‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 33 sur 138 · Dix centimes · texte numérisé non relu

Dix centimes

- Lea tiges, mises en ballot, sont envoyées à Bremen, pour fabriquer le la'.ac a pi kit des Allemands.

ou huit cents francs, il fallait de toute nécessité qu'il vous rapportât l'intérêt Je votre capital. Sans compter que vous ne pouviez l'entretenir pour rien. Aujourd'hui, si votre ouvrier travaille mollement ou ne travaille pas, vous le renvoyez, et tout est dit Autrefois, que les affaires allassent ou non, vous étiez obligé de faire marcher la fabrique, puisque vous aviez vos ouvriers sur les bras. Aujourd'hui, si le tabac manque, si vous êtes sans débouchés, vous congédiez vos ouvriers, vous fermez la fabrique, vous mettez la clef d;ms votre poche, et vous attendez tranquillement des jours meilleurs. — Nos hommes s'en tirent comme ils peuvent : chacun pour soi, telle est aujourd'hui la règle générale. Bonne ou mauvaise pour l'employé, le chef s'en trouve bien. En tous cas, il réalise une notable économie.

J'ai, dès lors, interrogé maints manufacturiers du Sud ; tous partageaient l'avis de M. Cameron.

Les nègres libres produisent-ils, somme totale, autant de travail que les nègres esclaves? — Ici, les opinions diffèrent.

Le propriétaire d'une fabrique, dans la Basse- Virginie, affirmait que 150 noirs esclaves lui faisaient jadis autant d'ouvrage que 200 nègres libres sous le régime actuel.

— Le travail obligatoire, disait-il, ne leur prenait guère que la matinée ; avec un peu de bonne volonté, ils l'avaient terminé vers une heure de l'après-midi ; je leur payais tout ce qu'ils faisaient en sus, aussi prolongeaient-ils leur journée de labeur, bien au delà de ce qu'ils font maintenant.

Le même industriel ajoutait toutefois, que grâce à la concurrence et aux besoins toujours croissants des nègres, ceux-ci en viendraient bientôt à travailler plus et mieux qu'au temps de l'institution.

Les transformations opérées par la guerre, ont ouvert en Virginie un vaste champ au capital et à l'activité.

— Ce qu'il nous faudrait ici, me disait M. Pierpoint, le Gouverneur : ce sont des hommes en état d'acheter cent ou centcinquante acres de terrain. Ils trouveraient chez nous des conditions plus avantageuses que nulle autre part. Mais vous le savez, l'occasion est chauve par derrière ; une fois nos affaires arrangées, il sera trop tard pour la saisir.

— Que coûtent les terres ?

— Cela dépend de leur qualité et de leur position. Dans la partie Sud-Ouest de l'État, entre Blue-Ridge et les marais, les bonnes terres se vendent de 6 à 10 dollars l'acre; avant la3guerre, on ne les aurait pas obtenues pour 30 ou 50 î

— Le climat est-il salubre?

— Excellent en deçà des marais.

— Et la vallée de Virginie ?

— Le meilleur endroit que puissent choisir des e'migrants pourvus de quelque capital. Le terrain de choix y coûte de 60 à 80 dollars l'acre, première qualité, très-productif. Sous peu, on le paiera 3 à 400 dollars.

— Trouve-t-on des ouvriers, là-bas ?

— Tant qu'on en veut. Les nègres, à condition qu'on les paie suffisamment, travaillent volontiers et bien. Mais les propriétaires actuels, ruinés par la guerre, ne peuvent subvenir aux frais d'exploitation.

— Que cultivez-vous, en Virginie ?

— Tout : le tabac, l'orge, le sarrasin, le maïs, les pommes de terre, le riz, la vigne, les melons, sans compter les pommes et les poires. Aucun Etat ne peut se comparer au nôtre pour la variété des produits. La région montagneuse, à l'ouest de Lynchburg, vous donnera le meilleur fourrage, le meilleur blé et le meilleur tabac» Vous trouverez a l'ouest de Richmond une belle contrée, bien arrosée. Si vos fermiers écossais songent à déménager, qu'ils se hâtent de venir. Et, dites-leur de ma part, que s'ils veulent se maintenir en bons termes avec tous les partis, ils n'ont qu'à s'abstenir de politique, et à rester chacun chez soi, sans frayer avec les Virginiens. Nous autres gens de l'Union, nous ne rencontrons ici que froideur et qu'hostilité I

Lorsqu'au printemps suivant, je traversai 4e nouveau la Virginie, je pus constater la vérité des assertions de M. Pierpoint. Les terres se donnaient le long de la rivière pour cinq dollars l'acre. Dans la vallée du Connecticut — Nouvelle-Angleterre — ell< s auraient coûté dix fois autant. Par le fait de l'esclavage, qui jusqu'alors avait maintenu l'agriculture dans une déplorable condition d'infériorité, personne ne s'était douté de l'excessive fertilité du pays. - En voici un échantillon: des champs, ensemencés '■t récoltés année après année, pendant plus d'un siècle, sans jamais avoir été fumés3 continuenl à produire de splendides moissons. On assure que dans l'origine, il n'était pas rare de voir ['orge rapporter soixante pour un (1).

Ajoutons que les hivers virginiens sont courts, et que les produits du sol trouvent un facile débouché.

1. La production de quelques Ktats de l'Ouest dépasse encore ces résultats.

Les journaux do Richmond annoncèrent tout à coup que Butler, le fameux général du Nord, la bête noire du Sud : Beast Butler — Butler la Bête — comme l'ont surnommé les Suddistes, allait arriver, et faire un speech ! *

Les Suddistes ont le sang chaud ; ils détestent Butler plus qu'aucun être vivant ; or, que Butler eût l'audace d'affronter ces haines, qu'on le laissât libre de circuler impunément dans Richmond, la chose méritait d'être vue.

