‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 73 sur 138 · L AMIRAL SEMMES · texte numérisé non relu

L AMIRAL SEMMES

fait armer dans un part anglais: c'est feux. UAltibama a quitté Liverpool en qualité de vaisseau marchand, sans un soldat, sans un canon! Troi9 jours après le dépari de VAlabama, j'arrivai à Liverpool. VAlabama avail cinglé vers les Açores; je l'y suivit. Nous fûmes rejoints par un vaisseau chargé de munitions. Si une cation doit porter Là responsabilité du fait, c'est au Portugal qu'il faut s'en prendre. .Mais ici encore, la querelle serait dénuée defonflement. Le Portugal n'avait aucun moyen de s'opposer à l'exécution de mes projets. En trois jours, nous fûmes armés, nous primes la mer, et le chemin des aventures s'ouvrit devant VAlabama.

— L'Angleterre, poursuivit Semmes, ne nous a pas plus fourni d'argent que de canons! VAlabama, équipé aux frais des États confédérés, a servi Les Confédérés, tout comme les rifles et les balles achetées par les Fédéraux en Angleterre, ont servi les Fédéraux: — « VAlabama a été construit en Angleterre! » — s'écrie Le Nord. Je puis vous prouver par des documents authentiques, Monsieur (i), qu'au même instant, le gouvernement fédéral commandait à Laird — Liverpool — des vaisseaux de guerre pour les lancer contre nous !

— 11 n'y avait pas de chapelain à bord de VAlabama ; ajouta l'amiral, mais nous observions scrupuleusement le dimanche. Le dimanche était bien réellement pour nous : le jour du repos.

Semmes nous raconta de quelle façon il s'y prenait, pour capturer Lef vaisseaux ennemis.

— Par tous les t imps, dit-il, un homme posté en vedette au a met du grand mât, scrutait l'horizon : — Une voile sous le

ventl criait-il sitôt que paraissait un bâtiment, L'officier de qu irl embouchait son porte-voix : —Où ! quelle espèce? — Lorsque nous aviods à faire à un navire marchand, j'arborais quelque pavillon neutre, propre à le rassurer. Je mettais en panne, j'envoyais un canot a. bord ; sitôt mon officier sur le pont du marchand, jo hissais Je drape, m confédéré; mon officier prenait possession du navire, et après avoir embarqué l'équipage, nous brûlions le bâtiment. — Force él ait ^'c\\ agir ainsi. Nous n'avions pas de port ouvert où conduire notre prise. Lorsque le navire capturé contenait de9 marchandises s, je me faisais donner un ransom loh'i. puis nous le laissions aller. Je possède encore quelques-uns de ces billets, si bien cachés, que Ben Butler lui-même ne les découvrirait pas!

i. Semmes me le» montra plus tant

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— Pouvez-vous, amiral, demandai-je, me donner, à titre de souvenir historique, un do cos ransom bond, inutiles désormais ?

— Non ! fil L'amiral. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je les garde par devers moi.

L'heure de la conférence avait sonné. 'Nous allâmes, le major et moi, prendre des places que nous n'eûmes pas de peine à trouver. Elles coûtaient un dollar, el les auditeurs, qui jadis auraient afflué dans la salle, y regardaient à doux fois avant de faire cette brèche à leur budget.

Semmes tarda longtemps. 11 parut enfin, seul, calme, traversa la salle, son chapeau dans une main, dans l'autre son manuscrit; accueilli par un silence absolu, suivant l'usage américain.

L'amiral, avec son teint basané, sa figure de corsaire, gmé dans ses habits noirs, faisait, assis derrière l'estrade, songer à quelque monstre marin, soudain jeté hors de l'eau. Ses regards parcouraient l'auditoire, non sans une certaine inquiétude ; une ou deux fois il fit claquer ses lèvres desséchées, et lorsqu'elles s'ouvrirent pour parler, ce ne fut pas un éclat de tonnerre qui en jaillit, mais une voix modérée, faible plutôt que forte, lente et distincte.

Semmes s'empara vite de l'attention. Profondeur, culture littéraire, originalité, l'orateur avait tout cela.

Racontant ses chasses aux baleiniers :

— La même main, qui donne aux corbeaux leur pâture, s'écriat-il, envoie à la baleine, par ce véhicule prodigieux, le Gulf Stream, les aliments qu'elle ne saurait se procurer sans luit

Si par hasard, quelque armateur de New-York se trouve dans la salle, pensai-je, attribuera-t-il au même bras miséricordieux les courses de l'amiral h travers l'Océan ?

La conférence de Semmes avait un but: réhabiliter l'Alabama.

Semmes compara la lutte du Sud contre le Nord à celle des colonies américaines contre la Grande-Bretagne.

— La commission de Georges Washington était-elle valable? dit-il. Alors, celle de Robert Lee, celle de V Alabama l'étaient aussi !

