UN REMORDS
'ai toujours eu une sympathie particulière pour le jeune paysan que laloi, appuyée surun jeu de hasard, enlève à son toit natal, à ses joies, à ses travaux champêtres et assujettit pendant six ans aux rigueurs de ladisciphne militaire. Mieux vêtu et mieux payé que le soldat espagnol, exempt de la schlague qu'un caporal promène dans les rangs autrichiens, du knout qui martyrise les grenadiers du czar, le soldat français est matériellement l'un des plus heureux de l'Europe. Nul privilège de caste ne borne d'ailleurs sa carrière au galon de laine ou d'argent. Si la fortune ne lui a pas permis d'acquérir en quelques années l'épaulette à l'École de Saint-Cyr ou à l'École polytechnique, un accident heureux, un trait de courage peut en un instant la lui donner. La révolution de 1789 l'a affran-
chi ; l'empire l'a glorifié , et chaque soldat , a dit Napoléon, a dans son sac son bâton de maréchal de France. A voir un jour de tirage, dans un chef-lieu de canton, une troupe de jeunes conscrits portant à leur chapeau , orné de bouquets de fleurs et de rubans , le numéro qui les livre au service des armes, s'en allant fièrement le long du village , derrière le tambour qui déjà règle leur marche, et chantant avec joie un refrain rustique ou guerrier, qui ne serait ému de leur juvénile ardeur et de leur enthousiasme?
Mais cette heure d'ivresse passée, le conscrit rentre dans la maison paternelle et y trouve ses amis inquiets, sa famille affligée. De longs jours de réflexions pénibles succèdent à celui où il s'est exalté à la vue de sa cocarde , à l'idée de revêtir l'uniforme. Son père se demande comment il le remplacera dans le labeur des champs, dans les soins de sa récolte; sa pauvre mère s'effraye à la pensée de le sentir seul dans quelque ville lointaine, abandonné à lui-même si son cœur est triste, livré à des mains étrangères dans un hôpital s'il tombe malade. Tout ce qu'elle a , dans les veillées du soir, entendu raconter de la vie de caserne et des hasards de la guerre lui revient à l'esprit et la fait frémir. Tantôt dans ses rêves douloureux, elle voit son cher enfant exposé aux divers dangers de la garnison ; tantôt elle se le représente mutilé sur un champ de bataille, languissant, agonisant au bord d'un fossé : «<Ah ! heureux sont les riches, s'écrie-t-elle dans son amertume, les riches qui, avec leur argent, peuvent enlever aux
rigueurs de la loi, aux périls des batailles, le fils auquel ils ont donné le jour et qui réjouit leur demeure ! Pour nous, pauvres gens, il faut que nous abandonnions celui qui nous soulage dans nos travaux, qui nous soutient dans notre vieillesse, il faut que nous arrachions de noire sein la consolation que Dieu même y avait mise , que nous ayons un siège désert au foyer de la famille, une chère place vide à la table du dimanche.»
Bientôt sonne l'heure fatale du départ. La bonne mère, après avoir serré avec un mouvement convulsif son fils sur sa poitrine, le suit d'un œil trempé de larmes, quand il a franchi le seuil de la maison , rassemble dans ses bras, comme si on voulait encore les lui enlever, ses autres enfants , puis se jette à genoux et adresse au ciel ses vœux avec ses anxiétés. Le père l'accompagne à quelque distance, relevant la tête pour paraître ferme et s'efforçant de causer pour paraître gai. Puis, au moment de la séparation , il tire d'une bourse en cuir quelques écus , qui peut-être étaient destinés à payer un terme de fermage ou une partie de ses contributions, et les lui remet en essayant de lui dire quelques mots d'encouragement, mais alors la parole est comme étranglée dans son gosier, et quand il reprend seul, le pauvre père! le sentier qu'il vient (le suivre avec son fils, il lui semble que les champs sont noirs et qu'il y a sur le ciel un crêpe de deuil.
Le jeune homme arrive au régiment dans lequel il a été incorporé, et dès le jour même il est soumis aux règlements du service militaire, manœuvrant à droite
et à gauche sous le regard rigide d'un vieux sergent, mangeant à la gamelle, couchant dans le froid dortoir, cherchant autour de lui, dans sa morne surprise, une figure sympathique, une expression affectueuse et ne rencontrant le plus souvent qu'une indifférence glaciale ou de cruelles railleries. Que de fois alors, quand il a fait l'exercice, monté sa faction, que de fois il s'en va seul errer sur les remparts de la ville, suivant d'un œil pensif le cours des nuages, interrogeant, comme l'exilé de Déranger, les hirondelles qui passent et leur demandant si , dans leur vol , elles n'ont point vu le vallon que sa mère habite, le ruisseau qui baigne les pieds de sa jeune sœur. Car ces images poétiques n'appartiennent pas seulement à ceux dont l'éducation a développé l'intelligence : la poésie la plus vraie, la plus idéale éclôt spontanément, comme une fleur du ciel, dans les âmes les plus simples, par le rayon de l'amour ou par les larmes de la douleur.
