‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 41 sur 138 · LES AMKMCÀINS CHEZ EUX · texte numérisé non relu

LES AMKMCÀINS CHEZ EUX

année y met dn fumier. Laissez le figuier stérile vivre encore un an, et vous verrez le résultat !

Vancc fut réélu.

Je le rencontrai chez un de ses amis, M. N***, dans l'entrepôt d'un gigantes(jue magasin de quincaillerie. Avec le sans-gêne américain, — éternel sujet de surprise et de gaieté pour l'étranger — Vance, l'ex-gouverneur, à cheval sur une chaise, le visage tourné contre le dossier, en travaillait le bois de son canif, tandis que M. N***, propriétaire du magasin, agent d'assurance, chirurgien, je ne. sais quoi d'autre encore, vaquait à ses affaires.

Vance, grand et bel homme, la tête solidement plantée, les yeux brillant d'un éclat particulier, a des manières simples et cordiales. Sa conversation s'émaille d'anecdotes.

— Un Irlandais confédéré, 6e Caroline du Sud,— me racontait-il à propos de soldats fermes au poste, — montait la garde sur la grève de l'île Sullivan, avec injonction de cheminer entre deux points donnés, et d'arrêter au passage quiconque ne prononcerait pas le mot d'ordre tout bas, dans le tuyau de l'oreille! On n'avait pas songé à la marée. Lorsque le caporal vient relever la sentinelle, il aperçoit notre Irlandais qui se promenait gravement, fusil à l'épaule, dans l'eau jusqu'à la ceinture.

— Qui va là ? crie Patrick.

— Sentinelle ! répond le caporal.

— Avancez ! fait l'Irlandais : donnez le mot d'ordre î

— Avancer I Tu es bon, toi t Je ne vais pas me jeter à l'eau, peut-être ! Arrive, qu'on te- relève !

— Peux pas ! Le lieutenant m'a défendu de quitter mon poste avant d'être relevé.

— Ah ! c'est comme ça t Hé bien ! reste, mon vieux. Nous allons te laisser en faction pour la nuit.

— Sapristi t Vous croyez filer comme ça ? fait Patrick en armant son fusil : Halte t ou je vous tire dessus I C'est ma consigne : nul ne doit passer sans donner le mot d'ordre à l'oreille !

Force fut au caporal d'obéir ; mieux valait un bain froid qu'une balle au travers du corps.

— Quelques-uns de nos hommes, continua Vance, table rase en fait d'instruction, étaient excellents soldats. Après la bataille de Sharpsburg, on fit, dans le but de leur donner de l'avancement, subir des examens à ceux d'entre eux qui s'étaient distingués. Un pauvre garçon se montra si radicalement âne, que la commission l'écarta.

— Président ! crie le soldat : je ne sais ni lire ni écrire, je n'ai

pas été vacciné, je ne connais rien à la tactique, c'est vrai. Mais, tonnerre ! je me charge de rouler n'importe lequel de ces messieurs !

Les soldats, allègres et de bonne humeur, plaisantaient aux heures mêmes les plus critiques. Durant la campagne du Kentucky, on servit à un régiment du mouton si coriace, qu'il s'arrêtait au gosier. Les troupes réclament, le commissaire, fait la sourde oreille ; force est d'avaler le mouton tel quel. Mais, dès que paraissait notre commissaire, les soldats de l'accueillir par des bé-é, bé-é, articulés sur tous les tons, si bien qu'on eût dit un troupeau de brebis à ses trousses. Un beau jour, le régiment se trouve en face des fédéraux — Mumfordsville — on attendait en silence le signal de l'action. Ce calme religieux qui précède tout combat, faisait taire les rieurs les plus invétérés. A cet instant solennel, paraît le commissaire ! Un timide bé-é se hasarde, un second part du milieu des rangs, un troisième lui succède, les lignes entières font chorus, et le pauvre commissaire bat précipitamment en retraite, au milieu d'un bêlement général.

