‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 37 sur 138 · There is Jackson, standing like a Stonewall · texte numérisé non relu

There is Jackson, standing like a Stonewall

crit cette tenue. Je ne me sens pas libre de violer le règlement.

Le général maintenait la plus stricte discipline parmi ses troupes; Juen différent en cela de Lee, qui se montrait d'une excessive indulgence envers ses soldats.

Lee craignait tellement de froisser quiconque, doué ou non, Cherchait à faire son devoir, qu'il conserva maints officiers incapables, affaiblissant ainsi l'armée par bonté de cœur.

Jackson, au contraire, inexorable, uniquement préoccupé de battre l'ennemi, n'hésitait pas un instant à destituer, quelque fût son rang, tout homme qui se montrait inférieur à la situation.

Trouvant, un jour de bataille, que les troupes de A. P. Hill ne marchaient pas a\ec assez de célérité, il adresse à ce dernier une verte réprimande, et prend le commandement. Hill, d'un courage el d'uu>> capacité hors ligne, se sent vivement froissé:

— Général ! s'éerie-t-il: Puisque vous vous mettez à la tête de nia brigade, prenez aussi mon épée I

— Passez à l'arrière garde, Monsieur ! répond Stonewall : Mettezvous aux arrêts !

Force était d'obéir. — Stonewall précipite la division de Hill

sur L'ennemi et laisse le pauvre Hill aux arrêts, jusqu'au

moment où Lee vint l'en relever (1).

1. Hors du service, Jackson était aussi facile à vivre qu'un enfant. En temps de -Mierre même, lorsque ses hommes faisaient leur devoir, la douceur et la bonté de Slonrwil! ne le cédaient en rien à celles de Lee. — Après la bataille de Sbarpsbnrg, l'armée traversait les Masannttin Mountains; quelques régiments appartenant à la division Early, Bnchanl s de trouver abondance de spiritueux

• ce district, jugèrent convenable d'adoucir les rigueurs de la marebe par de •uses libations. Stonewall, arrivant ce jour-là sur les derrières de la division -, voit la route parsemée d'hommes à la débandade: les uns dansant la

polka, d'autres assis dans tes fossés, ceux-ci s'attendrissant au souvenir de leurs rs, ceu\ià chantant des psaumes entremêlés de couplets bachiques! Early il vainement essayé de hâter la marche de ses hommes, en leur disant que

la pHite-vérole infestait le pays; vainement, il était venu en personne, avertir, 1er, jurer — il y excellait! — A la fin, voyant l'inutilité de ses

effort-;, il s'était retiré sous sa tente, et se grillait les jambes devant un bon feu,

quand Foici une ordonnance, porteur de dépêche. — La dépêche contenait ces

* Quartier-général, aile gauche. : — Monsieur, le général Jackson désire savoir pourquoi il a vu aujourd'hui un si grand nombre de traînards, à l'arrière de

v - né \. s Pendleton. >

Le riens t un morceau de papier, et crayonne ces mots:

Quartier-général, division Early: — Capitaine, si le général Jackson a tant vu de traînards aujourd'hui; c'est probablement, qu'il lui a convenu de passer à l'arrière-garde de ma division.

« Respectueusement, J. A. Early. »

Jackson, qui estimait fort le vieux routier excentrique, se tint pour satisfait.

Jackson était sincèrement chrétien. Son calme au milieu des batailles, provenait de cette conviction : qu'il ne courait aucun danger, aussi longtemps que Dieu avait de l'ouvrage à- lui faire faire ici-bas.

Orthodoxe rigide, membre de l'église presbytérienne, il se montrait large et tolérant. La prière était sa vie. Lorsque, avant la guerre, il dressait les cadets dans l'institut militaire de Lexington et logeait dans les barraques, il devançait le jour, afin de se recueilir aux pieds de Dieu, tandis que tout dormait encore.

— Si je puis, le matin, prier en pleine liberté, disait-il à. un ami : tout va bien. Mais si ma prière, au lieu de partir du cœur, est formaliste, contrainte , je n'ai à attendre que trouble et qu'ennui.

