‹ Les Américains chez eux d'après l'anglaisChapitre 99 sur 138 · HARVARD ET SES DEUX HUMORISTES · texte numérisé non relu

HARVARD ET SES DEUX HUMORISTES

Quelque mot piquant vient-il égayer sa thèse? Holmes relève la tête, regarde l'auditoire à. travers ses lunettes, avance la lèvre inférieure, et s'arrètint soudain, semble dire :

— Riez sans vous gêner 1

Emerson écoute, les bras croisés sur la poitrine. Chaque saillie allume sous ses épais sourcils un rayon qui fait penser au soleil dans la forêt. Agassiz, renversé dans son fauteuil, l'air d'un homme qui, après un dîner copieux, est disposé à prendre toutes choses par le bon côté, joue avec l'énorme chaîne de montre étalée sur son vaste gilet blanc.

Holmes, cependant, crible de ses quolibets les charlatans, avec ou sans diplôme, lesquels semblent croire que le but final du mé" dec in, c'est de faire gagner l'apothicaire ! — Il prend à partie le docteur Cunning, de Londres, qui prédit la fin du monde pour la semaine suivante, ou l'année prochaine, si le temps le permet t — Après quoi, notre professeur, le favori des étudiants, termine son discours au milieu d'un tonnerre d'applaudissements répétés.

Je le rencontrai plus tard, dans un grand dîner offert à Longfellow, eu l'honneur de l'œuvre monumentale — traduction du Dante — que venait d'achever celui-ci. J'espérais entendre Holmes faire à cette occasion un de ses discours après table, dont raffole Boston. Il fallut décompter. Si Holmes eût discouru, force eût été à Longfellow de répondre. Or, Longfellow, au rebours de ses compatriotes, déteste parler en public. On renonça donc aux speeches, et j'en fus pour mes frais d'espérance.

XLYIl

WENDELL PHILLIPS.

Boston me tenait en re'serve une jouissance vive.— Wendell Phillips, le puissant orateur abolitioniste, devait parler dans la Music- Hall de Boston. Je pris place parmi ses trois mille auditeurs.

Phillips se dirigea vers l'estrade, revêtu de son paletot, qu'une fois établi dans la tribune, il ôta tout à l'aise. Il éteignit la lampe, dont le jet lumineux l'incommodait, s'appuya légèrement sur le pupitre, et commença.

Wendell Phillips, très-aristocratique d'extérieur, possède, nonseulement la parfaite aisance, l'assurance paisible d'un orateur certain du succès, mais encore les manières faciles et gracieuses du gentleman. Il est grand, il a le teint clair, les yeux gris et vifs. Il doit peut-être à des luttes contre une opposition dont le tapage insolent cachait la faiblesse avec la stupidité, l'expression hautaine qui donne à ses traits leur caractère viril et dédaigneux.

Ses adversaires politiques, le dépeignaient dans leurs journaux comme un homme irascible, emporté, violent. Rien de tout cela. Wendel est calme, il néglige les grands mouvements oratoires et se contente du sarcasme, perçant comme l'air des glaciers. Ainsi que ferait un Indien, il suit son ennemi à la piste. Il avance, impassible, résolu ; rien qu'à l'entendre, vous sentez qu'il arrivera. Lorsqu'il frappe, ses coups, véritables chocs galvaniques, ne produisent ni bruit, ni flamme: ils foudroyent.

Phillips, qui n'excelle pas moins dans la défense que dans l'attaque, expose son cas avec une telle précision, que, sans avoir l'air de plaider, il gagne l'audience.

Un ami lui demandait si, pour former son style, il avait étudié les grands orateurs ?

— Non! répondit Wendell. Mon style, ce sont les événements qui l'ont fait. J'ai toujours embrassé les causes impopulaires. Or, leur avocat doit :

Primo, exposer assez nettement ses principes, pour que ceux-ci ne puissent être ni mal compris, ni malhonnêtement interprétés.

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Secundo, les exposer assez simplement, pour que l'homme le plus illettré puisse les saisir.

Tertio, ae se permettre dans le discours aucun exercice de haute voltige. Ces tours de force acrobatiques sont bons, tout au plus, pour les bommes populaires, qui traitent des sujets populaires.

