‹ Les âmes en peineChapitre 5 sur 10 · AMOUR APRES LA MORT · texte numérisé non relu

AMOUR APRES LA MORT

TRADITION NORVEGIENNE.

RÈs du hameau de Quam, dans cette riante et pittoresque vallée de la Norvège qu'on appelle la Gudbrandsdal, au pied de la longue chaîne de montagnes qui domine le cours du Lougen,on voit une pierre sépulcrale, qui, à en juger par sa teinte noirâtre, par son affaissement dans le sol , et par ses crevasses, doit être fort ancienne. En écartant les rameaux d'arbustes qui la voilent, les herbes rampantes qui la couvrent presque en entier, on distingue sur cette pierre deux croix taillées grossièrement l'une à côté de l'autre, deux lettres initiales : un L et un E, et ces trois mots gravés au-dessous des deux lettres : Kierlighed efter D'oden (Amour après la mort). En montrant aux voyageurs l'antique monument

funéraire de Quam , les vieilles gens du lieu racontent cette étrange histoire :

Il y avait autrefois dans ce district deux jarls puissants, dont les funestes dissensions ont longtemps désolé la contrée soumise à leur pouvoir. L'un des deux occupait la rive droite ; l'autre, la rive gauche du Lougen. Jeunes, ils avaient été liés d'une étroite amitié. Ils avaient , dans les guerres du Danemark contre la Suède, affronté les mêmes périls sur le champ de bataille, et conquis le même renom de courage. Quelque différence de situation dans le monde élégant de Copenhague avait d'abord troublé leur première liaison ; une rivalité d'amour vive, longue, persévérante avait jeté dans leur cœur une profonde irritation. De retour en Norvège, le voisinage de leurs propriétés , les contestations qui s'élevaient sans cesse entre eux par suite de ce voisinage , tantôt pour la limite d'un champ, pour la suprématie d'un droit héréditaire, avaient peu à peu fortifié, enraciné dans leur esprit une de ces haines farouches , ardentes que chaque circonstance développe comme une flamme que le vent attise , qui corrodent les fibres délicates de l'âme comme une rouille dont rien n'arrête le progrès, et passent d'une génération à l'autre comme une maladie mortelle. Du haut des pics escarpés où s'élevaient les tourelles de leur manoir féodal, les deux jarls se regardaient comme deux oiseaux de proie prêts à s'élancer l'un sur l'autre, à la moindre occasion, et exerçant leurs serres, et acé-

rant leur bec, pour se déchirer. Les paysans de leurs domaines, les valets de leurs châteaux augmentaient quelquefois sans le vouloir, et quelquefois avec une intention hostile, ces fatales dispositions. Tantôt c'était un pêcheur de Quam ou de Hundtorp qui, en allant jeter ses filets dans les flots duLougen, avait été surpris et maltraité par les pêcheurs de l'autre clan ; tantôt un pâtre dont on avait mis en fuite et dispersé méchamment dans les bois le craintif troupeau ; tantôt un chasseur que l'on arrêtait au milieu de la forêt et que l'on dépouillait de son gibier. Chaque individu ainsi lésé et outragé s'en venait aussitôt faire son rapport à son seigneur, et il s'ensuivait de violents éclats de colère et d'inflexibles représailles.

Le seigneur de Quam était cependant un homme d'une nature douce et généreuse. Souvent il avait déploré ces funestes divisions; il eût voulu y mettre fin, conclure un traité de paix et vivre comme autrefois en bonne intelligence avec son ancien compagnon d'armes. Quelquefois même il avait eu l'espoir d'en venir à cette heureuse conciliation , il avait engagé ses gens à agir avec calme et modération , et comme il était chéri et vénéré de tous ceux qui l'entouraient, il avait facilement surmonté leurs griefs et vaincu leurs résolutions. Mais il oubliait que de toutes les causes de haine que l'homme peut avoir, les blessures faites à l'amour-propre sont les plus vivaces et les plus incurables.il avait humilié, froissé l'orgueil du seigneur de Hundtorp par les prérogatives supérieures de sa

naissance. Il descendait en ligne directe de Harald aux beaux cheveux, l'ancien dominateur suprême de la Norvège, et son voisin n'était que le descendant d'un jarl jadis assez obscur du district de Drontheim. Il l'avait humilié par les succès que sa bonne grâce, ses manières distinguées lui avaient procurés dans le monde, par la faveur spéciale que le roi lui témoignait, et enfin il l'avait accablé dans ses prétentions en épousant lanoblejeune fille dont le seigneur deHundtorp avait en vain longtemps sollicité la main. Plus tard, celui-ci s'était aussi marié, mais ni les avantages que lui offrait une riche alliance , ni les douces qualités de celle qui consentit à s'unir à lui ne purent amortir dans son cœur arrogant la honte que lui causaient les succès de son rival. Sa femme d'ailleurs n'avait aucun titre nobiliaire. C'était tout simplement la fille d'un marchand de Bergen , bonne et modeste , tendre et pieuse , mais sans esprit et sans distinction. Quand il voyait passer son voisin avec sa jeune et noble épouse si élégante, si gracieuse, il éprouvait une sorte de rage convulsive, et plus d'une fois, dans sa fureur , il porta la main à son arquebuse pour anéantir ce couple heureux, dont le riant aspect était pour lui comme une insulte perpétuelle.

Par une singulière fatalité , les deux ennemis eurent chacun un fils unique, et les deux enfants grandirent dans les sentiments de haine qui à tout instant éclataient autour de leur berceau , et reproduisirent peu à peu le caractère distinct de leurs pères.