Je me trouvais chez un ami, h Ballard House, le matin même du jour où le général devait arriver.

— Savez-vous ? me dit M. X"*, non sans une certaine amertume, que Butler logera ici, au Ballard ?

— Vrai ?

— Ses appartements sont retenus.

— J'aime à croire qu'on met l'argenterie sous clé 1 fit un quidam.

— Ce qui m'étonne, c'est qu'on le reçoive ! reprit M. X"\

— Pourquoi pas? repartit le nouveau venu : Ne loge-t-onpas ici gens et bêtes?

Comme j'examinais, quelques moments plus tard, les gravures et les photographies exposées en vente dans le vestibule, une collection de portraits cartes, représentant le malencontreux général, orné de cornes et de pieds fourchus, frappa mes regards.

— Vous ferez disparaître ces photographies quand le général sera ici? dis-je au secrétaire de l'hôtel.

— Nous t Pas le moins du monde t Le général se moque bien de cela. Pourvu que nous laissions cuillères et fourchettes à portée de sa main, il ne s'embarrasse pas du reste.

Plus j'avançais vers le Sud, plus se reproduisait, sous vingt formes diverses, cet étrange rapprochement entre l'argenterie et le général. Le verbe butléiiser, s'introduisait même dans l'idiome :

— Voyons, ne butlérisez pas ce pâté ! disait un gamin à sa sœur, qui s'en administrait double portion.

Butler, prétendait-on, nourrissait à l'endroit de la vaisselle des révoltés, le mémo goût qu'éprouvait le général Neal Dow pour leurs ameublements. Ce dernier était tombé malade.

— Mais qu'a donc le général ? demande un officier au docteur.

— Pas grand 'chose : une indigestion de meubles. Je l'ai débarrassé d'un bureau et d'un fauteuil-balançoire ; encore quelques étagères, il sera guéri.

Ces deux généraux ressemblent-ils à. la silhouette que tracent d'eux leurs ennemis ? je ne le dirai pas. Barton, dans son volumineux ouvrage, réfute les imputations odieuses dont on a chargé Butler. Le fait, incontestable je crois, c'est que le Nord victorieux, a largement usé des droits de la guerre aux dépens du Sud vaincu (1).

Revenons au discours de Butler. Il devait le prononcer dans l'Église africaine..

C'était le soir. Une foule noire se pressait à. chaque porte, se suspendait en grappes à tous les ressauts du bâtiment. Je parvins, non sans peine, â. me hisser sur une corniche, d'où j'apercevais, par delà les tètes crépues, un fragment de plafond et un morceau de galerie. — Médiocrement enchanté de la perspective, j'essayai d'une fenêtre. Cette fois, il y avait progrès: j'entrevoyais, sur L'estrade, les pieds de Butler! Les braves nègres mes voisins, déclaraient la place excellente; mais, n'étant ni bottier, ni adorateur de Butler, je trouvai que passer deux heures en face des brodequins du général, sans pouvoir saisir un seul mot de son sp^ecb, c'était acheter le privilège trop cher. Je me dégageai donc, à mes périls et risques, et je reprenais le chemin de l'hôtel, lorsque parut le juge Under woord. La foule s'écarta devant lui ; j'en profitai, pour me glisser dans l'église sur les pas du juge ; quelques instants après, j'étais confortablement installé en face de l'orateur.

Celui-ci, petit homme robuste, le crâne chauve, l'abdomen respectable, [es jambes en fuseaux, parlait d'une voix cassante, trèsclaire <'t très-distincte. Cette individualité-lâ, était parvenue h se faire haïr d'un peuple entier! Pour le comprendre, il n'y avait qu'à considérer La tête carrée, le front massif, le nez de vautour,

1. Napoléon 1er a donné l'exemple du pillage organisé, de la volerie officielle, du I e effronté en pays conquis. L'exemple, malheureusement, n'a élé

perdu ni pour l'ancien monde, ni pour le nouveau. — Tkal».

le faciès de taureau, les sourcils en broussailles, et l'œil fulgurant. — J'ai dit l'œil, et non les yeux. L'œil droit, en effet, paraissait exclusivement occupé de ses propres affaires, tandis que l'âme entière se concentrait dans l'œil gauche : flamboyant sous l'épais sourcil.

Butler tenait un mince cahier ou une simple feuille de papier — je ne pus discerner lequel — qu'à plusieurs reprises il plaça tout près de son œil valide, comme pour y retrouver le fil de son discours. Ce discours était précis, logique, plein de bon sens. Mais, Butler le débitait d'un ton dont l'arrogance déroutait toute admiration :

— Il y a cinquante ans, dit l'orateur, faisant allusion à la prétendue infériorité de la race nègre ; il y a cinquante ans, les Européens nous toisaient de haut, nous autres Américains : — « Qui lit un livre Yankee? demandaient-ils. Qui regarde une toile, une statue américaine? Quels poètes, quels hommes d'Etat, quels philosophes, quels généraux l'Amérique a-t-elle produits? » —Le dernier demi-siècle s'est chargé de répondre. L'Europe bénéficie de nos découvertes. La lumière que projette l'Amérique éclaire le monde. Est-il juste, dès lors, d'écraser les nègres sous le mépris dont on nous accablait jadis ? — Laissez au nègre le temps de vous montrer ce qu'il vaut. Ne lui en demandez ptas plus, et dans cinquante ans, le ûègre répondra victorieusement â l'Amérique, comme l'Amérique a victorieusement répondu à l'Univers.