Ce n'est pas sans raison que la tendre mère s'est inquiétée en voyant le jeune soldat entrer dans la vie militaire et que souvent, assise au coin du feu, la tête penchée sur sa poitrine, elle se dit avec tristesse : uHélas ! à présent que fait notre cher enfant?» Un léger oubh dans son service l'expose à une sévère punition, un moment d'impatience envers un de ses camarades le livre aux chances d'un duel , un acte d'insubordination dans une minute de colère , d'égarement , le soumet à une sentence mortelle. Puis il doit supporter les fatigues et les prescriptions d'une existence
toute différente de celle à laquelle il a été habitué, endurer les rigueurs d'un climat auquel son tempérament n'a pas été formé. Né dans les fraîches montagnes d'une zone septentrionale, il sera peut-être conduit, étape par étape, dans les chaudes régions du midi ou envoyé sous le ciel fiévreux de l'Algérie. S'il a quelques prédispositions à une affection maladive, ce brusque changement de lieu suffit pour la développer et lui donner peu à peu un caractère dangereux.
Cette introduction m'amène à l'histoire d'un malheureux soldat qui m'a inspiré une profonde pitié et que je voudrais raconter simplement, sincèrement, telle qu'elle me fut racontée par lui-même.
Au mois de septembre 18..., je venais de faire une excursion en Belgique et je rentrais en France par la frontière de Givet. Par quelle circonstance particulière me trouvais-je, ce jour-là, dans une de ces béatitudes d'àme où il semble que toutes les joies de la vie s'épanouissent à la fois sur le chemin que l'on parcourt, et que toutes les mélodies du ciel résonnent au fond de l'àme , c'est ce que le lecteur se soucie probablement peu d'apprendre et ce serait une page inutile dans mon récit. Qu'il me suffise de dire qu'en partant le matin de Namur, je m'en allais gaiement par monts et par vaux comme un homme à qui tout rit dans la nature, à qui tout rit dans le cœur. Jamais le ciel ne m'avait paru si doux, l'atmosphère si pure, la brise si embaumée, la terre si verte et si belle. J'ai
suivi à diverses époques le cours de plus d'un fleuve célèbre, de plus d'une rivière aimée des peintres et des poètes, mais je déclare que nulle rivière au monde ne m'a paru si fraîche, si attrayante que la Meuse, et si l'on me demandait quelle est la plus charmante ville que je connaisse, je répondrais que c'est Binant, Dinant où j'ai passé quelques-unes de ces heures délicieuses d'attente, rayon de l'aurore qui annonce l'éclat du soleil, bouton de la rose prête à éclore, parfum de la branche d'oranger qu'on va cueillir.
«( Nous devenons, a dit un poète, généreux aux deux extrémités de nos sensations : dans la douleur et dans la joie. » J'étais dans une de ces phases idéales où l'on se sent inondé d'un tel flot de bonheur qu'on voudrait le répandre autour de soi, soulager toutes les infortunes, verser dans sa puissance de dilatation un baume magique sur toutes les misères.
Après la halte obligée à la douane de Givet , je regagnais le coupé de la diligence que j'avais seul occupé avec mes rêves depuis Namur, lorsque je vis le conducteur arrêtant de la main un soldat qui voulait y monter, et lui disant d'un ton de voix brutal : «« Ce n'est pas là votre place ; vous avez payé pour la rotonde, entrez dans la rotonde.
— Mon Dieu, monsieur, répondit le soldat avec un accent de supplication, la rotonde est pleine, j'ai voulu m'y placer, j'y étouffais. Je suis malade. Ne pouvez-vous, par pitié, me laisser mettre ici?
— Oui, si vous voulez payer le surplus.
— Le surplus , dit le soldat d'un air dolent en posant la main sur le gousset de son gilet , dont la surface ph.te indiquait assez qu'il ne s'y trouvait pas une pile d'écus.
— Où va ce voyageur? demandai-je au conducteur.
— A iMézières , monsieur ; il n'a payé que pour la rotonde, c'est une différence de.... (je n'ose dire à quel petit chiffre s'élevait cette différence).
— C'est bien, repris-je, laissez-le entrer là, je me charge du reste.
— A la bonne heure, s'écria le conducteur en se hissant sur l'impériale ; hé heup ! postillon , en avant. »
Le soldat arrêta sur moi un regard maladif; puis, sans me dire un mot, se serra au coin du coupé comme pour me montrer, par la crainte de me gêner, sa reconnaissance. Je n'avais fait que l'entrevoir pendant sa discussion avec le conducteur. En l'observant de plus près, je fus frappé de sa maigreur et de l'altération de ses traits. Sous les plis de son pantalon d'uniforme et de sa petite veste ronde, on devinait des membres décharnés qui avaient depuis longtemps perdu la rotondité de la mesure sur laquelle ses vêtements avaient été taillés. Ses yeux caves, son visage pâle et allongé annonçaient les sourds ravages d'une longue maladie. Toutes les glaces de la voiture étant baissées, il me demanda la permission d'en fermer quelques-unes et boutonna jusqu'au haut sa veste. Je
pensai qu'il avait froid et je lui offris une partie de mon manteau, dont il étendit timidement un des pans sur ses genoux. Un instant après, je le vis porter la main sur son cœur et faire un pénible effort pour respirer.
tt Yous souffrez beaucoup? lui dis-je.
— Ohî oui, monsieur, me répondit-il en essayant de reprendre haleine.
— Et quel est donc votre mal ?
