‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 36 sur 138 · Épitre aux Romains, vm, 28. — C'était son verset favori · texte numérisé non relu

Épitre aux Romains, vm, 28. — C'était son verset favori

STONEWALL JACKSO.N . 147

ne manquèrent dès lors; mais la victoire n'accompagnait plus les confédérés.

< Tout est bient Dieu sait ce qui vaut le mieux! »

Quand le Sud dira cela, comme le disait son illustre chef au lit

de mort, l'œuvre de réorganisation, la bonne entente entre les

deux peuples aura fait le pas décisif (I).

4. Une vive controverse s'est élevée en Amérique au sujet de la mort de Jackson : Jackson a-t-il été tué par ses hommes, oui ou non? tel est le problème. Citons pour l'éclaircir quelques fragments d'une lettre du général Revere — armée fédérale — qui, se trouvant à Chancellorsville,a été témoin oculaire du fait.

« Notre division, écrit-il, demeura près de Chancellorsville-House jusqu'au dimanche, quatre heures de l'apres-midi, moment où Jackson, attaquant notre aile droite, culbuta le 11e corps qui recula dérouté. Immédiatement, on nous dirigea sur le front de bataille, afin d'arrêter l'ennemi. Ma ligne formée, mes sentinelles posées, je partis pour inspecter l'ensemble de nos positions, et les modifier si cela devenait nécessaire. Le crépuscule descendait, mais il faisait clair de lune. Tandis que j'étais occupé, dans une des parties les moins obscures de la foret, à changer trois ou quatre sentinelles, j'entends galoper, non loin du chemin. Le bruit vient du côté de l'ennemi; bientôt, débouchent quelques cavaliers ; l'un d'eux se détache, s'avance seul, et si près de nous, que le soldat qui m'accompagnait, lève son arme pour abattre l'individu. Je l'en empêche, un coup de feu nous eût trahis ; d'ailleurs, s'il s'agissait d'un officier en reconnaissance, il était parfaitement inutile de le tuer. Le cavalier, après avoir regardé autour de lui, rejoint ses compagnons ; tous repartent au galop. Le bruit se perdait dans l'éloignement, lorsque soudain, du côté vers lequel se dirigent nos visiteurs, un éclair, suivi d'une décharge de mousqueterie, illumine le bois sur la droite. Vingt secondes! Autre décharge sur la gauche. Quelquesunes de nos troupes se trouvaient peut-être dans cette direction; si l'action s'engageait, elles risquaient de tirer les unes sur les autres. Comme je me hâtais vers ce point, pour prévenir un malentendu fatal, je vois un cheval sans cavalier se précipiter a fond de train du cuté de nos lignes. Non loin de là, deux hommes en soutenaient un troisième, qui paraissait grièvement blessé : ce sont des Confédérés ! Quant à moi, bien monté, bien armé, portant le grand manteau gris et !e chapeau rabattu communs aux deux partis, je reste immobile, observai t tout. Un des trois officiers cependant m'aperçoit, et, du ton d'un homme habitué à commander, m'ordonne d'aller aux informations, de savoir quelles sont les troupes qui viennent de tirer? — il indiquait le corps suddiste. — Je m'incline et tourne bride, heureux de m'en tirer à si bon marché. Comme j'atteignais les lignes fédérales, notre artillerie, postée sur la roule, commença le feu. J'entendais les bjulets tomber dans la foret, à l'endroit même que je venais de quitter.

"Quinze jours environ après la bataille, au camp de Falmouth, je lus dans le Richmond Advertiser, une narration circonstanciée de la mort de Jackson. Evidemment, Jackson était l'homme que j'avais vu étendu sur le sol. — D'antres récits confédérés parlent d'un individu à cheval, qui, sur la lisière du bois, regardait en silence : « Le capitaine Wilbourne lui ordonna, disent-ils, d'aller reconnaître les troupes desquelles partait la fusillade. Sur quoi l'individu s'éloigna, mais ne revint pas apporter de réponse. »

■ L'individu : c'était moi. »

J^CIiSOX.