Butler, d'un mot ferme, détruisit l'illusion de partage, dont on avait bercé les noirs.

— Ni confiscation des propriétés, ni partage ! — s'écria-t-il : Une telle mesure ne vous profiterait pas. Ce qui ne coûte rien, ne rapporte rien !

L'auditoire nègre tout entier applaudit.

Le principe une fois posé, Butler donna sa solution des difficultés présentes :

— Les immenses propriétés territoriales du Sud, dit-il, devraient être divisées. Les propriétaires, au lieu d'appeler à grands cris les emigrants étrangers, devraient employer les ouvriers qu'ils ont sous la main, et, s'ils ne peuvent leur payer un salaire, leur fournir trente à quarante acres de terrain par famille; le reste, ils le cultiveraient aisément eux-mêmes.

La presse suddiste ne rendit pas justice à la sagesse et à la modération de ce discours. Un journal important, plus remarquable par ses prétentions à l'esprit que par sa courtoisie, donna un ar-

ticle de fond intitulé : La Bête! — Voici un échantillon de ses aménités : « Butler parla, le président Wardwell sourit, la populace applaudit. Effet sublime t Pendant deux heures, les pillards de basses-cours et d'étables à porc, oublièrent leur vocation ; pendant deux heures, poulets et cochons dormirent en paix, tandis que les bandits au petit pied rendaient leurs hommages au grand bandit triomphant t >

Le général, dès sa jeunesse, s'est montré résolu jusqu'à l'audace. Les élèves du collège où il faisait ses études, étaient tenus de suivre le service divin. Un dimanche, le prédicateur avance les thèses que voici :

1° Les élus seuls seront sauvés.

2° Parmi ceux que le monde regarde comme chrétiens, un sur cent, ;\ peine, sont de vrais élus.

3° Les autres, en raison même de leurs privilèges spirituels, souffriront infiniment plus clans la future économie, que les païens qui n'ont jamais ouï parler de Jésus.

Butler, avec son effronterie précoce, couchant ces propositions par écrit, s'en appuya pour adresser à la Faculté une demande d'exemption de présence au culte, puisque, disait-il, y assister lui préparait un plus terrible avenir.

« La congrégation du collège, concluait Butler, compte six cents personnes, y compris neuf professeurs. S'il n'y a qu'un individu sur cent de saine, trois membres de la Faculté seront immanqua. blement damnés. Or, moi, Benjamin Butler, simple étudiant, je ne puis prétendre à être sauvé, plutôt qu'un professeur. Enfaoe d'une si triste perspective, je désire éviter tout ce qui pourrait aggraver mon sort ; et comme on nous a démontré, dimanche dernier, que la fréquentation du culte a pour inévitable résultat de plonger dans de pires tourments les non élus, j'espère que la Faculté voudra bien me dispenser d'assister dorénavant au service divin. >

En réponse a cette pétition, présentée avec toutes les formes requises, Butler reçut une verte semonce. Sans l'intercession de quelques amis, il aurait été renvoyé.

Plus tard, Butler avocat, plaidait une de ses premières causes. Lorsque, selon la coutume, il prononça les mots : « Qu'il en soit donné avis. »

— Dans quel journal ? demanda le vénérable clerc.

— Dans le Lowel Advertiser l répond Butler; choisissant exprès un journal local détesté de tout le parti ,whig, auquel appartenaient juges et clercs.

Stupéfaction générale.

— Le Lowel Advertiser ! fait le clerc, réprimant à grand'peine son indignation : Je ne connais pas ce journal t

— Oli ! Monsieur le clerc ! s'écrie Butler : Ne commencez pas à nous apprendre ce que vous ignorez. Tout notre temps y passerait t

Le général Butler commandait h Bermuda Hundreds. On lui amène un prisonnier qu'on venait de faire dans la tranchée ; cet homme servait parmi les Volontaires de Petersburg, qui, pendant deux heures, avaient tenu en échec la brigade du Général Kautz, donnant ainsi h l'avant garde de Lee le temps d'arriver.

— Votre profession ? demande le général.

— Avocat.

— Combien de soldats y avait-il dans Petersburg, quand Kautz y arriva ?

Silence.

— Si vous ne voulez pas me le dire, je vous le dirai, moi. Il n'y en avait point.

— D'où concluez-vous ce fait ?

— De cette déduction infaillible : S'il y avait eu un seul soldat à Petersburg, jamais nous n'aurions trouvé un avocat dans les tranchées.

Butler devait, à New York, haranguer une foule énorme, réunie devant la City Bail. Il s'agissait de chauffer l'élection d'Horace Greeley au Congrès. A peine Butler paraît-il, les huées, les sifflets, les grognements, les cris de : Cuillers t cuillers ! A bas la Bête ! éclatent de toutes parts. Butler, regardant l'orageuse multitude avec une superbe indifférence, prend son cure-dents, et se nettoie la bouche, aussi longtemps que dure la tempête.

Le tapage s'apaise. Butler commence son discours; il n'en a pas terminé la première phrase, que les vociférations recommencent de plus belle. Une pomme vient frapper l'orateur au front. Butlar, sans se déconcerter, salue l'expéditeur, et croque la pomme. — La foule part d'un immense éclat de rire ; elle est maîtrisée, et le général poursuit son discours sans autre interruption.

