‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 27 sur 138 · Le 79e >'cw-York · texte numérisé non relu

Le 79e >'cw-York

2. >'om populaire, abréviation d'Abraham, donné au Président Lincoln.

fortes pertes. Le colonel Cameron fut tué, le capitaine Laing blessé. Laing était un ancien apprenti de W. H. Lizars, fameux graveur d'Edimbourg. Une première balle l'atteint près de la trachée-artère, traverse le cou à Hour de peau et ressort par derrière. Au même instant, une bombe éclate près de lui. Grièvement blessé par un des fragments, il se retire, appuyé sur son sergent Campbell. A peine avaient-ils fait quelques pas, un cavalier l'ajuste, lui casse le poignet, et se préparait à lui briser le crâne, lorsque Campbell fait feu et tue l'agresseur. Laing et Campbell poursuivent leur retraite; ils sont attaqués par un nouveau rebelle que le brave sergent, baïonnette au poing, étend sur le sol, et tous deux enfin arrivent a. l'ambulance.— Washington, après la bataille, présentait un aspect lugubre. La panique avait saisi le peuple; tout ce qui pouvait partir fuyait. Les plus braves s'apprêtaient à recevoir les blessés. On dressait pour les soldats harassés, des échopes pourvues de café chaud, de thé, de pain et de cordiaux. Tandis que s'établissaient les ambulances, notre artillerie traversait les rues au grand galop, des ordonnances se croisaient en tous sens, les clairons sonnaient le boute-selle, et les volontaires du district, misérablement équipés mais le cœur ferme, se prépararaient à faire leur devoir.— Posté à la jonction de Pennsylvania- Avenue et de la 14e rue, d'où je surveillais l'arrivée des blessés, je vis Burnside, parti quelques jours auparavant brillant et fier, à la tête de ses troupes, sous une pluie de bouquets, au bruit des acclamations, revenir sur une Rossinante éclopée, coiffé d'une méchante casquette, la boutonnière veuve de fleuri —Rien de plus heureux pour le Nord que cette défaite. La nation comprit qu'il it, non d'un jeu, mais d'une sérieuse besogne, et qu'on n'en a iendrait à bout que par de sérieux efforts. Les troupes, confiantes présomptueuses, ne se doutant guère de ce qui les attendait, étaienl sorties le rire aux lèvres, accompagnées d'une foule joyeuse qui s'en allait gaîment assister au châtiment des rebelles : vrai départ de carnaval! Bull Run dessilla les yeux. En rentrant chez moi, je trouvai bon nombre d'officiers et de soldats du 79e, la plupart blessés. — Notre régiment Highlander donna dans vingt-sept actions, y compris la terrible bataille de Spothsylvania Court il rase, bous le général Grant.

— Washington a cruellement souffert, reprit M. Willamson. Pendant l.i guerre, troupes régulières et vagabonds l'envahissaient à la fois. Des femmes irlandaises de mauvaise vie emplissaient les faubourgs où de pires vauriens, débitant leur whisky frelaté, h 4 ou b dollars la bouteille, fournissaient aux déserteurs des vête-

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ments bourgeois l — La police avait beau opérer tfles descentes journalières dans ces repaires, confisquer les spiritueux; ces misérables femmes trouvaient moyen de rôder s m cesse dhtour des soldats, et de leur" vendre les flacons de whisky qu'elles portaient suspendus sous leurs crinolines (i). Chaque nuit, le Prevtml Guard, nettoyant quelques-uns de ces bouges, y exécutait des razzias de soldats; les tavernes étaient fermées d'office; les tonneaux de rhum et d'eau-de-vie vidés dans Ips égouts; les détenteurs de ces établissements, coffrés I Peine perdue, tout recommençait le lendemain. Plus de dimanches; presque plus de culte; les églises, converties en hôpitmx, abritaient les blessés et les mourants. Nuit et jour retentissait un effroyable tumulte. — Convois de mules du Kentucky destinées au transport des vivres; chevaux pour la cavalerie et autres services militaires, acheminés vers les haras de l'État ; troupeaux de bétail conduits par des hommes armés de longs fouets dont les claquements retentissaient mêlés aux mugissements des bœufs ; blessés et moribonds arrivés par eau dans notre port ; longues files d'ambulances; foules agitées courant de tous côtés afin d'apprendre les nouvelles et de savoir si quelqu'un des leurs se trouvait parmi les blessés; colonnes de rebelles prisonniers, amenées sous fortes escortes au quartier général ; compagnies d'officiers suddistes gardées par des soldats noirs; régiments sur régiments rejoignant le corps d'armée; tout cela se croisait sans cesse, dans un indescriptible pêle-mêle ! — Lorsque Burnside, se rendant auprès de Grant, en Virginie, traversa Washington, il fallut deux jours entiers à ses 45,000 hommes pour défiler devant le Président et le Cabinet. Dans ce corps, figuraient trois ou quatre régiments noirs. En passant devant Old Abe, ils entonnèrent d'une seule voix : John Browns body lies a mouldering in the grave. — Le corps de John Brown pourrit dans le tombeau. — Pauvres enfants ! Ils ne savaient pas qu'ils allaient s'engouffrer dans le cratère de Petersburg.