— Si j 'exerce quelque action sur les masses, ajouta Wendel : C'est d'abord, que je crois ce que je dis; c'est ensuite, que je suis décidé à convaincre mes auditeurs.

Dans un discours fameux, a propos de la constitution fédérale — ce comproinis de 1789, qui liait criminellement l'un à l'autre, l'esclavage et la liberté : — Nos pères 1 s'écria Phillips, prirent un canon, le bourrèrent de poudre, puis de charbon jusqu'à mi-gueule, enfoncèrent là-dessus un tampon, et se flattèrent que rien ne saute, mit! ..... En 1861, tout a sauté ! Le gouvernement de Lincoln, pour sauver les Etats, voulait les ramener à ce qu'ils étaient en 89. — M. Seward déclara qu'il terminerait l'affaire sans franchir les frontier toucher à la constitution d'aucun des Etats ? Et il envoya Georges B. M'Glellan t - Ceci dit avec une exprimable ironie.

— Le système du parti républicain était, poursuivit Wendell, celui-ci : Réunir les fragments du même canon, le charger de la même poudre, y empiler les mêmes charbons, y enfoncer le même tampon, et caresser le doux espoir qu'il ne sauterait plus!

— Il nous fallait dl >1 (b1 l'argent! disait encore Phillips Wendell, en parlant de la crise de 1862 :— Au plus fort de l'orage, nous commençâmes à nous demander avec angoisse: les nègres se battront-ils ? Nous allâmes prier la France de nous apprendre comment s'étaient comportées ses troupes noires en Afrique. Nous interrogeâmes Hérodote sur le côté historique de la question! Nous fouillâmes les abîmes de la science, pour connaître exactement les conditions ethnologiques delà race nègre! Puis, fermant

S -un: cl frissonnant, nuis lentâmes Pessai. Et à l'instant où nous toucha talisman: la justice ; au moment où, faisant

taire nos doutes, nous p ensuivîmes la guerre d'après les grands principes américains, sans n >us embarrasser des questions de race; notre navire se remit à Bot: nous allâmes de Gettysburg à Atlanta, d'Atlanta à Petersburg, de P i raburg à Richmond!

- nne autre — il s*i jissail du préjugé national

Ire 1"- n de leur droit de suffrage : — Vous vous ré-

VOll ii l'iiillips, contre ce que nous appelez l'Afric/nii^i-

tion'ùw Sud: — • Si nous pouvions, sans cela, dites-vous, obtenir

l'unification du Sud et son bonheur, quelle belle chose ce serait !

lie bénédiction, en se réveillanl un matin, de trouver blan-

o.jb I ES A.\li:nii.Al.\s CHlI El

chies, tout à coup, ces embarrassantes faces noires! » — Vou* croyez cela ? Réfléchissez un instant. Vous comprendrez que le plus grand sujet de reconnaissance qu'ait aujourd'hui L'Amérique, ce sont justement ces quatre millions d'Africains, répandus dans les Etats du Sud ! — Sans eux, sans les nègres, i! faudrait désespérer de la reconstitution du Sud. Les noirs sont la base que Dieu nous a donnée, pour appuyer le levier qui soulèvera le Sud jusqu'au niveau du siècle où nous vivons! — Nos pères commencèrent une grande chose. Répudiant, à leur arrivée d'Europe, tout privilège et toute caste, ils fondèrent un Etat dans lequel ce n'était ni leriche,ni le noble qui gouvernait) mais V homme l'homme même, l'homme, en dehors de quelque accident extérieur que ce fût. A nous d'achever l'œuvre ! — Nous nous acheminons vers la consommation d'une époque. Dieu impose à notre génération un devoir immense: débarrasser la politique américaine des préjugés de races ! Quand la magistrature américaine aura per;iu toute notion des couleurs ; quand elle ne saura plus distinguer le noir du blanc, alors, au moment où luira l'aurore de ce jour, notre génération aura accompli sa tâche. L'époque sera terminée!

Wendell Phillips appartient à l'une des plus honorables familes de la Nouvelle-Angleterre.