Butler, c'était pendant la guerre, fumait un jour son cigare — Nouvelle- Orléans — devant la maison où il avait installé son quartier-général. Comme toujours, le drapeau des États-Unis flottait sur la porte. Une dame suddiste descendait la rue ; quittant le trottoir, elle prend de l'autre côté, jusqu'à ce que l'étendard ennemi soit derrière elle.

— Arrêtez cette dame t conduisez-la devant moi! — ordonne Butler à la sentinelle.

La sentinelle obéit.

— Madame, demande Butler en retirant le cigare de ses lèvres, pourquoi avez-vous quitté le trottoir, juste à cet endroit de la rue ?

— Pour éviter cette guenille ! répond fièrement la dame.

— Je le supposais.

Butler appelle un soldat :

— Vous allez promener cette dame-là, sous le drapeau, pendant une demi-heure. Si elle est fatiguée, vous lui donnerez une chaise ; à l'ombre du drapeau, bien entendu (1).

Butler, tout brutal et tout exécré qu'il soit, possède des capacités administratives de premier ordre.

La Nouvelle-Orléans ne fut jamais aussi propre, par conséquent aussi salubre, que sous la rude main de Butler. On n'y vit jamais moins — les habitants eux-mêmes le reconnaissent — de ces scènes de débauches auxquelles la Nouvelle-Orléans devait sa plus triste célébrité.

Rendons justice à chacun.

1. Le but que poursuivait Butler excitait moins la haine des Suddistes, que les moyens vexatoires auxquels il avait recours. Chacun se rappelle de quelle façon il s'y prit, pour proti.er ses soldats contre les insultes des dames de la Nouvelle-Orléans. Un Anglais, rencontrant Butler en wagon, faisait allusion à l'épisode.

— Sarer-vous, demande Butler à l'Anglais, où j'ai pris cet ordre fameux?

— Non.

— Je l'ai tiré d'un recueil de Statuts de Londres. J'ai remplacé Londres par Nouvelle-Orléans, voilà tout. Les journaux de Londres ne s'en sont pas doutés. Ils m'ont surnommé la Bête, pour avoir adopté une de leurs lois.

Petersburg, situe'e à vingt-deux milles au sud de Richmond, sur l'Appomatox, doit sa renommée à l'héroïque résistance de Lee et de ses vétérans,, dernier effort du Sud contre le Nord vain: queur.

J'y passai deux semaines, mélangées de joie et de douleur : joie à me trouver au milieu d'amis pleins de cordialité, douleur à l'aspect des dévastations de la guerre.

Pas une route, pas un ravin, pas une colline, qui ne racontât quelque tragique histoire ; pas un champ que n'eussent labouré les bombes, que n'eût pétri la bataille, qui ne fût arrosé de sang humain.

Sur tous les points de cette ceinture de parapets et de remparts dont la ville est enveloppée, les confédérés déguenillés, à moitié morts de faim, désespérant de leur cause, tenant toujours, exposés tantôt à un froid intense, tantôt à l'ardeur du soleil, avaient tiré sur les lignes ennemies, essuyé le feu, et cela tout le jour, toute la nuit, pendant onze mois, jusqu'à la fin.

Et dans la ville ! Chaque maison portait le deuil. Ici, une famille avait perdu son chef; là, des sœurs avaient vu tuer leurs frères ; ailleurs, un vieillard avait vu son fils tomber sur la brèche ; une mère avait vu le sien partir avec le drapeau blanc pour Gettysburg, et dès lors, aucune nouvelle de lui I Une veuve pleurait son mari, ses deux fils, et par surcroît de malheur, restait dans un dénuement absolu. Tous les cœurs renfermaient des morts. A la moindre parole de sympathie, les lèvres longtemps comprimées, s'ouvraient pour laisser déborder un récit de souffrances et de désolations qu'on ne pouvait écouter sans verser des larmes, quelque opinion qu'on eût d'ailleurs sur le parti vaincu

Je ne résiste pas au désir d'emprunter quelques pages au journal d'une dame suddiste, femme du capitaine W***. — Que ne

puis-je reproduire la voix émue de Mraa W***, alors qu'elle nous en lisait les fragments t Que ne puis-je vous montrer sa figure si pâle, si intéressante, ses yeux tour à tour voilés de pleurs ou brillant de patriotique enthousiasme!

Grant et Lee, toujours luttant, toujours bataillant, descendaient \ers le Sud, de Wilderness à Spottsylvania. — Je laisse parler madame W***.

« Les troupes qui nous protégeaient ayant été dirigées sur quelque point plus menacé, il ne nous restait qu'un régiment de la brigade de Wise, une batterie d'artillerie, et le 170e de milice, composé d'hommes âgés et de jeunes gens au-dessous de dix-huit ans. En cas d'attaque, ils avaient à défendre onze milles de parapets. L'autorité militaire ne s'attendait pas à ce que les choses en vinssent là. Cependant, un fort détachement de cavalerie se précipitai! de notre côté. Radieuse et pure se leva cette journée d'été, sur notre ville qu'allaient envahir le deuil et la mort ! Le calme y régnait. Bientôt un vacarme effroyable nous fit tressaillir. C'était, sur toute l'étendue de nos lignes, le crépitement de la mitraille, mêlé aux grondements du canon. Au même instant, le tocsin retentit; il appelait nos vieillards et nos enfants à la défense de leurs foyers. Les jeunes gens, nous n'en avions plus ; tmis combattaient au loin. Ce jour-là, l'ennemi put dire avec raison de nous que : nous prenions nos défenseurs dans les bec ceau

» Vieillards et enfants firent noblement leur devoir! Point de défaillance ; pas plus chez ceux dont les pieds affaiblis par l'câge se refusaient presque à marcher, que chez ceux dont les mains enfantines avaient peine à tenir le fusil. Un détachement de ces enfanta défilait devant les mères et les sœurs, qui s'efforçaient de leur sourire à travers les larmes: — t Ne pleurez pas! s'écria l'un d'eux: N'ayez pas peur! aussi longtemps qu'il nous restera une cartouche, nous vous défendrons! » — Quelques heures plus tard, de ces beaux adolescents au cœur héroïque, les uns restaient mutilés pour la vie, les autres se voyaient dirigés sur une prison Yankee, et, pour la plupart, le soleil s'était couché avant midi!

