‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 34 sur 138 · DIG LES AMÉRICAINS CHEZ EUX · texte numérisé non relu

DIG LES AMÉRICAINS CHEZ EUX

votre protégé; mais la sécurité du pays exige un exemple. Il faut en finir avec la désertion.

J'argumentai, je prouvai l'innocence d'Henry B*'\ Le général restait silencieux :

— J'ai fait de ce cas un sujet de prière, dit-il enfin. Tant que Dieu ne m'a pas montré le contraire, ma conscience regarde la sentence comme juste.

Sans me décourager, je plaidai, j'intercédai pendant une heure encore.

— Non, non I fit Lee : Je vous l'ai dit, il faut une forte leçon aux hommes qui, sous le premier prétexte venu, abandonnent leur drapeau.

— Alors commencez, m'écriai-je, par vos propres soldats l au lieu de sacrifier un pauvre étranger qui, n'entendant pas la langue du pays, ne comprend rien à vos ordres!

Durant quelques secondes, le général resta pensif.

— Monsieur K"* , reprit-il, vous mériteriez d'obtenir la grâce de votre soldat. Mais vous ignorez les ravages que fait la désertion dans nos rangs. Sans elle, nous aurions gagné la bataille d'Antietam. Ce jour-là, treize mille hommes désertèrent; avec ces treize mille hommes, nous remportions la victoire. On ne peut perdre le pays, pour sauver un individu.

Je n'avais rien à répondre.

— Général t dis-je après un instant de réflexion. J'ai imploré la bénédiction de Dieu sur cet homme ; j'aimerais, avant de vous quitter, l'implorer sur vous.

Lee inclina la tête. J'étendis les mains, et je demandai à Dieu de le bénir, lui et la cause qu'il défendait. Ma voix tremblait, les larmes remplissaient mes yeux.

Laissant le général, je me rendis à l'hôtel, le cœur navré. J'essayai de prendre quelque nourriture, je cherchai en vain le sommeil. A cinq heures du matin, je retournai chez le Président. Henry B*'* devait être fusillé à huit heures.

Le serviteur auquel je m'adresse refuse de réveiller Jefferson, J'arpente la rue le long en large, puis je reviens à l'officier de service: un Allemand.

— Pour l'amour de Dieu, réveillez Monsieur Jefferson! Si vous me refusez cela, votre compatriote est perdu.

— Je n'ose pas entrer dans la chambre du Président , me répond l'officier.

— Alors j'irai.

— Je ne puis vous le permettre; c'est contraire au règlement.

Je supplie, je pleure, l'officier se décide. Jefferson, encore au lit, me fait dire de monter.

— Quoi de nouveau? me demande-t-il en me tendant la main.

— J'ai vu le général Lee ; il refuse.

— Singulier! fait Jefferson.Lee était ici à deux heures, ce matin; il m'a dit que vous l'aviez ébranlé, que cet homme étant un étranger, nous ferions mieux de lui accorder son pardon.

A l'ouïe de ces paroles, un bonheur inexprimable m'inonda le cœur. CVtait l' avant-goût des joies célestes. Je ne pus que m'écrier : — Dieu soit loué, Président! Dieu soit loué!

Pensez donc ! le général Lee aller à deux heures du matin chez Jefferson, pour sauver mon soldat !

Je demandai au Président si la lettre de grâce était expédiée? Il me dit que non, mais qu'elle le serait à temps, par courrier spécial.

Je prie Jefferson de me donner, en attendant, un ordre préliminaire; il me l'accorde. Je lui apporte son encrier, il écrit et signe le sursis.

Aucune parole ne rendra ce que j'éprouvai, lorsque je me vis en possession de ce précieux papier.

Au moment où la grâce du condamné arriva, sa fosse était déjà creusée. Dieu merci, elle demeura vide. Henry B*** vit encore. Il m'a cordialement remercié.

Comme je retournais à Petersburg, la joie dans l'âme, je rencontrai en wagon M. X"' un de mes anciens élèves, colonel du régiment auquel appartenait Henry B"\

— Nous venons tout exprès pour voir fusiller cet homme I s'écrie-t-il. Et vous vous mêlez de le faire gracier? Bel ouvrage!

