Les nègres substituent le mot Sali à Sir, Monsieur
— Mieux que nous ne pensions. C'est merveilleux de les voir, Saht Pour moi, je n'ai rien à dire contre eux.
— Dans le haut pays, interrompit le vieillard , le fouet siffle comme devant 1
— Est-il vrai que vous soyez plus pauvres que jadis?
— Quelques-uns, oui, San! Nous avons peine à gagner notre pain. Mais nous sommes libres, Dieu merci! Et le Seigneur nous enverra des temps meilleurs !
— Nous éprouverions moins de gêne, fit à son tour l'ancien soldat, si nous n'avions pas dissipé notre argent pendant la guerre. Les dollars nous arrivaient de partout: nous pensions que cela durerait toujours.
Le vieillard hochala tête : — Ça, c'est vrai ! s'écria-t-il. J'avais une centaine de dollars, ils sont fondus ! Les dollars, qui s'en inquiétait alors ? Aussitôt venus, aussitôt partis. Maintenant, on en sait plus long. Le difficile, San t c'est les loyers. Si au moins, nous possédions des maisons, à nous l Tous nos gains passent aux loyers. Quand nous aurons fait des économies, nous bâtirons... pourvu que les riches consentent à nous vendre du terrain.
M. Beales, sa classe terminée, me conduisit chez quelques noirs. Plusieurs étaient encore plongés dans l'ignorance, la misère et la dégradation. Mais ceux qui, en qualité de domestiques, avaient subi l'heureuse influence de la civilisation, se montraient intelligents et actifs.
Gomme nous approchions d'une chaumière proprette, assise au bord du chemin :
— Ici, me dit M. Beales, demeure Mm8 D*°. Deux fois elle s'est rachetée, deux fois l'esclavage l'a ressaisie. Son mari, un homme âgé, est parvenu, au bout de six mois d'étude, à lire sa Bible couramment.
Nous heurtâmes : — Entrez ! fit la voix joyeuse du mari.
Le pauvre homme, perclus de rhumatisme, courbé sur son feu, loin de murmurer, ne cessait de rendre grâces au Seigneur. Cette allégresse reconnaissante se retrouve chez tous les noirs affranchis. Ils voient partout la main du Père. Ce n'est pas des lèvres seulement, c'est du cœur que jaillissent à chaque instant ces mots : Le Seigneur l'a fait ainsi t
Des gravures, entre autres un portrait de Lincoln, ornaient les murs de la chambrette.
— Vous regardez le Président, Sah ? me dit le vieillard : Nous l'appelons le Moïse des noirs. Il nous a tirés du pays de servitude!
En cet instant, parut Mm0 D"*. — Son œil noir et vif, sa lèvre terme et décidée, révélaient au premier coup d'œil l'énergie de cette héroïque femme, qui, sans défaillance, s'était rachetée deux fois. Je la priai de me raconter le fait.
— J'avais, me dit-elle, remis les cinq cents dollars fixés pour mon rachat, et gagnés à grand'peine, entre les mains de mon protecteur — le quasi-propriétaire qui, selon les lois du Sud, devait répondre de tout nègre racheté. — Mon protecteur se noya, il avait sur lui mon acte d'affranchissement. L'acte est anéanti. Je restais esclave, tout était perdu t — Alors je me dis : 11 ne s'agit pas de se désespérer; il s'agit de se racheter, ou de fuir au Nord} Fuir, ce n'était pas facile. Je me mis à travailler, travailler, jusqu'à ce que j'eusse gagné cinq cents autres dollars. Voilà ma rançon payée. Mais qu'arrive-t-il ? Mon nouveau protecteur fait faillite; les créanciers se saisissent de ses propriétés, et me vendent avec le reste 1 -—' Ils vendirent jusqu'à mon couteau à huîtres, San I Ils vendirent jusqu'à mon pauvre litt Que Dieu leur pardonne !