Tout étranger en séjour à Washington, est tenu de présenter ses hommages au Président. Je me rendis donc une après-midi à la Maison Blanche. L'agitation politique gagnait de proche en proche. Du haut en bas, la société fermentait. Intérêts publics, intérêts

1. Le nombre de ces malheureuses s'éleva pendant la guerre jusqu'à vingt mille. Cinq mille environ appartenaient à la race noire.

privés, ambition, dé voue nient, on sentait bouillonner et monter ce Ilot, qui envahissait Les appartements de Johnson !

Chasseurs de places, hommes politiques, officiers de terre et de mer; citoyens aux. longues jambes du Far West, vêtus avec le sans-façon républicain, coiffés de chapeaux de tous les styles, depuis li> pochard au monumental tuyau de poêle, tous se pressaient, -'entassaient ; foule plus bigarrée encore de caractères que d'aspect.

Les salles de réception, vastes, richement ornées, avaient pour meubles, outre quelques chaises légères —juste ce qu'il en fallait pour permet tic à une personne sur dix de s'asseoir — deux énormes craekoirSj plantés au beau milieu du tapis, que des carrés de toile cirée protégeai&nl tant bien que mal. Un salon plus élégant réunissait les dames, envers lesquelles s'exerce partout en Amérique, une courtoisie et un respect qui nous couvrent de confusion, nous autres grossiers personnages, vieux civilisés de la ehe\aleresque Europe.

Quelques-uns des citoyens les moins raffinés — ils attendaient depuis longtemps sans doute — allant et venant, brusques, impatients, parlaient à. voix éclatante, regardaient par la fenêtre, lançaient dans le précieux réceptacle du milieu, tantôt un jet couleur d'ambre, tantôt quelque monstrueuse chique de tabac ; tandis que d'autres, appartenant à un ordre plus élevé, se groupaient vers la porte du cabinet présidentiel et causaient bas entre eux. Chaque fois qu'elle s'ouvrait, cette bienheureuse porte, un mouvemenl se produisait dans la foule: tous les regards se fixaient sur les liattants. chacun croyait être appelé!

Il s'agit d'audience, en effet. Un officier d'ordonnance remet au Président les cartes des visiteurs, et selon que celui-ci les désigne, introduit les élus. Pauvre officier ! parcourant incessamment les salons, tiré de ça, tiré de là, partout arrêté, bourré de ceux qui croient à quelque maligne intervention de sa part, il me rappelait ces malheureuses mouches fourvoyées dans une toile d'araignée, dont elles ne parviennent pas à franchir les défilés visqueux.

Rien d'assommant comme l'attente dans cette étouffante cohue I Mais lorsque quelque sénateur ou quelque haut personnage milili taire, arrivant soudain pour affaires importantes, entrait tout droit, qu'il demeurail enfermé avec le Président durant un temps illimité, lorsque nous songions, nous infortunés mortels privés d'air, de sièges, de toul confort, qu'à chaque instant d'autres sénateurs, d'autres officiers pouvaient survenir pour affaires non moins pressantes, la détresse nous prenait t

Ne croyant plus à la possibilité d'une entrevue, piteusement appuyé contre le tnur, j'aurais lâché pied, si la pensée de perdre

ainsi mes trois heures de patience ou d'impatience, ne m'eût

retenti quelques instants encore. Juste à ce moment, mon nom retentit. J'entrai chez le Président.

Johnson se tenait debout vers une table chargée de livres el de papiers. Homme de haute stature, droit encore, il a le teint brun, les épaules larges, et de la dignité.

Johnson me tendit la main. Les premières civilités échangées, le Président m'adressa les questions d'usage: — Etes-vous depuis longtemps dans notre pays, Monsieur ? Gomment vous plaît notre pays, Monsieur ?

L'audience — elle n'a point influé sur les destinées du monde — ne dura guère ; je pris congé.

Johnson, que j'ai revu lors de mon second passage à Washington, habile, ambitieux, présente un singulier mélange d'assurance et de timidité. Il y a du bull dog dans cette figure carrée.

La ténacité quand même, se lit sur le front; les lèvres sont fortement serrées, comme d'un homme décidé à résister jusqu'au bout ; les yeux petits, vifs, toujours en mouvement, étincellent sous d'épais sourcils; la profondeur, la vigilance, la finesse, tout cela se lit tour à tour dans les regards perçants et inquiets.

Le Président semble agité ; mais je n'ai surpris, ni dans son aspect, ni dans l'expression de sa pensée, aucune trace de ce trouble que les journaux du parti opposé attribuent à de trop fréquentes libations. Les arrêts de la presse américaine demandent, plus que d'autres, à être sérieusement révisés.

Johnson, presbytérien, suit à Washington l'église du docteur Gurley. Je l'y ai fréquemment rencontré, alors que bouillonnaient toutes les passions, et que les feuilles radicales déclaraient le Président à moitié empoisonné, par l'abus des spiritueux.

Johnson, nul ne l'ignore, travaillait en qualité d'apprenti chez un tailleur (1). Si le bruit public dit vrai, Johnson, avant de se marier, n'aurait pas même su signer son nom. Sa femme fut son professeur. — Johnson a ce mérite incontestable de s'être, par son énergie et par ses facultés, élevé jusqu'à la vice-présidence d'une grande république.

Ce qui le fit président, ce fut la balle de Wilkes Booth.

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