Vance commandait un régiment suddiste :

— Les bagages, dit-il, qui au départ occupaient plus d'un mille en longueur, se trouvèrent, au retour, réduits à ce que les soldats avaient sur le dos. Quelques-uns seulement, ceux qui comptaient sur une promotion, possédaient une chemise de réserve ; la plupart n'avaient pas changé de linge depuis un mois; et les officiers eux-mêmes, se contentaient de faire une lessive sèche, c'està-dire d'ôter leurs chemises de flanelle et de les battre contre les selles, pour en faire partir la vermine t Vous eussiez vu le soir, au campement, nos hommes examiner soigneusement leurs chemises à la lueur des feux. On appelait cela les escarmouches transparentes.

Un meeting eut lieu pendant mon séjour à. Charlotte. Vance n'était pas inscrit sur la liste des orateurs; mais on l'aperçut dans la salle, et le premier discours finissait à peine, que les cris : Vance ! Vance! retentirent de tous côtés.

Dès que Vance parle, la foule applaudit de confiance. Les premiers mots de son discours : «Citoyens, j'ai entendu parler d'un Irlandais! » —excitèrent l'hilarité générale, sans que l'auditoire eût la moindre idée de ce qui allait suivre. Impétueux, Vance se démenait de telle façon sur l'estrade, que le président eut tout juste le temps de reculer son fauteuil, pour se mettre à l'abri d'une catastrophe.

Vance ne craint pas de tympaniser ses concitoyens. Il compara certain d'entre eux à un homme qui, naviguant en plein Océan sur une planche, crierait à une majestueuse frégate : — Tire-toi de côté pour que je passe!— Un tonnerre d'applaudissements, accompagnés de rires homériques, accueillit cette saillie.

Les speechs de Vance consistent en mots heureux, plutôt qu'en arguments serrés. Vance le reconnaît lui-môme :

— Les discours improvisés dans les réunions populaires, dit-il, gâtent l'orateur. Il est contraint de se rabattre à ce que peut comprendre le dernier gueux en chemise trouée et pantalon dépenaillé qui vient l'entendre. S'agit-il d'un raisonnement de quelque importance, le gueux en question se met-il à bâiller, vite une anecdote à la rescousse : < Ceci me rappelle certain trait ».... Notre homme dresse les oreilles, avale le trait.... et le raisonnement par-dessus le marché!

Vance s'adresse exclusivement à l'auditoire qu'il a devant lui.

— Si l'orateur, dit-il, songe un seul instant à ce public indifférent, auquel télégraphes et journaux iront porter son discours, c'en est fait de son éloquence ! Elle s'éteint sous la douche d'eau froide.

Vance gouvernait la Caroline du Nord pendant la guerre. On accusa les confédérés d'avoir fait subir des traitements indignes aux fédéraux, prisonniers dans Andersonville. Vance, disons-le à sa louange, insista sur la nécessité d'une enquête sérieuse et d'une sévère répression, s'il y avait lieu.

M A RIXE ET CAVALERIE COXFKDÉHÉi:

Je rencontrai à Wilmington — la ville au blocus — le fameux capitaine Maffit du Florida, ce hardi marin dont les exploits avaient naguère si vivement excité l'intérêt public.

Le Nord tenait les capacités de Maffit en grande estime. Mais les sympathies toutes suddistes du capitaine, lui firent résigner sa commission dans la marine des États-Unis. Il prit, en 1862, le commandement de la Florida — alors VOreto — et, avec vingt hommes choisis, partit de Nassau à destination de quelque port confédéré, dans l'intention d'y équiper son navire, et d'arborer le drapeau du Sud.