A dix-huit ans, Olaf de Hiindtorp était l'homme le plus redouté qu'il y eût dans le district. Dès le matin à chf'val, la djgue au enté, l'arquebuse sur l'épaule, il s'en allait par monts et par vaux à la chasse des animaux féroces , et malheur au pauvre paysan qui se trouvait sur le passage de l'impétueux jeune homme. Olaf ne manquait jamais de lui allonger quelques coups de houssine , qu'une cohorte de mauvais drôles dont il était ordinaireuient suivi dans ses excursions, se crovMit obligée de continuer. Si l'on rencontrait un charretier cheminant à côté de son cheval, ou un bûcheron courbé sous le poids de son fardeau, la joyeuse bande se faisait un plaisir de renverser la charrette dans le ravin et de jeter le bûcheron par terre. Aussi, dès qu'on voyait de loin venir le jeune jarl de Hundtorp, hommes et femmes, tout le monde fuyait, ou si on ne pouvait l'éviter, on le saluait avec des témoignages de respect qui lui donnaient une haute idée de son importance. Le soir, il s'asseyait avec ses compagnons à une table chargée de flacons d'eau-de-vie et de cruches de bière. Chacun alors racontait comme des exploits ses méfaits de la journée , et il s'ensuivait des acclamations de joie, et des chants bachiques dont la sauvage harmonie portait le trouble et l'etfroi dans le cœur des paisibles habitants du hameau.

Éric de Quam était, au contraire, d'une nature douce , grave et attrayante. Son père avait pris à tâche de développer à la fois son esprit et ses forces physiques. Sa mère, qui avait reçu une éducation fort rare

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à cette époque, lui enseignait elle-même l'allemand, le français, et lui faisait lire plusieurs bons ouvrages d'histoire et de littérature qu'elle avait rapportés de Copenhague. Éric était passionné pour les romans de chevalerie, pour les recueils de légendes, qui, au temps où il vivait, occupaient à la fois les gens du monde et les gens du peuple. Souvent on le voyait errer sur la colline avec son arquebuse sur l'épaule , et sa gibecière à la ceinture. Mais au lieu de poursuivre quelque innocent hôte des bois , il s'arrêtait au pied d'un sapin , tirait un livre de sa poche , et lisait ou rêvait. Si le long de son chemin , il rencontrait un pauvre paysan, il allait à lui avec affabilité , s'informait de l'état de sa famille , des produits de ses travaux et souvent lui donnait un utile secours. Peu de jours se passaient sans qu'il vînt ainsi en aide à quelque malheureux, sans qu'il s'attirât quelque bénédiction. C'était d'ailleurs un beau et noble jeune homme, à l'œil bleu , aux cheveux blonds , mais sa figure portait une singulière expression de tristesse, et les bonnes gens pour lesquels il se montrait si humain et si charitable se demandaient parfois avec douleur pourquoi on le voyait si rarement sourire.

Son fougueux voisin, Olaf, avait dans tout le pays une étonnante réputation de courage. On l'avait vu s'élancer sans crainte au sommet des pics les plus escarpés, chercher intrépidement l'ours dans son repaire, et braver la rage des loups aux abois. Dans une contrée comme la Norvège, où le peuple a conservé

^^ Ô39 Croies traditions des audacieux Vikings, des farouches Berserkir, et où chacun garde une sorte de vénération héréditaire pour la force physique, cette hardiesse d'Olaf excitait l'instinctive admiration des paysans, et couvrait parfois d'une sorte de prestige sa brutalité.

Cependant, sous des dehors plus calmes, et sous une apparence d'organisation plus frêle , Éric cachait un généreux courage, et il suppléait à la vigueur du corps par l'adresse et l'agilité.

Les deux jeunes gens s'étaient rencontrés à un grand banquet chez un jarl du voisinage, où, selon l'antique usage norvégien, le repas se terminait par des luttes en chan)p clos. Olaf, échauffé par la boisson, et entraîné d'ailleurs par la haine ardente qu'il tenait de son père, avait provoqué Éric. Tous deux, se dépouillant de leurs habits jusqu'à la ceinture, s'étaient pris corps à corps sous les yeux des convives réunis en cercle pour les observer. Olaf était évidemment plus robuste et plus fort que son antagoniste, mais celui-ci avait dans tous ses mouvements une vivacité, une prestesse étonnante. La lutte dura longtemps et les spectateurs l'observaient avec anxiété , les uns faisant des vœux pour le jeune jarl de Quam, les autres pour celui de Hundtorp. Ce n'était plus une de ces joutes ordinaires engagées en riant avec une rustique vanité et un naïf espoir de succès. C'était un combat opiniâtre, passionné, où l'on voyait éclater de part et d'autre l'emportement d'une vieille

inimitié. Les regards d'Olaf étincelaient de colère ; ceux d Éric étaient moins ardents, mais il était facile d'y remarquer une extraordinaire animation. L'un était bouillant et impétueux, mais son impétuosité trahissait parfois ses puissants efforts ; l'autre, plus faible, mais plus réfléchi, profilait de toutes les fautes de son adversaire, glissait entre ses bras, se retirait avec souplesse, et l'enlaçait habilement. A les voir tous deux avec ces moyens d'actions si différents, on eût dit, si la comparaison n'eût pas été trop injurieuse pour Éric, un tigre musculeux du désert saisi par les anneaux élastiques d'un serpent. Après de longues tentatives, il y eut un instant de crise, où les partisans d'Olaf ne purent réprimer un accent de triomphe. Le jeune jarl venait de prendre son adversaire par le milieu du corps, et le soulevait en l'air pour le jeter sur le sol ; mais Éric, en se débattant, échappa encore à cette rude étreinte, et usant aussitôt de la surprise de son antagoniste, le serra vigoureusement à la ceinture et le précipita par terre, aux acclamations unanimes de ses amis et des amis mêmes d'Olaf étonnés d'une telle souplesse. Olaf se releva avec la rougeur de la honte au visage, et jetant sur Éric un regard de fureur ; «* A demain, dit-il, non plus dans cette lutte de manants, mais dans un combat de gentilshommes, le sabre à la main. — Bien, » répon- Éric, en s'approchant d'un air modeste de ses partisans.