» Malade, retenue chez moi pendant cette terrible journée, j'entendais de mon lit le tumulte du combat. Il éclatait si près de dous par moments, que nous pensions voir entrer l'ennemi. Chaque eoup de feu nous transperçail le cœur. Nous sentions que chacune de ces déchargea portait la mort dans les rangs de nos bicn-aimés. Six, ne pliaienl pas.

» Vers trois heures, la bataille atteignit son apogée. Les nôtres

repoussèrent l'artillerie ennemie qui cherchait à s'emparer d'un point stratégique important. A cet instant même, un corps de notre cavalerie, l'avant-garde du général Beauregard, traversa la \ille au galop. — L'ennemi se replie, il bat en retraite. Cette fois encore, le Dieu des armées nous a secourus. Mais, quelle délivrance chèrement achetée! Vers le soir, mères, femmes, sœurs, torturées par l'inquiétude, attendaient le retour des leurs. Bien des cœurs allaient être brisés : lesquels? Auxquelles d'entre nous l'Ange aux ailes pâles avait-il enlevé son trésor ?

» Bientôt, les voitures d'ambulance roulent pesamment sur le pavé, déposant tantôt à cette porto, tantôt à cette autre, le cadavre défiguré de quelque adolescent ou de quelque vieillard. Dans le silence de la nuit, on entend retentir les sanglots d'une mère qui pleure son premier-né, les cris d'horreur que poussent les enfants, à la vue de leur aïeul sanglant.

» La soirée était splendide. Comme je me la rappelle ! Le soleil qui s'inclinait à l'horizon, semblait nous caresser de ses dernières lueurs; puis, l'obscurité se fit, et nous restâmes en face de nos désastres. Les unes veillaient leurs mourants, d'autres leurs morts. Bien des cœurs navrés priaient pour les enfants qui, suivant à cette heure le chemin de l'exil, s'en allaient languir, dépérir et finir dans les prisons du Nord t »

— Dieu nous pardonne! s'écria Mme W***, d'une voix tremblante, interrompant sa lecture: Au souvenir de ce moment horrible, nous sentons qu'il ne nous est pas encore possible d'aimer nos ennemis t

Les paragraphes suivants, rappellent quelques-uns des jours qui succédèrent à cette catastrophe :

« 16 juin. — Levée pour la première fois. Ma mère et ma sœur ont soigné les blessés depuis le matin jusqu'au soir. Les troupes ne cessent de passer. Elles se rendent sur la gauche de nos lignes, où se livre un combat furieux.

» 17 juin. — Quelle nuit ! L'ennemi a ouvert le feu sur nous bombardant notre ville remplie de femmes, d'enfants et de blessés. Au ciel, la lune luisait sereine. La musique d'une brigade campée de l'autre côté de la rivière, faisait entendre ses dernières fanfares. Tout à coup, une bombe siffle, et va éclater à quelques pas. Le cœur me défaillait. Que faire, sinon me remettre, moi et mon pauvre pays, entre les mains de notre Père ? Le bruit de la canonnade, le tapage des bombes allaient croissant. Vers une heure, il en éclate une si près de moi, que la lueur m'en aveugle un fragment s'enfonce dans la porte de notre maison. Ma sœur, à moitié morte de frayeur, insiste pour que nous allions nous ré-

fugier chez un voisin. Malgré mon excessive faiblesse, je m'habille à la hâte, et nous nous traînons, accompagnées de nos deux esclaves, chez Monsieur X***. — Heures d'agonie! Chacune de ces bombes infernales nous menace de mort.

» On transporte les blessés dans un lieu où ils puissent au moins mourir en paix.

> 18 juin. — Nous avons envoyé ma mère et ma sœur à Raleigh. Quant à moi, je reste ici, jusqu'à ce que je sache quelque chose de mon cher mari, qui, avec le général Lee, vient de traverser les terribles batailles de Wilderness et de Gold Harbour.

» L'après-midi. —Je n'oublierai jamais ce moment. Nous venions de prendre quelque nourriture ; une musique militaire retentit. On attendait l'armée du général Lee. Nous nous élançons dehors. C'était elle! La tête de la colonne — le corps de A. P. Hill — débouchait dans la rue ; notre brave 12n8 régiment de Virginie ouvrait la marche. Hélas! les figures portaient l'empreinte de telles fatigues, les privations les avaient si fort amaigries, les pauvres soldats étaient si poudreux et si déguenillés, qu'à peine les reconnaissions nous. Et combien de visages chéris, qu'on cherchait en vain parmi ces héros! Triste retour dans les foyers! Le corps d'armée se bâtait de rejoindre, afin de défendre son home. Mes regards fouillaient avecanxiété les rangs. Au moment où la colonne remontait la rue, j'aperçus un pauvre être pâle, hâve, exténué, qui sortait de la ligne, et qui agitait son chapeau de mon côté. En dépit des loques .m delà maigreur, je ^reconnus, c'était lui, mon trésor! Dieu l'avait conservé pour la défense de son Sud bien-aimé. Mon cœur bondit de joie en le revoyant, quoique si changé, et marchant encore, hélas! à l'ennemi et à la mort. Le régiment passait d'un pas si rapide, la foule était si compacte, que je ne pus m'approcher de mon mari ; mais notre fidèle Becky, à laquelle je montrai son Mars —maître — courut, prompte comme l'éclair, par une rue de traverse, prit la colonne de flanc, s'élança, saisit la main de ce cher jeune maître, et cheminant quelques instants à ses côtés, lui donna des nouvelles, propres à lui réjouir le cœur. »

— Qu'auraient dit vos philanthropes Yankees? s'écria Mm,W***, s'ils eussent été témoins de cette scène entre une esclave et son tyran ?