Ce matin-l;\, je me souciais fort peu des jugements d'autrui. Ce fut avec des alléluias de reconnaissance, que je rentrai chez moi.

M. Cook, officier appartenant à l'état-major de Lee, offrit obligeamment de m'accompagner dans une excursion autour de Petersburg.

Partis à cheval, un matin, nous parcourûmes les points de la ligne de défense où s'étaient livrés les combats les plus saillants. Le major me les décrivait à mesure, dans son style de soldat, vivant et concis. Il avait, pour la circonstance, revêtu son uniforme confédéré; celui qu'il portait lorsque, pendant les batailles, il transmettait les ordres de son chef, ou ralliait les corps dispersés. La vue de cet uniforme, il le savait, devait m'aider à réaliser des scènes qui déjà appartenaient à l'histoire.

Ce Confederate Grey fit briller les yeux des dames, réunies sous la verandah pour nous voir partir. Le major lui-même, dans son habit militaire, paraissait grandi; et tandis que nous chevauchions du côté des lignes, il lui semblait revenir à ces chevaleresques années, lorsque flottait le drapeau blanc, et que le Sud appelait ses fils aux armes.

Comme nous trottions de conserve, un homme qui conduisait sa charrette s'arrêta, considéra le major en grande tenue, se mit au port d'armes, et les yeux brillants, fit le salut militaire.

— Il aura été soldat t dit le major.

— Une fois la guerre terminée, vos hommes ont dû, pour gagner leur pain, embrasser d'étranges carrières?

— Sans doute ; et nos officiers aussi. Je connais un soldat, qui reprit sa place de commis dans les bureaux de l'Express Company. Son capitaine venait d'entrer dans la même maison, en qualité de garçon de peine. Le commis ne parvint ni à s'affranchir de la discipline militaire, ni à traiter son ancien chef comme un subordonné. On se divertissait fort de l'entendre dire au commissionnaire en question : « Ne pensez-vous pas, Monsieur, qu'il

serait convenable de porter ce paquet chez un tel ? » — Après la reddition, le général Lee désirait vivement voir ses soldats accepter le nouvel état de choses, et se mettre résolument au travail. On lui parla du capitaine devenu portefaix :

— Cela lui fait plus d'honneur, s'écria le général, que toute sa campagne t

Arrivés aux lignes, nous visitâmes successivement les différents postes d'observation. Il nous fallut, pour atteindre les positions fédérales, traverser tantôt des marais, tantôt d'épais taillis, guéer des cours d'eau, franchir de profondes rivières. Le major, avec son coup d'oeil militaire, gouvernait droit au but.

— J'ai été ici deux ou trois fois en reconnaissance ! fit-il, comme nous poussions nos chevaux dans les buissons : Parler de peur ne sied guère a un soldat ; cependant, je l'avoue, s'avancer froidement sur un sol inconnu, avec la pensée que chaque arbuste cache quelque ennemi prêt à vous descendre, ce n'est pas une besogne agréable. La bataille! bagatelle à côté. Le sang bout; on ne s'inquiète ni des bombes qui éclatent, ni des balles qui pleuvent ; on ne songe qu'à abattre le plus grand nombre possible d'ennemis !

Nous visitâmes, à Poplar-Grove, le cimetière desfédéraux.Une mélancolique forêt de croix blanches le divise par sections. Sur l'une des premières croix je lus ces mots: Soldat U. S. inconnu, tué au Fort Dread. — Qui était ce soldat ? Où était son home ? Sa mère vit peut-être encore, dans quelque district lointain; elle se demande pourquoi son enfant n'écrit plus? Elle espère, la pauvre mère, elle espère le voir arriver un beau jour, pour réjouir sa vieillesse. Hélas! couché parmi les milliers et les milliers, son fils ne se relèvera qu'au matin éternel.

Nombreuses étaient les tombes de ces inconnus, semées çà et là dans le champ lugubre où reposent 7,500 hommes, tous soldats de l'Union !

