‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 72 sur 138 · Apocalypse, ch. XX, v · texte numérisé non relu

Apocalypse, ch. XX, v

-7ft LES AMÉRICAINS CHEZ EUX.

pas <Je s'asseoir sur les Panes de l'école, h côté de leurs petits enfants. Tel prédicateur de camp-meeting ou de plantation, dont l'éloquence remue les foules adirés, viendra sans fausse* honle ses lunettes sur lé nez, suivre au tableau la baguette de J'institui sur, cl répéter après lui : a-b, ab ; e-b, eb; i-b, ib; etc.

En Géorgie, Mm9 K*" tenait une ixclusivement désti 'i

l'instruction des pasteurs nègres. Le local étail rivalise, où chaq te dimanche officiait l'un d'eux :

« Beprésentez-vous —j'extrais ce qui suit du rapport deMme K"* — représentez-vous cette école de ministres, et ce (fue j'éprouvai lorsque pour la premiere fois, il me fallut faire épeler le mot : tv-o-r-l-d — inonde — au Rév. M. IV"; le mot b-e-a-s-t s — animaux — au Rév. M. G" : assortiment de syllabes presque impossibles, pour mes graves élèves noirs! Après que, tant bien que mal, tous s'en furent tirés, le Rév. S*** proposa de lire lé premier chapitre de l'Apocalypse, j'y consentis, à condition eue chacun de MM. les pasteurs s'en acquitterait lentement, prononcerait distinctement, s'arrêterait à la fin de chaque verset, et se laisserait corriger par ses condisciples. Ces Messieurs acceptèrent. Le Rév. X"*, pasteur de l'église dans laquelle se tenait la classe, monta en chaire, ouvrit l'énorme bible, mit ses lunettes, commença d'une voix nette, lente, puis s'arrêta bientôt, attendant les observations de ses frères, et de sa sœur! — Reprendre un prédicateur debout dans sa propre chaire! J'éprouvais, je l'avoue, quelque hésitation. Les frères n'en avaient point.

— Vous avez dit: sanctifié, au lieu de signifiai criait l'un.

— Vous avez dit: les choses au lieu de ces choses! criait un autre. — Le digne pasteur soutenait l'assaut, sans répliquer mot, acceptant le tout avec une admirable humilité.

Pour finir, nous répétâmes en chœur les mots difficiles que contenait le chapitre : Alpha, Oméga, Ephèse, Smyrne, Thyatire, procédé qui parut lumineux à mes élèves.

— Madame ! était venu me dire l'un d'eux, quelques jours auparavant: Seriez-vous ass^z bonne pour me donner une leçon de bible ? On me demande parfois de prêcher, et j'ai tant de peine à déchiffrer les noms !

Parfont, je retrouvai cette ardente soif d'instruction biblique, si durement réprimée au temps de la servitude.

Un nègre — Caroline du Nord — dont je vis les fils au Home de Beaufort, était parvenu à s'échapper pendant la guerre, emportant une bible avec lui. Pauvre homme ! il ne pouvait pas lire ;

«lais il conserva pré iieusement le volume, jusqu'à ce que, la liberté proclamée <ii les écol « ouvertes, il lui fut permis de s'asseoir sur le banc il'uu coll \\\< devinreul ses instituteurs.

Autre exemple. Kate, bonne d'enfants, ne se lass if pas d'entendre ceux-ci lui parler de Jésus. Immense fut sa joie, lorsqu'un malin, la ailette dont elle s'occupait, ouvrant sa bible, lui montra le nom du Sauveur et le lui lit épeler, lettre après lettre, jusqu'à ce qu'elle le lût couramment, de manière à le retrouver partout dans le te\t^ sacré. Dès lors, Kate employa chaque instant de loisir à chercher le doux nom de Jésus. Elle n'avait, la pauvre créature, aucune idée des divisions de la Bible, de sorte que, prenant au hasard page après page, suivant du doigt ligne après ligne , elle s'avançail pleine de courage à travers ce dédale hiéroglyphique, bien récompensée de son rude labeur, lorsqu'enlin elle découvrait le nom divin.

