LES AMÉRICAINS CIIEZ EUX
Il occupait le fort Donclson ; quelques ennemis tombent entre les mains de ses patrouilles; on vient le dire an général.
— Leurs hàvres-sacs sont-ils garnis ? demande Grant.
On les examine, ils contenaient des \i\ res pour trois jours.
— Donc, fait le général, l'ennemi nesonge pas à livrer bataille, il compte nous gagner de vitesse : Qui attaquera vaincra ! Souvenez. vous de cela !
— Les Snddistes, disait Grant à propos du combat qu'il soutint à Wilderness contre les confédéré^: les Snddistes commencent par se battre en désespérés ; mais si, pendant un jour ou denx, nous restons pendus à leurs flancs, — hang on them — nous finissons par les rosser t
Cette appréciation de la valeur suddiste est-elle juste ? Je ne sais. Une chose demeure certaine, c'est que la ténacité : le hang on, forme un des traits caractéristiques de Grant. Lent à s'ébranler, lent à. entreprendre une œuvre, Grant, sitôt qu'il l'a empoignée, ne la lâche plus qu'il ne l'ait, avec une inflexible résolution, menée à bonne fin.
Dans sa jeunesse, le taciturne Grant montrait môme persévérance et même valeur. Collégien à l'Académie de West-Point, son humeur peu sociable lui attirait maints quolibets de la part de ses camarades. Grant les supporta longtemps, sans mot dire. Une après, midi — les écoliers jouaient aux soldats — le capitaine lui adresse une remarque impertinente. Grant sort des rangs, jette bas sa jaquette, et devant la compagnie entière, défie le capitaine, au grand étonnement de l'armée ! Les deux champions se mesurent. Ils n'avaient pas lutté trois minutes que, terrassé, le pauvre capitaine demandait quartier.
— Maintenant, à vous, lieutenant! —fait Grant, se tournant imperturbable, vers un autre officier qui l'avait précédemment offensé.
Le lieutenant aurait infiniment préféré décliner l'honneur, mais sa réputation était en jeu, il se résigne. Grant l'étend sur le sol.
— A présent ! dit Grant, retroussant ses manches comme si la bataille ne faisait que commencer: Qui en veut encore? Je ne demande pas mieux que de vivre en paix ; mais s'il le faut, je passerai toute la compagnie en revue, un par un !
On se le tint pour dit. Les camarades, ravis de son courage, s'assemblèrent tumultueusement autour de Grant ; c'était à qui lui donnerait une poignée de main. Dès lors, il fut surnommé Company Grant, nom qu'il conserva jusqu'au moment où, en 1862, sa
correspondance avec le général confédéré Buckner — • Fort Donelson — lui valut cette autre appellation bizarre, mais caractéristique : Inconditionnai surrender Grant. — Reddition sans condition Grant (1) !
Pendant la terrible bataille de Pittsburg —6 avril 1862 — lorsque tout semblail perdu, Bnell dit à Grant :
— Avez-vous pourvu à notre retraite, Général ?
— Non, Monsieur. Nous ne battrons pas en retraite.
— Mais nous pourrions y être contraints. 11 faut nous tenir prêts h toutes les éventualités.
— Eh bien ! il y a les barques.
— Les barques ! Elles ne contiendraient pas 10,000 hommes, et nous sommes 30,000 !
— Elles contiendront toujours plus de soldats qu'il n'en battra en retraite.
L'année suivante, lors des opérations contre Vicksburg, Sherman trouvait nécessaire de déplacer le centre d'action et d'approcher Vicksburg par le Nord.
— 11 nous faudrait pour cela retourner h Memphis I dit le général Grant.
— Sans doute.
— Monsieur, je ne ferai pas un pas en arrière ; cela ressemblerait à une retraite, le pays en perdrait courage. Non, Monsieur : j'ai étudié notre plan primitif, je le poursuivrai jusqu'au bout.
A quelques jours de là, Grant s'arrête, pour faire boire son cheval, près d'une maison en ruines. La propriétaire — une rebelle — lui demande s'il compte prendre Vicksburg ?
•— Certainement.