Il tenait, à Lexington, une classe dans l'école du dimanche. A Winchester, pendant la guerre, il dirigea fréquemment des réunions d'édification mutuelle. En campagne, plutôt que de se priver de son entretien particulier avec Dieu, il bravait pluie et froidure, afin d'aller chercher quelques moments de solitude hors du camp. Son domestique nègre, jugeait de la gravité de la situa" tion par le temps que le général passait à genoux:

— Nous se battre aujourd'hui, certain ! disait -il au matin de Port-Republic: Massa prier toute la nuit!

Les soldats, lorsqu'il les conduisait au combat, suivaient avec une sorte de respect où se mêlait quelque superstition, les mouvements de son bras droit, levé vers le ciel, tandis que remuaient ses lèvres dans une muette prière. Il leur semblait, m/ont dit quelques-uns d'entre eux, voir Dieu lui-même, marcher en avant.

Lorsque la Virginie se sépara, un pasteur, ami intime de Jackson, se rendit auprès de lui, et, les yeux pleins de larmes, le supplia de ne pas tirer l'épée contre l'Union!

Jackson s'enferme dans sa chambre avec cet ami, se met en prière, demande instamment à Dieu de l'éclairer, puis se relève, une conviction immuable gravée au front: —Je dois marcher avec la Virginie! s'écrie-t-il. Que la volonté de Dieu soit faite!

— Jamais, me racontait le général Hill, son beau- frère, Jackson ne disait: « Nous avons battu l'ennemi! » mais toujours : «Dieu nous a donné la victoire! » — Son premier soin, après un succès, était d'ordonner des actions de grâces.

Humble dans le triomphe, Jackson se montrait soumis dans la défaite. Pourvu que nul n'eût démérité, il prenait son parti des revers :

— Une heure de plus ! disait-il à Ghancellorsville : J'aurais

chassé l'ennemi du gué, forcé Hooker à se frayer un passage ou à se rendre ! Mais Dieu sait ce qui vaut le mieux !

Jackson croyait d'une manière absolue, à l'action directe et toutepuissante de Dieu. Or, nul n'a fait preuve d'un plus vif sentiment de responsabilité personnelle; nul n'a tenté de plus énergiques efforts pour changer la défaite en victoire ; nul ne s'est mieux évertué à déchirer l'arrêt qui semblait écrit au livre du Destin.

Jackson est la négation du fatalisme, en même temps que la personnification de la foi.

i.i;xi\gio\.

En 1868, au printemps, je visitai Lexington, paisible petite ville située dans la vallée de Virginie.

J'avais un double but : payer un tribut de respect à la tombe de Stonewal Jackson, et voir le général Lee, alors Président du collège Washington (1).

La mémoire du héros était encore vivante à Lexington. On montrait la maison de modeste apparence qu'il avait habitée, l'Académie militaire où il professait, la fenêtre de la pièce qu'il occupait, la porte par laquelle il entrait et sortait. Chacun l'avait connu; chacun se rappelait sa grande taille, ses membres anguleux, la gaucherie de ses allures, son air absorbé.

Exact en tout, partout, et toujours, Jackson, on se le rappelait encore, avait mis la ponctualité à l'ordre du jour dans son école du dimanche. L'heure sonnée, avec deux minutes de grâce pour les montres en retard, Jackson tournait la clé ; l'école commençait, nul n'entrait plus, ni enfants, ni moniteurs : tant pis pour les traînards.

1. Par une coïncidence étrange, les deux héros de la Confédération, l'un vivant, l'autre mort, se trouvaient, lors de mon passage, réunis à Lexington. — JLa campagne du Mexique terminée, Jackson, qui l'avait faite en qualité de lieutenant, l'ut nommé professeur à l'Académie militaire de Lexington. Il vint donc s'y établir avec sa jeune femme, son petit enfant, et y vécut jusqu'au moment où la Sécession l'appela sous les drapeaux. Il avait perdu son enfant à Lexington; la dépouille mortelle de celui-ci reposait dans le cimetière de l'endroit. C'est pour cela, peut-être, que Jackson, mortellement blessé, exprima le désir d'etre enterré à Lexington, dans la Vallée. Ce vœu fut accompli. Mais auparavant, on transporta le corps du général à Richmond, dans le Capitole, où plus de vingt mille personnes vinrent jeter un dernier regard sur les traits aimés du béros.