— Un mal qui remonte bien loin, des palpitations de cœur que j'ai éprouvées dès ma première jeunesse. Quand j'ai tiré à la conscription, mon père pensait que cette infirmité serait pour moi une cause d'exemption. Mais on n'a pas voulu la reconnaître; le régiment dans lequel on m'a fait entrer se trouvait en garnison à Besançon, où l'air vif des montagnes m'a été, disent les médecins, très-préjudiciable. A présent je vais à Mézières me présenter devant une commission d'examen pour me faire réformer.
— Il faut croire , répliquai-je, que cette fois vos juges verront la cruauté qu'il y aurait à vous garder plus longtemps au service et vous renverront à votre père.
— Mon père ! » s'écria-t-il avec un tremblement nerveux et en détournant la tête comme pour me cacher une amère douleur.
A l'accent avec lequel il avait prononcé ce mot , au mouvement qu'il avait fait, je m'imaginai qu'il devait
y avoir dans le sein du jeune soldat quelque autre souffrance que celle qui résultait de son état physique, mais j'eus peur d'être indiscret, et je ne voulus pas pousser plus loin mes questions.
En ce moment, nous arrivions dans un village qui célébrait sa fête patronale. Une foule de jeunes gens, de jeunes filles inondaient les bords de la grande route, les uns arrêtés devant les jeux de loterie où pour quelques sous on avait la chance de gagner des assiettes en faïence , des verres à facettes ; d'autres attirés par les échoppes où flottaient des châles et des bonnets, des blouses et des rubans. Çà et là des clarinettes enrouées, des fifres aigus, des violons fougueux appelaient avec une sorte de colère autour de leur tréteau les danseurs infidèles , tandis qu'à quelque distance un homme d'une taille colossale , vêtu d'un habit écarlate, la tête couverte d'un chapeau à plumes, debout sur le devant d'une calèche , annonçait d'une voix formidable que par amour pour l'humanité il avait parcouru les contrées du Nord et de l'Orient, et qu'en passant dans ce village il voulait le gratifier d'un spécifique qui avait guéri de leurs maladies le sultan de Constantinople, l'empereur de Russie et le bourgmestre d'Amsterdam.
Le conducteur, qui avait précipité notre départ de Givet par la raison, disait-il, qu'il était tenu d'arriver de bonne heure à Mézières, descendit de son siège aérien à la voix d'une grosse commère d'auberge qui lui demandait s'il aurait bien le front de passer de-
vant sa porte, un jour de fête, sans goûter un gâteau et sans boire un verre devin.
« C'est bon, c'est bon, la petite mère, disait le conducteur en sautant à terre ; on y va , la petite mère ; mais une minute seulement, le temps de vous dire deux mots à l'oreille et de boire un coup à votre santé ; on connaît Pascal Dupré, le plus exact des conducteurs de diligence, et en avant heup! »
Je prévis que la minute de Pascal Dupré pourrait bien durer un quart d'heure, j'ouvris la portière, et j'invitai mon compagnon de voyage à venir comme notre galant conducteur goûter le gâteau de l'auberge. Il accepta, tout en disant qu'il était astreint à un régime très-sévère. D'après cette observation , je lui fis donner un morceau de galette dorée, croustillante, et un verre d'eau sucrée dans lequel on versa deux cuillerées de vin, puis nous remontâmes en voiture.
Cette légère collation l'avait ranimé. Il s'assit près de moi d'un air moins timide, et me parut plus disposé à causer. Démon côté, je cherchais le moyen de découvrir si je n'avais pas eu à son égard une véritable intuition. Je le regardais et j'hésitais à lui adresser la question suspendue à mes lèvres, car j'étais attendri par sa triste situation et j'avais peur de l'aggraver en ravivant en lui quelque fâcheux souvenir.
Enfin, après un instant de réflexion, je lui dis: « Il me semble, je ne sais pourquoi, qu'outre le mal que vous allez faire examiner à Mézières vous avez encore quelque chagrin secret qui vous pèse sur le cœur. «
A ces mots , il tressaillit de nouveau , et jeta sur moi un regard inexprimable , un regard effarouché , tel que celui de l'oiseau qui du milieu de son vert buisson verrait un chasseur s'approcher de son nid. Il détourna la tête , puis , me regarda encore une fois comme pour étudier ma physionomie , et tout à coup, comme s'il eût pris une résolution contre laquelle il essayait en vain de lutter : « Tenez, monsieur, murmura-t-il d'une voix tremblante, mais qui peu à peu se raffermit, vous avez deviné ce que je n'ai jamais confié à personne , et que je voudrais pouvoir me cacher à moi-même. J'ai sur le cœur un chagrin d'amour que je ne puis oublier, et un remords qui me fera mourir. Il ne s'agit que d'une simple fille de village , vous êtes un monsieur, et vous pourriez vous moquer de ma passion pour une enfant vêtue d'une pauvre petite robe d'indienne , vous qui n'avez probablement jamais connu que de belles grandes dames portant des robes de satin et des chapeaux à fleurs. Mais vous êtes bon , vous m'avez témoigné , sans me connaître, un intérêt qui me touche, et je vous raconterai ce qui m'est arrivé.
— Allez , allez , mon ami , lui dis-je , jamais je n'ai été dans une meilleure disposition d'esprit pour écouter une pareille confidence.
