LES AMKU1CA1NS CHEZ EUX
contrée à un énorme tartan. Et il ajoutait dans sa candour, que pour l'employer tout entier, il faudrait habiller quatre régiments highlanders, au moins t
L'Hudson, ce Rhin de l'Amérique, serpente à travers un panorama bien autrement pittoresque.
La Blue Ridge, la vallée de Virginie, celle de Yo Semito en Californie, le Niagara, les Kentucky Caves, le Pont Naturel, se rangent parmi les merveilles du monde. Toutefois, les paysages américains, rarement accidentés, se distinguent plus par l'ampleur illimitée de leurs prairies et de leurs forêts que par la variété de leurs aspects. Ce qu'on appelle montagnes mérite à peine ce nom. Un gentleman, au retour des Rocky Mountains, disait plaisamment que les deux seules choses qu'il n'eût pas vues, c'étaient : des montagnes et des rochers !
L'uniformité devient positivement désolante, dans le Mississipi inférieur. Au temps de la haute crue, c'est tout au plus si les bords se dessinent. Par delà les interminables plantations de coton, d'immenses forêts vont se déroulant, se perdant aux confins de l'horizon bleuâtre, et chaque méandre du fleuve vous ramène devant le même tableau. Si parfois quelque colline surgit au milieu de l'Océan de verdure, elle s'aplatit bientôt, rentre dans le plan général... quelques tours de roue, elle ca disparu! La nuit descend ; vous disparaissez, vous aussi, dans votre cabine. Tandis que vous dormez, le steamer file à raison de seize milles par heure ; le lendemain vous retrouve à votre poste d'observation, devant le même aspect, exactement : le vapeur n'a pas bougé, vous en prêteriez serment au besoin. — C'est ainsi que vous traversez ces vastitudes sans bornes, destinées à devenir un jour la patrie de quelques millions de citoyens.
Les sinuosités du fleuve mettent seules un élément de variété dans cette désespérante monotonie. Le cours se divise si souvent pour enlacer une île, pour tourner un cap ; il s'amuse si bien aux découpures du sol, que le soleil, aux yeux de quiconque navigue, semble se lever et se coucher à tous les points de l'horizon. Après un détour de vingt ou trente milles, vous revenez juste au point de départ. Le fleuve, rectifiant sa ligne un beau matin, coupera au court. En attendant, fleuve et steamers vont musant à loisir.
Sur de longs parcours, le Mississipi, dont le lit domine le niveau du pays plat, n'est contenu que par les berges d'alluvion. Que ses eaux débordent, qu'un point quelconque de cette fragile barrière cède sous l'effort de la pression, et voilà des territoires aussi
SUR LE MISStssiPl. 303
grands qu'an de nus comtés ajiglais, transformés en mers inté" riem
Le Mississlpi, lorsque j'en suivis le cours, était à son plus beau moment. La font»4 des neiges dans l'extrême Nord l'avait porté à son maximum de largeur.— La crue du fleuve! On n'avait pas d'autre préoccupation. Lei détenteurs de fonds publics attendent avec moins d'anxiété le dernier mol de la Bourse, qu'on n'épiait l'arrivée des télégrammes, annonçant que l'Arkansas s'était élevé de vingt pieds, et qu'à Cincinnati, le fleuve s'enflait d'heure en heure.
C'est qu'ici, la crue annonce l'ouverture du Nord-Est : la reprise du grand mouvement commercial d'été. En temps de sécheresse, les eaux baissenl à tel p ini. que le fleuve en devient presque impraticable et toujours dangereux.
Le peril de la navigation est là ; et dans cette autre circonstance, que, même lorsque le fleuve prend un mille et plus de largeur, son canal navigable, fort étroit, change constamment.
I. b snags, autre danger ! Les snags sont des arbres de dimensions prodigieuses, qui, déracinés el entraînés parle courant, vont glissant, tournant, pirouettant, jusqu'à ce que, arrêtés par quelque obstacle, leurs racines s'implantent dans la boue, tandis que le tronc,subissant la traction du fleuve, s'allonge dans la direction du courant, colosses restent immobiles, comme de gigantesques éperons, prêts à transpercer barques et vapeurs. Lorsque leur ramure émergeant au-dessus de l'eau, une sorte de bouillonnement se produit, b' péril est moindre; on l'évite parce qu'on le voit. Mais lorsque l'arbre s'eni m bas pair qu'aucun remous ne le trahisse, et qu'il se redresse assez haut cependant, pour éventrer quiconque se hai ■ en ses parages, il devient un des plus redoutables ennemis que puisse rencontrer le navigateur. — Je ne suis jamais parvenu à ■ comment s'y prentil notre pilote, pour éviter les snags. Plus d'une fois, quittant ma chambrette pendant la nuit, grimpant au faite du bâtiment, j'ai interrogé le fleuve. Non-seulement les ténèbre m'empêchaient de discerner aucun détail, mais la ligne noire des forêts profilée sur le ciel n'offrail pas une irrégularité, un p lint <b' repère. Décidément, pour se tirer de là, il faut les yeux de lynx des pilotes du Mississipi.