La guerre sévit jusqu'en 1865. Après la capitulation, officiers et soldats rentrèrent dans la vie civile. Lee, appauvri parles sacrifices et les confiscations, accepta la présidence du collège Washington, dans cette même petite ville de montagne, où Jackson avait enseigné; où, maintenant, ses restes reposent en paix.

— Jackson, me disait un de ses amis, tirait de chaque individualité quelques notions spéciales. A moi, par exemple, qui suis agriculteur, il me demandait compte de mes procédés; puis il me quittait, réfléchissait, perfectionnait mes méthodes, et venait me faire part des résultats obtenus I

Personne, cependant, à Lexington, ne soupçonnait que sous ce professeur excentrique, il y eût un génie qui allait étonner le monde. Lorsqu'éelatèrent les premières victoires de Jackson, les citoyens de Lexington en firent honneur à quelque chance heureuse. L'idée que Jackson pouvait y être pour quelque chose, n'entra dans l'esprit de pas un d'eux.

Par une triste journée de pluie, je m'acheminai vers l'extrémité méridionale du bourg.

Bientôt j'aperçus, à ma gauche, une palissade quelque peu dégradée. Elle enfermait le cimetière ; les portes en étaient closes ; une brèche dans le coin me permit d'entrer. Quelques monuments de marbre blanc s'élevaient çà et là; quelques buissons marquaient des tombes plus modestes. Je savais qu'un rejeton de laurier, apporté de Sainte-Hélène, avait été planté sur celle de Jackson. Me mettant donc à sa recherche, je ne tardai pas à la découvrir, enveloppée d'une grille de fer à laquelle s'enlaçait le laurier. Au centre, une urne s'enfonçait à moitié dans le sol ; à la tête, une tablette de marbre blanc portait le nom du grand capitaine ; à côté, s'élevait la sépulture de son petit enfant.

Le lieu était solitaire et désolé. Rien ne troublait le silence, sauf les gouttes de pluie qui tombaient doucement. La nature, on l'eût dit, pleurait sur ce tombeau.

Voilà donc tout ce qui reste de Stonewall Jackson I Toutes ses marches, toutes ses batailles sont venues aboutir là ! Et la cause qu'il avait embrassée, reste ensevelie sous le gazon flétri I

Un saule poussait de fines feuilles vertes, et je pensai : Pour le Sud aussi, le printemps reviendra.

Le collège Washington — il a pris maintenant le nom de collège Lee —vaste bâtiment à façade grecque, se dessine sur une colline ombragée. Ce collège a son histoire. Il fut créé sous forme d'école classique, par les premiers planteurs de Virginie, alors sujets de Georges II. L'indépendance une fois conquise — 1784 — la Législature de Virginie, en reconnaissance du patriotisme de Washington, lui fit don, par acte régulier, de très-grandes valeurs. Washington ne les accepta, qu'à condition de les reporter sur

quelque établissement d'utilité publique. La donation passa, tout entière, à l'institution qui a longtemps porté le nom du général (i).

Au moment où le conflit éclata — 1801 - les étudiants du collège Washington, s'organisant en compagnies militaires, rejoignirent Stonewall Jackson à Winchester, et suivirent sa fortune pendantquatreans. Le collège terme sommeillait, attendant que des jours meilleurs lui ramenassent étudiants et professeurs. 11 fut brusquement réveillé en 1864, par l'entrée à Lexington des troupes fédérales, sous les ordres du général Hunter. Elles ravagèrent le collège, et détruisirent en partie sa bibliothèque; crime impardonnable aux yeux du conservateur, qui, navré, me montrait les encyclopédies dépareillées, seuls témoins survivants du désastre! Certain nombre de volumes, emportés par des soldats fédéraux avides de lecture, avaient été retrouvés et rendus. La physionomie du digne homme s'éclaira, lorsqu'il me fit voir quelques livres nouveaux ; entre autres, maints envois d'Angleterre.