— Eh bien , reprit-il en (aisant encore un visible etfort sur lui-même, eh! bien, monsieur, voici. Je suis fils unique d'un menuisier deTrouville. Ma mère mourut quelques années après ma naissance. Mon
père , qui était habile dans son état et qui en outre possédait une maison , un jardin , aurait pu aisément se remarier, mais il jura que jamais il ne remplacerait sa chère Ursule. Je devins , dès ce moment , le seul , le constant objet de ses affections et de sa sollicitude. J'étais d'une nature faible , délicate , et il ne voulait abandonner à personne la tâche de prendre soin de moi. Quoiqu'il y eût dans la maison une bonne vieille servante en qui il avait grande confiance , lui-même me couchait chaque soir, me levait chaque matin , m'enveloppait dans son habit si je paraissais avoir froid et m'emportait dans son atelier. Pendant le jour, il se réjouissait de me voir tandis qu'il travaillait , il chantait pour m'égayer, et lorsqu'une de ces chansons semblait me plaire plus que les autres : — Ah ! ah ! petit finot, me disait-il en riant, tu t'entends donc déjà à la musique. 11 n'y a pas une plus belle chanson sur toute la côte du Havre. C'est bon , je vois que tu as des dispositions, et je dirai au voisin Gervais^ qui a été trompette dans un régiment de l'empire, de te donner des leçons. — A l'heure des repas , je n'avais pas d'autre siège que ses genoux. Il goûtait avant de me l'off'rir chaque mets de notre modeste table , et quelquefois gourmandait la vieille cuisinière d'une façon plaisante : — Babet, disait-il , votre bouillie est trop épaisse pour le petit, — ou bien : — Le bœuf est trop dur pour ses jeunes dents. Vous savez bien qu'il n'est pas encore de force à se mettre comme nous une lourde pâte sur l'estomac ou à broyer une viande coriace . —
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Le soir, mon père m'emmenait au bord de Ui grève, et s'amusait à me voir courir sur les rocs , chercher dos crabes , jouer avec l'écume des vagues. Mais, si je faisais un faux pas , il accourait aussitôt et me pressait dans ses bras avec anxiété. Oh ! quand je pense à toute sa tendresse et à mon horrible oubli , mon Dieu , mon Dieu, que je suis malheureux !
Le soldat s'arrêta un instant, respira péniblement, puis reprit son récit.
A sept ans, mon père, qui n'avait pas encore passé une journée sans moi, se détermina cependant à me mettre à l'école. Il m'y conduisait le matin, et venait me chercher pour dîner. Souvent il arrivait avant l'heure où nous devions sortir, attendait devant la porte, et lorsqu'il me voyait venir, me disait qu'on me gardait plus longtemps qu'il n'était convenu et croyait que l'horloge était en retard quand elle sonnait midi. Le maître lui ayant fait l'éloge de mon travail et de mes dispositions, il conçut le projet de me placer dans un collège, et souvent il parlait du bonheur qu'il aurait à me voir rentrer à Trouville avec un beau diplôme de médecin. Mais une maladie qui le retint six mois au lit, qui épuisa ses économies, et lui fit même contracter quelques dettes, l'obligea à renoncer à l'ambition de ce rêve paternel. Quand le maître m'eut suffisamment enseigné à lire, à écrire, à compter, mon père me demanda d'un air chagrin si je voudrais bien apprendre un métier, ce que j'acceptai avec joie, car dès mon enfance j'avais pris goût à lui
voir façonner ses tables en acajou, ses armoires brillantes. 11 me mit alors le rabot entre les mains, suivant d'un œil attentif chacun de mes essais, louant parfois mon adresse, et, de temps à autre, me réprimandant avec douceur. Nous travaillions ainsi tout le jour amicalement et gaiement l'un près de l'autre. Mais vers le soir je lui échappais souvent pour m'en aller chez un batelier dont la demeure était à quelques pas de la nôtre. Ce batelier avait une fille mignonne et gentille comme son nom. Elle s'appelait Reinette. J'avais passé dans mon enfance bien des heures à jouer avec elle au bord de la mer, à monter avec elle dans la barque de son père, à fouiller le sable humide pour lui trouver des coquillages. Je l'aimais comme une sœur, et elle ne faisait pas de différence entre ses petits frères et moi ; mon affection grandit avec l'âge tout en prenant un caractère plus sérieux. Je n'osais plus lui prendre les mains et l'embrasser comme autrefois, mais je m'asseyais devant elle en silence, je la regardais, et il me semblait qu'il n'y avait rien de si beau, ni de si parfait dans le monde. Seulement, comme elle était d'une nature vive et rieuse, elle m'affligeait quelquefois par des accès d'hilarité et des plaisanteries qui contrastaient singulièrement avec la gravité de mes sentiments. Mon père était très au courant de mes visites assidues dans la maison de Malhias le batelier, et de temps à autre m'en parlait d'une façon qui me faisait <. battre le cœur. « Ah ! mon jeune gaillard, me disait-
il en souriant, tu n'as pas mal choisi : une belle fille, honnête et active à l'ouvrage ; quelque temps. encore, et le curé de Trouville n'aura pas de peine à vous donner sa bénédiction. >» Un jour, voyant passer Mathias devant sa porte, il l'appela et lui dit : « Eh ! bien, voisin, il paraît que le cœur des enfants a parlé. Deux braves enfants , ma foi ! j'ai idée qu'ils feraient bon ménage. Qu'en pensez-vous? — Je ne dis pas non, répondit le batelier, on verra. »
J'écoutais du fond de l'atelier ce rapide entretien, et je sentais que mon visage devenait rouge comme le feu. Le soir même j'allai m'asseoir près de Reinette, je lui racontai ce qui s'était passé entre son père et le mien. Elle mit sa main dans ma main, et fixa sur moi ses grands yeux noirs avec une si douce expression, que je crus voir le ciel s'ouvrir. Et ce soirlà, sans doute, il n'y avait pas sur la terre un être plus heureux que moi.