— Et, poursuivit Mma W***, ce n'est pas la seule preuve de dévouement que nous ait donnée notre Becky. Lorsque nous fûmes obligés de quitter Petersburg, rien ne put la décider à fuir. Elle voulut rester à son poste, prendre soin de tout ce que nous laissions derrière nous. Une fois la ville entre les mains de l'ennemi, Becky

n'en continua pas moins à veiller sur notre bien. Envain,quelques soldats Yankees la menacèrent-ils du château Thunder, et même de la mort; Becky ne livra pas une parcelle de ce qui nous appartenait. — Nos deux autres esclaves nous montrèrent le môme attachement. Elles nous suivirent dans notre vie errante, et soignèrent ma mère comme de vraies filles l'auraient fait. Emancipées, elles ne nous quittèrent point ; l'une s'occupait de ma mère, l'autre allait travailler à la journée, afin de gagner quelque argent et de procurer à sa chère maîtresse les petits conforts dont celleci, vu son état de maladie, n'aurait pu se passer. Les dignes femmes sont encore auprès de nous. C'est Becky qui nous a servi le thé ce soir.

Mme W*** reprit son journal : € Le soir. — Fatigué , épuisé , couvert de poussière, mon cher mari est arrivé du camp, afin de passer la journée avec nous. Vite, nous lui avons préparé un bain et des vêtements propres, vrai luxe pour un homme qui pendant trente jours, ne s'est pas déshabillé une seule fois. Il a fait honneur au déjeuner avec un appétit de soldat. Pauvre ami f Tandis qu'il était là, le bombardement devenait de plus en plus furieux. Les bombes se croisaient dans l'air, comme de sinistres 'oiseaux de proie, portant la destruction sur leurs ailes. A chaque détonation, nous joignions les mains dans une prière muette. L'obus une fois passé : Dieu soit béni ! nous écriions-nous. Cette perpétuelle menace de mort nous faisait mieux sentir notre dépendance à l'égard de Dieu. Mais la tension des nerfs, la terreur de ce que l'instant prochain apportera, est une mort à petit feu (1) t »

1. La maison que j'habitais pendant mon séjour à Petersburg est située sur la hauteur, à un mille nord des lignes. La maîtresse du logis, pour me donner une idée du feu incessant de l'ennemi, prit un couteau, et frappant avec la lame des coups réguliers et rapides, me dit:

— Telle était la fusillade! Au commencement, le vacarme empêchait de dormir; mais on s'y accoutumait si vite et si bien, que s'il s'interrompait un instant, on se réveillait en sursaut et l'on se demandait : « Qu'est-ce que cela signifie? » — Ce que cela signifiait, on l'apprit dans la nuit du "29 au 30 juin 1804. Le silence se fit tout à coup. Quelques moments après, une effroyable explosion nous dit que la mine de Burnside venait de sauter, ébranlant le sol à plusieurs milles de là.

» Lorsqu'on voyait venir une bombe, on se jetait à plat ventre contre terre. Les nègres épouvantés, qui regardaient les obus comme des démons affamés de chair humaine, prétendaient les entendre crier : Whar's you ! whar's you ! — Garde à vous! garde à vous!

» Plus d'un projectile, perçant les toits, traversa la maison du haut en bas, pour aller s'enfoncer dans les caves. L'un d'eux, rempli de clous qu'il lança dans toutes les directions, éclata dans notre arrière-cour. Je me trouvais justement à court de ces petits instruments; mais, franchement, la manière dont ma provision fut renouvelée, ne me plut qu'à moitié. »

» 19 Juin, dimanche! Au lieu de la paix du saint jour, le fracas de l'artillerie, l'incessant passage des troupes, le tumulte, la confusion qui accompagnenl lesarméesl Pourtant, les cloches nous appellenl au temple, elles nous engagent a oublier dans la contemplation des choses d'en Haut, la terre et ses douleurs.

> Lea obus ue tombant guère dans notre rue, ma tante et moi nous nous aventurons dehors. Soudain, un bruit de galop retentit nu homme de haute taille s'avance à cheval, suivi d'une escorte d'officiers. Je devine le grand capitaine, le guerrier chrétien, le général Lee t je me sens en présence d'une vraie royauté. Ne porte-t-il pas au front la couronne de gloire ? N'y voit-on pas onner ce précieux joyau: la confiance d'une nation? Tous les visages s'illuminent. Lee, cependant, se rend à l'église; il s'agenouille humblement; il « demeure en silence devant l'Eternel » f La bénédiction de Dieu repose et reposera sur lui ! - Le général A. P. Hill, un homme à la tournure martiale, à l'expression douce, m lis profondément triste, se tenait à ses côtés. »

— Je l,i connais maintenant, la raison de sa tristesse, dit en s'interromnant M™ W*", les yeux pleins de larmes : L'ange de la mort planait sur lui; il fut tué dans la dernière bataille, le jour môme où l'on évacuait Petersburg.