La guerre terminée - 1865 — on entreprit de relever le collège. Le fait que Lee en devenait président, lui donnait un relief tout nouveau. — Maintenant, le nombre des professeurs s'est accru ; des cours scientifiques et littéraires y sont donnés ; on y obtient les diplômes de bachelier es sciences, bacheliers es lois, bachelier es lettres, etc., etc (2).

Lee n'enseigne pas ; il exerce une surveillance générale, et, en sa qualité de président ex ofliciis de la Faculté, dirige les examens» confère les degrés, distribue les prix. Chaque semaine, un rapport sur la conduite des étudiants est placé sous ses yeux. Lee visite de t^mps à autre les classes. Grâce à son influence, l'esprit est devenu sérieux, la tenue excellente, et les étudiants, plutôt que de lui déplaire, s'imposeraient les plus durs sacrifices.

Je vis Lee, pour la première fois, dans la salle officielle, dont il a fait son cabinet de travail. Il portait un vieil uniforme, sans décoration.

Lee est grand, imposant ; il a l'air noble, la tournure martiale, les yeux perçants et pénétrants, le regard al tier, la chevelure

1. Singulière coïncidence historique : le général Lee a épousé la petite-fille de Mme Washington. La dotation du grand patriote vaut annuellement au collège les revenus de 50,000 dollars.

2. Quatre cents étudiants suivaient le collège lors de ma visite. Un tiers appartenait à la Virginie; le reste à vingt autres Etats, le Massachusetts y compris. La plupart des étudiants logent au collège même, meublent leurs chambres, et se nourrissent en ville ; les autres sont reçus en pension dans des familles particulières.

bouclée, la barbe déjà blanchissante. Toute sa personne rappelle nos anciens Cavaliers.

Peut-être me trompé-je? l'ombre du passé enveloppait, on l'eût dit, cette chevaleresque figure. Rien qu'à la contempler, il me semblait relire la tragique histoire du Sud et de ses milliers d'enfants, couchés sur les champs de bataille déserts aujourd'hui!

La position de Lee, délicate, exige une très-grande circonspection de sa part. Je le savais. Sans chercher à le sonder, lors des entrevues qu'il m'accorda, j'abordai librement, néanmoins, toutes espèces de questions, y compris la question politique. MaisLee était sur ses gardes. Chaque fois que la conversation déviait de ce côté, il la ramenait, avec son tact exquis, sur un terrain moins brûlant.

Dans notre premier entretien, je mentionnai les noirs.

— Ils sont fort nombreux ici ! dit Lee : Vous en rencontrerez à chaque pas, pour peu que vous parcouriez nos environs 1 — - Et il se prit à m'énumérer les points de vue à visiter, si bien qu'au bout de quelques instants, les nègres étaient aussi loin de nous, que si nous n'eussions pas même prononcé leur nom.

Le soir, chez Lee, la conversation tomba de nouveau sur la race noire.

— Avez- vous rencontré beaucoup de nègres aujourd'hui î me demanda-t-il.

— Fort peu.

— Ils étaient retenus chez eux par le mauvais temps. Je regrette cette pluie pour vous. Mais elle ne durera pas toujours. Quand elle aura cessé, vous irez au Pont Naturel. Avec un bon cheval, vous enlèverez cette course en un jour.

Et Lee de nous raconter une excursion qu'il y avait faite ; et les nègres de s'évanouir pour la seconde fois t

Lee, qui cause volontiers, se taisait brusquement, sitôt que la politique arrivait sur le tapis :

— Mon père, dès qu'on le presse sur quelque sujet délicat, me dit un de ses fils, répond invariablement: « Je suis soldat, je ne suis pas homme politique. >

Quelqu'un fit allusion à l'inégalité des deux armées, à l'inexactitude des statistiques.

— On attend une histoire écrite de votre maint dis-je à Lee.

— J'ai l'intention d'en écrire une, répondit-il simplement : Mais le moment n'est pas venu. Une histoire impartiale ne rencontrerait que des incrédules à l'heure qu'il est.

— On parle d'un récent ouvrage sur la guerre, revu par vous et par le général Grant ?

