‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 75 sur 138 · L'entretien complet coûtait 3 dollars et demi par jour · texte numérisé non relu

L'entretien complet coûtait 3 dollars et demi par jour

Plats froids. Bœuf salé; roastbeef; mouton; jambon.

Entire*. Bœuf à la mode; têtes de veau; croquettes de riz, sauce au citron; pieds de \<\m à la pascaline; veau et jambon aux champignons; macaronis sauce italienne; petits pâtés d'huître

Légumes. Pommes de terre irlandaises en robe de chambre; ditto '"ii purée; maïs grillé; riz; épinardS; choux.

Salades et hors-d'œuvre. Sauce Worcestershire; champignons marines; tomates; noix marinées; bettes au vinaigre; salade à l'italienne; concombres au vinaigre; Cumberland sauce; laitues; fromage; Harvey sauce; beefsteak sauce; John Bull sauce.

Pâtisseries et puddings. Pudding aux groseilles; pudding pain mollet, sauce à l'eau-de-vie; pudding Pithivier; perlies génoises; biscuits milanais; gelée à l'anisette; crème anglaise.

Dessert. Raisins; avelines; amandes; pecans; oranges; café à l'eau.

Déjeuner, ad libitum, de 7 à 10 heures. Dîner — de 2 à 4 heures.

Souper — de 7 heures à minuit.

Dans ces phalanstères, une absolue soumission au règlement est indispensable. Il faut déjeuner, dîner, souper, à l'heure où tout le monde déjeune, dîne, soupe. Il faut lire, écrire, fumer, dans les salles exclusivement destinées à ces opérations. Malheur à qui se permet la moindre velléité d'indépendance! Elle lui coûte cher. Tentez l'essai : louez un salon particulier, mangez quand bon vous semble ; vous verrez les proportions que prendra l'addition! Du reste, faites les trois repas réglementaires, faites-en deux, faites-en un, n'en faites point, tout revient au même: vous n'en paierez ni un cent de plus, ni un cent de moins.

En mars déjà, la chaleur était excessive. On cueillait les poires; la seconde récolte de fraises paraissait sur le marché ; grâce à un hiver exceptionnellement doux, la première avait égayé Noël, et les moustiques, qui d'ordinaire ne se montrent pas avant mai, profitant de la saison précoce, sonnaient gaillardement leur clairon. Il me semblait, en parcourant les rues, marcher dans un calorifère. Mon chapeau s'était transformé en une cloche ardente; le pavé m'aveuglait, l'atmosphère m'asphyxiait, la soif me dévorait. Une ombre, ne fût-ce que quatre pieds carrés, se dessinait-elle quelque part, j'y courais. Par bonheur — ou par malheur — chaque habitation, chaque magasin est pourvu d'une fontaine d'eau glacée. A peine entré, j'implorais un verre du restaurant nectar : c'était délicieux... mais c'était dangereux!

Parmi les illustrations de la Nouvelle-Orléans, comment ne pas nommer Beauregard, le général qui, au matin du 12 avril 1861, tira ce premier coup de fusil, dont la détonation ébranla le continent américain!

Beauregard commandait les Confédérés à Bull Run; il culbuta Benjamin Butler à Bermuda Hundreds et conquit, par l'héroïque opiniâtreté qu'il mit à défendre le Fort Sumter, son surnom populaire : l'homme de Sumter.

L'homme de Sumter, a échangé ses epaulettes contre la présidence du New Orleans and great Northern Railway; et sur ses terres, confisquées par le gouvernement, le Freedmans Bureau a fondé une école nègre, que suivent régulièrement les ex-esclaves de l'ex-général.

Beauregard, de taille exiguë, la barbe grisonnante, les cheveux courts, soigné sur sa personne, gentleman jusqu'au bout des ongles, fit le plus gracieux accueil aux lettres d'introduction que m'avaient remises pour lui d'anciens compagnons d'armes. Le sang français qui coule dans ses veines lui donne ce je ne sais quoi de cordial, qu'on ne rencontre pas toujours chez les Américains.

L'entretien roula sur les derniers événements. Beauregard parlait de Lee avec un respect profond ; de Longstreet, comme d'un officier supérieur.

— Ses hommes avaient en lui, dit-il, une confiance implicite. C'est a ce signe qu'on reconnaît le vrai commandant. Quant à Jackson, je le tiens pour le plus grand capitaine de notre époque. La guerre a fait de Lee un bon soldat. Jackson était né soldat. Jackson, un enthousiaste, non-seulement était patriote, mais se croyail appelé de Dieu à ce qu'il nommait: sa mission. Jackson aurait aussi bien commandé une armée qu'un simple corps. Ce n'était pis le cas de Mac Clellan, bon ingénieur, mais malhabile au maniement des masses. Il s'y faisait, quand on le changea. L'audace, la témérité si vous voulez, lui manquaient un peu. Néanmoins, si on l'eût laissé tranquille, on serait entré plus vite à Richmond.

— Et Grant ? Qu'en pensez-vous, général ?

— Grant ! Changez les positions: mettez Grant où était Lee, Lee où était Grant ; donnez a Lee cent cinquante mille hommes, n'en laissez que cinquante mille à Grant, et dites-moi combien de temps,

conditions étant ainsi retournées, Grant aurait tenu? Il en va de môme p air Johnston et Sherman. Si Johnston avait commandé l'année de Sherman etSberman l'armée de Johnston, vous imaginezvous que jamais Sherman fût entré dans le Sud? Vous figurez-

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vous qu'une fois en!r;, il y fat resté? L'inégalité était écrasante (i).

An moment ou j'allais quitter la Nouvelle-Orléans, Beauregard me remit une recommandation générale pour les employés des chemins de fer placés sous son administration. J'eus plus tard l'occasion d'en vérifier la valeur. Traversant le Tennessee, je demandais quelques renseignements au conducteur du train , grossier personnage, qui jugea bon de se hérisser en vrai porc-épic. Voyons, me dis-je : essayons un peu notre talisman ! — J'exhibe la lettre de Beauregard. L'employé la prend, lit une première fois, me regarde, lit une seconde fois, replie soigneusement la feuille, me la rend, lance à travers la portière une fusée de jus de tabac, et s'écrie transporté :

— Un ami du général Beauregard t Monsieur, vous êtes mon ami 1

Le brave homme s'assied à mes côtés, et le voilà qui me raconte comme quoi il s'est battu sous Beauregard, à Corinth; le voilà qui me donne toutes les indications que j'avais vainement réclamées de sa complaisance ; puis, sautant hors du waggon, il revient les mains chargées des meilleurs cigares, et me contraint de les accepter : Pour l'amour du général !

Cet incident, puéril en soi, est un exemple entre mille de l'affection que gardent les anciens soldats à leurs chefs vaincus.

1. Elle ne l'avait pas été au début. Ce fut la justice de sa cause, qui fit la force du Nord. — Trad.

IBSZAItlîKRBE» NATIONALES.

Les familles humaines qui s'agitent sur la surface du globe, se gaussent réciproquement de leurs travers.

L'Américain, se formalise de la raideur britannique; le sansgêne Yankee, paraît monstrueux h l'anglais ; les révérences et la ([unie du chinois, font rire l'européen ; le chinois trouve l'européen fort mal élevé! Je suis pour ma part, disposé à. ne m'étonner de rien, sauf toutefois lorsque m 'apparaît, chez un peuple civilisé, quelque grosse incongruité passée à l'état chronique. Or, du Nord au Sud, les Américains ont une façon de s'asseoir qui renverse toutes mes notions de convenance.

Les pieds plus haut que la tête 1 C'est le mot d'ordre, on le dirait, échangé d'un bout h l'autre des États.

Je suivais une rue de la Nouvelle-Orléans, quand, par hasard, je levai les yeux. Vingt à trente paires de pieds, alignés sur le balcon d'un grand hôtel, présentaient leurs semelles aux passants. Ces pieds et ces semelles appartenaient à vingt ou trente gentlemen qui, in^t ;ilk;<. dans des fauteuils à bascule, doucement renversés, menaçaient le ciel de la pointe de leurs bottes, tout en fumant un cigare et en lisant le journal t — L'aspect ne m'était pas nouveau. Lorsqu'à Washington, je franchis le seuil de la Chambre des représentants, le premier objet qui s'offrit a mes regards fut une paire de \ t - sem lies, audacieusement dressées sur le pupitre qui fais. lit face a. l'orateur. Le propriétaire des susdites semelles, un honorable gentleman, écoutait, bras croisés, avec une attention profonde, h' discours que scandaient les oscillations régulières de son fauteuil. Un coup d'oeil jeté dans la salle, me montra qu'il n' seul à jouir des immunités américaines.

M. ». ! ; Ch in' jcompagnàit. Me

voyant qu il Me vous scandai \$ei l écria t-

il : En Angleterre, vos représentants gardent le chapeau sur la tète, ce qui, pour nous, constitue an manque absolu de décorum î

Les nègres, on le conçoit, n'onl rien eu de plus pressé que d'imiter leurs anciens maîtres. Les assemblées constitutionnelles du Sud, s'émaillent ça et là de quelques larges pieds, appartenant à des jambes noir d'encre, étalés avec délices sur le maroquin des bureaux.

Vous chercheriez en vain, dans les États, un semblant d'étiquette. Pas le moindre vestige de cérémonie ou d'apparat t Rien dans les formes ne désigne les dignitaires, même ceux qui occupent la position la plus élevée, au respect des citoyens.

Vous, Pierre, Jacques ou Jean, vous désirez voirie Président ? Bien ! Rendez-vous à la Maison Blanche, avec le costume qui vous plaira ; remettez votre carte à l'huissier de service qui, sans lh r se tient dans l'antichambre. Votre tour venu, l'huissier vous introduit. Le Président, vêtu comme tout le monde, vous reçoit assis ou debout, écoute ce que vous aAez à lui dire, et termine l'audience en vous donnant une bonne poignée de main.

Les hommes publics, sont ici d'un accès mille fois plus facile que chez nous. Leur urbanité, leur courtoisie, en dépit de l'ennui que doit leur causer le flot incessant des visiteurs, ne se dément pas un instant.

Les Américains qui, en fait de toilette, ont des recherches que nous ignorons, éprouvent le besoin d'affirmer leur indépendance — disons mieux, leur mépris absolu — à l'endroit de ce que nous nommons : le respect humain.

N'ai-je point vu, à New- York, un docteur en théologie, rédacteur de Revue, publiciste distingué, quitter son bureau, un énorme panier de cuisine pendu au bras !

De vrais gentlemen se rendront à un diner privé, en tenue de campagne. Leur hôte, — M. X*** entre autres, homme politique à la tête d'une immense fortune — les recevra en jaquette de chasse t

A Montgomery, Alabama, le secrétaire d'État, les chefs de départements, travaillaient en bras de chemise. Le soleil embrasait l'air, on étouffait dans les bureaux : pourquoi ne pas ôter son habit ? Le secrétaire d'État n'y perdait rien, l'homme y gagnait tout. — L'homme primant l'habit, voire l'emploi; c'est l'idée républicaine par excellence, appliquée avec une rigoureuse logique d'un bout à l'autre des États-Unis.

Tout costume officiel passe pour anti-républicain. Les livrées,

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fort impopulaires, semblent un stigmate avilissant. Rien ne distingue l'employé du chemin de fer auquel vous avez à faire, sinon — pas toujours — i ir la casquette, ou une petite

broche d'arg x >ton. Soit en chaire, soit en ville, le

pasteur se confond avec le laïque: ni robe ni rabat, pas même la litionnelle cravate blanche. Le pasteur arrive avec son paletot, l'ôte à loisir, en fait autant de ses galoches, et se met a. prêcher. liberté plus complete encore règne dans les assemblées populaires.

Smith, l'ex- gouverneur de Virginie, escalade un jour la plate-forme, el commence s p ech, le chapeau sur la tête, le corps emballé dans un lourd pardessus. A mesure qu'il parle, Smith échauffé enlève son couvre-chef, se dépouille de son paletot, poursuit, s'anime, et sentant la transpiration perler sur son front, demande à l'auditoire la permission d'ôter son habit 1 Accordé! Le. thermomètre continue à monter, l'orateur à ruisseler. Cette fois, sans requérir d'autorisation, Smith retrousse ses manches, arrache faux-col et cravate, déboutonne le plastron de sa chemise, et, dans cet élégant négligé, termine son discours par une péroraison dont l'éloquence provoque un tonnerre d'applaudissements.

