Je reviendrai sur ce collège
2. L'huître américaine est un vrai monstre. On raconte que Thackeray, lorsqu'il en vit une pour la première fois, la considéra longtemps, puis demanda ce qu'il en fallait faire.
— La mander.
— Oh! s'écria Thackeray, comme si la lumière se fût tout à coup faite dans son esprit: La manger! — Après une pause: Voyons !
Il fallut le lendemain se lever de bonne heure, pour déjeuner et assister au culte domestique, avant l'ouverture des classes. M. Beales me fit faire, non sans un certain orgueil, le tour des bâtiments situés dans les faubourgs de la ville. Ils comprennent : maison d'habitation, école, chapelle, le tout construit par les affranchis eux-mêmes. Leur journée de labeur terminée au dehors, les braves noirs venaient travailler, jusque bien avant dans la nuit, à l'érection des édifices qui devaient abriter leur culte et recevoir leurs enfants :
— Tout ici est leur ouvrage t me dit M. Beales : Pas un blanc n'a mis la main à la truelle ou au mortier.
Je remarquai, sur la cheminée d'une des salles contiguës à la chapelle, une boîte remplie de lunettes à monture antique et lourde.
— Ce sont les lunettes de nos vieillards, fit M. Beales. Nous tenons dans cette salle une classe biblique ; quelques-uns de nos élèves comptent de soixante k soixante et dix ans! — Ma femme voit dans son école trois générations : grand'mère, mère, et fille, s'asseoir sur le même banc, épeler dans le même livre, sans compter une esclave fugitive que je vous montrerai plus tard. La pauvre créature, lorsqu'elle se sauva, franchit à travers bois et marais, cinq cents milles et plus, une grosse bible sous le bras. Elle ne savait pas lire; mais elle avait prié sa maîtresse de marquer les textes qui lui étaient familiers. Souvent, durant sa fuite, la brave femme s'asseyait sous un arbre, ouvrait sa Bible aux endroits soulignés, et répétait à haute voix les versets dont sa mémoire avait gardé le souvenir. — Douée d'une prodigieuse force musculaire, ce n'avait pas été chose facile que de lui administrer le fouet. Elle mettait ses bourreaux hors de combat, entre autres certain sergent de ville, et se serait mesurée avec un lion ! Vous la verrez : faites-lui raconter son histoire.
Quand nous descendîmes pour déjeuner, les enfants nègres se pressaient en foule devant la porte du collège, bien qu'une demiheure dût s'écouler avant l'ouverture des classes. M. Smith causait avec deux petits garçons.
— Ces deux enfants, dit-il, font cinq milles à pied, chaque matin , pour venir à l'école.
Un autre garçon plus âgé, en chapeau bosselé, en pantalon bleu déchiré, s'avança résolument :
Il l'avale.
— Hé bien ! qu'en pensez-vous?
— Il me semble, répondit Tbackeray, que je viens d'avaler un baby I
— J'en ferais bien dix, moi, M'sieu! pour suivre l'école t
— Qui t'empêche d'y venir ?
— Peux pas. Faut que je travaille tout le jour.
Bientôt les élèves, au nombre de plusieurs centaines, se réunirent dans la grande salle. Ils chantèrent une hymne, récitèrent d'une seule voix l'Oraison dominicale,puis se rendirent par sections dans leurs classes respectives.
Je faisais ma correspondance dans un cabinet de travail, lorsque j'entendis quelques personnes, évidemment des nègres, causer au bas de l'escalier de bois.
— Où est-il?
— Là haut.
— J'aimerais le voir. D'où vient-il ?
— Du Nord, puisqu'il est blanc.
— J'ai entendu Massa Beales dire qu'il arrive d'Ecosse.
— L'Ecosse ? Où est ça ?
— Sais past
— Du côté du Nord, loin, loin t
— Eh bien! tout de même, je veux le voir.
— Monte le premier, toi t
Leurs pas résonnèrent sur les marches, la porte s'ouvrit, et je vis entrer deux nègres, flanqués d'une grande négresse que j'avais aperçue le matin. Les hommes ôtèrent poliment leur chapeau.
— Bonjour, Sah (1) t dit l'un deux, vieillard qui, à ce qu'il me raconta plus tard, avait passé cinquante ans en esclavage. Son compagnon,enrôlé pendant la guerre dans un des régiments nègres, travaillait actuellement à Beaufort, et suivait assidûment l'école du soir.
Après quelques instants de conversation, je leur parlai de la Case de l'Oncle Tom. Un des noirs secoua la. tête:
— Je le connais bien, ce livre! fit-il. Je l'ai entendu lire presque en entier. Voyez-vous, Sah, il y avait de bons blancs, tout comme il y en avait de mauvais. Quand ils étaient mauvais... miséricorde ! Jamais livre, Sah ! n'a dit ce qu'était l'esclavage.
— J'ai vu fouetter ma mère, s'écria la femme, jusqu'à ce que le sang ruisselât. El dès que j'ai pu supporter les coups, ils m'ont battue, moi aussi.
— Les bandits! Dieu ail pitié! reprit le vieillard.
— Comment vos anciens maîtres vous traitent-ils, maintenant que vous voilà libres ?