Elle reprit :

« Le général Lee, avant de quitter l'église, échangea quelques cordiales poignées de main avec plusieurs d'entre nous. Le général a des yeux parfaitement beaux, très-vifs, le regard bienveillant h lin, la taille noble, élégante, les cheveux et la barbe grisonûants. Le lourd fardeau dont il porte le poids, l'a blanchi avant l'heure. »

Lee, vit encore dans tous les cœurs ici. Chacun a quelque récit

i •" sur sa générosité, sur sa piété, sur le soin qu'il prenait

soldats. Tu." famille qui, pendant le siège, envoya plusieurs

• des fruits el des Légumes au quartier-général de Lee, afin

^améliorer un peu s dinaire, en reçut les plus chauds cemer-

nents. Fruits et légumes furent distribués par le général aux malades ei aux blessés; lui-même n'y toucha pas.

impbell, riiMorion de Virginie, ni s,,,, habitation frappée à plu- »«»« reprises. ' "•• bombe, entre antres, faisanl explosion dans son cabinet «le travail, reduisil eu pous^irre le mobilier. L'écrivain, heureusement pour l'histoire><ie Virginie, s'était réfugié avec les siens dans la cave. Il remontait lomunt lu nuit, pour suivre les hmnbes qui se croisaient dans les airs, embrasant I horizon :

— U plus belle joute pyrotechnique! disait Campbell.

M. X'", gentleman de Petersburg, voyageait pendant la guerre dans un de ces wagons américains, voitures étroites et longues que divise un couloir, mais que ne partage aucune distinction de classes. Ce wagon — les Américains l'appellent Car — était rempli de soldats. L'un d'eux, le bras enfermé dans un appareil, s'efforçait, à l'aide de ses dents et de sa main valide, d'enfiler sa capote; il n'y parvenait pas. Un officier, à l'autre bout de la voiture, remarque l'embarras du soldat, vient a lui, l'aide doucement, l'enveloppe dans son manteau qu'il boutonne avec soin, puis retourne à sa place. L'officier s'appelait: général Lee.

Ce détail peint l'homme. Les soldats le nommaient leur père.

— A Friedericksburj-, ma racontait encore M. x*' , une importante position était tombée entre les mains de l'ennemi. Lee donne l'ordre de la reprendre. Trois fois les troupes montent a. l'assaut ; une pluie de feu couche la moitié des hommes par terre et fait plier le reste; la démoralisation se met dans les rangs; c'était un de ces moments qui décident des batailles. Le général Lee s'élance à l'avant-garde ; sa vue seule électrise l'armée, les corps dispersés se rallient, les fuyards rejoignent, des acclamations retentissent. Lee ôte son chapeau, l'agite du côté de l'ennemi, commande à ses hommes de le suivre. Non! ils ne bougeront pas, tant que le général reste exposé à la mitraille. Lee n'écoute rien. Quelques hommes saisissent son cheval pjr la bride: —Pour l'amour de Dieu, général, crient-ils : laissez-nous essayer une fois encore! Restez ici, surveillez-nous! — Les rangs s'ébranlent: en quelques minutes, la position est emportée.

Tous les officiers de Lee — quelques-uns sont fort pieux — rendent témoignage au christianisme vrai de leur chef. L'un d'eux avait écrit au général pour lui demander un certain nombre de ses photographies et de ses signatures, afin de les distribuer aux élèves d'une école du dimanche. Voici la réponse de Lee :

« Mon cher X*'*, je suis heureux d'apprendre par votre lettre du 27 courant, que l'école du dimanche de Saint Paul Church marche bien. Je n'ai pas oublié les citoyens de Petersburg ; ils m'inspirent un aussi vif intérêt qu'au jour où j'étais témoin de leurs souffrances. Leurs enfants ne cesseront pas d'avoir une très-grande part dans mes affections. Ils désirent, me dites-vous, posséder la connaissance de l'Évangile: celte connaissance qui mène à la justice et à la vie éternelle, cette connaissance en comparaison de laquelle toutes les autres sciences ne sont que néant! J'en bénis Dieu. Je leur enverrai avec plaisir les autographes que vous me demandez... »

Parmi les amis que je rencontrai à Petersburg, se trouve M. K***, homme aux impulsions généreuses, qui, pendant le siège, n'avait jamais hésité à se dépouiller en faveur de plus malheureux que lui. On le vit une fois ôter en pleine rue son habit, ses souliers, les donner à un pauvre soldat confédéré, et rentrer chez lui en bras de chemise, pieds déchaux.

Pondant une de ces douces soirées dont je conserve le précieux souvenir , on ût allusion à une circonstance qui touchait de près M. K***. 11 avait sauvé la vie d'un soldat allemand. A la requête générale, M. K*** nous raconta le fait.

— Un dimanche matin, dit-il, j'allais me rendre au culte, lorsque i'entends frapper à ma porte. On vient nravertir qu'un homme désire me parler. Je descends, je m'informe du sujet de sa visite.

— Henry B*", prisonnier allemand, répond l'homme, doit être fusillé mardi matin. 11 vous demande d'aller prier avec lui.

Ma bible allemande en poche, je cours à la prison ; on m'introduit auprès du condamné.

— Votre nom?

— Henry B"*.

— De quoi vous accuse-t-on ?

— D'avoir déserté.

— Êtes-vous coupable ?

— Non, Monsieur.