Le lendemain, en etï'et, la bataille recommença,

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mais celte fois Eric avait plus d'avantages que la veille. Son aj^ililé, son coup d'œil ferme et prudent le servaient mieux dans cette circonstance que la force. Tandis que l'impétueux Oiaf s'élançait sur lui avec l'aveugle ardeur de sa colère , Éric l'observait , le voyait venir, parait toutes ses attaques et ripostait avec la dextérité d'un maître d'armes consommé. Olaf, irrité d'une telle résistance, voulut en finir par un mouvement décisif. Recueillant toutes ses forces, et se fendant jusqu'à la ceinture, il porta en pleine poitrine à son adversaire un coup de pointe qui devait le transpercer de part en part. Mais celui-ci esquiva le danger, et répondit aussitôt à cette fausse manœuvre en frappant si habilement sur l'épéed'Olaf, qu'il la lui fit tomber des mains.

Le jeune jarl , vaincu et humilié publiquement pour la seconde fois, ne demanda pas à commencer une nouvelle lutte ; il ramassa avec une rage farouche son épée, la brisa sur son genou et en jeta au loin, d'un air de mépris, les tronçons comme une matière immonde. Puis, sans dire adieu à personne, sans même prendre congé de son hôte, il partit avec ses compagnons, et ceux qui étaient près de lui l'entendirent murmurer à voix basse de cruelles paroles de vengeance.

Éric avait suivi d'un œil attentif toute l'effervescence de cette nature altière, et les remarques qu'il avait faites troublaient la joie de son succès. Il était d'une trempe trop vaillante pour qu'une crainte lâche

put le faire fléchir, mais un esprit superstitieux, et porté aux pressentiments sinistres lui montrait dans l'avenir un ennemi implacable, qui ne cesserait de le poursuivre, et qui pourrait bien quelque jour le surprendre sans secours et sans défense.

Quand il fut de retour dans sa demeure, et qu'il eut raconté tout ce qui s'était passé, son père l'embrassa avec des larmes de joie, comme un enfant dont le triomphe honorait la vieille ra:e du roi Harald. Mais sa mère, qui envisageait cet événement avec la tendresse d'un cœur de femme, se sentit saisie d'une douloureuse angoisse. « Que Dieu nous soit en aide, dit-elle, nous étions déjà, depuis plusieurs années, en proie à la vengeance du jarl de Hundtorp, nous voilà maintenant exposés à celle de son fils, qui menace surtout notre Éric. Il faut, quoi qu'il m'en coûte, me séparer de lui, il faut qu'il parte. Son éloignement, son absence, peuvent seuls calmer le ressentiment de l'orgueilleux adversaire qu'il a deux fois vaincu. »

Ces paroles maternelles répondaient à l'un des vœux les plus chers d'Éric. Les livres qu'il avait lus, les vagues rêveries dans lesquelles ces livres l'entraînaient, et sa vive imagination, et peut-être le nomade instinct que l'on remarques! souvent chez les hommes du Nord, avaient éveillé en lui des désirs de voyage indéterminés, encore flottants dans l'espace, mais pleins d'un invincible attrait. 11 aimait son pays avec ardeur, et ne s'imaginait pas qu'il pût nulle part en trouver un plus beau. Cependant, chaque fois qu'il

trouvait dans un poëte ou dans un romancier quelques lignes descriptives sur une autre contrée, il éprouvait aussitôt une ardente envie de voir ces contrées si dillérentes de la sienne, et qui se présentaient à sa pensée sous des couleurs si séduisantes. Ah ! qui de nous n'a eu dans les songes solitaires de la jeunesse ces puissants désirs de voyage? Qui de nous n'a éprouvé à l'entrée de la vie du monde, de la vie réelle, ces lointaines aspirations et cette espèce de morbidescence qu'on pourrait appeler la nostalgie de l'espace ? La terre n'a-t-elle pas été donnée à l'homme pour qu'il l'admire dans toute son étendue, et n'estce pas un pieux devoir que de chercher à la parcourir comme un livre céleste où la grandeur et la providence de Dieu manifestent leurs traits éclatants à chaque page?

C'étaient là les songes juvéniles d'Éric, et il écoula avec joie les paroles de sa mère, mais il attendait pour se prononcer l'avis de son père, et celui ci, avec sa fierté militaire, ne pouvait admettre une telle idée dans des circonstances qui donneraient au voyage de son tils l'apparence d'une fuite craintive.

Un nouvel événement subjugua ses mâles résolutions. Éric s'en revenait un soir d'une de ses promenades habituelles, quand au détour du chemin qui le ramenait dans sa demeure, il entendit tout à coup des cris de désolation. Entraîné par un sentiment d'humanité, il redescendit en toute hâte dans la vallée, et il aperçut un spectacle qui le fit bondir avec colère.