Habit bas, talon haut! telle est, je le répète, la devise américaine.

— Je ne prends pas mon parti, disais-je à mon ami M. N*", d'un pareil sans-façon.

— Tranquil lisez-vous 1 repli qua- t-il : Vous trouverez dans les deux Carolines, cette espèce de chose que vous pleurez, le déco-

H. N"* se trompait. Dans les Carolines, pas plus qu'ailleurs, je ne rencontrai les usages auxquels nous ont accoutumés nos idées et notre éducation. Gomme j'en faisais la remarque à un jeune àvo :a1 :

— Oh! s'écria-t-il : Si c'est l'ancienne mise en scène qu'il vous faut, venez assister, demain matin, à l'ouverture de la Cour suprême. Vous a pleins usages normands !

le ne manquai pas au rendez.- vous. — Juges, procureurs et clients, causaienl à la bonne autour du feu. Le Maréchal, M. Litchford, chargé d'ouvrir la Cour, vêtu comme un ouvrier respectable, ne se distinguait enquoi q it des autres. Litchford^'pour le dire

passant, esl le ma tre tailleur chez lequel Johnson, dès lors Président des Etals-Unis, lit son apprentissage à Raleigh. — Neuf heures sonnant, les membres du tribun I dirent sur leurs

sièges. Le Grand Juge ordonna au Maréchal d'ouvrir la Cour. Lttchford se leva, mâcha sa chique de tabac, cracha, et cria d'une voix formidable : — « Oyez! oyez! cette Cour suprême est maintenant ouverte I Dieu bénisse l'Etal et cette honorable Cour! » —

Puis, en manière de conclusion, le Maréchal passa son tabac d'une joue à l'autre! — Cela s'appelail ouvrir la suprême Cour de la Caroline du Nord : d'après les usages normands!

Le spectacle, pour grotesque qu'il me parut, n'empêchait ni le tribunal d'être suprême, ni les juges d'être capables. — Au bout du compte, que pensent les Américains de notre sac de laine, à nous autres Anglais, et de nos perruques à marteaux ?

— N'allez pas, Monsieur ! me disait plaisamment à ce propos M. Vance, ex-gouverneur de la Caroline: N'allez pas vous figurer que nous rejetons toute forme. Tenez, M. le juge X" , entre autres, est un observateur aussi ponctuel des formes, que le plus strict de vos magistrats. On lui amène un jour, en qualité de témoin, Jim, soldat fort maltraité par la dernière guerre.

— Levez la main droite! fait le juge.

— Peux pas, Monsieur.

— Pourquoi ?

— J'ai été blessé au bras droit, Monsieur.

— Levez le gau ne!

— Peux pas, Monsieur ; le bras gauche ne vaut pas mieux.

— Alors, fait gravement le juge, levez la jambe: nul ici n'est admis à prêter serment sans lever quelque chose!

On connaît la manie américaine : taillader à coups de canif ou de couteau, le premier objet venu. M. Vance, l'ex-gouverneur dont je parlais tout à l'heure, ciselait gravement le dossier de son fauteuil, lorsque je le vis pour la première fois dans le bureau d'un ami. — Bourrienne raconte le même trait de Napoléon. Serait-ce le cachet du génie?

Le Dr Charles Ilodge. siégeait à la place d'honneur, dans l'assemblée générale des anciens Presbytériens — Albany. — Or l'illustre théologien, placé en face de moi sur l'estrade, occupait ses loisirs à sculpter le pommeau de sa canne, qui bientôt, sous son canif expérimenté, prit la forme d'une tête de chien.

Certain jeune Américain sans fortune, dit la chronique, ne parvenait pas à attendrir le père de sa bien-aimée. Désespéré, notre amoureux s'adresse au pasteur de son église :

— Venez ! s'écrie-t-il : Venez avec moi chez M. K**\ Plaidez ma cause ! vous la gagnerez, je vous bénirai éternellement !

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