I' AMÉRICAINS CHEZ EUX
maintes fois, le soir, autour <Ips feux de bivouac, quelque camarade plus avancé que les autres lisait la Bible â. liante voix; et rès la bataille, on ensevelissait les morts, on trouvait sur eux l*É\angile avec l'alphabet.
La guerre terminée, on put contempler ce spectacle extraordinaire : une race ignorante, asservie pendant deux siècles, se relevant de son ignominie pour supplier, avant toute chose, qu'on lui procurât des moyens d'instruction. En réponse à ce cri, le Freedman's Biireaa,\es Quakers, ces amis dévoués du nègre, V American Missionary Association, envoyèrent dans le Sud leurs bataillons d'instituteurs, et les écoles s'ouvrirent partout, brillant dans les ténèbres comme les étoiles dans la nuit.
Je ne crois pas que l'histoire offre l'exemple de progrès accomplis avec une aussi prodigieuse rapidité.
L'humble école du Fort Monroe inaugurait, en 1861, les débuts de cette œuvre immense. Avant que dix ans se fussent écoulés, quatre mille cinq cents écoles dirigées par dix mille instituteurs, recevaient vingt-cinq mille nègres, tant adultes qu'enfants; et vingt-cinq établissements supérieur» — écoles normales, universités — réunissaient quatre mille étudiants de couleur, qui, tous, travaillaient à devenir les éducateurs de leur race.
Dans la seule Caroline du Sud, vingt-cinq mille esclaves émancipés qui, avant, la guerre, ne connaissaient pas une lettre; lisent leur Bible maintenant.
Les écoles nègres — j'en ai visité un grand nombre — m'ont autant ravi qu'étonné. Rien n'égale l'ardeur au travail des élèves; la classe est pour eux le plus vif des plaisirs.
— S'il vous plaît, Madame, ne nous donnez pas de longs congest disait un négrillon de Charleston, au moment où commençaient les vacances.
— Pas besoin de les pousser ! s'écriait un affranchi, parlant de ses enfants : Ils n'ont que leurs maîtres dans la tète !
— Peux pas tirer ma Margaret de ses livres ! faisait une maman noire: A peine a-t-elle avale son diner, vite la voilà le nez sur sa leron !
Les adultes, les hommes, les femmes dans la force de l'âge, les vieillards eux-mêmes, pressés du désir de savoir, ne craignent pas de prendre le chemin de l'école avec leurs enfants.
J'ai vu trois générations, assises sur le môme banc, écouter les mêmes enseignements et s'appliquer aux mêmes exercices. Depuis six à soixante ans, depuis trois à six pieds, tous les âges et toutes les tailles s'y trouvaient représentés. L'une de ces classes
LES XOIUS ÊMANCIP] 2'iO
avait pour cadet un garçon noir d'ébène, aux yeux brillants d'intelligence, âgé de sept ans: pour aine, un nègre athlétique, esclave pendant vingt ans, et qui en comptait quarante à cinquante. A côté de lui, une petite liii'1 s'es rimait de son mieux sur L'ardoise; une femme à l'air éveillé venait après, puis un ou deux enfants, puis un vieillard; ainsi de suite. L'école présentait le plus surprenant aspect. Au dernier rang, était assis un nègre, Tom, père du petit bonhomme qui occupait la place numéro un.
Sans ouvrage, Tom préférait suivre l'école en compagnie de fillettes e1 de gamins, plut o t que de perdre son temps, et l'occasion d'apprendre. La classe terminée, m'approchant de lui, je le louai de son zèle :
— Les nuits de quatre lettres, Sah, je m'en tire encore! me dit le brave homme. Mais lesgrands mots! — Il secoua la tète: —Je vois bien les premières lettres ; après ça, il nie semble que je marche dans la nuit ;je ne sais plus où poser le pied ! Pour Mosé — son fils — en voilà un d'habile ! il vous lit des mots longs, longs, longs, comme çal — Et Tom étendit son bras, qui n'était pas court: — J'espère qu'on en fera un savant! ajouta-t-il avec fierté.