Une femme faible et âgée, la femme d'un des fermiers de son père, était là, seule, luttant et se débattant contre un des plus fidèles et des plus farouches compagnons d'Olaf qui voulait lui enlever un sac de légumes qu'elle rapportait péniblement de son champ. (* Misérable !» s'écria Éric indigné de cet acte de brigandage, en s'élançant entre le ravisseur et la pauvre femme éperdue.

«« Ah ! c'est vous, mon jeune seigneur, dit le satellite d'Olaf, avec une amère ironie, pardieu, je suis charmé de vous rencontrer ; il y a longtemps que nous avons un compte à régler avec vous, et si je puis le régler moi-même, on ne m'en saura pas mauvais gré dans la noble maison de Hundtorp. Allons, en garde, mon jeune brave, et voyons si vous savez encore faire sauter l'épée des mains de votre adversaire. »

En parlant ainsi, il avait tiré la longue dague suspendue à sa ceinture. Éric ne se fit pas répéter deux fois cette arrogante invitation. Il se plaça, l'épée à la main, en face de son antagoniste, tandis que la fermière, revenue du danger qui la menaçait elle-même, et tremblant alors pour son jeune maître, le conjurait de ne pas s'exposer ainsi, déclarant qu'elle aimerait mieux abandonner tout ce qu'elle possédait que de le voir livré à la colère de ses ennemis. Mais déjà le combat était engagé, et le compagnon d'Olaf, aveuglé par sa rage, et ignorant la rare fermeté d'Eric, s'était jeté dans cette lutte avec tant d'impétuosité, qu'à sa troi-

sième attaque, il s'enferra lui-même et tomba frappé d'un coup mortel dans la poitrine. « Malédiction î dit-il, ma mère m'avait bien dit que je servais un mauvais maître, et j'ai eu tort de ne pas suivre ses conseils, pardonnez-moi, mon Dieu. »

Éric se précipita avec douleur vers lui pour le secourir. « Non, non, lui dit le blessé, je le sens, tout est inutile, j'ai la mort dans le cœur, laissez-moi seulement serrer votre main, faites prier pour moi, et tenez-vous sur vos gardes, car on voudra me venger.»

A ces mots, ses yeux se fermèrent , et il rendit le dernier soupir. La fermière s'en alla au village voisin chercher des paysans pour enlever le cadavre. Éric se rendit auprès de ses parents et leur raconta ce qui venait de se passer.

«« Cette fois, dit sa mère avec angoisse, il n'y a plus à hésiter, il faut que notre cher enfant s'éloigne , si nous ne voulons le voir quelque jour surpris et assassiné au coin d'un bois par un de ses cruels ennemis. D'ailleurs, voilà un homme tué. Les méchantes gens de Hundlorp auront recours à tous les moyens imaginables pour se venger; il est possible qu'ils portent l'affaire devant la justice, quoiqu'ils aient bien des raisons de redouter la justice , et en se rendant à Copenhague, Éric peut prévenir l'effet d'une poursuite calomnieuse. »

Le vieux jarl resta quelques instants assis sur son fauteuil et absorbé dans de profondes réflexions. A l'éclair de ses yeuxétincelantà travers d'épais sour-

cils, à la contraction des muscles de son visage, on voyait qu'il était agité par une lutte violente, et sa femme et son fils le regardaient en silence, attendant avec respect qu'il lui plût d'exprimer sa résolution.

Enfin il se leva, et, prenant la main de son fils : « Tu as agi noblement, lui dit-il, en défendant une pauvre femme outragée et sans secours. Je regrette que le malheureux ait si cruellement expié son indigne attentat , mais quand la main a pris Tépée, qui peut répondre des coups qu'elle porte? Maintenant, je crois que nous devons suivre l'avis de ta mère, et , quoiqu'il m'en coûte de me séparer de toi , il faut que tu partes, et le plus tôt sera le mieux. Je vais te préparer quelques lettres pour mes amis du Danemark, et je désire que dès demain tu sois en route. »

Le lendemain, en effet, Éric, monté sur un bon cbeval , pourvu d'une bonne somme d'argent, et suivi d'un valet fidèle, quittait le manoir de Quam. Son père, en lui disant adieu , détournait la tête pour essuyer à la dérobée une larme dans ses yeux ; sa mère, qui l'avait elle-même engagé à partir, le voyant prêt à s'éloigner, pleurait , se désolait et le conjurait de rester.

««Allons, Ebba, dit le vieux jarl, un peu de courage, tu vois bien qu'il faut qu'il s'en aille; ton amour de mère t'a avertie des dangers qui le menacent ici , et il ne s'en va que dans des pays faciles à traverser.

Il nous roviondra bi^ntAt avoc do bons souvenirs des lieux et des hommes qu'il aura vus. »

En disant ces mois, il prit sa femme d'une main , et donna de l'autre un coup de fouet au cheval d'Éric qui partit au galop.

Olaf apprit presque en même temps la mort de son compagnon et le départ du jeune jarl. « Le lâche ! s'écria-t-il, il n'ose attendre l'effet de ma colère, mais je le retrouverai et je me vengerai. »

Pendant que son ennemi menaçait ainsi son avenir, Éric cheminait paisiblement le long du Gudbrandsdal, tantôt songeant avec tristesse à la douce demeure qu'il venait de quitter, tantôt s'élançant avec l'heureuse imagination de la jeunesse vers les nouvelles contrées qu'il allait voir. Il traversa à petites journées une partie de la Norvège et des côtes de Suède , d'où une barque de pêcheur le transporta sur la plage de Copenhague. A Gothembourg, il avait déjà reçu une lettre consolante de sa famille. Les gens de Hundtorp, sans doute parla crainte de raviver le souvenir de leurs propres méfaits, n'avaient point osé entreprendre les poursuites judiciaires que sa mère redoutait, et tout était trèscalme au château de Quam.