Je poursuis mon enquête ; j'apprends qu'on avait arrêté B'**, au moment où il sortait de Petersburg. Le pauvre garçon, ignorant l'anglais, n'avait pu lire les ordres sévères qui, affichés partout, qualifiaient de désertion toute excursion en dehors des lignes. Ses vêtements étaient restés à Charleston ; il en avait un urgent besoin. De plus,une somme de mille dollars qui lui était due, devait lui rentrer ce jour-là. 11 avait donc pris très-innocemment le chemin de Charleston, pour recouvrer ses habits et son argent.

One plus grave accusation pesait sur le malheureux: celle d'avoir, une première fois, déserté à Charleston même.B,**niait absolument le fait. Son temps, disait-il, était terminé, lorsqu'il avait quitté Charleston. Son congé lui avait été donné dans les termes les plus honorables.

— Qui vous a défendu devant la cour martiale ?

— personne.

— A quelle peine êtes-vous condamné ?

— A être fusillé, mardi matin.

Je priai avec cet homme: — Si vous avez dit vrai,fis-je, je tâcherai d'obtenir votre grâce.

— Monsieur, je vous ai parlé sincèrement, aussi vrai que j'espère voir Dieu.

Bien décidé à sauver Henry B*", je me rendis sans perdre un instant auprès d'un voiturier :

— Il me faut, lui dis- je, une de vos carrioles, à crédit.

— Pour aller où ?

— A Richmond.

— Qu'allez-vous faire à Richmond?

— Demander la vie d'un soldat.

— Dans ce cas, prenez ma voiture. Je vous la prête sans qu'il vous en coûte un cent.

J'arrive à Richmond, au moment où Jefferson Davis sortait de l'église ; je lui expose l'affaire :

— J'ai promis à cet homme, sur votre honneur et sur celui de la Confédération, dis-je au Président, que s'il a parlé vrai, vous lui ferez grâce. Retardez l'exécution d'une semaine, laissez-moi le temps d'aller à Charleston et d'y faire des perquisitions, je ne requiers que cela.

Jefferson consent. Je reviens à Petersburg dans la nuit, je prends le premier train du lendemain ; le surlendemain, je suis à Charleston ; j'obtiens la permission de me rendre au Fort Sumter, on me donne le mot de passe, je loue deux bateliers pour m'y conduire ; mais tel est le trouble de mon esprit, que lorsque la sentinelle crie : « Qui vive ? » impossible de me rappeler le mot d'ordre 1

— Au nom de Dieu! fais-je; ne tirez pas: j'avais le mot, je l'ai oublié !

En vain je le cherche, fouillant tous les recoins de ma mémoire, rien. J'ordonne à mes hommes de virer de bord. Au même instant, le bienheureux mot me revient; j'aborde et j'entre. Le colonel Calhoun me reçoit avec bonté — il a été, dès lors, tué en duel par le colonel Rhett — je le mets au fait :

—Cet homme, dis-je en terminant, est accusé d'avoir, ici même, déserté une première fois.

Le colonel parcourt ses papiers :

— Il y a erreur ; votre homme a fait son temps; il a été congédié avec un bon certificat.

Mon cœur bondit! Je retourne à Charleston, je m'enquiers des mille dollars, je les trouve ; le soldat avait dit vrai. Maintenant, à Richmond, sans perdre une minute ! Je cours de toute la vitesse de mes jambes à la station, quand soudain je me rappelle ma note à l'hôtel : elle n'est pas payée ! Il faut rebrousser chemin,

régler mon affaire, revenir à la gare t J'y arrive juste pour voir filer le train. Point d'autre départ ce jour-là. Le lendemain, je ne le manquai pas. A Florence, nous déraillons, nous voilà arrêtés pendant douze heures. Et la vie de mon soldat tenait à un lil, et ce lil, chaque minute de retard l'amincissait ! Je n'atteignis Petersburg que le lundi soir. L'exécution était fixée au lendemain, mardi, à Richmond. Depuis trois jours je n'avais pas mangé. J'étais tellement sale, que nul ne me reconnaissait. Je file de Pocahontas-Bridge au dépôt. La sentinelle me demande mon saufconduit. Aucun voyageur ne pouvait, ni entrer à Richmond ni en sortir, sans passeport:

— Je n'ai point de sauf-conduit.

— Vous n'entrerez pas.

— Il y va de la vie d'un homme !

— Qui êtes-vous ?

— K" ! s'écrie la sentinelle en me regardant fixement : D'où venez-vous donc ? Vous avez l'air timbré !

En trois mots je lui dis tout.

— Passez I

Je passe, je saute dans le train au moment où les wagons s'ébranlent. J'arrive à Richmond à sept heures du soir. Je manquai m'évanouir, en entrant chez le Président.

— Monsieur Jefferson ?

— Il n'y est pas.

— Il faut absolument que je^le voie. J'attendrai' son retour.

Je pénètre dans le salon, je me jette sur un sopha et je tombe endormi. Vers dix heures, des pas me réveillent. Je bondis surmes pieds.

— Est-ce le Président ?

— Oui.

— Dites-lui mon nom.

JeffersHii me reçoit à l'instant.

— Eh bien! qu'avez-vous appris ?

— Que cet homme est innocent ! — et je mentionne au Président L'attestation «lu colonel Calhoun, ainsi que le fait des mille dollars.

— Allez an quartier général, communiquez ces détails au général Lee. Je lui ai parlé de votre homme. Si le général y consent, VQtre -mM.ii sera gracié.

Onze heures sonnaient, lorsque je fus introduit auprès du général Lee. U m'- reçut avec bouté, m'écouta, et secoua la tête.

— Si je le pouvais, me dit-il, je vous accorderais la grâce de

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