Plusieurs années se passèrent ainsi : années de paix, d'amour, de joies innocentes troublées seulement par cette maladie de cœur dont le germe s'était manifesté en moi dès mon enfance et qui parfois éclatait avec une douloureuse intensité.
L'époque de la conscription arriva. Je m'en allai, d'une main tremblante, chercher un numéro dans l'urne, j'avais un funeste pressentiment, et il me sembla qu'un voile s'étendait sur mes yeux, et qu'une cloche funèbre tintait dans mes oreilles, quand le magistrat qui présidait au tirage annonça que j'avais le
numéro 3. Mon père, comme je vous l'ai dit, pensait que mes palpitations de cœur seraient pour moi une cause d'exemption, et se consolait ainsi de la douleur qu'il avait ressentie de me voir souffrir. Mais lorsque je me présentai au conseil de révision , le chirurgien, après m'avoir donné du bout du doigt deux ou trois coups sur la poitrine, déclara que j'étais parfaitement en état de servir, et je fus incorporé dans un régiment d'infanterie qui se trouvait en garnison à Besançon.
Avec quelque persistance, avec un guide pour nous seconder dans nos réclamations, peut-être fussionsnous parvenus à faire valoir mes droits; mais mon père et moi nous n'avions personne pour nous aider d'un bon conseil, personne pour nous protéger. Il fallut se résigner, il fallut partir. Je n'essayerai point de vous dépeindre l'affliction de mon père, dont j'étais, depuis vingt ans, l'unique joie et l'unique affection, ni ce que je souffrais à l'approche du jour où je devais me mettre en route. Les larmes me venaient aux yeux en regardant mon père, en regardant la vieille Babette, et quelquefois en regardant les ustensiles de travail dont je m'étais si gaiement servi et que j'allais abandonner. Mon père, pour faire bonne contenance, rabotait et sciait avec une sorte de rage, mais sa main si habile s'égarait dans son labeur. Tout à coup je l'entendais s'écrier : « Au diable ma sottise, voilà encore une belle planche de chêne que je viens d'abîmer, » et, jetant là ses ustensiles, il ve-
nait s'asseoir près de moi sur un escabeau, et me disait en lâchant de prendre un ton de voix assuré : « Allons, mon garçon, il ne faut pas se désespérer du malheur qui nous est arrivé ; dans un an tu pourras avoir un congé de quelques mois, dans deux ans un congé définitif, c'est le maire lui-même qui m'en a donné l'espoir. ïu es un brave garçon, et tu en sais plus que beaucoup d'autres conscrits, tu nous reviendras peut être avec les galons de sergent. Tiens, ce serait joli de te voir passer le dimanche avec un shako à pompon, un pantalon rouge, une broderie d'argent sur le bras, d'entendre les voisins dire : — Quel est donc ce beau sergent qui marche d'un pas si militaire? » Puis un autre répondre : « Eh ! ne le reconnaissez-vous pas? c'est le fils au menuisier.— Et Reinette sera-t-elle fière de voir reparaître son ancien ami sous cet uniforme! Par ma foi, je ne conseillerais pas alors aux freluquets de la ville de tourner autour d'elle. »
J'essayais de sourire à ces tendres causeries , mais je me sentais la poitrine serrée comme dans un étau.
La veille de mon départ, j'allai dire adieu à Reinette, et je ne la trouvai pas si triste que je l'avais imaginé, que je l'aurais voulu. Elle me fit cependant eiUendre quelques bonnes paroles d'encouragement, et me donna un foulard qu'elle avait, disait-elle, acheté et ourlé pour moi. Ce foulard , je l'ai longtemps porté sous ma veste de soldat.
Le lendemain, au point du jour, je me misenmar-
che avec mon sac sur le dos. Mon père m'accompagnait en silence. Sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, je lui fis faire un détour pour passer devant la demeure de Reinette. J'espérais qu'elle serait sur sa porte ou à sa fenêtre pour m'adresser un dernier salut. Elle n'y était pas. Je vis seulement sa jeune sœur qui, en m'apercevant , accourut à moi et que j'embrassai avec douleur.
Arrivé à Besançon, j'y trouvai une lettre de mon père pleine de tendresse et de sages recommandations à travers lesquelles éclatait un chagrin qu'il tentait en vain de dissimuler. Tous les quinze jours il m'écrivait ainsi , et il me racontait en détail l'emploi de son temps , les nouvelles de la ville, les morts et les mariages. Il me parlait aussi de Reinette. Tantôt il s'était arrêté à causer un instant avec elle , tantôt il l'avait vue entrer avec une belle robe neuve à l'église; elle était, disait-il, toujours sage et avenante, et je relisais plusieurs fois le passage de ses lettres où il était question d'elle.