L'esprit une fois tranquillisé par ces nouvelles, Éric s'abandonna avec plus de liberté aux fraîches et riantes émotions que son vayage éveillait en lui. Son âme s'était épanouie comme une fleur sans tache au milieu des prestiges d'une belle et imposante nature , et les études littéraires qu'il avait en-

treprises, et la lecture des poètes n'avaient fait qu'imprimer un plus vif essor à son imagination sans porter atteinte à la pureté de ses premières sensations. Il aimait la nature, comme un enfant aime sa mère, comme un jeune homme aime la fiancée de son choix. Il en comprenait toutes les harmonies, et en savourait avec ivresse tous les parfums. Nul monument d'art , nulle grande ville n'avait encore frappé son attention, et il oubliait les peintures des palais des rois, des châteaux féeriques qu'il avait trouvés dans les romans de chevalerie, à la vue d'une baie de Norvège brillant au coucher du soleil dans sa ceinture de rocs ou d'un lac de Suède enchâssé comme une émeraude au milieu d'une forêt de sapins.

Avec ce poétique amour de la nature, il voyageait gaiement, car tout était pour lui un doux et attrayant objet d'observations ; le long de sa route, il trouvait peu d'auberges, mais il connaissait les vertus hospitalières des habitants du Nord. Lui-même les avait souvent mises en pratique , et dès qu'il avait besoin de prendre quelque nourriture, ou lorsque son cheval était fatigué, il s'arrêtait à la porte de la première maison qu'il rencontrait. Aussitôt les habitants du gaard venaient à lui ; l'un se chargeait de prendre soin de sa monture, l'autre le conduisait dans l'intérieur de 1 habitation ;Je père de famille, sans lui demander qui il était , lui tendait une main affectueuse, et la blonde jeune fiile le servait humblement à table. Quelquefois même, quand il n'avait nulle intention de

s'arrêter, s'il passait devant un presbytère, ou devant la demeure de quelque riche paysan, le maître de la maison (\m l'avait vu venir de loin accourait à sa rencontre et le priait d'entrer un instant et de ne pas dédaigner sa modeste hospitalité. A l'instant même toutes les aiinoires étaient ouvertes, toute la cuisine était en mouvement, et l'on apportait devant le jeune étranger le saumon sec, le bœuf fumé, la bière brassée par l'intelligente ménagère, et le plus vieux tlacon d'eaude-vie. « Oh ! mes chères gens du Nord, disait Éric en s'éloignant, vous avez la pureté, la simplicité de mœurs des patriarches. Ah! puissiez -vous toujours garder la douce paix de votre solitude, et la mâle énergie et les aimables vertus de vos pères. » En parlant ainsi , il songeait à ces mœurs élégantes, à ces habitudes de luxe qu'il avait vues dépeintes dans différents livres, et il lui semblait que toute cette vie de châteaux, toutes ces fêtes et ces splendeurs des cours ne pouvaient être regardées que comme une illusion, si on les comparait aux naïves coutumes, à la rustique cordialité des habitants du Nord. Lorsqu'il se laissait aller à ces réflexions, il se rappelait cependant la haine (tirouche du vieux jarl de Ilundtorp, le caractère violent et les habitudes brutales d'Olaf. Mais ce n'était là pour lui qu'un fait accidentel qui glissait comme un nuage fugitif sur cet immense tableau de la nature septentrionale et des mœurs champêtres qu'il ne se lassait pas d'observer.

Ainsi entraÎFié par le charme de ses impressions,

Éric alla plus loin qu'il ne l'avait d'abord imaginé. Du Danemark, il se rendit en Allemagne; de TAllcmagne en France, et là il devait trouver un bonheur inattendu, le plus doux, le plus adorable bonheur qu'un homme puisse goûter en ce monde, une jeune femme chaste et pure, dont le regard s'émeut pour la première fois aux rayons du regard sympathique qui la cherche, dont le cœur s'ouvre et palpite naïvement Sous l'impression encore ignorée du premier amour.

Par un beau jour d'été, Éric revenait dans sa terre natale, non plus seul comme il en était parti, mais avec une noble et gracieuse fille de France, qui l'aimait assez pour quitter volontairement ses riantes plaines de Normandie, pour lui dire, comme la tendre fille de la Bible : «Ton peuple est mon peuple, » et il éprouvait une joie indicible à voyager avec cette tendre jeune femme, à l'entourer de soins délicats, et à la voir partager avec une sensibilité exquise toutes les poétiques impressions qu'il lui communiquait.

Elle avait vu en Normandie la mer déroulant au pied des verts coteaux de Honfleur ses vagues argentées, elle l'avait vue au Havre imposante et immense, emportant vers les régions lointaines les hardis navigateurs. Elle avait grandi au sein des frais cottages , des forêts d'arbres fruitiers de la Normandie. Mais elle n'avait aucune idée de ces grands fwrds de la Norvège, où la mer, dans son cours impétueux, semble transpercer les montagnes et déchirer les rochers. Elle n'avait aucune idée de ces longues et majes-

tueuses forêts de sapins qui donnent un caractère si solennel aux contrées du Nord, ni de ces riants et mélancoliques vallons cachés comme des fleurs timides entre deux chaînes de montagnes.