— Erreur.Je n'ai lu, ni livre sur la guerre, ni biographie d'aucun des hommes qui y ont pris part. Ma vie a été publiée: je n'ai pas ouvert le volume. — Après quelques instants de silence : — Je ne tiens pas à réveiller ces souvenirs I

Lee, vrai chrétien, comme Jackson, (1) appartient aune ancienne et illustre famille de Virginie. Son ancêtre, Richard Lee, cavalier émigré en Amérique, devint secrétaire de la colonie, et à la mort de Cromwell — deux ans avant la Restauration — fit proclamer Charles II: roi d'Angleterre, d'Irlande, d'Ecosse, et de Virginie 1

Plus tard, nous trouvons parmi les champions de l'indépendance américaine, Henry Lee, qui arracha le Fort Jersey -City aux Anglais (2). Le général est fils d'un second mariage de ce vaillant capitaine.

Né en 1817, Lee se fit remarquer à l'académie militaire de West- Point, par son assiduité au travail, ses manières de gentleman, son abstinence absolue des spiritueux et du tabac. Il fut, en 1829, gradué le premier de sa classe. En 1832 — il était alors lieutenant — Lee épousa miss Custis, unique enfant de Parke Custis, fils adoptif de Washington. C'est ainsi que Lee hérita la maison et le domaine d' Arlington (3).

Sous le général Scott, Lee fit avec distinction la campagne du Mexique, et plus tard la guerre contre les Indiens.

Lorsque, en 1860, les difficultés éclatant entre le Nord et le Sud, les Etats du Sud parlèrent de se séparer, Lee, fortement attaché à l'Union, s'opposa de toutes ses forces à ce projet. Mais pour lui, comme pour le plus grand nombre des Suddistes, l'Etat marchait avant l'Union : il suivit donc la Virginie. Lincoln fit, dit-on, offrir à Lee, par Montgomery Blair, le commandement de l'armée fédérale :

— Monsieur Blair ! répondit Lee : A mes yeux, la Sécession, c'est l'anarchie. Si je possédais quatre millions d'esclaves dans le Sud, je les sacrifierais sans hésiter à l'Union. Mais, tirer l'épée contre mon pays, cela, je ne le puis pas t

Mme Lee écrivait à une amie du Nord, décembre 1861 : « Mon

1. Je me rappelle de quel ton solennel, debout avec toute sa famille, Lee implorait la bénédiction de Dieu avant les repas.

2. Il reçut du Congrès une médaille d'or, en souvenir de cet exploit.

3. On a sauvé du désastre d'Arlington un chandelier, débris du service en argent qu'offrit la reine Anne au colonel Parke, ancêtre de M. Custis, aide-de-camp de Marlborough, lorsque celui-ci apporta en Angleterre la nouvelle de la bataille de Blenheim.

mari a versé des larmes de sang sur cette terrible guerre. Toutefois, en homme d'honneur et en Virginien, il suivra les destinées de son Etat. »

On le voit, Lee n'a rien de commun avec les sécessionnistes enragés, avec les esprits incendiaires qui ont poussé aux abîmes.

Il est question de rendre Arlington — confisqué par le gouvernement fédéral — à. ses légitimes propriétaires. Les amis de la justice approuveront chaudement, dans le Nord comme dans le Sud, cette restitution.

Au surplus, la maison d'habitation esta moitié démolie. Les arbres séculaires qui l'entouraient ont fait place à de longues rangées de tombes, où dorment les soldats fédéraux. Lugubre décoration, que rencontreront les premiers regards du général confédéré (1) t

1. Lee a quitté ce monde depuis mon retour en Europe. Il est mort à Lexington, 1870. — Voici ce qu'écrit un de ses amis : « Mercredi, $3 septembre, Lee travailla plus activement encore que de coutume. Il assista, comme il le faisait chaque jour, au service divin, passa la matinée à régler les affaires courantes, présida une importante réunion qui dura trois heures, puis rentra chez lui, et s'assit pour prendre une tasse de thé. Ce fut alors que, frappé d'apoplexie, il perdit l'usage de la parole. Le lendemain, son état s'améliora légèrement, le général put articuler quelques mots ; mais le lundi, tout espoir disparut ; et le mardi matin, à 9 lioures, Lee rendait le dernier soupir. — Ce qui a emporté Lee, ce sont les angoisses morales. Les balles l'ont épargné, la guerre l'a tué. *

Cette mort plongea le Sud entier dans le deuil. Le jour des funérailles, les maisons se tendirent de noir, les affaires cessèrent, les cloches sonnèrent à grande volée, et des services religieux furent célébrés dans tout le pays.