— Sali! me disait-elle, ce nom brillait comme une lumière dans la nuit; et je pensais : Voilà le nom de mon Jésus! Je ne savais que ce seul mot, Sah. Oh! quel désir il me donnait, d'en connaître davantage !

Les nègres qui, pendant la gurrre, s'échappèrent pour rejoindre les armées d'émancipation, se firent remarquer d'emblée par ce même amour de la Bible, par cette passion d'apprendre à en saisir le sens. Maurice, un de ceux-là, reçut à City-Point un abécédaire, dont son officier lui enseigna quel pies lettres. Deux jours après, Maurice revenait. Il s'était si bien appliqué, qu'il savait la moitié du livre, et suppliait qu'on lui remît le Nouveau- Testament :

— Si je pouvais seulement lire la parole de Dieu ! s'écriait-il : Je n'en demande pas plus.

Après la première journée de la bataille de Wilderness, William et Thomas Freeman, deux soldats nègres du 31e régiment de couleur, trouvèrent, dans une maison abandonnée, quelques pauvres négresses à moitié mortes de faim, auxquelles ils donnèrent tout ce qui leur restait de provisions. L'une de ces femmes leur offrit, en témoignage de reconnaissance, la bible qu'elle tenait de sa maîtresse; bible énorme, pesant quatre kilos pour le moins ! Nos braves soldats acceptèrent tout heureux. William mit levolume dans son havre-sac, dont ildélogea sa couverture. Sac!: • ut les lettres, même quelque chose de plus, le s iir même, il lisait le saint livre à ses amis, réunis autour du feu de bivouac. La grosse bible ne quitta plus William : elle fut sa compagne fidèle à travers les marches, les contre-marches, les combats sans nombre

(fui s» livrèrent de Wilderness à Petersburg. Le 30 juillet, le régiment des deux Freeman donnait dans La terrible affaire du Cratère; dès ii première charge, William tomba, mortellement blessé. Presque au même instant, Thomas, son frère, s'affaissait sons les balles. Comme les infirmiers l'emportaient, Thomas aperçut le corps de William: —Je vous en prie, murmura-t-il, donnez-moi son sac t —Los infirmiers s'arrêtèrent, ramassèrent l'objet, le tendirent au moribond, et reprirent leur course. Lorsque* le soir de ce même jour, M. X***, missionnaire, fit la tournée de l'hôpital, Thomas Freeman lui demanda de tirer la bible du havre-sac, et de lui lire le xxmnia psaume, que la veille, son frère lui avait lu 1 Thomas expira quelques heures après, la précieuse bible serrée sur son cœur. — On peut la voir au collège d'Amherst.

Phoebé, négresse âgée de soixante et dix ans, qui déchiffrait à grand peine les textes sacrés, s'écriait:

— C'est si bon, de lire un verset ici, un verset là, et de penser; Ce sont les paroles mêmes prononcées par mon Sauveur !

Une autre, Rosa, qui n'avait pas encore vaincu les premières difficultés, suppliait qu'on lui apprit du moins à épeler ces mots: « Notre Père qui es aux cieux! » : — Si une fois je savais lire cela, disait-elle, le reste irait tout seul 1

C'était dans une école du soir. Oncle Jos, vieillard nègre, épelait un chapitre de la Bible. Lorsqu'il arriva au verset qui, prononcé trente ans auparavant, avait été le moyen de sa conversion, — Jos voyait le verset de ses yeux, pour la première fois — lorsqu'il lut, lui-môme, cette parole : « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils! » saisi d'une inexprimable allégresse, Jos plaça son doigt sur le verset béni, comme pour l'empêcher de disparaître ; il leva, au ciel ses yeux pleins de larmes, et, bien que ce ne fût là qu'im nègre ci la tête crépue, son visage transfiguré me rappela cet autre noble vieillard, Siméon, alors que, prenant dans ses bras le petit enfant Jésus, il s'écriait : « Laisse maintenant, Seigneur, ton serviteur aller en paix, carmes yeux on vu ton salut! »

Les nègres retenus chez eux par l'Age ou par les infirmités, ne connaissent pas de plus grand bonheur que de se faire lire la Parole de Dieu. Une école, nouvellement établie dans le Texas, ne possédait que deux bibles; or, chaque soir, la classe terminée, on voyait les enfants se presser en foule autour de la directrice, chargés des messages de leurs parents et grands parents, qui sup-

pliaient Mrt X"*, de leur prêter un des saints volume», jusqu'au lendemain.