A chaque pas qu'elle faisait dans ce pays si beau , elle jetait un cri d'admiration, et se penchait vers Éric avec un regard d'amour et de reconnaissance pour l'associera sa candide émotion.

"Dieu soit loué! ma chère Lena, disait Eric, je craignais qu'en arrivant ici tu ne regrettasses ton riche pays, car nous n'avons pas ici la terre féconde, le ciel bleu et les superbes châteaux de Normandie. Yois-tu ces grossières maisons en bois disséminées de loin en loin sur les coteaux , et ces misérables cabanes de pêcheurs péniblement construites au bord de la grève? Elles sont habitées par des hommes pauvres, laborieux, qui luttent sans cesse contre la rigueur des éléments et s'estiment heureux lorsque, après leurs rudes fatigues, ils parviennent à retirer du sol ingrat quelque moisson chétive, ou de la mer orageuse quelque provision de poissons.

— Ah! qu'importe?» répondait Lena avec une pieuse et confiante pensée, « le bonheur n'est point dans ces produits d'une terre plus abondante, dans ce luxe des demeures plus riches. On le trouverait plutôt ici dans ces paisibles retraites éloignées du tumulte des villes et abritées sous l'aile de Dieu, dans ces habitudes de travail, ces modestes vertus dont tu m'as souvent parlé, et cette satisfaction des besoins

modérés; puis, je ne saurais dire pourquoi il nie semble que ce pays ne m'est pas étranger, et qu'il apparaît à mon esprit comme si déjà je l'avais vu. Mon père, qui aimait les vieilles chroniques, m'a souvent raconté que nos ancêtres étaient venus des contrées du Nord. Qui sait si je ne descends pas d'un des aventureux montagnards de la Norvège, et si d'âge en âge, par un de ces mystères du cœur que nous ne pouvons expliquer, le sentiment de son origine et de son pays natal ne se serait pas transmis jusqu'à moi? Peut être, ajouta-t-elle en riant, suis-je une de tes cousines, peut-être tes aïeux et les miens étaient-ils proches parents; mais la parenté date de si loin que nous avons bien pu nous marier sans demander une dispense à l'archevêque de Rouen. »

La joie que le jeune époux éprouvait à voyager avec Lena et à la voir ainsi sourire au pays qu'elle acceptait comme une seconde patrie , n'était troublée que par le souvenir des haines de Hundtorp et des projets de vengeance formés contre lui. «< Hélas ! se disait-il, cette contrée n'est pas si paisible, et tous ceux qui l'habitent ne sont pas si bons que l'innocente Lena se l'imagine. Il y a quelque temps, les menaces d'Olaf ne m'inquiétaient guère. Je ne tenais pas à la vie autant qu'à présent.... A présent, mon Dieu, je ne voudrais point engager une nouvelle lutte. J'ai si peur de mourir ! »

Plusieurs fois il avait voulu révéler à Lena ses tristes sollicitudes , et toujours il s'était senti arrêté par la

crainte de jeter un trouble affligeant dans la candide gaieté de sa jeune femme. Cependant comme ils approchaient de Qiiam , il résolut de la préparer à une situation qu'elle ne pouvait d'ailleurs tarder à connaître. Il lui dit donc la haine qui divisait depuis longtemps son père et le seigneur de Hundtorp, et toutes les circonstances qui dans les dernières années avaient donné à cette haine un caractère plus ardent et plus redoutable.

Lena l'écouta avec une vive attention, et lui prenant la main dès qu'il eut achevé son récit : « \e t'inquiète pas, cher Éric, dit-elle, je ne crois pas à la durée de la haine, et avec quelques ménagements nous parviendrons bien à adoucir , à effacer celle qui te menace.

— Elle est déjà tout effacée d'un coté, dit Éric. J'ai tant d'amour dans le cœur que la haine ne peut plus y trouver aucune place. Je suis si heureux que je voudrais pouvoir répandre le sentiment de mon bonheur sur le monde entier. Puisse Olaf en venir à concevoir aussi ces tendres pensées. Mais tu arrives dans les montagnes de Norvège comme un ange de paix et de conciliation dont la salutaire influence doit se faire sentir aux âmes les plus endurcies. »

En s'entretenant ainsi , les deux époux arrivaient près du vieux manoir de Quam. Quand Lena aperçut des rives du vallon la demeure où elle allait entrer, elle devint tout à coup sérieuse et pensive et cacha son visage entre ses mains.

« Qu'as-tu donc, lui dit Éric, voici le sol où je me réjouis de t'avoir conduite ; voici la maison où tu dois être reçue comme un enfant chéri. Notre voyage a été long, mais grâces au ciel, voici l'asile où j'aspirais à rentrer.

— Ah ! répondit Lena, j'ai quitté pour toi le seuil de la maison natale, j'ai quitté mon père et ma mère qui pleuraient et sanglotaient en me disant adieu ; j'ai quitté mon petit frère et ma petite sœur qui se pendaient à mon cou et me suppliaient de ne pas les abandonner. J'ai tout quitté pour toi, maintenant j'entre dans une nouvelle demeure où je vais chercher de nouveaux parents. Qui sait s'ils auront l'indulgence que tu as eue, s'ils approuveront ton choix, s'ils m'aimeront.

