BOSTON
En novembre, la vie intellectuelle de Boston, un moment interrompue pendant l'été, reprend tout son élan. Les colleges se rouvrent ; les séances publiques recommencent; les meetings embouchent la trompette. Les étoiles littéraires, qui s'étaient dispersées, se rassemblent pour former de splcndides constellations : Boston rentre chez lui.
C'est en novembre que je visitai Boston.
Je parcourais un journal, le soir môme de mon arrivée, lorsque soudain la liste des conférences que devaient donner Wendell Phillips, Horace Greeley, Curtis, John Gough, Charles Sumner, Waldo Emerson, frappa mes regards. — Je sens encore le frisson de plaisir qui parcourut mes veines ! J'étais donc bien à Boston, le centre intellectuel du continent américain 1
Olivier Wendell Holmes a le premier, si je ne me trompe, nommé Boston : the Hub — le Moyeu — de l'Univers.
Boston est donc le foyer d'où part toute lumière, le point central vers lequel convergent les regards des hommes et des anges!
Entre Boston, point central de la vie intellectuelle, et New- York, point central de la vie commerciale aux Etats-Unis, règne une jalousie secrète, aisée à concevoir. La gloire de l'Amérique est-elle en jeu ? chacune des deux villes parle de l'autre avec un respect mêlé d'orgueil. Mais, dès qu'il s'agit de Boston versus New-York, les rivalités se donnent carrière. — Cette année-ci, justement, les steamers Cunard laissant Boston de côté, la presse périodique de New-York ne tarissait pas en sarcasmes sur le moyeu. Le moyeu, de son côté, ne dissimulait pas son'dépit.
Boston passe pour être le quartier général des Unitaires. La plupart des gens cultivés que j'y rencontrai, se rattachent en effet à VUnitarisme. Mais, bien que quelques-unes des négations de la
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secte aient plus ou moins flltré jusqu'aux bas niveaux, celle-ci perd chaque jour du terrain. La croyance évangéïique triomphe ; le peuple revient au Christ. Hors de Boston, on ne parle plus guère de YUnitarisme. Sur les quatre cent soixante églises de New- York, la secte Unitaire n'en possède que trois.
Du reste, en raison môme de l'effacement de ses croyances, YUnitarisme accueille et renferme les opinions les plus diverses. — Je me suis entretenu avec des Unitaires qui admettaient la divinité du Christ, et l'inspiration des Écritures; j'ai entendu l'un des plus fameux, prêcher un sermon rigoureusement orthodoxe ; d'autres en revanche, se montraient incrédules achevés.
Le seul point commun entre tous est, autant du moins que j'ai pu m'en assurer, la négation du péché originel, de la rédemption par le sang du Christ, et de la Trinité. Ajoutons qu'aucune confession de foi n'existant parmi les Unitaires, chacun reste libre, tout en demeurant fidèle à la secte, de se faire sa conviction comme il l'entend.
Théodore Parker, l'unitaire éloquent, a laissé de vivants souvenirs a Boston.
Froid, au moment où il montait en chaire, la prédication de Parker, ardente, profonde, passionnait bientôt les auditeurs. Le sarcasme, son arme favorite, devenait terrible sur ses lèvres. L'audace de son langage allait jusqu'à la profanation. Nul respect humain ne l'a jamais retenu. On a vu l'auditoire, entraîné par sa parole, tantôt applaudir en plein sermon, tantôt s'abandonner à un rire fou. Chacun, sur les bancs même du temple, lisait le journal, pendant les exercices de dévotion préliminaires.
Exclu de la secte qu'il était parvenu à scandaliser par ses opinions avancées, Parker avait fondé une congrégation à lui. Les témérités blasphématoires de l'orateur en chassèrent plus d'un affilié.
Tout en réprouvant les aberrations doctrinales de Parker, l'Église chrétienne admire son courage et respecte sa loyauté. — Parker qui, au péril de sa vie, lutta contre l'esclavage, contribua pour sa part à l'abolir (1).
Les combats homériques de Choate et de Webster, ces deux féants du barreau, ont longtemps préoccupé Boston.
t. Il cacha nn n^re, William Crafts, dans son cabinet d'études. Je tiens le fait île Crafts, qui s'occupe maintenant à organiser une société coopérative de travail, parmi ses frères du Sud. — Parker, n'écrivait pas ses discours sans avoir à portée deux revolvers chargés, et la carabine dont son père te servait aux jours de la révolution.
UfERICAINS CHEZ EfJX.
Choate, dont les plaidoyers durent plusieurs heures, captive l'auditoire el la cour. Son vocabulaire, inépuisable, confond d'étonnement, même l«-s Américains, peuple remarquable entre tous par sa facilité d'élocution. On raconte que, lorsque Webster publia son nouveau dictionnaire, un procès, pendant devant le tribunal, alléchait le public, qui avait en perspective le plaidoyer de Choate.
— Ce dictionnaire, dit M.Z*** à l'un des juges, contient plus de treize mille mots nouveaux!
— Treize mille ! s'écria le juge consterné: Au nom du ciel, n'en parlez pas à Choate avant la fin du procès!
Choate,né avocat,s'identifieà tel point avec la cause de ses clients, qu'on a vu les larmes jaillir de ses yeux, durant telle ou telle de ses plaidoiries. Diplomate consommé, il ne néglige aucune occasion de s'assurer quelque sympathie, de gagner quelque esprit (1).
M. X***, le rencontrant au sortir du tribunal, lui présente son fils,aujourd'hui avocat. Choate accueille avec bonté le jeune homme et poursuit son chemin. Un instant après, se ravisant, Choate s'arrête, attend M. X***, son fils, et saisit la main du jeune homme, et s'écrie avec effusion: — Si jamais je puis vous rendre le moindre service, venez à moi ! Vous me le promettez, n'est-ce pas ? — Prononcés au moment de la séparation, ces mots n'auraient guère eu d'autre valeur qu'une simple formule de politesse. L'acte de Choate, le procédé spécial qui dénotait un intérêt tout particulier, laissèrent une impression bien autrement profonde dans le cœur du père et du fils.
Autre exemple. Choate gravissait les degrés de la Cour. Passe un ouvrier ; Choate le salue d'un signe de tête amical.
— Qui est cet homme ? demande à Choate l'ami qui l'accompagnait.
— Je n'en sais rien; mais il peut, un jour, devenir membre du jury.
La popularité de Choate en faisait un antagoniste redoutable, même pour Webster, l'orateur puissant, l'habile commentateur de la Constitution.
Webster, toutefois, était plus réellement fort. Son énergie et son influence provenaient de sources plus profondes.
Choate et Webster, dans un cas célèbre, se trouvaient aux prises. Durant deux heures, Choate domine le public. Webster lui succède, parle simplement, clairement, sobrement, avec son style empreint d'une sorte de nonchalance, et obtient gain de cause.
1. M. de Cavour disait: Ne dédaignez pas les petites caries! — Tuad.