Le cimetière confédéré, que nous parcourûmes ensuite, offrait un spectacle plus triste encore. Les tombes, serrées comme les sillons d'un champ, se pressaient le long du coteau sans que rien les distinguât, sauf quelque bâton avec quelque lambeau d'étoffe, planté de loin en loin. — Les dames de Petersburg viennent, certain jour de l'année, pleurer ces morts et couvrir les tombes de fleurs.

Au retour, nous traversâmes le théâtre d'une des plus horribles tragédies de la guerre. Ceux qui ont entendu parler de la mine

de Burnside et du Cratère, s'en souviendront longtemps. — C'était en 1864. Depuis deux mois on se battait autour de Petersburg. Les lignes fédérales étaient parvenues à cent cinquante yards d'un fort avancé de Lee. Burnside fit creuser des mines qui, bientôt, arrivèrent sous le fort confédéré. Le 30 juillet, à 4 heures 45 minutes du matin, la fusillade cesse, les hommes de Burnside sont abrités, les mèches allumées ; une effroyable détonation éclate : le fort, avec ses trois cents hommes de garnison, vient de sauter ! Aussitôt, les canons fédéraux vomissent bombes et obus. L'explosion laissait à la place du fort, un vaste cratère de 150 pieds de long, sur 60 de large et 30 de profondeur :

— Qu'on se précipite à travers le cratère! avait ordonné Burnside: Qu'on tombe sur les confédérés, sans leur donner le temps de se reconnaître ! Qu'on s'empare de l'éminence là-bas 1 Ce point gagné, nous prenons l'ennemi par-derrière 1 Petersburg est à nous I

Certain du succès, Burnside lance un torrent de troupes sur l'ennemi. La division entière de Ledlie, puis celle de Potter puis celle de Wilcox, puis sa brigade noire, Black brigade! Burnside comptait sans les fiers vétérans de Fredericksburg et de la Wilderness. Ceux-là n'étaient pas hommes à se laisser dérouter par un désastre. Consternés d'abord, ils se rallient avec la promptitude de l'éclair. Lee et Beauregard amènent des renforts, un combat suprême se livre, les confédérés reprennent leurs positions, Burnside est repoussé t

— Où étiez-vous, quand le fort sauta? demandai-je au major en arrivant sur le lieu du carnage.

— Là-bas, au quartier-général de Beauregard 1 me répondit-il, indiquant le point opposé. Je ne faisais pas encore partie de l'état major de Lee. Une détonation sourde, qui semblait se produire au loin, me réveilla ce matin-là. Quelques instants après, le colonel Paul arrive au galop ; il annonce à Beauregard que l'ennemi vient de faire sauter nos lignes à la jonction des routes de Baxter et de Jérusalem, que la batterie d'artillerie du capitaine Pegram est anéantie, que l'ennemi traverse le cratère, qu'il se développe sur la droite et sur la gauche, qu'il balaie nos tranchées. — Beauregard prend les ordres de Lee. Lee ordonne à la division Mahone de se porter en avant, de se jeter dans la mêlée, de faire reculer l'ennemi. Mahone part avec ses hommes, Sorrel avec les siens. Après une lutte acharnée, la division Mahone emporte ce point, là-bas; celle de Sorrel, fauchée, abîmée, bat en retraite; Mahone la remplace par une brigade d' Alabama qui fait vaillamment son

devoir. A ce moment, nous étions tous réunis au quartier-général. Venez de ce côié, je vous montrerai l'endroit.

Nous fîmes quelques pas a. droite.