— Et quand cela ? fait la dame avec un rire moqueur.
— J> l'ignore. Mais je prendrai Vicksburg, dussé-je rester ic* trente ans.
Tanl que dura la guerre, cette indomptable résolution fit face à tous les événements. Après qu'on eut vainement tenté d'enlever à Lee ses positions dans la Wilderness, quelques officiers proposèrent d'avancer sur Richmond par un autre côté.
1. Le lendemain de la bataille — 16 février 18G2, — Buckner, se voyant perdu, écrivit à Grant : « Je propose une réunion de commissaires chargés de rédiger les termes de la capitulation. » A quoi Grant répondit : « Je n'accepte d'autres termes que celui-ci : Reddition sans condition. » Buckner était pris. Dévorant sa Age : " Les circonstances me contraignent, répliqua-l-il, d'accepter vos litionspeu généreuses et encore moins chevaleresques. » — Le Fort Donelson fut la première grande victoire du Nord.
— Non, dit Grant, j'y arriverai par cette ligne-ci. Je me battrai pour cela, tout l'été s'il le faut.
Grant ne recule devant aucune mesure-pas même devant celles dont la sévérité semble dépasser les limites ordinaires — si par ce moyen il atteint plus vite et mieux son but. Lorsque Sherman remontait la ravissante vallée de la Shenandoah où les confédérés avaient tant opéré de razzias, Grant donna des ordres plus stricts et plus durs que jamais ne le furent ceux du Sud, au temps de ses plus brillants succès.
— Arrachez ce qui peut être arraché ; brûlez ce qui peut être brûlé ; démollissez, détruisez, ne laissez quoi que ce soit debout t Que rien ne puisse engager l'ennemi à y revenir! Que les corbeaux eux-mêmes, pour traverser la vallée, soient obligés d'emporter leurs provisions avec eux !
Pauvre fertile vallée ! Elle se vit pour un temps transformée en désert.
Grant ne ménageait guère plus la vie humaine. Des officiers suddistes m'ont affirmé — et ceux du Nord ne contredisent pas l'assertion — que Grant, dans ses combats contre Lee, entre Wilderness et Petersburg, a sacrifié plus d'hommes que Lee n'en comptait sous ses ordres au début. Grant avait accompli ses desseins. Le Nord essuya des pertes considérables, mais le Sud était vaincu.
Aussi généreux dans la victoire qu'inflexible dans la guerre, Grant, lorsque Lee se rendit — Appomatox — permit aux officiers confédérés de conserver leurs armes, fit distribuer des vivres aux troupes affamées, et renvoya l'armée vaincue dans ses foyers. Les suddistes n'ont pas oublié ce fait ; ils parlent avec admiration de la conduite de Grant à Appomatox. Quant au général ennemi : t Accorder à Lee le bénéfice d'une amnistie, écrivit Grant au Président, ce serait exciter sans doute une violente opposition dans le Nord ; mais ce serait pacifier le Sud. » — Et Grant terminait son rapport officiel par ces mots, qui lui font d'autant plus d'honneur qu'ils rendent mieux justice à la bravoure du Sud : « Puissions-nous vivre en bon accord avec cet ennemi dont la valeur, bien que consacrée à une mauvaise cause, vient d'accomplir tant d'héroïques actions ! »
Grant, qui agit plus qu'il ne parle, ne s'est jamais expliqué sur la question d'égalité entre la race noire et la race blanche. En 1863, toutefois, il organisa des régiments de couleur, enjoignit à ses officiers de faire, autant qu'il leur serait possible, disparaître tout préjugé contre les soldats noirs, et dans ses transactions
avec l'ennemi, assimila constamment . ses troupes noires aux troupes blanches.
— Avez-vous toujours été abolitionniste ? lui demandait-on un jour.
— Non, répondit Grant.
— Mais vous désiriez l'émancipation graduelle ?
— Non, pas dès l'abord. L'esclavage avait fait son temps ; j'ai compris cela. Je voulais la paix : il ne fallait pas songer à l'obtenir, aussi longtemps que l'esclavage serait maintenu par le Sud.