J'ai rencontré tant d'amis de Jackson pendant mon voyage dans le Sud, j'ai si souvent entendu parler de lui par ses officiers, que l'image du général se présente à mon esprit, vivante, précise, comme si je l'eusse contemplé moi-même de mes deux yeux.

Son brave cheval Sorrel ; son vieil uniforme gris, terni par la fumée et la poussière des batailles; son corps long, raide et maigre; sa démarche étrange, son regard distrait, sa bizarre manière de monter à cheval, les genoux reployés ; la vieille casquette, qu'il ramenait en abat- jour sur ses yeux, tellement qu'il lui fallait renverser la tête pour regarder devant lui ; son expression austère son œil bleu, limpide et perçant ; le feu qui s'allumait dans son regard, lorsque, au milieu de l'action, il prenait ce que les soldats appelaient son : air de guerre; certain mouvement du bras droit levé vers le ciel, comme s'il priait; tout, je voyais tout devant moi.

La figure bizarre de Jackson, ses manières originales, l'exposèrent à plus d'une raillerie. — On prétend que Jefferson Davis, qui aurait dû connaître le mérite intrinsèque de Jackson, proposa au Cabinet de le déposer!

Bientôt, les exploits de Jackson dans la Vallée, prouvèrent nonseulement à Jefferson, mais au monde entier, qu'un brillant génie militaire s'était levé dans le Sud.

Jackson, après avoir repoussé Banks, se retirait lentement le long de la Shenandoah, poursuivi par les armées de Fremond et de Shields. Soudain, il se retourne brusquement à Crosskeys, frappe un coup inattendu sur Fremont, et le bat à plate couture. Letcher, qui reçoit ces nouvelles à Richmond, court les communiquer à Jefferson Davis.

— Il y a là quelque erreur! dit Jefferson : Cette poignée d'hommes en retraite, ne peut avoir défait une armée.

Jackson, cependant, après s'être débarrassé de Fremont, atta-

quait Shields et le battait à son tour. Une dépêche informe Letcher du fait. Il se présente chez Jefferson Davis, lequel dînait avec ses ministres.

— Eh bien ! fait Letcher : Mes nouvelles d'hier ont-elles été confirmées ?

— Parfaitement. Jackson me télégraphie aujourd'hui que: « Par la grâce de Dieu, il a rossé Fremont. »

— Alors, voici un nouveau bulletin de victoire t dit Letcher, en tendant sa dépèche à Jefferson.

Celui-ci bondit sur sa chaise*.

— C'est incroyable ! c'est impossible ! c'est sans précédent dans les annales militaires! Un corps en retraite revenir sur ses pas, battre les deux armées qui le poursuivent t Vous ne me ferez pas croire cela !

Le fait cependant, était vrai. Davis ne proposa plus au Cabinet de déposer Jackson.

Jackson était l'idole du Sud. Traversait-il village ou ville, les habitants se pressaient autour de sa voiture, lui apportaient leurs enfants, afin que, devenu vieux, ceux-ci pussent dire : J'ai vu Stonewall Jackson t

Un gentleman virginien — je tiens le fait du beau-frère de Jackson — avait généreusement livré moissons et pâturages au gouvernement confédéré, se réservant un seul champ, dix acres, qu'il surveillait avec la sollicitude qu'on peut croire. Or, voilà qu'un beau jour, notre propriétaire voit un détachement de cavalerie chevaucher tout à travers son champ. Il s'élance furieux:

— Je vais vous faire abîmer mon blé t Tas de vagabonds que vous êtes! Je vous dénoncerai au président!

L'un des cavaliers, vêtu d'une vieille capote grise et coiffé d'une mauvaise casquette, s'avance alors:

— Nous sommes en affaire urgente, Monsieur! Nous avons pris par le plus court.

— Corn mandez- vous ces hommes, Monsieur? crie l'irascible Virginien.

— Oui. Monsieur.