Établissant un parallèle entre lui-même et Paul Jones, le commandant américain, qui joua un rôle si important dans la guerre de l'Indépendance, Semmes soutint que Jones, lorsqu'il brûlait les bâtiments capturés, était sans excuse, puisqu'il avait des ports où les conduire ; tandis que ['Alabama, navire errant, repoussé de partout, se voyait réduit aux partis extrêmes:

— Ce que j'ai fait, contraint par la nécessité, s'écria Semmes Jones le faisait pour obéir à son caprice ! Cependant les Yankees

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les • [ui appellent Joncs un héros, m'appellent moi : pirate !

Jones s'attaquait au commerce anglais, moi au commerce yankee. 11 n'y a p ;s entre nous, la différence d'un cheveu 1 En terminant, Semmes rappela, par un |)eau mouvement d'élo-

qn :: ■■•. j •> émotions (le ce matin du dimanche où son vaisseau, quittant les Aç >res, prit la haut4 mer. Pour la première f * is, le drapeau confédéré il dtait au grand mât. Pour la première fois, le navire re ut ce nom qui, bientôt, allait s'écrire eu lettres de feu d'un bout à l'autre de l'Océan !

— Présent a son baptême, s'écria Semmes, je le fus à sa mort, Deux ans s'étaient écoulés. Un autre dimanche, le 29 juin, sonna l'heure des funérailles. Dans son glorieux duel avec le E ', ['Alabama succomba. Beaucoup dorment ensevelis avec lui, au pr (fond de la mer, qui, en un dimanche pareil, assistaient à son b ; têmet

Les ; ■ x de l'amiral étincelaient d'un feu sombre.

— Jamais, reprit-il, talon ennemi n'a souillé le pont de Y Alabama ! Pas un m >rceau de sa coque, pas un lambeau de son pavillon, n'est demeuré comme trophée de victoire entre les mains de nos vaî Lrs !

Une salve d'applaudissements accueillit cette péroraison.

Tandis rae parlait Semmes, je ne sais quels calculs de probabilités s'emparai snl de mon esprit. Que le Sud eût triomphé, et cet trouve maintenant réduit — le fait l'honore —

à d nielques pauvres conférences pour \ ivre, occuperait

une position hors ligne dans les États dés-unis américains, L'éclat du succès aurait rejeté dans l'ombre les côtés fâcheux de ses expé maritimes. On proposerait à l'admiration des généra-

tions futures l'amiral Semmes, ce grand capitaine, qui, en quelques mois, avec un seul navire, balaya des mers le commerce du Nord!

Le Sud vaincu, Semmes, point amiral du tout, n'est plus qu'un pirate.

11 y a là matière à réflexion (1).

t. Lorsque Sommes se présenta chez le président Johnson —Washington — pour régler ses affair -. il envoya sa carte: Amiral Semm L'huissier revint pr tôt :

— Le président ne connaît personne, dans le monde entier, portant ce mm

' ■ de ce titre !

L'amiral comprit, el renvoya sa carte ainsi modifiée: .V. Sem

De Mobile, je me rendis par mer à la Nouvelle-Orléans.

Sans les jalons, plantés de distance en distance, qui marquent l'étroit chenal ouvert aux steamers, à travers le dédale des bancs de sable dont le golfe est encombré, j'aurais pu me croire en plein Océan. Cette route maritime se dirige sur l'Ouest, par la baie de la Chandeleur.

Partis le soir, nous arrivions le lendemain, avant l'aube, devant Port au Place, débarcadère de la Nouvelle-Orléans.

L'expérience d'autrui ne sert pas, dit-on, à grand'chose ; cependant, je me permets de donner un avis aux voyageurs qui viendront après moi : — Quand, le soir, en quittant Mobile, le Stewart du steamer vous demandera si vous désirez être réveillé pour le premier train, répondez : Oui !

Ce train part à une heure impossible; peu importe! Si, entraîné par l'espoir de prolonger votre sommeil, \ ous répondez au contraire : Je prendrai le second train ! — Voici le sort qui vous attend :

A quatre heures, au moment des plus doux rêves, un coup violent, frappé contre la porte de votre cabine, vous fait bondir :

— Quoi ? qu'est-ce ?

— Monsieur ! crie une voix de stentor : Prenez-vous le premier train ?

— Eh non! misérable! Je vous ai dit hier : le second!

Les pas s'éloignent, vous vous retournez, vous cherchez à ressaisir le songe interrompu.

— Boum ! — porte à droite.

— Quoi? qu'est-ce?

— Monsieur ! crie au voisin de droite la même voix tonnante ; Prenez-vous le premier train ?

— Eh non, triple brute! fait le voisin : le second! Je vous l'ai dit hier!