Si l'on veut apprécier la soif d'instruction que ressent le nègre adulte, il faut visiter une classe du soir. On y verra réunis autour du tableau oii s'alignent les lettres, des aïeuls et des aïeules qui, sans I $ fortes lunettes dont s'arment leurs nez, ne distingueraient pas un V d'un O. La plupart d'entre eux, naguère esclaves, ont croupi dans ane ignorance telle, que le seul aspect des caractères imprimes leur donne le vertige. Aussi, rencontre-t-on fréquemment quelque nègre âgé, assis ;\ l'écart, tenant d'une main l'ai* phabel qu'il épèle à liante voix, tandis que de l'autre il cache sous son pouce t >utes lès lettres, sauf une, afin de les empêcher de danser devanl ses yeux.
î'u soir, je me trouvais dans la classe d'adultes, à X***. — Sambo, nègre colossal, debout au milieu des élèves, l'air emprunté, raide comme un piquet, ne quittait pas des yeux l'institutrice. Celle-ci faisaitépeler Le mol : révélation. Chaque écolier avait la permission de recommencer trois fois; si, au troisième essai, l'élève n'était pas venu à bout du mot. un autre le remplaçait, Vient le tour de Sambo. L'anxiété, Le désir de réussir où ses compétiteurs onl échoué, se Lisent sur sa figure. 11 réfléchit un instant, se frotte la tête, p nr réveiller ses facultés, puis commence, saisi d'un»1 in e. Dès la seconde syllabe, Sambo se
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fourvoie, recommence, et se trompe encore ! La transpiration perlait en grosses gouttes sur son front. Pour la troisième et dernière fois, le pauvre Sambo rassemble ses forces, regarde l'institutrice, comme an accusé regarde le juge qui va prononcer la sentence de mort ou le verdict d'acquittement, puis, syllabe après syllabe, prononcé distinctement r-é-ré ; v-é-vé ; 1-a-la; t-i-o-n, tion ; révélation !
— Bien! fait l'institutrice. Sambo pousse un soupir de bonheur; après quoi, les lèvres épanouies, il promène autour de lui un regard triomphant.
Leur grand âge, l'action abrutissante de l'esclavage, empêchent en général les vieillards d'arriver à lire couramment. Cette règle, toutefois, présente plus d'une exception. Mary, esclave dès sa naissance, avait quatre-vingt dix ans, lorsqu'elle apprit sa première lettre. Au bout de trois mois, Mary épelait déjà quelques versets de la Bible :
— Tante Anne n'avait pas dépassé le premier livre de lecture, me racontait l'une des jeunes institutrices de Natchez, quand un dimanche, elle vint écouter la récitation des dix commandements, faite par nos petits garçons. Le lendemain, tante Anne entre dans ma chambre, la Bible en main :
— Miss Hatlie ! dit-elle , permettez-moi de lire les dix commandements. Si je me trompe, ne me reprenez pas avant que j'aie fini.
Tante Anne ne fit que deux fautes.
— Comment, lui demandai-je, êtes-vous parvenue à lire si bien?
— Oh 1 miss Hattie ! lorsque hier j'ai entendu les enfants, la honte m'a pris ! Ils savaient les commandements par cœur, tandis que moi, une vieille femme, je n'aurais pas môme pu les épeler 1 Miss Hattie, ça me faisait mal t Alors je me suis dit: Je les saurai. J'ai pris ma Bible, je suis allée dans le bois. Personne ne pouvait m'entendre. J'ai cherché les dix commandements, je les ai trouvés, épelés, répétés. Oh t miss Hattie ! maintenant je les sais, maintenant je les lis !
Tante Anne, au temps de l'esclavage, avait subi le fouet pour crime d'alphabet.
Impossible de contempler sans émotion le bonheur de ces pauvres gens, lorsqu'au sortir de la première leçon, ils rentrent chez eux, grandis à leurs propres yeux par cette première conquête.
Phoebé, vieille femme de couleur, se désolait à l'idée que jamais elle n'arriverait à lire. Mme V*** prdnd un volume, et pose le doigt sur un des signes mystérieux: