‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 31 sur 138 · LBS AMÉRICAINS CHEZ EUX · texte numérisé non relu

LBS AMÉRICAINS CHEZ EUX

moment, payor les trois millions de dollars et plus, que lui demandait son gouvernement pour réprimer la rébellion t Et l'Amérique — que l'Angleterre s'en souvienne — l'Amérique, au plus fort de ce conflit effroyable, alors qu'elle défendait son indépendance et sa vie, alors qu'elle s'imposait de si prodigieux sacrifices en faveur du bien-être de ses armées, l'Amérique trouvait encore moyen de témoigner sa sympathie aux ouvriers affamés du Lancashire. Elle leur envoyait <l'\s bâtiments chargés de denrées, 18,000 barils de farine entr'autres, et la somme totale de ses dons dépassait 60,000 liv. st.

Rappelons de tels faits ; ils en valent la peine. Lorsque le Georges Griswold, l'un des bâtiments en question, vint de Boston prendre à New-York son chargement, l'association des Ballast Masters fit enlever le lest du navire par ses gaharrcs, sans accepter aucun salaire; les arrimeurs chargèrent gratis ; le marchand qui avait fourni la farine, ne voulut pas entendre parler de bénéfice; le pilote dirigea, sans se faire payer, le bâtiment hors de la rade ; et le capitaine q.ui le commandait, refusa tout émolument.

Ainsi partit le Georges Grtootô, messager de miséricorde, accompagné d'ardentes prières pour l'inaltérable union des deux pays.

Le 10 Janvier, je prenais mon billet pour Richmond, via Acquia Creek, et le même jour, à 8 heures du soir, je descendais le Potomac par un clair de lune splendide. Le frémissement du steamer, le ronflement des machines troublaient seuls le silence. J'entrais clans cette région, qui a vu se terminer un des plus grands conflits des temps modernes. Le fleuve, l'air même que je respirais, les rives assoupie? et indistinctes : tout me parlait du passé.

.1// quiet on the Potomac I — Tout est tranquille sur le Potomac— Ces mots, prononcés en 1862, je croyais les entendre encore. 11 sortaient de eel abîme où vont s'engloutir les événements et les hommes ; il ressuscitaient ce jour, fameux entre tous, cette époque a jamais mémorable dans l'histoire, où deux forces immenses, plus que cela, deux civilisations, puissantes toutes deux, mises en présence, allaient se livrer un combat dont l'issue intéressait le monde entier. 11 me semblait retrouver le long de ces rivages, el le mugissement de la bataille, et le choc des armées, et ces foudres qui, pendant quatre longues années, avaient ébranlé la • et rempli l'univers de leurs échos.

[8681 Maintenant, tout est fini: Tout est tranquille sur le Potomac ! La Inné répand ses paisibles clartés sur les champs de bataille où dorment des centaines de milliers d'hommes. Les armées de L i de Jackson se sont évanouies comme un rêve ; le drapeau blanc s'esl affaissé, ensevelissant pour toujours dans ses plis, la civilisation vermoulue que représentait le Sud.

Vers dix houres et demie du soir, nous prenions à Acquia Creek Le tr iin pour Richmond, e1 nous entrions vers 4 heures du matin dans la capitale des confédérés.

Penché hors du wagon, Je promenais mes regards sur la cite silencieuse. A voir ces rues désertes, ces édifices dévorés par Le feu, dont les ouvertures béantes faisaient penser aux udes orbites de quel< i ne crâne ramené au jour par la bêche* du fossoyeur, on se serait cru transporté dans la ville des morts. — De l'autre côté de la vallée, on eût dit un cimetière immense, tant le sol se soulevait çà et là en plis uniformes. Quelque froid rayon de lune faisait étinceler, au hasard de notre marche, un fragment de verre, un caillou brillant ; puis tout s'éteignit.

Le train s'arrêta. Des conducteurs d'omnibus, aussi noirs que leurs ombres, s'emparèrent de nous, de nos bagages, et par de nouvelles rues solitaires, nous amenèrent devant l'hôtel. Qu'on juge de mon étonnement, lorsque à cette heure tardive— ou matinale— le son des violons accueillit mon arrivée.

— Qu'est-ce que cela ? demandai-je au garçon.

— Un hop M'sieu.

— Un bal <?

— Oui, M'sieu.

On dansait, dans cette ville funèbre!— Une porte s'ouvrit ; la musique, les lumières, tout en jaillit à la fois. Vingt ou trente couples tournaient avec frénésie. Les derniers, les plus vaillants d'une réunion brillante et nombreuse, dansaient depuis la veille. Ainsi le hop, pale reflet des fêtes de Richmond aux jours de sa splendeur, défiait l'adversité !

Après quelques heures de sommeil, je me réveillai dans un monde entièrement nouveau. Les derniers accents du hop s'étaient évanouis ; plus d'illusions, plus de gaîté quand même. Du plein soleil de la victoire, j'avais plongé dans les ténèbres de la défaite ; du Nord joyeux et triomphant, dans le Sud vaincu et désolé.

Le gentleman de Richmond auquel m'avaient adressé des amis communs, habitait le même hôtel que moi. Je rencontrai chez lui M. X'**, qui avait servi dans l'armée confédérée, depuis la bataille de Seven Pines à. la reddition de Lee. Réduit alors à la plus complète indigence, ne possédant pour tout bien qu'une chemise de flanelle, une paire de pantalons confédérés, et quelques vieux livres de lois, il s'était mis courageusement à enseigner le droit dans une des principales villes de Virginie.

— Mais î s'écria-t-il, l'œil étinçelant, donnant un grand coup de

poing sur la table : Si J'apercevais pour nous la moindre chance de succès, je saisirais demain ma carabine, et je recommencerais de bon cœur la campagne^

— Vous vous bâtiriez, à l'heure qu'il est, pour le maintien de

ge ?

— L'esclavage ? Non, Monsieur t Que m'importe l'esclavage, à moi qui n'ai jamais possédé un noir. Je me suis battu pour mon État, Monsieur, pour la Virginie !

— Mais, sans l'esclavage, jamais le Sud ne se serait séparé.

— Possible ! je n'en sais rien, et ne m'en embarrasse pas. Il me suffisait que la Virginie se fû1 levée. Qu'elle se soit levée pour une question de tarifs, de timbres-poste ou d'éclipsé lunaire, je m'en soucie comme de cela ! Où va la Virginie, je vais t Comment aurais-je pu rester tranquille, Monsieur, quand jo voyais la Virginie envahie, quand la Virginie demandait secours à ses enfants ? La Virginie, Monsieur, c'est mon État ! J'y suis né, Monsieur, j'ai été Virginien avant d'être rien autre : Virginien je resterai jusqu'au bout !

L'émotion de sa voix, la flamme de son regard, chaque fois qu'il prononçait ce mot : Virginie, m'en apprirent plus sur les vrais sentiments du Sud, que tous les livres écrits à ce sujet. En ma qualité d'Ecossais, je comprenais mieux qu'un autre l'ardeur du patriote, si l'Ecosse, de nom eau séparée de la Grande-Bretagne, se voyant d par une armée anglaise, appelait ses lits à la

défendre : si cel événement impossible arrivait, il y en aurait chez nous aussi, bon nombre, qui, sans se préoccuper d'autre chose, prendraient pour cri : —Ecosse et droit! A tort ou à raison, ujours (l) !

J'ai constamment rencontré dans le Sud un sentiment analogue, plus vivace en Virginie et dans les deux Carolines, que partout ailleurs. L'État d'abord, l'Union ensuit1! telle est la devise du Sud. L'Union d'abord, ensuite l'État 1 telle est la devise duNord. — I) mon! z à du gamin du Sud ce qu'il est. 11 vous répondra : Virginien! ou : Géorgien! suivant le cas. Posez la même question à un du Nord, il vous répondra: Américain!

Au bout du compte, la Nationalité des États-Unis, voilà un des triomphes du Nord. Le principe de la nationalité i bientôt

sur le territoire entier des États. Sumner touchait le point cen-

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