C LES AMÉRICAINS CHEZ EUX
divisés en compartiments avec portieres des deux côtés. Ils ressemblent à an long omnibus, garni, à droite et à gauche, de siè
placés sur une ligne perpendiculaire au couloir du milieu. On entre et on sort par les deux bouts. Le premier car est-il comble? vous le traversez, et grâce à la plate-forme qui sépare les voitures, vous passez dans le wagon suivant, lors même que le train court à toute vitesse. Les amateurs d'exercice pédestre peuvent se promener ainsi, d'un bout à l'autre du train, depuis l'aube jusqu'à Ja nuit. Vous avez froid ? le poêle qui chautîe votre car vous présente son brasier. Vous avez soif? une fontaine vous verse de l'eau glacée. Vous avez envie d'allumer votre cigare ? voici le wagon des fumeurs. Le sommeil vous prend ? étendez-vous dans le wagon-lit. — Et dites, après cela, si les chemins de fer du Nouveau-Monde ne l'emportent pas en confort , sinon en rapidité, sur les bottes du Petit Poucet ?
L'Américain est né commerçant, on sait cela. Le trait national se retrouve ici, comme ailleurs. — A peine le convoi parti, le trainboy parait, chargé de journaux. Le train-boy est d'ordinaire quelque garçon déluré, bien pénétré de cette idée : que si vous avez oublié votre journal, votre journal ne tardera pas à vous manquer, et qu'alors, vous paierez sans hésiter la première feuille venue, fût-ce à prix d'or. — Le train-boy ne se trompe guère.
Ce n'est pas tout. Notre individu, qui connaît à fond la nature humaine, sait que, ses besoins littéraires satisfaits, elle peut en éprouver de moins nobles. Aussi, les journaux débités, notre bonhomme reparaît, avec une corbeille où s'entassent les fruits de la saison. Vous n'aimez ni les pommes, ni les noix, ni les raisins, ni les figues ? Soit. Le trainboy revient avec du sucre d'érable, du sucre candi, un assortiment de gâteaux ; il les étale d'une si appétissante façon devant vos enfants, que l'eau leur en vient à la bouche, et que, tournant vers vous des regards suppliants, ils ne vous laissent ni trêve, ni repos, que vous n'ayez fait brèche à Inventaire des friandises. Tandis que vous partagez entre vos mioches des trésors payés cinq fois leur valeur, le train-boy laisse tomber sur votre progéniture un regard bienveillant, qu'il ne fait pas payer, et poursuit son chemin. — Une heure ne s'est pas écoulée, que le même négociant en herbe, comptant sur l'immense variété des convoitises humaines, reparaît avec une provision de livres, de revues et d'illustrations, dont il jette négligemment les spécimens sur les genoux de chacun. N'allez pas croire qu'il distribue sa marchandise au hasard. Il vous a observé, il s'est formé une opinion sur vous, il sait comment s'y prendre pour éveiller votre
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intérêt. — Votre petit garçon s'est-il niché dans vos bras? Maître train-boy ouvre devant lui un livre d'images. Votre femme est-elle coiiïée au goût du jour? c'est le dernier journal de mode qu'il lui présente. A ce jeune dandy, pommadé, frisé, l'air faraud, te chapeau crânement piaulé sur l'oreille : les histoires poivrées et illustre s de quelque feuille de police. A ce gros personnage graisseux : une revue d'agriculture. A cette vieille fille, pelotonnée dans le coin : L'homme mystérieux ou le Scandale mensuel. — Notre tram-boy, cela fait, passe dans la voiture suivante; puis, juste au moment où la vieille demoiselle s'est plongée dans l'Homme mystérieux, où le dandy commence à parcourir, entre les feuillets non coupés, quelque alléchant article sur le procès qui tient tous les esprits en suspens; notre petit bonhomme reparaît et tend la main : force vous est d'y mettre ou son journal, ou votre argent.
11 n'y a, dans les wagons américains, ni première, ni seconde, ni troisième classe; on voyage sur pjed d'égalité, Certaines lignes consacrant des voitures plus ordinaires au transport, à prix réduit, des emigrants. D'autres lignes encore, surtout dans le Sud, ont des nigger-cars— waggonsde nègres — où les blancs peuvent prendre place, et qui, fréquemment, servent de fumoir. Les gens de couleur, depuis le riril rights Irill, ont le droit de s'établir dans tous les wagons, indistinctement; je ne les ai jamais vus, néanmoins, s'aventurer hors des nigger-cars.
Les silver-cars, les sleeping-cars, les wagons de dames, réservés aux dames seules et aux messieurs qui les accompagnent, forment, en fait, notre première classe. Peu de gens y montent. Les neuf dixièmes des voyageurs se contentent des voitures ordinaires, bien supérieures à nos wagons de seconde classe. La petite servà irlandaise, te vice-président ^'"> Elat-Tuis, prennent au même nrix les mêmes billets, et s'asseoint cote h côte. Le dernier des maçons jouit d'un siège aussi rembourré, d'un tapis aussi moelleux, d'un tabouret aussi dodu, que le dandy placé derrière lui ; il suspend son paquet à un champignon aussi doré; un rideau aussi épais abrite son teint délicat ; il jouit des mêmes conforts, exactement, que la femme de l'évèque, établie <^x bancs plus loin.
Quelque humble que soit le niveau social de^ voyageurs, vous ne rencontrerez pas une Fois, en Amérique, ces façons brutales contre lesqu dies, chez nous, vous vous heurtez chaque jour, même dans les wagons de première classe. L'égoïsme est, il est vrai, cosmopolite. Aux Etats-Unis connu.' en Europe, il se carre largement. Le touriste du Nouveau-Monde sait, comme le voyageur de l'Ancien,