— Vous aviez bon nombre de soldats de couleur ?
— Oui.
— Se battaient-ils bien ?
— Très-bien.
— Les noirs seront-ils capables de défendre leurs droits dans le Sud?
— Je le crois ; l'avenir le montrera.
— A-t-on bien fait d'accorder le suffrage aux nègres ?
— - Oui. Jadis, je m'y serais opposé. Aujourd'hui, non. Nul autre moyen de sortir d'embarras. Nécessité commande. Le Sud fera sagement de s'y soumettre : plus vite et mieux. 11 ne retrouvera le calme qu'à ce prix.
Le Sud, provocateur de la guerre, s'est-il jamais rendu compte du sérieux avec lequel le Nord, tout entier debout, se préparait à châtier la rébellion ? je ne le crois pas. Le Nord, au commencement du conflit, n'a-t-il eu d'autre but que l'émancipation des esclaves ? je ne le crois pas davantage. La question noire néanmoins, palpitait au cœur môme du débat, et lorsque le premier coup de canon fit retentir le continent américain, Wendell Phillips^dans le Nord, Alexandre Stephens dans le Sud, purent s'écrier: C'est le glas funèbre de l'institution !
Le Nord, par où j'entends les masses, vit surtout le fait de la révolte, le mépris de l'autorité nationale, l'atteinte portée au principe fondamental de la Constitution.
Ce principe répudié, la Constitution devenait un chiffon de papier sans valeur, et l'Union, cette glorieuse Union dont s'enorgueillissait l'Amérique; cette Union, l'étonnement et l'espoir du monde, cette Union n'était plus qu'une mauvaise plaisanterie, et la vieille Europe allait s'en gausser.
Sauver l'Unité : telle fut la pensée générale. Voilà pourquoi les enfants du Nord, ceux qui méprisaient le nègre et le damnaient sans pitié, tout comme ceux qui prenaient son parti et défendaient ses droits, répondirent au défi par le canon. L'Unité, cependant, ne pouvait être sauvée qu'au prix de l'esclavage ; la nation le comprit, prononça la sentence : l'esclavage avait vécu (i) t
1. Nous ne saurions partager les vues de l'auteur. Le Nord n'avait pas attendu le défi -du Sud pour condamner à mort l'esclavage. Le Nord avait prononcé la sentence de l'esclavage, le jour où il avait élu Lincoln. Lincoln, c'était l'émancipation. C'est parce que Lincoln était l'émancipation, que le Nord nomma Lincoln. C'est parce que le Nord nomma Lincoln, que le Sud, déchirant la Constitution, se sépara. La question de l'esclavage, question gigantesque, question vitale, la question « d'etre ou n'être pas, » cette question prima tont, domina tout, embrasa tout. — Trad.
Le Nord, on l'a osé prétendre, ne dut son triomphe qu'à l'élément étranger, habilement introduit dans ses armées t Ce ne seraient pas les soldats américains qui auraient vaincu, ce seraient des mercenaires empruntés à toutes les nationalités t Rien de plus faux.. Traversez l'Amérique, les vêtements de deuil répondront. Du Maine au Mississipi, je n'ai pas rencontré une famille qui n'eût envoyé un ou plusieurs de ses membres à l'armée. Pas une carrière qui n'y eût son représentant. Juges, négociants, pasteurs, étudiants, ouvriers, avocats, moniteurs des écoles du dimanche, banquiers, artistes: tous s'étaient battus. Plusieurs avaient conquis, à la pointe des baïonnettes, au prix du sang, les grades militaires dont le brevet reposait paisiblement dans un tiroir de leur bureau.
Les académies fourmillent de capitaines et de majors.J'ai vu, dans le collège de X***, un jeune colonel — s'il a contribué à réprimer la révolte, il devait connaître mieux l'art militaire que le grec — • debout devant son professeur, reconstruire péniblement une phrase de Xénophon.