Vous vous retournez de L'antre côté :

— Boum! — porte à gauche.

— Quoi/ qu'est-ce .' qu'y a-t-il ?

— .Monsieur ! prenez-vous le premier train?

Ici, le voisin de gauche lâche une bordée d'invectives, dont la transcription à mes lecteurs.

il va des gens, que la vexation d'autrui raccommode avec leur infortune. Je ne suis pas de ceux-là. D'ailleurs, dans le branle-bas général, plus moyen de se reconnaître. Un infernal vacarme éclate de partout: piétinement sur le pont ; caisses et ballots roulés, jetés, cognés; appels désespérés des familles en désarroi; mugissements effroyables— on dirait le braiement de quelque âne antédiluvien — par lesquels la locomotive charme ses loisirs.

Enfin, le train part, il est parti! — Cette fois, vous vous étendez avec un soupir de soulagement : Je vais me dédommager!

Tambourinage à la porte ! —Au nom de Qu'est-ce que vous

me voulez ?

— C'est l'heure de vous lever, Monsieur ! Le second train va partir !

— Bien ! bon ! imbécile ! — A la hâte vous saisissez veste et culotte, vous les enfilez tant bien que mal, vous vous précipitez sur le pont.

— Oh t Monsieur ! fait le stewart en se curant les dents : Le train ne se mettra pas en route avant une heure t

Et, grelottant dans le brouillard, entre la terre et l'eau, vous pensez à ces avisés, à ces sages, qui ont pris le premier convoi, et qui, à l'heure qu'il est. installés dans l'hôtel X***, Nouvelle- Orléans, le dos au feu, les pieds au sec, se régalent d'un bon déjeuner.

Le dimanche à la Nouvelle-Orléans - c'est le premier jour que j'y passai — ne ressemble guère au dimanche anglais : affluence clans les rues et dans les marchés, boutiques ouvertes jusque l une <"i deux beures de l'après-midi, chacun courant à ses pi dsirs ou à bcs affaires] on se croirait à Paris.

L'élément français, espagnol h catholique, domine, imprimant son cara itère aux mœurs, à la physionomie, aux toilettes, aux habitations; avec une parfaite bonne grâce, qui fait ressortir la merveilleuse beauté des femmes; avec je ne sais quoi de

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mauvais - une expression que je n'ai rencontrée nulle part ailleurs - dans le regard des jeunes gens.

La guerre a lourdement pesé sur la capitale fie la Louisiane. Quelques négociants semblent croire que c'en est fait île sa prospérité. Ils se trompent. Une ville placée dans ces conditions : avec le Mississipi supérieur, avec l'Ohio, avec le Missouri, qui, après avoir traversé les plus riches régions du monde, viennent déposer leurs trésors dans le Mississipi inférieur, lequel les apporte à la Nouvelle-Orléans; cette cité-Là se relèvera toujours. Elle est le port naturel de tout un continent. Son grand ennemi, la fièvre jaune, rencontre sur le champ de bataille une administration municipale vaillante à la lutte ; sans compter l'immigration, qui, s'accroissant dans des proportions énormes, s'empare des territoires marécageux, les cultive et les assainit. Le « Jack jaune » bat en retraite devant cette pacifique armée (1).

Des tramways parcourent la ville, aménagés de telle sorte, qu'an conducteur seul, en forme tout le personnel. Chacun dépose le prix du trajet dans une boîte, dont les parois transparentes permettent à l'employé de vérifier l'intégrité des paiements. Les Messieurs — ainsi le prescrit l'étiquette — s'acquittent en entrant ; les darnes, une fois assises, font passer leur contribution par le plus proche voisin. A Mobile, un écriteau placé sur la boîte, prévient les passagers que le paiement, 10 cents, est confié à leur honneur. Hélas l l'avis suivant : « N'enveloppez pas votre argent, afin que le conducteur puisse le contrôler l » — prouve que Patrick (2) a passé par-là.

Les grands hôtels américains, palais ouverts à la vie domestique du citoyen de l'Union, plutôt qu'abris momentanés offerts aux oiseaux de passage, se distinguent par un luxe inconnu chez nous.

Des trois ou quatre cents convives que réunissait la table où je prenais place, cent au plus étaient voyageurs comme moi. Les autres, ou habitaient l'hôtel à titre de pensionnaires, ou logeant ailleurs, venaient y manger.

1. La Nouvelle-Orléans s'étale sur un espace aussi plat qu'un billard: plus bas que le niveau du Mississipi qui l'enlace, maintenu par de fortes digues. Les égouts de la ville, ne pouvant se dégorger dans le fleuve, se versent plus loin, dans le lac. L'élévation du Mississipi permet de lui faire d'abondantes saignées, et d'amener de vifs courants dans les rues, qui s« trouvent nettoyées et rafraîchies par ce moyen.

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