— Dans ce cas, je vous apprendrai votre métier. Mille tonnerres! Je vous dénoncerai! Comment vous appelez-vous?

— Jackson.

— Jackson ? quel Jackson ?

— T. J. Jackson, major-général de l'armée confédérée.

— Quoi? Vous seriez Stonewal Jackson?

— On m'appelle parfois ainsi.

— Sur mon âmet — s'écrie le Virginien, qui saisit la main du général: — Le général Jackson! Dieu vous bénisse, Monsieur 1 Foulez mon champ, traversez-le, en avant, en arrière, autant de fois qu'il vous plaira !

Le caractère de Jackson, ses exploits, excitaient l'admiration, même des ennemis. Les prisonniers fédéraux désiraient tous le voir. A Harper Ferry, onze mille hommes dont il s'était emparé d'un seul coup — septembre 1862 — l'acclamèrent lorsqu'il parcourut leurs rangs. Ses troupes l'adoraient. La vue de son vieil uniforme provoquait leurs plus frénétiques vivats.

— Il nous faisait faire de rudes marches ! me disait un de ses vétérans. — Mais, ajoutait le digne homme, les yeux humides : Comme nous l'aimions t

Jackson ne pouvait souffrir la flatterie: — Ces journaux me font rougir ! s'écriait-il.

L'éditeur d'une Revue lui demanda sa photographie, accompagnée du récits de ses hauts faits. La réponse fut brève : — Monsieur, je ne possède pas de photographie, et je n'ai point accompli de hauts faits.

— La manière dont l'armée, la presse et le peuple s'appuient sur les individus me fait peur ! disait-il en une autre occasion : Ils oublient Dieu, pour ne voir que ses instruments.

Les habitudes de Jackson étaient d'une rigoureuse simplicité. Il n'usait d'aucun spiritueux, pas même en guise de remède. Durs labeurs, privations, il partageait tout avec ses hommes; étendu, lorsque rien de mieux ne se présentait, dans quelque fossé, derrière quelque mur, pour y dormir un instant. La boue qui couvrait son manteau, disait assez les misères de cette rude couche du soldat. Invulnérable à la fatigue, on l'a vu rester trois jours et trois nuits à cheval, dormant parfois en selle, quand le sommeil était le plus fort.

Nulle difficulté, pour insurmontable fût-elle, ne l'embarrassa jamais. Son génie militaire le tirait de tout. Pareil à un messager du destin que rien n'arrête, il parcourait le pays, dans ses marches terribles, balayant les obstacles devant lui.

On> comparé sa mystérieuse course sur Romney, au passage des Alpes par Napoléon. Un froid subit saisit Jackson en route, avec une armée dépourvue de tentes, de couvertures et de capotes. Pendant toute la nuit, les soldats entretinrent de grands feux pour ne pas geler: trois pouces de neige couvraient les hommes au réveil.

Jackson allait et \enait d'un bivouac h l'autre, ranimant le courage de ses soldats, leur communiquant son entrain. Dès l'aube, ils se remirent en route, sur un sol défoncé, fangeux, glissant. A chaque pas, les hommes tombaient ; leurs mains enraidies laissaient échapper les armes ; les longues files de voitures enfonçaient jusqu'au moyeu, les chevaux s'abattaient, le sang coulait de leurs genoux écorchés ; les hommes, tantôt les soutenaient, tantôt poussaient aux chariots. - Inébranlable dans son projet, Jackson avançait toujours, à travers pluie, grêle, tourmente et fondrières. A peine arrivé à Bath, avec une année qu'on aurait pu suivre aux traces des pieds sanglants, il rencontre les Fédéraux, se précipite sur eux, les défait, et les jette de l'autre côté du Potomac, li avail laissé Loring à Romney, et venait d'envoyer sa vieille brigade à Winchester, pour y surveiller l'ennemi, quand Jefferson Davis, ne comprenant rien à ses mouvements et prenant encore, a cette époque, le génie de Jackson pour de la folie, ordonne d'évacuer Romney I — Le plan que poursuivait Jackson, est demeuré une énigme jusqu'à ce jour.

