenouillés, il sentit l'impossibilité de faire autrement que nous, et s'agenouilla. Quand nous fûmes sortis :

— Jamais, dit le docteur Kirk, je n'ai prié dans d'aussi étranges conditions.

— Et jamais,luirépondis-je, vous n'avez prié avec plus de ferveur. C'était vrai. Quelques-uns prétendaient même que B**% en se relevant, avait les yeux pleins de larmes.

Je demandai à Georges Stuart si Grant, avec lequel il entretient d'intimes relations, est aussi taciturne qu'on le dit.

— Oui. Grant restera fort bien toute une soirée silencieux, dans son propre salon. Mais il pense d'autant plus qu'il parle moins. Son jugement est prompt ; ses idées sont nettes ; ses questions précises; ses réponses brèves; ses actes décisifs. Nul homme n'a, comme lui, l'à-propos de l'action. Quant à le faire parler, vous n'y réussirez pas. Une grande fête se donnait à Washington. On prie Grant de s'adresser à la foule : il refuse. On présente la même requête à Sherman : même refus. On revient à Grant, on le presse d'user de son autorité sur Sherman, pour lui ordonner de parler. Grant fait un signe négatif : — « Je ne commande jamais à, mes officiers ce que je ne ferais pas moi-même. »

Les heures s'écoulaient rapidement. Après le culte de famille,qui nous réunit autour de la parole de Dieu, nous nous séparâmes pour la nuit. Georges Stuart accompagna chacun de nous dans la chambre qui lui était destinée, afin de s'assurer que rien ne manquait au confort de ses hôtes. Il me semble encore l'entendre demander, de sa voix cordiale, à M. X***, mon voisin :

— Tout est-il en règle, frère X*** ?

— Oui .

— Vous avez tout ce qu'il vous faut ?

— Oui.

— Sûr ?

— Très-sûr î

Bon, sympathique, préoccupé du bien-être de tous, tel vous trouverez le chef de la Christian Commission, chez lui comme dans les camps.

Stuart est un des selfmade men d'Amérique. — Né en Irlande, il partit de Belfast pour New-York, très-jeune et sans le sou. A Liverpool, la petite malle qui contenait tout son avoir tombe entre le steamer et l'embarcadère ; elle s'écrase si bien, que sauf une chemise, on n'en put rien tirer. Assis sur le pont du bâtiment, le pauvre garçon pleurait ses billes, ses jouets, ses souvenirs de famille, l'humble bagage qu'il était parvenu à se procurer. Un calme plat allongea démesurément la traversée, il fallut demander un complément de provisions à d'autres vaisseaux. Le iCr septembre 1831, Stuart débarquait à New-York, avec les habits qu'il avait sur le corps, pour tout bien.

Aujourd'hui, Stuart est un des hommes les mieux placés, un des citoyens les plus considérés des États-Unis.

PHILADELEMIIE, WASHINGTON

La grandeur do Philadelphie, sa régularité mathématique, son opulence, sa prospérité solidement établie, ses longues artères droites et parallèles (l), L'admirable réseau de voies ferrées qui l'enserre, ses interminables rangées d'entrepôts et de magasins d'une propreté scrupuleuse, ses perspectives de maisons simples mais riches, avec leurs volets blancs, leurs seuils d'un marbre si pur et si poli qu'ils semblent vous supplier de ne pas poser sur eux vos pieds fangeux, la monotonie de cet alignement sans fin que ne rompt pas même — si l'on en excepts quelque raide balustrade perdue dans l'immensité — le moindre balcon, la moindre saillie, le plus léger vestige de capricieuse élégance ; tout révèle ici l'origine quaker ; tout porte le cachet de cet esprit méthodique, sage, sobre, pondéré, qui caractérise les Amis. A peine entré dans Philadelphie, on se sent enveloppé d'une atmosphère de paix. 11 n'est plus question de cette fiévreuse activité, de cette vie à haute pression qui dévore New- York, Chicago, les grandes cités américaines. Une sorte de modestie générale bannit les couleurs éclatantes et les toilettes tapageuses ;'la sourdine semble mise partout (2).

Dion que nombreux, bien que formant la classe la plus intelligente, la plus morale, la mieux élevée,les Quakers ne se recrutent pas; ils ne font point de prosélytes. Lorsqu'un quaker se marie hors de sa secte, il est à jamais perdu pom- die.

Patrick (3), à Philadelphie comme à New-York, met sa main dans les affaires publiques ; or Patrick aura vite raison des rectangles, de la sobriété, de la modestie et de la paix !

Asiles, homes, établissements charitables de tous genres abondent

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