— C'est ici I poursuivit le major: Beauregard occupait exactement la place où vous voila. Dans le ravin, se formait la brigade d' Alabama. Comme elle émergeait sur la crête du coteau, elle se voit reçue par une effroyable décharge de mousqueterie.Les hommes hésitent, la forêt des baïonnettes vacille en désordre. A cet instant, un officier sur le flanc droit de la brigade, tire son épée, la brandit, crie : — « Suivez-moi t » Les soldats s'élancent, montent à l'assaut, com rent la colline de morts. L'épée du brave officier étincelait toujours au milieu de la fumée ; toujours nos hommes gravissaient, pas accéléré, sous le feu ! Enfin, nous entendons leurs hourras ; nous les voyons forcer le passage à travers les remparts, s'y précipiter et disparaître î Je n'ai jamais assisté à charge pareille t — Nous reprîmes nos lignes. L'ennemi en déroute, semblable h quelque troupeau de buffles affolés, fut refoulé dans le cratère. Là, se passa une scène effroyable. Par centaines, par milliers, les hommes s'y engouffraient f Quelques-uns tiraient encore sur nous, tandis quo d'autres s'efforçaient vainement de sortir de la fournaise. Nos décharges broyaient cette masse palpitante qui se soulevait, qui se débattait, qui luttait désespérée. Les grenades faisaient sauter bras, jambes, lambeaux informes et sanglants. Nos soldats eux-mêmes étaient terrifiés. Enfin, la boucherie cessa. Le cratère était comble de morts. Oii jeta sur eux quelques pelletées de terre. — Le cimetière ne fut organise que longtemps après (1).

Le sol du cratère reste profondément sillonné : — Bien que, dit le major, les côtés en s'éboulant, aient modifié l'aspect général.

Ossements humains, fragments d'uniformes, gibernes, baïonnettes tordues par le feu, gisaient à nos pieds.

La défaite qu'essuya Burnside au cratère retarda, mais n'empêcha pas l'effondrement du Sud. Pendant neuf mois encore, le Sud soutint autour de Petersburg une lutte inégale. En mars, l'armée de Lee, harassée, affamée, était réduite au dernier dénuement (2) :

1. La spéculation s'est emparée de ces lietix funèbres; on n'y entre qu'après ir payé 2a cents. La présence du major m'exempta de l'impôt. Les reliques da combat, recueillies dans une <Vbope, sont vendues am amateurs.

-. I.-'- soldats dans 1-'- tranchées, f : i i < : i n t allusion au Misrrabla de Victor Huso, s'appelaient en riant : les Misérable* de tee. Leurs joues creuses ne justifiaient que trop le surnom. Pendant plus d'une semaine , M. X"*,

i'l2 LES AMÉRICAINS CHEZ EUX.

— Et cependant, le 31 mars, lorsque Warren concentrait ses forces sur notre flanc' droit, prêt à rompre nos lignes, s'écria le major: Lee, réunissant son infanterie au point menacé, la jetait sur Warren, et le faisait reculer en désordre. Le lendemain, le jour suivant, les bataillons toujours plus nombreux de nos ennemis, attaquèrent non-seulement notre aile droite, mais notre aile gauche et notre front! Nos lignes furent forcées en trois endroits. Le Fort Gregg tomba. La cavalerie fédérale arrivait par le chemin de fer de Burkesville : cette veine jugulaire de la confédération expirante! — Chacun sait le reste. Le dimanche matin, 2 avril, Lee télégraphiait au président Davis : < Évacuez Richmond ! » A cinq heures et demie du soir, au quartier général de Wilcox, Lee signait l'ordre d'évacuer Petersburg. La nuit survint. Quel ne fut pas l'étonnement des fédéraux, lorsqu'ils découvrirent dès l'aube que Lee, avec les restes de son armée, avait disparu! On le poursuivit, on le traqua; il se défendit en lion. Accablé par le nombre, le 9 avril 1864, à Appomatox Court House, il rendit au commandant fédéral les débris de cette fière armée du Nord Virginie, dont la marche puissante ébranlait l'Amérique, il n'y avait pas deux ans !

— Le général nous avait ordonné de nous tenir prêts à marcher ! reprit le major Cook après un instant de silence : Il aurait tenté, je crois, de s'ouvrir un passage avec ses derniers huit mille hommes, si Grant n'eût offert la paix, en termes honorables pour le Sud.— Nous étions réunis sous un arbre, devenu célèbre à dater de ce jour, lorsqu'arriva le colonel X"', de l'état-major de Grant. Lee, profondément triste, semblait plus imposant que jamais.

— Général Lee, lui dit son ordonnance: Permettez-moi de vous

brigadier-général — je tiens le fait de lui-même — n'eut pour pitance qu'une poignée de farine grillée, qui le dernier jour lui manqua. — Un capitaine du même corps disait que sa ration quotidienne serait facilement entrée dans une poche de gilet... s'il avait possédé une poche, partant un gilet! Les hommes qui sortirent de Petersburg, n'avaient plus qu'une chemise de flanelle en guise d'habit. Je demandais à un officier suddiste si la ressemblance des uniformes — le bleu pâle fédéral, et le gris bleu confédéré — n'avait pas occasionné plus d'une fâcheuse méprise.