N'est-ce pas là un sol bien préparé {1)1

1. Hélasl ici comme ailleurs, l'ennemi sème l'ivraie. Le clergé romain s'est mis à l'œuvre. Baltimore voyait, en 18tl~, s'ouvrir un concile de prélats. On y disenta la position des affranchis, on y forma le projet de les soumettre au joug papal. Ko 1868, une centaine de prêtres débarquaient à la Nouvelle-Orléans, et la Société pour la propagation de la lui, consacrait 600,000 dollars à l'entreprise. — Pour lutter victoriensement contre le pouvoir romain, il no faut lien moins que l'étroite union de toutes les forces civilisatrices et chrétiennes. Chacun le sent aux Etats-Unis. Les ^vn< qui, d'ordinaire, ne se préoccupent pas des Bujets religieux, comprennent qu'il y a là une question immense. En effet, ce n'esl pas seulement de l'avenir des noirs qu'il s'agit: il s'agit de l'avenir de la liberté, il s'agit de l'avenir de la patrie américaine. Les nègres, ne l'oublions pas, sont électeurs maintenant.

Semmes,, le fameux commandant de V Alabama, se trouvait à Mobile lorsque j'y passai. Quelques officiers suddistes m'avaient donné pour lui des lettres d'introduction.

Rencontrer un homme dans le pays qu'il habite, surtout un homme célèbre, peut sembler chose aisée. Grâce aux perpétuels changements de carrière et de résidence, caractère spécial du Sud aujourd'hui , ce n'est pas, vous l'allez voir, si facile qu'on le croit.

Semmes — disait-on dans le Nord — s'était fait, à son retour des États, professeur de philosophie, et n'avait pas réussi. V Alabama, paraît-il, laissait à désirer comme école préparatoire! Après cet échec, Semmes s'était fait, toujours selon la chronique, éditeur d'un journal de Mobile.

Sitôt dans cette ville, je demande l'adresse de Semmes au secrétaire de l'hôtel.

— Connais pas.

— Quel journal rédige l'amiral ?

— Point. Il en rédigeait un ; il y a renoncé.

— Que fait-il maintenant?

— Dieu le sait t

Sur ces entrefaites, un gentleman qui passait, voit mon embarras.

— Monsieur, dit-il, renseignez-vous au bureau de la Tribune t Je remercie, et bravant les rayons flamboyants que dardait le

soleil, je cours au bureau de la Tribune. L'affiche suivante, collée sur la porte, m'arrête net :

Nul n'est admis avant deux heures, sauf pour cravacher les éditeurs !

Sans avoir la moindre velléité de cravacher l'éditeur, je m'enhar-

l'amiral semmes. 279

dis, et frappe à la porte. Elle s'ouvre. M. X'", jeune et pâle gentleman, une grosse chi [ue dans la joue droite, paraît, et m'annonce que l'é -\ sorti.

— Quel dommage! Cela ya m'empêcher de le cravacher!

Le pâle jeune homme daigne sourire, non sans avoir lancé un vigoureux jet de salive c uitre la paroi.

— Monsieur, fais- je alors, je cherche l'amiral Semmes.

— L'amiral t il doil demeurer quelque part. Peut-être à la campagne, peut-être ailleurs. Peut-être que le bureau, ici dessous, \ous renseignera.

J" descends. Le bureau de dessous n'en sait pas plus que le bureau de dessus. Un employé, néanmoins, pense que Semmes pourrait bien être, maintenant, avocat!

— Vous trouverez, fait-il, son adresse dans l'Indicateur! Sur quoi — les Américains sont tous obligeants, — il va me chercher le volume: — Oui, voilà \otiv affaire: — Semmes R"\ attorney 4, rue Dauphin.