Un jour une de ces lettres m'éblouit comme si le soleil de la canicule m'était tombé en plein dans les yeux : «< Tu vas être bien surpris et bien heureux , me disait-il. Imagine que, la semaine prochaine, Reinette habitera la même ville que toi. Voici ce qui est arrivé. M""= de Remondans, qui occupait le joli pavillon que tu connais au-dessus de la côte, est morte laissant ses biens à un de ses neveux, M. de Dambelin, qui demeure en Franche-Comté. Ce neveu est venu
ici avec sa femme pour recueillir son héritage. Sa femme, en faisant une promenade sur mer avec la barque de Malhias , a eu occasion de voir Reinette, l'a prise en atfeclion , l'a demandée à son père , et l'emmène à Besançon. Reinette paraît très-satisfaite de devenir la femme de chambre d'une belle grande dame qui du reste a l'air d'une bonne personne, pas fière du tout , et m'a dit qu'elle serait bien contente de te revoir. Je lui donnerai une lettre pour toi et un peu de linge que Babette a ourlé tant bien que mal, carsa vue baisse à la pauvre Babette, et il lui arrive souvent de verser dans ma soupe le poivre à la place du sel. «
Après avoir lu cette lettre , je m'en allai m'asseoir à l'écart sur le sentier de la citadelle pour la relire encore. Le sol était couvert de neige, et un vent aigu soufflait sur la montagne ; mais je ne sentais ni l'àpreté du vent, ni le froid de la neige. J'étais absorbé dans cette unique idée: Reinette à Besançon! Reinette près de moi! et je remerciais la Providence qui m'avait fait entrer dans mon régiment.
La semaine suivante , un matin , je venais de four-é bir ma buffleterie. J'étais libre, j'allais me promener, lorsqu'en me mettante la fenêtre, j'aperçus une jeune fille portant un joli bonnet à rubans , un tablier en soie noire , qui traversait la cour de la caserne. A mes battements de cœur, je devinai que c'était elle. Je la vis s'arrêter devant un factionnaire auquel probablement elle demandait le numéro de ma chambre. Je descendis quatre à quatre les marches de l'escalier.
En un instant j'étais près de Reinette, et je la serrais dans mes bras, et mes lèvres étaient collées à ses joues avant que nous eussions l'un ou l'autre prononcé un seul mot.
Je l'emmenai hors des remparts , et nous passâmes une heure à nous promener ensemble sur les bords du Doubs. Quelle heure ! quel souvenir ! Elle me témoignait une tendresse , une expansion que jamais je ne lui avais vues. Elle arrangeait elle-même nos plans d'avenir : quand j'aurais fini mon temps de service, elle aurait amassé chez sa maîtresse quelques économies. Elle disait : « Voici ce que nous ferons, comment nous nous établirons. » Ce nous, répété à plusieurs reprises, me ravissait.
En me quittant , elle m'engagea à aller la voir. J'y allai le soir même après son dîner, je la trouvai seule à l'office, travaillant à un mantelet pour sa maîtresse, que je lui arrachai pour détourner ses yeux de son aiguille , pour les voir fixés sur moi , pour lui dire , en lui serrant les mains , combien je l'aimais, et reprendre l'un après l'autre tous les rêves que nous avions faits le matin.
Dès ce jour, chaque fois que j'étais libre, à l'heure où elle l'était elle-même, je courais à sa demeure. II n'y avait dans la maison qu'une vieille cuisinière et un vieux valet de chambre qui souriaient en me voyant venir, et d'ordinaire se retiraient pour me laisser seul avec ma chère Reinette. Un soir pourtant que j'étais là , tout à coup la porte s'ouvrit , un jeune homme ap-
parut, jeta sur nous un regard sévère, puis s'éloigna Je levai les yeux sur Reinette : elle n'avait pas fait un mouvement, elle n'avait pas quitté son aiguille. Je ne dis rien. Mais quelque temps après le même incident s'étant renouvelé , je demandai à Reinette qui était ce jeune homme. <« Ah! me dit-elle, c'est le fds de ma maîtresse; il vient de finir ses études et va, l'hiver prochain, commencer son cours de droit à Paris. »
Tandis qu'elle prononçait ces mots , il me sembla qu'une légère rougeur colorait ses joues, et qu'elle baissait plus que de coutume la tête sur son ouvrage. Je sentis comme une pointe de glace m'enlrer dans le cœur, et ce soir-là je retournai très-triste à la caserne.
Peu à peu , cependant, cette impression pénible s'effaça, le jeune homme n'ayant point reparu , et Reinette n'ayant point cessé de se montrer fort affectueuse envers moi.
Nous étions à la fin de l'hiver. Un jour Reinette m'annonça qu'elle partirait bientôt avec ses maîtres pour la campagne. Comme elle vit que cette nouvelle m'affligeait, elle se hâta d'ajouter que, si je pouvais obtenir un congé, elle m'engagerait à aller lavoir ; que ses maîtres, connaissant notre ancienne liaison et nos projets de mariage, ne blâmeraient point cette visite.
Je la quittai avec cette espérance, qui fut ma consolation dans la solitude où je me retrouvai plongé après son départ. Mes palpitations de cœur étaient devenues
plus fortes et plus fréquentes. Cette maladie m'empêcha sans doute d'obtenir un grade auquel mon instruction , supérieure à celle de la plupart de mes camarades, me donnait le droit d'aspirer. Très-souvent j 'étais hors d'état de faire rnon service, et le chirurgien m'avait déjà plusieurs fois donné à entendre que je pourrais aisément avoir l'autorisation de retourner chez mon père; mais alors j'étais retenu par Reinette, et pour elle j'oubliais le père le plus tendre, le plus souffrant, le plus dévoué.