Georges Phillips, un de ses aïeux, clergyman dans la mère-patrie, émigra, et ût souche de l'autre côté de l'Océan. La branche américaine acquit des propriétés considérables, favorisa — fondant et dotant les collèges d'Exeter et d'Andover — les progrès de l'instruction publique aux Etats-Unis. Le père de Wendell Phillips fut maire de Boston. La mère de l'orateur, douée de facultés transcendantes et de rares vertus, enseigna à ses enfants l'indépendance de caractère avec l'obéissance au devoir. On retrouve les traces de cette éducation virile dans l'inébranlable fidélité de Phillips à ses principes, quels que soient les caprices de l'opinion. 11 tient de son père les tendances aristocratiques. Membre— à Harvard, où il faisait ses études -du Gentlemen's Club, société très-exclusive, ses sympathies ne le portaient guère vers le mouvement abolitionniste, que la gentry regardait comme parfaitement vulgaire et souverainement odieux!

Mais, lorsqu'en 1836, Wendell Phillips vit à Boston Lloyd Garrison, l'intrépide antagoniste de l'esclavage, saisi par la populace, promené dans les rues la corde au cou, ses yeux s'ouvrirent, l'indignation fit bouillonner son sang, et dès cette heure, Phillips devint l'ardent apôtre de l'abolition.

Une année s'était à p-°ine écoulée que dans la ville d'Alton,

WENDELL PHILLIPS • DO

Illinois — Abraham Lincoln, le futur émancipa tour, y faisait son droit — uu n uv ■■! attentat vint secouer l'indifférence publique.

Lovejoy, défendant contre! une troupe de bandits son imprimerie anti-esclavagiste, était assassiné!

A peine la nouvelle arrivée a. Boston, Channing, embrasé de courroux, saisi de honte pour la patrie, court chez le maire, en obtient, non sans peine, l'autorisation de réunir dans Faneuil-Hali un indignation meeting, rassemble ses amis, émeut l'auditoire, formule des propositions, allait triompher, lorsqu'un habile discours de r Attorney General verse des torrents d'eau froide sur l'élan ! Tout semblait perdu. Un jeune homme, inconnu de la plupart des assistants, se lève alors et demande la parole. 11 combat pied a. pied l'Attorney, réfute l'un après l'autre ses arguments, rallume le feu de l'enthousiasme. L'assemblée, d'abord surprise, est bientôt subjuguée. Elle applaudit à outrance, et vote tout d'une voix les propositions de Channing.

Ce jeune homme, c'était Wendell Phillips.

Ses fonctions publiques l'obligeaient au serment envers la Constitution, garant de l'esclavage; il les résigna. En dépit des traditions de famille, qui inclinaient vers le contrat fédéral, Wendell, se joignant à Garrison, dénonça l'Union comme un pacte ave: l'enfer. Plus tard, quand la guerre éclatant, le Nord s'arma des droits que lui conférait ce pacte pour en finir avec l'esclavage, Wendell Phillips le défendit avec autant de zèle qu'il en avait mis à l'attaquer. On cria à l'inconséquence ! — Marcher au but, est-ce être inconséquent? Est-il inconséquent, l'officier qui, après avoir attaqué et pris une position occupée par l'ennemi, s'y établit et la défend a. son tour ?

Aussi longtemps que l'Union protégea l'esclavage, Wendell Phillips combattit l'Union; dès l'instant où l'Union devint une arme contre l'esclavage, Wendell se rangea sous le drapeau de l'Union. Jamais, pendant les trente années que dura son duel contre l'opposition, jamais Wendell n'hésita, ne varia, ne faiblit. Avec Théodore Parker, Garrison et d'autres, il livra bataille, jour après jour, au péril de sa vie, sans se laisser ni arrêter, ni décourager.

Maintenant que le crime de l'esclavage appartient au passé, Phil, lips, au lieu de savourer en paix son triomphe, s'élance du même pas, bravant les mêmes colères, àla conquête de progrès nouveaux • — C'est lui, qui a provoqué le mouvement pour la suppression du commerce des liqueurs, et l'extension du droit de suffrage aux noirs.

Condisciple de Sumner a Harvard, Wendell Phillips est non-seu lenient instruit, mais savant. Si Charles Sumner passait pour l'élu-

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