Deux jours après avoir quitté Nassau, la fièvre jaune éclate à bord ; elle emporte douze hommes. Maffit lui-même, saisi par la contagion, semble condamné. Néanmoins, il marche vers la Havane, et de là sur Mobile. Le 4 septembre, la Florida allait entrer dans les eaux de Mobile, quand elle rencontre quatre vaisseaux de guerre fédéraux, qui lui ordonnent de mettre en panne. Maffit, malade encore, avait repris le commandement. Sans s'inquiéter de l'injonction, il poursuit son chemin. Aussitôt, les quatre vaisseaux ouvrent le feu sur la Florida. Tous les coups portent : chaloupes, mâts, corps du bâtiment sont criblés de boulets; onze hommes ont reçu de graves blessures. N'importe ; Maffit tient bon, et parvient à entrer au port.

Avant que la Florida, réparée, équipée, pût se lancer de nouveau à travers l'Océan, la marine fédérale, fortifiée elle aussi, possédait treize nai irea bien armés '-t bien montés. Lé commodore annonçait au Gonvernemenl de Washington que la Florida, bloquée dans la baie ,i,> Mobile, n'était pas à craindre. Maffit, néanmoins, chauffe une belle nuit, et traverse bravement cette flotte redoutable qui le gardait si bien. On lui donne la chasse, chasse telle que le golfe du Mexique n'en vit jamais de pareille t Maffit, avec son petit

steamer, échappe aux gros bâtiments qui le poursuivent, et s'en va commencer sa terrible campagne, illuminant l'Atlantique sous es flammes des vaisseaux capturés.

M. X***, citoyen de New-York, sur le point de s'embarquer pour les mers du Sud avec sa femme, exprimait à un ami la crainte qu'il avait de tomber entre les mains de quelque pirate confédéré :

— Dieu vous préserve des griffes de Semmes ! s'écrie l'ami : Mais je connais Malïit ; je vais vous remettre une lettre pour lui. Si la Florida vous capture, ma recommandation pourra vous tirer d'embarras.

Moitié sérieux, moitié riant, l'ami écrit sa lettre. M. X*** la place dans son portefeuille, et n'y pense plus.

On avait navigué sans encombre, lorsque, le douzième jour du voyage, paraît à l'horizon un navire suspect. Il grandit, se rapproche, tire, brise les mâts du bâtiment que montait M. X***, en transporte le personnel à son bord, et, cela fait, y met le feu.

M. X*** se hasarde à demander le nom du corsaire.

— Florida, capitaine Maffit ! répond un matelot.

Vite, M. X*** exhibe sa lettre. Maffit la prend, la lit, sourit, cède immédiatement sa cabine àMme X***, et ne cesse d'entourer l'heureux couple des plus délicates attentions, jusqu'au moment où il le dépose sur terre ferme.

Maffit, homme très-cultivé, petit, maigre, a les traits fins, les yeux foncés et pénétrants, une épaisse touffe de barbe noire au menton, et la bouche énergique. Je le "vois encore, parcourir en costume militaire les rues de Wilmington. Ayant tout sacrifié à la cause perdue, il essayait du commerce, ainsi que le font beaucoup d'anciens soldats.

— La grande faute du Sud, disait-il, c'est d'avoir négligé sa marine. Les steamers fédéraux qui croisaient dans les eaux occidentales, s'opposaient à tous nos mouvements de ce côté. Avec une marine suffisante, le Sud évitait les désastreuses batailles qui l'ont ruiné; il sauvait la Nouvelle-Orléans, gardait le Mississipi, et empêchait la marche sanglante de Sherman à travers le pays. — Mais, lorsque le conflit éclata, nul ici ne croyait à une grande guerre. La Caroline du Sud, qui se sépara la première, improvisa une marine, laquelle se composait de deux bateaux remorqueurs t La Caroline du Nord suivit, avec un remorqueur et un steamer ! La Géorgie, l'Alabama, la Louisiane réunirent quelques barques de rivière, qu'on eût dispersées d'un coup de pistolet. Voilà notre flotte. Peu à peu, on établit des chantiers, on construisit des vaisseaux... il était trop tard 1

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