L'amour-propre effréné de ces pilotes, celui des capitaines, constitue un autre danger, l'as question de rencontrer un steamer, sans Jouter avec lui. A peine les deux bâtiments se sont-ils aperçus, les deux cheminées vomissenl des ton-cuts de fumée; les chauffeurs Jettenl des avalanches de bûches dans les fournaises ; la vapour siffle, hurle, poussée à la plus haute pression ; le navire tressaille,
ux.
bondit, se cabre... et saute quand il n'y a plus moyen de faire autre nient.
Un beau jour, nous rencontrons un steamer, arrêté pour prendre du bois. Deux coups de sifflet partent à son bord, deux coups de sifflet répondent du nôtre.
— Qu'est-ce donc ? demandai-je à mon voisin.
— Un défi î Vous allez voir ! Parie que nous gagnons ou que nous sautons î
Déjà les deux rivaux se mesurent. La respiration régulière de notre bâtiment devient haletante; il murmurait, il rugit. Son armature vibre, ses parois tremblent, son plancher craque ! Les passagers des deux vapeurs, rassemblés sur le pont, oublieux du péril, enfiévrés de la lutte, poussent au combat les steamers, qui, fendant l'eau avec une effrayante rapidité, menacent de s'écraser l'un l'autre. — Grâce h Dieu, ce fut court. Chaque coup de piston nous faisait gagner du terrain : Nous dépassons notre rival, nous le distançons. Abandonnant la partie, il diminue ses feux, et les hourras de nos gens achèvent sa défaite, surtout lorsque notre pilote, lui montrant un boutf de câble, offre gracieusement de le remorquer.
Ces aventures aident à passer le temps. — Les repas, disons-le, deviennent, eux aussi, une affaire importante. De fréquents arrêts rompent à leur tour la monotonie du voyage.
Vite consommée, la provision de bois se renouvelle à de courts intervalles. Un steamer brûle de soixante à quatre-vingts cordes de bois par jour. La corde, qui représente un bûcher haut de 8 pieds, sur 4 de long et 4 de large, équivaut à huit cents ou mille boisseaux de charbon, et coûte trois dollars.
On connaît le proverbe anglo-américain : Time is money. Afin d'épargner le plus possible et le temps et l'argent, des radeaux chargés de combustible attendent le vapeur, qui les harponne au passage, prend leur chargement sans s'arrêter, et laisse au courant le soin de les ramener à leur point de départ. Dans d'autres localités, le steamer fait escale pour embarquer les bûches entassées sur le rivage. Un brouhaha, une excitation, une fièvre indescriptibles succèdent alors au calme plat. A peine les passerelles jetées, des bataillons de nègres jaillissent, on le dirait, de l'entrepont, se précipitent à terre, descendent par une des planches, remontent par l'autre, tous d'un pas élastique et rapide,se trottant réciproquement sur les talons, et s'encourageant de la voix, jusqu'à ce que la cargaison étant complète, le navire reprenne le fil de l'eau.
■■■. LE MISSISSISI.
Souvent aussi, le havire s'arrête devant quelque plantation on quelque village, perdus au sein des vastitudes. Les rives étant très-basses, le vap rcirse tourne, bat arrière, se rapproche autant que faire se pout du bord, établit seS ponts volants, pose les passagers, prend les marchandises et repart. Plus loin, une planche fixée entre deux poteaux, porte ces mots en caractères monumentaux: Nouvelle-Babylonel Vous regardez, vous cherchez la capitale décorée de ce nom colossal ; vous vous frottez les yeux, surpris de ne rien voir ; à force d'interroger l'horizon, vous découvrez tout là-bas, deux ou trois cabines de bois. C'est la Nouvelle- Babylone !