Les licenciés à destination du Kansas, sortis de l'Union Theological Seminary — New-York — possédaient, lors de ma dernière visite, des titres militaires gagnés sur le champ de bataille, dans la proportion d'un sur neuf. L'un d'eux, le colonel Lewis, avait eu son père et trois frères dans l'armée. M. N***, officier, entrant un jour sous la tente de W***3 frère du colonel Lewis, s'écrie en regardant la sentinel!
— Capitaine ! comme ce soldat vous ressemble !
— Je le crois bien ! répond le capitaine : C'est mon père.
Le père, plutôt que de ne rien faire pour la cause, avait pris du service en qualité de simple soldat, dans le régiment de son fils.
Toutes les dénominations religieuses s'unissaient dans un commun effort. Les équipaient des compagnies, les pasteurs partaient avec leur troupeau. Un régiment de l'Illinois était
3 pie en entier composé de ministres et de théologiens. Les membres de ciations évangéliques, dont le réseau couvre les
États-Unis, couraient s'enrôler dans l'armée; les Unions chrétiennes de i >unea gêna en remplissaient les rangs (l). — Si, pour de futiles motifs bien des individus se dispensèrent de partir au début, d'autres, incapables en réalité de porter les armes, exemptés par
i. L'armée mit accepté les services des nationaux étrangers, sans doute; Bia,~ ricaina y Ggnraient dans la proportion de soixante-dix sur rent
pour les troupe» de l'Est, do quatre-vinyt-dix sur cent pour celles de l'Ouest!
cela môme du service militaire, fournirent volontairement des recrues représentatives. Un plus grand nombre encore, non contents de s'enrôler eux-mêmes, engageaient des hommes dont ils payaient la solde, et les envoyaient renforcer l'année. Un millionnaire de Rhode Island, qui d'un trait de plume se fût procuré vingt remplaçants, partit en qualité de simple soldat, après avoir équipé un régiment à ses frais.
Les citoyens retenus chez eux, répondant largement aux appels du cabinet, témoignaient leur sympathie par des élans généreux et spontanés. Une pauvre ouvrière de New-York confectionna soixante chemises et les offrit à un régiment. Un fondeur d'étain fournit gratuitement à toute une compagnie des plats et des ustensiles en métal. Ce sont deux exemples pris sur des milliers. Les commerçants qui avaient leurs employés à l'armée, maintenaient le traitement de ceux-ci, ni plus ni moins que s'ils eussent travaillé derrière le comptoir ou dans le magasin. M. X***, patriote de New-York, passablement original, envoya au Fort Monroe une tonne de dragées, avec ordre de les distribuer par cuillerées aux soldats. Les employés de la police de New- York, ne pouvant abandonner leur poste, fournirent chacun sa recrue, -et payèrent en outre 50 dollars par mois à chaque famille de remplaçant. M. Aspinwall, chargé par l'État d'acheter des armes, présenta au secrétaire de la guerre la note des fusils Enfield qu'il avait livrés au Gouvernement, sous forme d'un chèque de 25,000 dollars, à tirer sur son banquier t
Les femmes ne restaient pas inactives ; partout elles s'organisaient en Soldiers aid Societies — société de secours pour les soldats. — D'un bout à l'autre du pays, des millions de doigts agiles, mus par la sollicitude et l'amour, faisaient de la charpie, préparaient des bandages, cousaient des vêtements, confectionnaient des gelées, des conserves, des boissons rafraîchissantes ou restaurantes : tout ce qui pouvait procurer quelque soulagement aux blessés, quelque confort aux soldats.
La guerre s'étendait, les besoins se multipliaient ; il devenait urgent de centraliser les efforts individuels. On se souvint de l'œuvre accomplie en Crimée, soit par le gouvernement de Ja Grande-Bretagne, soit par le dévouement des femmes anglaises. Le génie pratique de l'Amérique s'empara de l'idée, la développa, l'amplifia, lui donna des proportions aussi vastes que les gigantesques horizons du continent américain.
C'est ainsi que naquirent en 1862, les Sanitary and Christian Corn' missions.