Reinette m'écrivit , comme elle me l'avait promis. Elle m'annonçait qu'elle avait prévenu sa maîtresse de sa démarche, que j'étais autorisé avenir, et qu'elle espérait que j'irais passer quelques jours avec elle. Cette invitation , sur laquelle je comptais, me causa autant de joie que le bonheur le plus inattendu. Être à la campagne, libre de tout devoir, du matin au soir avec Reinette, quel rêve ! quelle délicieuse perspective ! Je m'en allai aussitôt trouver mon capitaine, qui , sans même s'informer des motifs de mon absence, me fit donner une permission de quinze jours.
Je venais de fermer mon sac, et j'allais partir, quand le vaguemestre me remit une lettre de Trouville. C'était mon père qui m'écrivait qu'il venait de tomber malade, qu'il espérait bien se rétablir, mais que pourtant il éprouvait un grand désir de me voir. En me disant qu'il était malade , mon pauvre père cherchait encore à me rassurer; mais il était aisé de reconnaître qu'en écrivant, sa main affaiblie tremblait; et au bas
de sa signature, Babette avait ajouté ces mots : <« Venez, cher maître, venez. »
Je me jetai sur mon lit en proie à une agitation mortelle, tenant à la main mes deux lettres, l'une qui m'offrait les joies de l'amour, l'autre qui m'appelait à remplir un saint devoir. Il y eut en moi une lutte terrible, un déchirement affreux, et, vous le dirai -je, monsieur, après je ne sais quelle longue perplexité , l'amour l'emporta, le devoir fut écarté. Quel triste aveu à faire! à quelle fatale suggestion j'ai été entraîné! Je ne chercherai pas à m'excuser en vous expliquant mes combinaisons. Je médisais que, Reinette n'étant qu'à quelques lieues de Besançon , je pourrais arriver bien vite dans sa demeure, passer un ou deux jours près d'elle, puis, comme j'avais quelque argent, prendre la diligence pour Paris , pour Trouville , et obéir ainsi au vœu de mon père. Ce retard seul d'un jour, d'une heure, pour me rendre à un appel sacré était un crime. Dieu m'en a puni . et je n'ai que trop mérité mon châtiment.
Il était neuf heures, je courus à la diligence, on attelait les chevaux. A sept heures du soir, elle me déposait à Dambclin. De là, j'avais encore une heure de marche à faire à pied pour arriver au village de Remondans, près duquel était l'habitation des maîtres de Reinette. J'avais passé toute cette journée dans une profonde tristesse, perpétuellement préoccupé par la pensée de mon père malade , me disant à chaque instant que j'avais eu tort de ne pas aller tout de suite
droit à lui , et quelquefois prêt à céder au désir de descendre de voiture, et de retourner à Besançon pour reprendre aussitôt la route de Paris. Que n'ai-je, hélas ! écouté cette voix intérieure, qui sans doute était la voix démon bon ange. Il en était temps encore; mais à mesure que je me rapprochais de Reinette, je sentais renaître en moi d'autres images et d'autres désirs. Peu à peu le sentiment de piété filiale s'affaissait devant le sentiment d'amour. J'allais revoir celle qui dès mon enfance avait pris une si grande place dans mon cœur, celle en qui j'avais fixé mes plus douces espérances d'avenir.
Quand je me trouvai sur le sentier qui conduisait à sa demeure , je me sentis affranchi des tortures que j'avais subies le matin. Je suivais les bords d'un ruisseau limpide voilé par des rameaux de saules. Le ciel était pur, l'air calme, je marchais d'un pas léger, le sourire sur les lèvres, l'àme remplie des plus tendres émotions. A l'extrémité du village de Remondans, je rencontrai un paysan à qui je demandai où était la maison de M. de Dambelin. « C'est là, camarade, » me dit-il, en me montrant un vaste parc au-dessus duquel on voyait poindre la cime d'un toit. La porte du parc était ouverte, une large avenue bordée d'arbres touffus conduirait au château. A côté de l'avenue, un sentier sombre se déroulait sous les rameaux de chênes dans la même direction. Je ne sais pourquoi, par quel mouvement machinal, par quel hasard je quittai l'avenue pour m'aventurer dans le sentier. Je n'y avais pas fait
cinquante pas que je m'arrêtai, surpris tout à coup par le son de deux voix dont lune était celle de Reinette, Par une de ces impulsions instinctives dont on ne se rend pas compte, au lieu de courir à sa rencontre, je nie jetai dans un buisson de coudriers où j'étais parlaitoinent caché, et d'où pourtant, à la clarté de la lune, je distinguais à une assez longue distance le sentier. Bientôt je reconnus Reinette, elle s'avançait à pas lents, la tète baissée ; un jeune homme marchait à côté d'elle en lui donnant la main, le même jeune homme dont l'apiarition m'avait deux fois douloureusement frappé. 11 lui parlait vivement, et il me parut qu'elle ne répondait rien. Arrivés près du buisson où je me tenais accroupi, elle lui dit • « 11 faut que je rentre, monsieur, votre mère pourrait encore avoir besoin de moi. — Eh bien, s'écria-t-il en lui prenant les deux mains, accordez-moi donc ce que je vous demande depuis si longtemps ; laissez-moi entrer ce soir dans votre chambre, je vous en prie, je vous en prie. «Elle hésita un instant et murmura à voix basse un mot que je n'entendis pas. Il me sembla que toute ma vie était suspendue à ce mot. « Vous me le promettez, >» s'écria-t-il en faisant un bond de joie. Cette fois j'entendis un oui très-distinct. Sur les lèvres d'où il s'exhalait, les lèvres du jeune homme appliquèrent un sonore baiser, puis tous deux s'éloignèrent.