Je traversais an mois de janvier la Caroline dn Nord, lorsqne je fus rejoint à Weldon par le Rév . E.-P. Smith, agent de VAmerican Missionary Association, qui se rendait dans le Sud, afin d'y inspecter les stations et les écoles établies par l'Association, au milieu des nègres affranchis.

Dès l'ouverture des hostilités, le Nord s'émut de compassion envers les malheureux esclaves qui, de partout, venaient se réfugier sur le territoire de l'Union. Bien avant que le gouvernement fédéral eût créé le Freedman's Bureau — Bureau pour les affranchis — de nombreuses sociétés particulières évangélisaient, civilisaient les contrabands, et avant tout, leur donnaient à manger.

La plus active de ces agences est sans contredit Y American Missionary Association. Fondée en 1846, anti-esclavagiste à l'époque où ce mot seul excitait les haines, la Missionary Association s'était particulièrement consacrée à l'éducation des noirs du Canada, des noirs de la Jamaïque, et des nègres africains. La guerre allait lui ouvrir un vaste champ.

En i86i, au Fort Monroe — Virginie — tout près du point où les premiers marchands d'esclaves avaient débarqué leur première cargaison de nègres, la Missionary Association ouvrit, pour les esclaves fugitifs, la première école qui, dans les Etats du Sud, se vit protégée par le drapeau national !

Les agents de l'Association, suivant pas à pas les armées du Nord, organisaient des classes pour les noirs, préparaient des homes pour les missionnaires et les instituteurs. Ce n'était pas facile ; le travail débordait les travailleurs. La dernière année de la guerre affranchit les esclaves par milliers, et la signature de la paix — avril 1865 — laissa sur le territoire du Sud une population de plus de quatre millions d'individus à demi sauvages, inca-

pables, soit d'envisager l'avenir, soit de pourvoir aux besoins du moment.

Aidée d'autres sociétés, soutenue par la sympathie du Nord, puissamment secourue par le dévouement des missionnaires, des instituteurs et des institutrices, qui, abandonnant leur confortable chez eux, se dévouaient à l'affranchissement moral des libérés au milieu d'une population blanche hostile, la Missionary Association, triomphant de tous les obstacles, grandit avec la situation.

A l'époque de mon voyage, l'Association employait cinq cent quatre-vingts instituteurs et missionnaires, répartis sur les divers Etats du Sud. Elle réunissait dans ses écoles quarante mille nègres. Elle avait créé des collèges, des écoles normales, et un établissement agricole, dans lequel l'élève noir subvient par le travail aux frais de son éducation (1).

Ma rencontre avec le Rév. Smith eut pour résultat de changer mon itinéraire. Je résolus de faire route avec lui.

Longeant donc le Dismal Swamp et traversant Newbern, nous atteignîmes Morehead le soir même — 28 janvier — et nous nous embarquâmes immédiatement pour Beaufort, à vingt milles de là, sur un petit bateau découvert. La nuit était obscure ; une forte brise nous poussait au travers des bancs de sable ; à peine avionsnous, par moments, quelques pouces d'eau sous la quille. Nous abordâmes à la lueur d'une lanterne, et nous voilà dans les rues de Beaufort, rues longues, étroites, obscures, sablonneuses, où nous enfoncions parfois jusqu'à la cheville.

Une cordiale réception nous attendait au Home missionnaire.

L'établissement, simple mais confortable, réunit cinq institutrices — des dames de race blanche venues du Nord — sous la direction du Rév. Beales et de sa femme, qui, depuis plus de cinq ans, travaillent parmi les noirs.

La classe du soir venait de finir ; le souper rassemblait la famille. Je garde, pour ma part, bon souvenir d'un plat d'huîtres énormes, si abondantes à Beaufort, qu'elles ne coûtent que 10 cents le gallon. On les ramasse sur la plage à marée basse (2).

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