— Oh ! sois sans crainte, chère Lena, s'écria Éric ; mes parents te connaissent déjà par toutes les lettres que je leur ai écrites. Tu retrouveras ici un père, une mère , toutes les sympathies les plus vraies , tous les liens du cœur les plus puissants, et tu auras toujours près de toi ton Éric qui t'a dévoué sa vie , qui sans cesse cherchera à te récompenser des sacrifice«s que tu lui as faits. »

Au même instant, on entendit retentir au-dessus de la colline le son d'une trompe rustique , puis des acclamations bruyantes répondirent à ce signal , et l'on vit se mouvoir autour du château des groupes d'hommes et de femmes qui regardaient vers le chemin. Puis un noble vieillard, à la démarche majes-

tueuse, à la chevelure blanche , donna le bras h une femme dont un larf^^e manteau ne pouvait dissimuler l'attitude élégante, et descendit le long de la colline à la rencontre des voyageurs.

C'étaient les parents d'Éric qui depuis plusieurs jours attendant son arrivée , avaient mis en sentinelle un de leurs gens pour les prévenir du moment où il le verrait apparaître. Éric courut au-devant d'eux avec sa jeune femme, et lorsque la famille se trouva réunie, il y eut un instant de silence, un de ces instants suprêmes qui passent comme un éclair et laissent dans l'àme qui en éprouve le charme surhumain une trace ineffaçable, un souvenir sans bornes.

Le vieux jarl, après avoir serré ses enfants sur son cœur , observait Lena avec une orgueilleuse satisfaction ; sa femme la regardait déjà avec une tendresse maternelle. Lena touchée jusqu'au fond de l'âme d'u tel accueil versait des larmes de joie ; les gens du ma noir, les paysans du hameau, témoins de cette scène si cordiale, jetaient leurs chapeaux en l'air en criant : Ilurrah ! Les femmes battaient des mains et chantaient, et ce fut au milieu de ces chants , de ces cris de bonheur, que Lena entra au château de Quam appuyée sur le bras de son beau-père , tandis qu'Éric s'en venait à quelques pas derrière elle, parlant avec enthousiasme à sa mère de toutes les qualités de sa jeune femme.

Le lendemain un beau jour éclairait la contrée. On eût dit que la pâle aurore des régions septentrionales

voulait fêter le nouveau couple , tant elle était riante et empourprée. Une brume légère s'élevait du sein de la vallée, flottait au souffle de la brise et montait comme un rideau de gaze sur la pente des collines. Bientôt elle disparut , fondue par le soleil , dispersée par le vent, et alors on aperçut cette agreste partie du Gudbrandsdal épanouie dans toute sa beauté ; le Lougen roulant ses vagues d'argent au sein d'une vaste prairie ; de chaque côté du fleuve des coteaux revêtus de sapins, parsemés d'habitations champêtres, et audessus de ces coteaux, des montagnes dont les cimes couvertes d'une neige éternelle brillaient comme des lacs d'or et d'azur aux rayons du soleil. Avec les premières lueurs du matin, le mouvement renaissait dans cette solitaire région. Le coq de bruyère, la gelinotte couraient d'arbre en arbre en poussant un cri aigu; le pâtre ramenait au pâturage ses génisses qui, en passant au milieu des massifs de sapins et des bosquets de bouleaux, faisaient ruisseler sur le sol les perles d'une abondante rosée. Des maisons de paysans sortaient gaiement le laboureur actif, la jeune fille diligente.

Assis à l'une des fenêtres du château d'où leurs regards plongeaient au loin dans l'espace, Éric et Lena contemplaient avec l'exaltation du bonheur ce magnifique panorama.

« Oh I que c'est beau ! » s'écriait Lena en joignant les mains comme pour remercier le ciel des émotions qu'elle éprouvait , « que «'est beau et qu'il est doux de

pouvoir s'éveiller avec une pensée de piété et d'amour en face d'une telle nature!

— Oui, répondait Éric, c'est ici qu'il est bon de vivre, quand on aime et qu'on se sait aimé. Regarde toutes ces simples mais riantes demeures jetées çà et là sur les tlancs des coteaux , séparées discrètement l'une de l'autre , et voilées à demi par des rameaux d'arbres. H n'y a pas une de ces rustiques habitations où dans les vagues rêveries de ma jeunesse, je n'aie placé le temple des plus délicieuses pensées de la félicité conjugale. Je me disais alors qu'on serait heureux d'être là, loin du reste du monde, dans cette retraite si attrayante et si grandiose, seul avec un être animé , seul , sous le regard de Dieu. Et mon bonheur a été au delà de mes rêves. Te voilà près de moi , dans mon cher pays , toi que j'ai si vite appris à aimer, toi dont le regard , le sourire est pour moi comme une céleste bénédiction. Oh! mon cœur est dans un tel ravissement , que je crains que ce ne soit un songe , mais si c'est un songe, ah ! puissé-je mourir quand viendra le réveil. >»

En parlant ainsi , il prenait Lena par la main , et l'entraînait hors du château, sur les verts tapis de mousse , sous les frais arceaux de sapins.

Et le lendemain les deux heureux époux recommençaient leur promenade champêtre, et le surlendemain encore. Ils s'en allaient gaiement comme deux oiseaux éveillés par les premiers rayons du matin, tantôt sur la crête des hautes montagnes où Éric

aimait à inscrire sur la neige sans tache le nom de sa Lena, tantôt au pied du roc escarpé d'où tombait la cascade écumante. La jeune femme s'avançait d'un pied agile entre le roc et la nappe argentée , et à la voir alors avec sa douce figure et sa taille élégante , à travers l'onde écumeuse qui tombait devant elle comme une pluie de perles et de diamants , on eût dit un de ces êtres magiques qu'on entrevoit dans la brillante apparence d'un rêve.