Riez, si vous voulez! Traitez de fou, tout au moins de présomptueux,l'individu qui, seul au milieu de ces déserts, fiche quelques pieux en terre, les couvre d'une espèce de toit, et prétend mettre le tout au rang des cités! Quant à moi, je me sens pénétré d'admiration pour cet homme-là. Ce pauvre assemblage de planches, c'est sa confiance) inébranlable, en l'avenir! C'est sa foi, qui déjà est la vue! Cet homme contemple les miracles de civilisation que son coup de pioche va faire jaillir du sol. Où vous n'apercevez qu'eaux stagnantes et que forêts, lui, voit les chantiers, les magasins, les édifices publics se ranger le long de rues splendides ! Et il fait bien de voir cela, car cela sera.
Ce regard croyant, fixé sur l'avenir, est un trait national qui frappe tout étranger. Le bruit des marteaux, des scies et des pioeb is, retentit du Nord au Sud, dans l'immense continent américain. Que vent dire ce bruit ? Que font ces gens-là?
Ce qu'ils font ? Ils bâtissent le trône du futur empire des deux mondes.
Vous hausses les épaules : — Partout de l'ébauché, partout des échafaudages, rien d'achevé! dites-vous : Mauvaises, les route, ! Fragiles, les chemins de fer 1 A peine entamé, h' remaniement des plantations! En bois, en plâtre, vos métropoles de l'avenir 1 Du provisoire, du provisoire toujours! Les contres eux-mêmes ressemblent à des campemen*
Oui, la nation campe; mais elle marche, mais elle conquiert, mais l'Amérique, à peine défriché •. est une gloire en préparation, qui bientôt fera pâlir la nôtre. Et voilà pourquoi Epkràim Brown achète quelques .nies de lande, construit sa cabane, enfonce deux perches dans le sol, y ftxe une planche, et fièrement écrit dessus: Nouvelle-Babylone!
Brave Ephraini ! cœur énergique, Ame croyante! Dieu veuille que le Père des Eaux, sortant quelque nuit de son lit, n'envoie pas ta
Nouvelle-Babylonc rejoindra son homonyme, dans le pays des dé vastations et de l'oubli !
Des cités moins problématiques s'échelonnent sur les bords du ûeuve. C'est Natchez, qui étincelle sur La berge sombre, et dont les mille feux semblent lutter avec les étoiles du ciel. Le lendemain, voici Vicksburg, endormie ;m versant de ses collines agrestes. Deux jours après, Memphis, capitale du Tennessee, défile à. son tour. Quarante-huit heures de navigation vous amènent devant Saint-Louis, alignée sur un espace de sept milles.
Et ces villes importantes ne représentent que des points perdus dans l'immensité du territoire.
Rien de tel que le rapide changement de climat, pour faire mesurer l'étendue du continent situé entre le golfe du Mexique et les Lacs.
Au moment où je quittais la Nouvelle-Orléans, un ardent soleil d'été flamboyait dans le ciel; les marais étalaient leur plus verte parure; les arbres, leur plus riche feuillage. A mesure que nous remontions le fleuve, la végétation, on l'eût dit, rebroussait chemin vers l'hiver. La feuillée, qui s'amaigrissait à vue d'œil, devenait transparente ; bientôt, les boutons finirent par rentrer sous l'écorce, et lorsque je touchai les rives du Michigan, terme de mon voyage, un linceul de neige couvrait encore le sol.
J'eus, cette année-là, le privilège de traverser trois printemps : Pêchers et pruniers fleurissaient en Géorgie ; je retrouvai l'hiver dans l'Ulinois et l'Ohio; en Virginie, je rattrapai mon printemps numéro deux; quelques semaines plus tard, après l'avoir vu se transformer en été, j'arrivai juste à temps dans l'Amérique anglaise, pour saisirait vol mon printemps numéro trois, qui se hâtait de verdir les forêts avant qu'arrivât, train express, comme il le fait d'ordinaire, l'été du Canada (i).
1. Si vous voulez mesurer l'ampleur du continent américain, laissez-vous glisser le long de ses fleuves : le long du Mississipi par exemple, ou d'un de ses affluents, et comptez les milles! — De la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de la Rivière Rouge, deux cents milles. De l'embouchure de la Rivière Rouge à Lanesport sur le moine fleuve — Arkansas — six cents milles ! — De la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de l'Ohio, mille et cinquante milles. Mille milles encore, pour remonter l'Ohio jusqu'à Pittsburg — Pensvlvanie. — S'agit-il du Mississipi luimême, s'agit-il de vous transporter de la Nouveile-Orléans à Saint-Anthony? — Minnesotta — deux mille milles! Si, aprrs douze cent* milles de navigation, vous quittez le Mississipi pour le Missouri, c'est quinze cents milles qu'il vous faudra franchir', avant d'arriver à Fort-l'ierre.
Sur un parcours de trois mille deux cents milles — depuis Benton, dans