La vaillante femme allait entreprendre son troisième rachat, lorsque la guerre vint définitivement l'affranchir, avant qu'elle eût payé plus d'un quart de sa rançon.
— Je dois encore le reste, fit-elle avec un fin sourire : Oui, San !... Nous réglerons ce compte au jour du jugement !
— Combien mettiez-vous de temps à gagner vos cinq cents dollars ?
— Environ quatre ans de travail extra. C'était un temps dur. Mes pieds enflés refusaient parfois de me porter. Mais j'avais la grande consolation : je savais que Dieu veillait sur moi.
— Et depuis la guerre ?
— Oh 1 cela va bien. Mon mari et moi, nous sommes venus à bout de bâtir cette maison ; avec une cheminée en briques l
Elle paraissait très-fière de sa cheminée, la digne femme; et son mari aussi, bien qu'il m'assurât d'un ton confidentiel : que la cheminée devait encore quelques dollars.
— Mais, il y a encore assez de force dans ces vieux os, ajouta- 141, pour gagner de quoi nous acquitter, et laisser la maison franche de dettes à nos enfants ! — Quand j'en serai là, reprit-il avec sérieux, quand la cheminée sera payée, le Maître d'en haut pourra me rappeler au moment où il voudra I
Le même soir, une réunion générale rassemblait les écoles de la mission. On chanta, pour terminer, l'hymne biblique du triomphe.
« Jouez du tambourin, sur les rives de la mer d'Egypte, Jehovah a vaincu, son peuple est affranchi ! »
Rien ne rendra l'effet de ce cantique, exécuté d'un seul élan par quatre ou cinq cents noirs, tous esclaves autrefois. Tandis que je regardais ces sombres visages dont les yeux dilatés contemplaient, on l'eût dit, la colonne de feu, il me semblait entendre les pas de quatre millions d'êtres affranchis, marchant de la terre de servitude au pays de liberie !
Après la réunion, plusieurs noirs s'approchèrent de moi, entre autres une femme de taille athlétique, type d'indomptable vigueur. Elle restait immobile, ses bras musculeux croisés sur la poitrine, la figure éclairée d'une bonne expression.
— Mistress H" ! dit M. Beales. Vous savez, l'héroïne qui a tenu tête au sergent de ville.
Mme H"' sourit :
— Au bout du compte, dit-elle, on m'a traitée plutôt bien que mal. Mais le meilleur maître ne vaut pas la liberté. De bons massas, de bonnes maîtresses, oui, il y en avait. Qu'était-ce, ça, tant que nos enfants pouvaient nous être enlevés et vendus ?
Je lui parlai de sa rencontre avec le sergent.
— Ohl fit-elle, c'est pas grand'chose ! Vieux Massa avait l'habitude de boire sec. Un jour, il vient nous voir travailler, mon fils et moi. Tout à coup, il attaque mon garçon à coups de cravache et à coups de pieds ! Je me retiens aussi longtemps que je peux. A la fin je crie : — Oh ! Massa, miséricorde ! Je ne supporterai pas de voir mon fils ainsi traité! — Alors, Massa se tourne contre moi et me frappe. Mon sang bouillonnait, je lui arrache sa cravache ! Qu'il me tuât, ça m'était égal ! Massa, furieux, va chercher un sergent de ville ; le sergent portait une corde. Quand je vois la corde, je m'appuie contre le mur. Le sergent s'avance : Allons t — qu'il fait, inutile, tout ça ! Otez-vous de là, croisez les mains ; il s'agit de marcher en prison ! — Je ne refuse pas d'aller en prison, que je dis. Mais je ne veux pas de la corde, ni du fouet. — Le sergent se précipite sur moi, je le repousse. Massa et lui reviennent à la charge ; d'un coup de poing, j'abats le sergent et je me sauve. Je les sens sur mes talons, avec des blasphèmes à faire trembler. Ils me lancent la corde, comme si j'étais une vache sauvage. Je cours toujours, la corde m'attrape, et je tombe 1 Juste à ce moment, arrive le jeune Massa, le fils du maître. Je l'avais nourri. Il coupe la corde et s'écrie : — Je ne veux pas qu'on traite ainsi la vieille mammy î — Le sergent jure
qu'il se fera respecter, qu'il va revenir avec force majeure, et part. La force majeure n'est pas venue, et je n'ai plus entendu parler du sergent. Non, Sali ! Je n'ai point revu de sergent du tout !