Je me levai avec une sorte de frénésie. J'arrachai de mon sein le foulard qu'elle m'avait donné ; je le déchirai en morceaux, je le broyai à mes pieds ; puis,
sans même tourner la tête vers la maison qu'elle habitait, je me remis en route ; je marchai toute la nuit. J'étais dans un état de surexcitation qui ne me laissait éprouver ni besoin, ni fatigue. Le matin je rentrai à Besançon, et je tombai dans une telle prostration, que je ne sentais plus en moi aucune force vitale, que je n'avais plus aucune idée. Deux jours après, je me réveillai de cette espèce de léthargie. Le souvenir de la lettre de mon père me saisit en même temps que le souvenir de l'odieuse Reinette. Je maudis mon funeste penchant, ma coupable erreur, et, pour la réparer autant qu'il était en moi, je partis pour Trouville.
Quand j'arrivai là, mon père était mort ! mort depuis vingt-quatre heures, mort en prononçant mon nom à chaque minute, en m'appelant près de lui jusqu'au dernier moment. Oh ! monsieur î monsieur, comment ai-je osé vous raconter cette cruelle histoire !... Comme vous devez me mépriser ! Mais moi, je me méprise encore plus.
A ces mots, le jeune soldat mit ses mains sur ses yeux et poussa des sanglots qui m'effrayaient.
J'essayai de calmer son agitation ; je lui dis qu*il ne devait point se croire si coupable, qu'il n'avait pas su que son père était en si grand danger, et que l'entraînement d'un amour comme le sien n'était pas, à son âge et avec les idées honnêtes qu'il y attachait, une action si répréhensible.
Il tourna vers moi son visage baigné de larmes, et,
sans rnpondre aux paroles que je venais de lui adresser, il me dit d'une voix interrompue à chaque mot par un soupir: ««Que vous apprendrai-je encore, monsieur ? Depuis le moment où j'ai conduit au cimetière mon pauvre père dont les yeux s'étaient fermés sans me revoir, dont les lèvres s'étaient closes sans me donner une dernière bénédiction, dont les bras s'étaient roidis sans m'enlacer encore une fois, depuis ce moment je n'ai fait que languir et dépérir. Je suis revenu à Besançon, comme une machine qui obéit à un ressort. J'ai suivi mon régiment qui était envoyé à Givet. On m'a dit ensuite que je devais me faire réformer. Je vais à Mézières par cet ordre de mes chefs. Naguère cette sentence de réforme m'eût rendu à mon père. A présent, je n'ai plus de père, je n'ai plus rien au monde, qu'importe ce que l'on fera de moi ? La maladie dont autrefois je me plaignais est devenue ma consolation. J'espère que bientôt elle m'emportera dans un autre monde. »
Ce pénible récit nous avait conduits jusqu'aux portes de Mézières. En descendant de diligence , je demandai à mon malheureux compagnon de voyage où il comptait loger. « Je ne sais, me répondit-il; je crois qu'il est trop tard pour pouvoir me présenter avec ma feuille de route à l'hôpital, mais un peu de paille sous la remise de l'administration des diligences me suffira ; demain matin, de bonne heure, j'irai chercher un autre gîte. «
Le plus simple sentiment de charité humaine m'or-
donnait de ne pas laisser cet infortuné dans un tel abandon. Je le conduisis dans un hôtel , je le décidai, non sans peine, à prendre part à mon souper ; je lui fis préparer un lit, en répétant à la maîtresse de la maison que je me chargeais de sa dépense, car, quoiqu'il ne me l'eût pas dit , j'avais tout lieu de croire que sa bourse était fort dégarnie.
Le lendemain matin, il entra dans ma chambre pendant que je dormais encore , s'assit sur une chaise, et, lorsque je m'éveillai, me demanda pardon de sa hardiesse, en disant qu'il n'avait pas voulu quitter l'hôte 1 sans prendre congé de moi et sans me remercier.
«< Je vous sais gré, lui répondis-je, de votre visite. Je pars dans quelques heures, mais je reviendrai bientôt ici , et je m'informerai de vous, laissez-moi votre nom.
— Vous ne me retrouverez plus , répliqua-t-il en remuant la tête , mais n'importe. Je m'appelle Auguste Bon ne foi. »
Quinze jours après , je revenais à Mézières. Quinze heureux jours avaient écarté de mon esprit l'impression que m'avait faite l'histoire du pauvre soldat. Je voulus savoir ce qu'il était devenu.
Je me rendis à l'hôpital, l'infirmier auquel je m'adressai tourna le feuillet d'un registre sur lequel il écrivait, et me montra du doigt deux lignes : « Auguste Bonnefoi, de Trouville, voltigeur au 32" d'infanterie légère, entré le 24, mort le 27 d'un anévrisme. »