Jackson gardait un secret absolu sur ses desseins. Souvent il faisait exécuter, pour dérouter les soupçons, de minutieuses recon naissances dans la direction contraire à celle qu'il comptait suivre. Une fois les espions lancés sur la fausse piste, Jackson levait le camp, et marchait dans le sens opposé. C'est en vertu du même principe, qu'il bivouaquait de préférence dans un carrefour : nul ne pouvait deviner quelle route il prendrait le lendemain.

— Si je soupçonnais mon habit de connaître mes projets, disait le Général, je le brûlerais à l'instant!

La tactique de Jackson, c'était l'attaque vive, inattendue, emportée. Frapper l'ennemi, avant que l'ennemi pût frapper. Repoussé, S'efforcer de surprendre l'adversaire victorieux, et changer son triomphe en défaite. En cas de succès, poursuivre les fuyards, les tailler en pièces, terminer la guerre au moyen de coups répétés.

Lorsque les suddistes se furent emparés de Manassas, Jackson blessé, voulait qu'on passât outre :

— L'ouvrage tt'esl qn'à moitié fait! disait-il au président Davis, qui parcourut le champ de bataille: Donnez-moi dix mille hommes, je prends Washington.

Après l'affaire de Fredericksburg, le courrier de Lee trouva Jackson endormi sous sa tente. Le courrier réveille le Général, lui expose la position de l'armée vaincu»', ei lui demande son avis.

l.')2 LES AMÉRICAINS CHEZ EUX.

— Culbutez-les dans la rivière ! répond Jackson ; et il se retourne de l'autre côté.

Son courage personnel était proverbial.

A Chapultepec, pendant la guerre du Mexique, la batterie de Jackson essuya uu feu si violent, que les hommes éperdus s'enfuirent, ne songeant plus qu'à trouver un abri. Jackson les rappelle. Pour leur montrer qu'on peut tenir, il va et vient sous la pluie des projectiles, devant la pièce abandonnée. Tandis qu'il se livrait à ce périlleux exercice, un boulet, passant entre ses jambes, s'enfonce à côté de lui dans le sol.

Le capitaine Bee, commandait cette batterie :

— Jamais, dit-il, je n'oublierai la froide intrépidité de Jackson t C'est Bee, depuis général, qui, à la bataille de Manassas, donna

à Jackson son surnom : Stonewall, devenu historique dès lors.

Bee, violemment attaqué, parcourait les rangs, s'efforçant en vain de ranimer l'énergie des soldats. Les troupes fléchissaient, les fédéraux avançaient. En cet instant critique, Bee rencontre Jackson :

— La chance tourne, Général, nous cédons I

— Monsieur ! répond sévèrement Jackson : Nous tiendrons, et nous leur ferons sentir le froid de l'acier 1

Bee rebrousse au galop vers les bataillons ébranlés; il leur montre Jackson :

— Tenez, enfants 1 tenez ferme ! Là est Jackson, solide comme un mur de roche (1) !

A Kernestown, dans la vallée, une partie des troupes suddistes ployaient devant le Nord. Jackson saute à bas de cheval, fait signe à un petit tambour, le saisit par l'épaule, et lui ordonne de battre le rappel. — L'enfant obéit. Jackson, l'œil étincelant, reste immobile au milieu de la grêle des balles, la main sur l'épaule du tambour. A son aspect, les hommes se rallient, poussent leur cri de guerre, courent sus à l'ennemi, et le culbutent, baïonnettes en avant !

Jackson avait le vif sentiment du devoir. Nommé jadis professeur de chimie au collège de Lexington, un de ses collègues le rencontre un jour, en plein été, par une chaleur étouffante, emballé dans un épais vêtement de laine.

— Pourquoi cette enveloppe d'hiver ?

— - Parce que, répond gravement Jackson, le règlement près-

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