BOSTON
— Que pensez-vous du discours de Choate ?'— demandait-on le lendemain, à une dame qui avait assisté au duel.
— Splendide ! je n'ai jamais entendu rien de pareil.
— El Webstar?
— Franchement, j'ai été désappointée.
— Il a clairement exposé son affaire?
— Trcs-clairement.
— Il n'a pas laissé un seul point obscur ?
— Pas un.
— Lorsqu'il s'est assis, aucun doute ne planait sur la réponse du jury ?
— Aucun.
— Eli bien! c'est là, Madame, ce que nous nommons: l'éloquence de Webster !
J'entendis à Boston Charles Sumner, le représentant du Massachusetts au Sénat, une des premières célébrités oratoires.
Sous ce titre: Sommes-nous une nation? la séance que donnait Sumner avait pour but de maintenir au Congrès l'autorité dont jouissait ce corps.
Sumner, très-grand, paraît bien plus jeune qu'il ne l'est en réalité. Il a les yeux noirs. Sa chevelure, qu'il porte massée de côté — un peu à la façon de Disraeli— est d'un châtain foncé. Son discours, je l'avoue, me laissa froid. Sumner gesticule trop ; il a des intonations malheureuses; sa voix, poussée au plus haut diapason, retombe tout à coup, et se transforme en un sourd grondement, genre d'effet recherché par d'autres orateurs américains.
Charles Sumner, qui, d'un bout à l'autre des Etats, passe pour un talent hors ligne, donne de nombreuses conférences. Trop soigneux de soutenir sa réputation d'érudit, il surcharge ses discours de citations empruntées aux Grecs et aux Romains. Son style y perd l'énergie, devient fatigant... j'allais dire ennuyeux.
— Classique ! Monsieur ! un discours classique !— se répètent l'un à l'autre les auditeurs, entre deux bâillements.
Ce qui n'empêche pas Charles Sumner d'être une des gloires de l'Amérique, et l'un de ses principaux chefs républicains (i)
Longfellow hrbite Cambridge, à quelques milles de Boston.
1. On raconte que Sumner — le mémo fait, au surplus, est attribué à d'autres que lui — provoqué en duel, se contenta de répondre: — Lorsque j'aurai envia de mourir, je saurai me tuer moi-même.
344 LES AMÉRICAINS CMEY. El \ .
Les Ktats-Unis possèdent peu d'hommes dcfBl jVnsse autant à cœur de serrer la main. Pourrai-je L'oublier jamais, cette belle aprèsmidi, où, montant en voiture, je me dis que dans une demi-heure au plus, j'allais me trouver en présence d'Henry Longfellow, le chantre d'Evanyéline, le poète qui a écrit Excelsior !
Bientôt le conducteur arrêta ses chevaux :
— Voici le carrefour, Monsieur ! La maison de M. Longfellow est la troisième à gauche.
Je parcourus lentement, bien lentement, l'espace qui me séparait de cette demeure.
Lorsqu'il s'agit d'une de ces joies idéales, qu'on ne goûte pas deux fois dans la vie, l'attente est douce ; si douce, qu'on aime à. la faire durer. — Mon cœur battait fortement. Là, tout près, habitait celui dont les accents ont ému l'humanité ! celui dont les strophes ont enchanté ma jeunesse ! Qui dira quelles noblesses son Evangeline, son Excelsior, son Psaume de la vie, ont réveillé au fond des âmes ? A combien d'obscurs ouvriers de ce monde, ses Architectes du Sort n'ont-ils pas fait comprendre la grandeur avec la beauté du travail intègrement accompli ? Que de voyageurs fatigués, que de malheureux écrasés sous le poids de la douleur, sa sympathie n'a-t-elle point relevés? un ■• &a mères en pleurs, devant un berceau vide, n'ont-elles pas, aux accents de la voix qui di le Moissonneur et les fleurs, regardé du côté du ciel ?
Quelques pas, et l'antique manoir, jadis quartier général de Washington, depuis 1837 propriété de Longfellow — c'est là qu'il écrivait en 1839 son Hyperion -apparut à, mes yeux. L'habitation, d'une teinte jaune-pàle, domine le parc. Un bouquet d'ormes la cache à demi.
Au moment où, suivant le sentier qui festonne de ses lacets les versants gazonnés, j'arrivais devant la porte, un terrier écossais a. poils ras, jappant, agitant la queue, s'élança vers moi avec force gambades, et me lécha les mains en signe de bienvenue. Peu d'instants après, Longfellow parut. Ses long! clieve*x, sa barbeépaisse, d'une blancheur de neige, lui Aomneat l'aspect plus ^é nérable encore que je ne le pensais. Je ne sais quelle expression de secrète tristesse s'exhale de sa personne. Lorsqu'un incident provoque la gaîté de Longfellow, ce nuage disparaît, pour faire place au rire le plus cordial et le plus franc ; mais ce n'est qu'un éclair, et le front se voile de nouveau.
Tandis que je le contemplais, ces lignes de M-e Browning me revenaient en mémoire: « Don magnifique et douloureux fait au
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poète ! Deux existences, quand une seule est déjà trop pour la douleur !
La mort tragique de sa femme bien- aimée, me dirent les amis du poète, l'a laissé meurtri pour la vie.
Longfellow me pressa de prendre place à. la table de famille. J'acceptai. Le terrier écossais entra avec nous, me favorisant toujours des bruyants témoignages de son amitié.
— Il a le sentiment national développé au plus haut point! me dit Longfellow en souriant : Il reconnaît sur-le-champ les Écossais, et leur exprime à sa façon le bonheur que lui fait éprouver la rencontre de ses compatriotes.
Après le dîner, Longfellow me conduisit dans sa bibliothèque, m'offrit un cigare, et là, installés tous deux au coin du feu, le poète me parla de ses amis, nos auteurs d'Ecosse et d'Angleterre, portant sur eux des jugements aussi justes que bienveillants. Nous on vînmes vite aux questions littéraires, aux droits de reproduction entre nos deux pays, au caractère et à l'influence des journaux, enfin à ses œuvres.
— Combien! m'écriai-je, faisant allusion à sa Hiawatha: Combien je préfère vos Indiens aux Indiens en chair et en os !
— C'est, me répondit Longfellow, que vous ne connaissez pas Les \ rais Indiens. Ils n'existent plus. — Grâce au contact avec les blancs, grâce au rhum, les Indiens ont ou disparu, ou dégénéré (4)
1 . .Nous supprimons une dissertation sur l'hexamètre, employé par Longfellow dans Evangeline ; elle termine l'entretien. — Trad.
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