— Les noirs ont-ils de la peine à vivre, depuis l'affranchissement? lui demandai-je.
— Nous autres nègres, nous ne gagnons guère. Pourtant, nous possédons des maisons à nous, et nul n'a le droit de nous en chasser. Nous envoyons nos enfants à l'école. Ils apprennent tout ce qu'apprennent les blancs, grâce à Dieu !
Je visitai quelques autres homes, créés par la Missionary association, dans la Caroline du Sud, la Géorgie, l'Alabama, le Mississipi et le Tennessee.
Les institutrices, initiées à l'excellent système d'instruction élémentaire adopté dans la Nouvelle-Angleterre, sont blanches pour la plupart. Il faut leur dévouement plein d'amour, pour affronter les difficultés de la tâche qu'elles ont entreprise, et pour les surmonter. Enseigner, jour après jour, de pauvres êtres ignorants, parfois dégradés ; s'occuper d'eux et la semaine, et le dimanche encore; vivre dans un isolement complet; ce serait de quoi faire reculer quiconque n'a pas mis sa joie à servir.
Non seulement les agents missionnaires sont séparés de leurs familles, mais ils se voient exclus de la société des blancs. La guerre a aigri le Sud. Ces institutrices, ces missionnaires que les arméesdu Nord ont laissés après elles, rappellent constamment au Sud sa rebellion et ses défaites. Aux yeux de maints suddistes, institutrices et missionnaires ne sont que des agents du Nord, chargés d'exciter la haine des noirs contre leurs anciens possesseurs. Pour rien au monde ils ne consentiraient, ni à s'approcher des homes, ni a s'assurer de ce qu'on y fait.
M. X**#, gentleman suddiste, m'accompagnait un jour. Arrivés devant la porte de l'école, je le pressai d'entrer.
— Moi ! je ne mettrai jamais le pied dans une école de nègres t L'instituteur de la Nouvelle-Angleterre reçoit, dans le Sud, à
peu près le môme accueil qu'aurait rencontré, dans les Highlands, tout Anglais qui s'y sérail aventuré après les atrocités du duc de Cumberland.
Ce seatiment, très-nalurel, n'en est pas moins déplorable. Il se donne carrière jusque dans les églises et les chapelles. Tant de procédés cruellement dédaigneux y attendent les agents de l'Association, qu'ils préfèrent suivre le culte des noirs.
On ne s'en tient pas Là. Deux institutrices, dans une des stations
que je visitai, avaient été menacées d'assassinat. Elles restaient fermes au poste. La plus jeune, munie d'un revolver, s'exerçait au tir, résolue en cas d'attaque, à vendre chèrement sa vie. Ailleurs, les fenêtres de la classe étaient criblées de balles. Ailleurs encore, les vaillantes institutrices avaient reçu de cette société secrète : la Ku-Klux-Klan, un avertissement illustré de crânes et d'os en croix, lequel leur enjoignait de déguerpir dans trois jours, sous peine de mort t
Ce sont des exceptions, sans doute ; mais la malveillance est générale, et les agents de la Missionary Association en souffrent d'autant plus, qu'ils appartiennent presque tous aux classes élevées de la société.