— Bah ! rue Dauphin ! s'écrie l'employé, qui dirige une fusée liquide sous le comptoir : — Semmes n'y loge plus, j'en suis certain !

Le but des Indicateurs, remarquons-le en passant, semble être, aux États-Unis comme ailleurs, do vous apprendre où ne demeure j)as la personne quo vous cherchez.

— Ah! mais, voici l'adresse de son fils! reprend le secourable employé : Semmes JT, chez Caleb Price, au coin de Water et Conter Streets.

— Merci !

Je continue mon pèlerinage sous une atmosphère étouffante qui s'embrase de plus en plus. Parvenu chez Price, propriétaire d'un bazar de quincaillerie :

— M. Semmes Junior ?

— Pas ici ! m-' répond l'individu qui trône au comptoir: Il y était, il n'y est plu-.

— Mais son porc est bien l'amiral Sommes ?

— Oui. peut-être! il demeure à la campagne.

— Où pourrai-je trouver un renseignement précis?

— Sais pas.

L'amiral Semmes, commençait à me paraître aussi insaisissable que Ici, lit naguère son vaisseau. Accablé de fatigue, suffoqué, découragé, la seule idée de poursuivre mes recherches sans meilleure chance de succès, m" coupail bras el jambes. Je rentrai donc à L'hôtel, me consolant de mou mieux, au moyen d'un repas

►mpagné d'eau à la omme les États-Unis seuls savent

en fournir au voyageur. Ton! ainsi qu'au bonhomme de la fable, 1 fortune me vint en dormant... ou en dînant. Le major E" , ami intime de Semmes, se trouvait là par hasard. 11 m'apprit que ramiral, devenu conférencier, donnait le Boir même une séance à Mobile :

— Je serai heureux de vous présenter ! ajouta le major.

Une crainte me restait, celle que L'amiral n changeât encore une fois de quartier, ou de profession, avant le soir.

L'heure sonnée, nous nous rendîmes au théâtre. C'est l'i q donnait la conférence. M. E*** m'introduisit dans le foyer, oùbi tôt arriva l'amiral.

Semmes, petit, maigre, les muscles d'acier; le teint bronzé par le soleil, l'air et l'eau ; sa formidable moustache projetée en deux crocs menaçants; les yeux noirs et vifs, n'est point un homme ordinaire, cela se voit d'emblée. — 11 portait, en l'honneur du public, ce qu'un Ecossais aurait appelé ses habits du dimanche: l'incommode costume noir, plus, de larges manchettes blanches, et une cravate noire sous son col rabattu.

Tandis que nous échangions une poignée demain, l'amiral plongeait son regard d'aigle au plus profond de mes prunelles. La conversation s'engagea; mais évidemment, l'amiral était ailleurs; sa conférence le préoccupait. Deux ou trois gentlemen entrèrent; Semmes, à mesure qu'ils arrivaient, pressait chacun d'eux de prendre la présidence (1). Nul ne s'en souciait. M. X***, mis en demeure, proposa le fauteuil à M. Z*** ; M. Z*** dit que M. Y"* l'occuperait plus dignement; M. Y*** se rejeta sur M. V**% lequel acculé au mur, déclara qu'il ne comprenait pas à quoi servait un président, que l'amiral n'en avait pas besoin, qu'il s'était trouvé en de plus chaudes rencontres, qu'il n'avait qu'à se montrer, que cela suffisait.

Me trompais-je ? Il me sembla qu'un peu de politique se mêlait à la réserve de ces messieurs. Ni les uns ni les autres n'avaient envie de se compromettre, en cette heure brûlante pour le Sud.

L'entretien que j'eus avec l'amiral fut court. L'Alabama en fit les frais. On se souvient du nuage, très-somhre, qui s'éleva entre les Etats-Unis et l'Angleterre, à propos de Y Alabama:

— Aucune accusation, s'écria Semmes, ne saurait atteindre l'Angleterre l Les journaux yankees prétendent que Y Alabama s'est

1. Aux Etats-Unis, 1* conférence a toujours un président, Chairman , qui introduit l'orateur.

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