— Des uniformes! s'écria— t-il. La dernière année, nous n'en avions plus ! Pendant les pourparlers de la reddition, on raconte que Lee, attendant

l'officier de Grant, remarqua parmi son état-major un brave colonel qui, la figure encore noircie des fumées de la bataille, paradait dans un vieil uniforme confédéré (veuf de sa manche droite) qu'accompagnait une paire de pantalons troués.

— N'allez-vous pas vous habiller, colonel? lui demande Lee.

— M'habiller ! s'écrie le colonel : J'ai sur le dos tous mes habits !

Depuis le commencement du siège de Petersburg, l'armée do Lee était en lambeaux.

présenter le colonel.—Lee se redressa de toute sa hauteur, regarda l'officier Yankee, et s'inclina.Le pauvre colonel, embarrassé, avait plutôt l'air d'implorer les conditions de la paix que de les offrir. — - Lorsqu'on apprit que Lee s'était rendu, lorsqu'il prononça son dernier discours que terminaient ces mots : * Mes enfants, nous avons lutté ensemble, j'ai fait pour vous tout ce qu'il m'était possible de faire t » les vétérans se pressèrent autour de lui. Les uns sanglotaient ; d'autres, pâles d'émotion, grimpaient sur les voitures, sur les arbres, sur tout ce qui leur permettait de voir une dernière fois leur chef, et criaient : « Général ! nous nous battrons encore! Général, dites un mot, nous leur tomberons dessus ! » — Lee pleurait.

Avant de rentrer à Petersburg, le major me conduisit au Fort Enfer et au Fort Damnation. L'épouvantable feu que dirigeait sur eux l'ennemi, leur avait valu ces deux noms expressifs.

A cette heure, le pas de nos chevaux, résonnant sur les casemates, rompait seul le silence. Devant le Fort Enfer, un nègre emplissait sa charrette des paniers qui avaient formé les gabions : ils ne servaient plus que comme bois à brûler.

Devant le fort Mahone, dont les fossés avaient regorgé de sang humain, croissait un petit bouquet de pêchers : il devait sa naissance aux noyaux de fruits qu'avaient jetés çà et là les soldats.

STONEWALL (1) JACKSON.

En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux une triste et précieuse relique de la guerre: un lourd imperméable qui, au premier abord, n'attire en rien les regards. Examinez-le de près, cependant, vous remarquerez l'étrange aspect de cette étoffe, couverte de taches qu'on a vainement essayé d'enlever : des taches de sang.

Sur le devant du manteau, voyez-vous cette petite ouverture allongée, que ferme un morceau d'étoiïe cousu à l'intérieur ? une balle est entrée par là; elle est ressortie derrière la manche gauche, à côté de l'épaule, là où s'ouvre ce second trou rond. Vers le parement, autre trou; à sa direction, vous devinez que la balle, traversant le poignet, l'a broyé sur son passage.

Ce vêtement vous raconte une histoire tragique; il vous dit que l'homme qui le portait a été frappé, le visage tourné vers l'ennemi. Mais à qui donc appartenait-il ? Vous le tournez, vous le retournez, et au revers du col, sous la marque du fabricant, vous découvrez, à demi effacé par le sang mais lisible encore, ce nom, écrit de la main même du héros : T. J. Jackson.

C'est, en effet, le vêtement que portait le général, lorsqu'en pleine victoire, il tomba sur le champ de bataille de Chancellor sville ! Ce sang est son sang. Les balles qui ont fait ces trous ont changé, peut-être, les destinées des États-Unis (2).

Voici les faits.

Le général fédéral Hooker, commandant : « la plus belle armée du globe », ainsi qu'il la nommait fièrement, se préparait à terminer le conflit par un coup décisif — 2 mai 1863. — Sedgwick, à la tête de l'aile gauche, retenait l'ennemi en dessous de Frede-

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