D'après les règlements essentiellement égalitairesde l'Association, tous ses membres sont rétribués. Chacun use de son salaire comme il l'entend. Une riche héritière se consacrait, lors de ma visite, à l'enseignement dans le home de Maçon ; et le missionnaire directeur du district était un gentleman, grand propriétaire à Chicago, qui, non content de consacrer son temps avec ses forces à l'œuvre, la soutenait libéralement de ses dons.
I'L.IX DE L'AMER1CA\ SïlS^IOWUY ASSOCIATIO\.
Le but de V Association n'est pas d'instruire et d'évangéliser à fin jamais les nègres, mais, ce qui est bien plus libéral, de les préparer à s'instruire et à s'évangéliser eux-mêmes. L'Association a trouvé des esclaves, elle en fait des hommes. Toute l'organisation tend à cette fin.
Au bas de l'échelle, nous trouvons les écoles de jour et les classes du soir ; elles couvrent le Sud de leur vaste réseau ; instituteurs et institutrices y enseignent, outre l'Évangile, les sciences élémentaires. Plus haut, voici les écoles normales Cl) et iles écoles supérieures (2), destinées aux élèves des écoles secondaires qui se vouent à l'enseignement. Là, s'entreprennent des études plus sérieuses et plus étendues; là se fait, sous une direction éclairée, l'apprentissage de la tenue des classes. Plus haut encore, voici les collèges et les universités (3) : les Universités noires, comme on les appelle, bien que plusieurs — le collège de Berea entre autres — comptent au moins cent étudiants de race blanche. Les études scientifiques, commerciales et littéraires, y sont aussi distinguées qu'en Europe.
Trois cents élèves suivent le collège de Berea. L'université de Fisk en compte quatre cents. Lorsque je la visitai, quatre-vingthuit étudiants suivaient les cours supérieurs ; d'excellents instituteurs s'y étaient formés ; vingt-cinq étaient à la veille d'entrer en activité de service.
1. Hampton, Virginie; — Charleston, Caroline du Sud; — Maçon, Géorgie; — Talladega et Mobile, Alabama.
2. Beaufort et Wilmington, Caroliae du Nord ; — Savannah, Géorgie; — Memphis et Chattanooga, Tenhessee; — Louisville, Kentucky.
3. Berea, Kentucky; — Nashville, Tennessee; — Atlanta, Géorgie.
L'Association a tenté une expérience que couronne le succès.
Obligés de gagner leur pain, beaucoup d'écoliers, dont les facultés semblaient promettre un bel avenir, quittant tout à coup les classes, partaient pour des localités qui, tout en leur offrant du travail, ne leur présentaient aucun moyen d'instruction, et bientôt, subissaient l'influence démoralisante d'un milieu grossier et corrompu. — Pour obvier à cet inconvénient, l'Association a créé une ferme école (i), où le travail manuel se joignant à l'étude, permet aux jeunes gens de gagner leur vie, sans sortir de l'atmosphère évangélique si nécessaire à leur régénération.
Cent vingt acres d'excellent terrain, des constructions convenables, un fermier chargé de l'enseignement agricole pratique, des instituteurs pour l'école et le collège : ce fut avec ces éléments que l'on commença. A peine l'institution ouverte, les élèves se présentèrent en si grand nombre — la ferme recevait les deux sexes — que l'on fut obligé de restreindre les admissions. Durant le premier exercice, les étudiants, hien que l'année fût mauvaise, firent par semaine - leur entretien payé — un dollar de bénéfice. Les jeunes filles, en revanche, se trouvèrent au dessous de leurs affaires ; mais elles se rattrapèrent pendant l'exprcice suivant, et réalisèrent chaque semaine., elles aussi, leur dollar, tandis que les étudiants en firent trois ! — Ils poursuivent leurs études avec zèle, et progressent dans tous les sens. Les études durent trois ans (2).
Les élèves, au nombre de sept à huit cents, travaillent en moyenne huit heures par jour. La matinée est consacrée à l'agriculture et à. l'atelier; l'après-midi, aux leçons ; les soirées, aux de-