La Christian Commission, nous l'avons vu, pourvoyait an bien temporel el spiritnel des soldats. La Sanitary Commission s'appliqua aux soins que réclamait la santé de l'année, à l'amélioration de tous les aménagements matériels. Ses agents, ses chirurgiens, ses médecins, surveiflaienl les campements, les hôpitaux, les ambulances, la nourriture avec l'équipement des hommes, et fournissaient les objets qu'on ne pouvait demander au gouvernement. Sous la tente comme sur les champs de bataille, le soldat n'avait pas de meilleurs amis.
Lorsque le général Gilmore attaqua le Fort Wagner, les agents de Insanitary Commission marchaient avec les colonnes, et sous le feu des batteries emportaient les morts, relevaient les blessés: noirs, blancs; les cou liant aux ambulances, qui les envoyaient dans les hôpitaux admirablement organisés par leur intelligente sympathie.
Avertie par dépêche du combat sanglant qui venait de se livrer devant Elisabeth — Kentucky —la Sanitary Commission se hâta d'y expédier ses délégués. Parmi les blessés qui se débattaient dans d'indicibles souffrances, se trouvait un jeune homme, presque un enfant, qu'on emporta évanoui. Le lendemain dès l'aube, M. X***, chirurgien, fait sa tournée. Notre jeune homme, assis sur son lit, promenait autour de lui des regards étonnés. Il avait fermé les yeux étendu dans la boue sanglante, au milieu des cris delà bataille, entouré de morts et d'agonisants ; or, en soulevant ses paupières, il se voyait couché dans un bon lit; des visages paisibles et doux lui souriaient.
— Eh bien ! fit gaîmcnt le chirurgien, sommes-nous mieux?
— Oh t oui ! répond faiblement le pauvre enfant, beaucoup mieux 1 C'est, poursuivit-il en regardant autour de lui ; c'est comme si ma mère avait passé par là I
Rendre au soldat, partout où le promenaient les vicissitudes de la guerre, les maternelles tendresses du home, voilà ce que voulait, voilà ce que faisait la Sanitary Commission.
On se battit trois jours autour de Gettysburg; nous savons quelle œuvre magnifique > accomplirent les délégués de la Christian Commission. Les officiers médicaux de la Sanitary n'en réalisèrent pas une moins belle: ils soignèrent 13,000 fédéraux, 7,000 confédérés; distribuèrent aux soldats indigents 1,000 couvertures, lii,iHiii chemises, 11,000 livres de mouton et de volailles, 000 boisseaux de légumes t 12,000 pains. Pour agir dans ces proportions, il fallait des sommes énormes; cette dernière distribution avait COÛté 72,uOO dollars. Tout d'un élan, la nation se mit à la hauteur
d s circonstances: la Sanitary Commission et la Christian Commission ne restèrent pas un seul instant les mains vides.
Avait-on besoin d'infirmières ? mille femmes dévouées se tenaient prêtes à partir. Fallait-il des mûres sauvages pour sirops ou gelées ? le télégraphe parlait , des milliers d'enfants allaient dépouiller les ronces, des caisses de mûres arrivaient au camp. Réclamait-on des oignons?— antiscorbutique — les légumes frais et les fruits, venant de toutes parts, emplissaient les dépôts. La Sanitory, aussi habile organisatrice qu'elle était dévouée, avait établi dans chaque ville et dans chaque village, des bureaux pour recevoir les dons, qui, promptement dirigés sur les centres: New-York, Philadelphie, Washington, Saint-Louis, Chicago, en étaient sans cesse expédiés aux différentes armées qu'accompagnaient toujours les agents du Flying -depot — dépôt volant — créé par la Sanitary.
L'argent affluait comme affluaient les offrandes en nature. Quelque prodigieuse que fût l'œuvre, ses revenus, tous frais payés, excédaient ses dépenses de trois pour cent. Le patriotisme battait monnaie ; l'enthousiasme général s'ingéniait à remplir la caisse des Commissions. Un sac de farine, entre autres, leur rapporta 15,000 liv. st. 1 Voici comment : le fait caractérise trop bien nos frères d'Amérique, pour que nous le passions sous silence.
Au mois d'avril 1864, M. Gridley — Nevada — et son ami, M. X***, firent je ne sais quel pari, à propos de je ne sais quelle élection municipale. Le perdant devait traverser la ville, un sac de farine sur les épaules, escorté par une bande de musiciens jouant Dixie pour M. X***, si monsieur X*** était le perdant; et John Brown pour M. Gridley, si la chance tournait contre lui. Elle tourna, — - M. Gridley, précédé de dix musiciens, suivi d'un peuple de badauds, parcourt les rues au son de John Browns Body et au bruit des éclats de rire ! En Américain pratique, M. Gridley n'a pas plutôt touché le but, qu'il propose de vendre le sac de farine, et d'en verser le prix dans les caisses de la Sanitary Commission. Se portant lui-même acheteur, il donne 200 dollars du sac, M. X'" le rachète aussitôt pour 3o0, dépose l'argent, et remet le sac en vente. Vendu, racheté, revendu, on ne lâche pas le sac qu'il n'ait produit 4,000 dollars.
Ce n'est pas tout. Sac et musique en tète, l'armée du Seigneur — comme on l'appela — se rend processionnellement à Gold Hill, la ville voisine. On dresse une estrade, on y étale le sac, la foule s'assemble, on ouvre les enchères, le Maréchal Arnold, qui s'est emparé des fonctions de crieur pubic, lance le premier chiffre : 300 dollars. L'affaire s'allume, chacun surenchérit, Vendu soixante
dix-neuf fois à Gold Hill, le sac y fait 6,730 dollars. —De plus hautes destinées l'attendaient-L'armée du Seigneur repart avec son cortàge; elle va de proche en proche, de ville en ville, jusqu'aux rives du Pacifique I Arrivé là, !<• sac avait produit 03,000 dollars.
t il faudrait un Homère, écrivail à M. Gridlcy le Docteur Bellows, président de la Sanitary, pour raconter rodyssce de votre sac! Je vous félicite do ne pas avoir à porter sur votre dos tout l'argent qu'il a moissonné. »
Des Sanitary Fairs — bazars — organisés dans les grandes villes du Nord, avec une splendeur inconnue jusqu'alors, réalisaient de colossaux bénéfices au profit de la commission. Là aussi, les idées originales ne faisaient pas défaut. Ou raconte —je ne garantis pas l'histoire — qu'une dame jeune et jolie offrit, dans un but tout patriotique, quelques baisers à 10 dollars la pièce t TA. X"% vieux gentleman qui en essaya, trouva la chose si fort de son goût, parait-il. qu'immédiatement il s'en paya pour o0 dollars 1
Parmi les innombrables objets expédiés de partout aux bazars, on en voyait d'étranges : Cinq boisseaux de pommes de terre, « plantées, cultivées, arrachées par cinq jeunes miss de nilinois ». Les pommes de terre rencontrèrent des amateurs.
Un ouvrage de femme , dont la matière première, la laine, achetée avec quelques cents trouvés dans la poche d'un soldat tué, a\ait été tricotée par sa mère, monta jusqu'à 100 dollars.
Un oreiller portant ces mots: « Mon petit garçon est mort, la i appuyée sur cet oreiller; c'est le plus précieux trésor qui me rest'1; je le donne pour les soldats! » Un rouleau de bandages accomp cette poétique inscription:* Il y a cent cinquante
ans, si un \ r avait franchi les Ochil Hills — Ecosse — il eût
pu voir, assise auprès de sa fenêtre, une jeune fille dont le pied mignon faisait rapidement tourner le rouet; elle filait ses draps d i noce, aese doutant guère que leur toiJe, plus de cent ans après sa mort, servirait, dans un lointain pays, à panser les blessures d'hommes héroïques, tombés en combattant pour la liberté! » tttes offrandes et beaucoup d'autres du même genre? furenl vendues à prix d'or.
\.r bazar de Brooklyn réalisa 400,000 dollars; celui de Philadelphie : New- York plus d'un million de dollars. La
Sanit'hi/ Commission reçut en dons spontanés, durant la guerre, mi'- somme qu'on n'évalue pas à moins de 60 à 70 millions de dollars (1). Généreuse offrande d'un peuple qui devait, au même
l. Décembre 1802 et janvier 1803