Quand Éric et Lena trouvaient le long de leur sentier un tertre de gazon solitaire d'où Ton découvrait au loin l'un des plus riants points de vue de la contrée , ils s'asseyaient là au pied d'un arbre , et s'entretenaient ensemble de ces choses du cœur que l'on a dites la veille , que l'on répète le lendemain comme si on venait de les inventer. Quelquefois Éric enseignait à sa jeune femme les tendres expressions de la langue norvégienne , et riait des efforts qu'elle faisait pour prononcer convenablement, selon les leçons de son docte maître, quelques phrases de l'idiome étranger. Mais l'amour est le plus habile précepteur qui existe, et bientôt Lena murmurait avec une parfaite rectitude d'accent, ces mots norvégiens : jeg elsker dig (je t'aime).

Quelquefois ils se narraient l'un h l'autre les traditions populaires qu'ils avaient apprises dans leur enfance. Une fois Éric raconta à Lena l'histoire de cette jeune mère qui , ayant été enlevée par une mort prématurée aux affections de sa jeune famille, entendit

dans son cercueil les sanglots de ses petits enfants, et obtint de Dieu la permission de rentrer dans sa demeure pour prendre soin d'eux. «(Ah! disait-il, en finissant ce touchant récit, la vie de l'àme ne peut pas finir avec la vie du corps. Quand nos yeux se ferment, et quand notre cœur cesse de battre , si une ardente pensée d'amour, de dévouement, anime notre existence , cette pensée doit nous suivre dans le cercueil , et nous tenir éveillés sous la terre froide. Oui, j'en suis sûr , les morts sont en communication constante avec les êtres aimés et regrettés qu'ils ont laissés sur cette terre. Ils les suivent dans leur douleur, ils se réjouissent de leur joie et s'affligent de leur infidélité. Si je venais à mourir avant toi , oh ! ma chère Lena , je serais encore sans cesse avec toi, et s'il arrivait que tu eusses besoin de moi, Dieu, je n'en doute pas , m'accorderait la grâce de sortir du cimetière pour venir à ton secours, pour t' aider et te consoler.

— Oui, répondait Lena, ce sont là aussi des croyances répandues dans mon pays, et j'ai entendu en Normandie chanter une vieille ballade qui raconte qu'un petit enfant sortit de sa tombe et vint dire à sa mère : Ne pleure pas, ne pleure pas. Quand tu ris parfois , mon cercueil est rempli de roses , et quand tu pbnu'es, mon linceul est tout trempé de tes larmes. Mais c'est moi , mon bon Éric , qui mourrai avant toi , et qui sortirai du cimetière pour venir te dire au pied de quelque sapin ces doux mots que tu m'as appris

à dire dans ta langue norvégienne • jeg elsker diy (je t'aime). »

Pendant que les deux jeunes amants s'abandonnaient ainsi aux tendres rêves de leur amour, au prestige de leur bonheur, la haine veillait autour d'eux , active et vigilante.

En apprenant le retour d'Éric au pays , Olaf avait senti se ranimer en lui toutes ses ardentes récriminations. En apprenant qu'il ramenait avec lui une jeune et belle femme de France, il avait éprouvé un sentiment de jalousie qui ajoutait une nouvelle force à ses anciens ressentiments. Puis il avait vu Lena. Un dimanche, il s'était glissé derrière un des piliers de réghse où elle assistait dévotement à l'office. Pendant tout le chant des psaumes et toute la durée du sermon , il était resté là , le cœur agité d'une émotion qu'il n'avait pas encore ressentie, l'œil fixé sur cette pure et suave figure. Depuis ce jour, il était devenu sombre et rêveur. Au lieu de courir comme autrefois à travers les forêts, avec son escorte bruyante, il errait le fusil sur l'épaule , et la tête baissée , seul dans les taillis. Au lieu de s'associer dans les orgies du soir aux chants de ses compagnons , il écoutait d'une oreille distraite les récits de leurs excursions aventureuses. Mais souvent on le surprenait murmurant à l'écart d'un air sombre des paroles qui trahissaient sa vive irritation, et chaque fois qu'on prononçait devant lui le nom d'Éric, on le voyait tressaillir, et sa figure prenait aussitôt une expression terrible.

Plusieurs personnes animées d'un bon sentiment, avaient averti Éric des redoutables dispositions de son ennemi. Quelques paysans de ses domaines l'avaient même prévenu qu'ils rencontraient le soir, aux environs des collines de Quam , des hommes armés qui rôdaient autour du château, et dont il était facile de reconnaître les intentions sinistres. Éric ne méprisait point ces avertissements. 11 était trop heureux pour ne pas prendre à tâche de mettre son bonheur à l'abri des atteintes d'une cruelle inimitié , il restreignait peu à peu l'étendue de ses promenades, et ne sortait jamais sans être muni d'une bonne épée et d'une arquebuse. Mais la trahison devait mettre en défaut sa sévère prudence.

L'été avait fui rapide et brillant. L'automne était venu, l'automne humide et froid qui dans les contrées du Nord touche de si près à l'hiver. Adieu les fleurs de la vallée , le feuillage de la colline , et le chant joyeux des oiseaux. Les hirondelles à l'aile agile , les cygnes au blanc plumage abandonnaient les côtes de Norvège pour s'en aller chercher un climat meilleur. Le ciel était couvert d'un voile épais, et des brumes pareilles à des masses de plomb s'étendaient sur le cours du Lougen et le long des montagnes. Lena n'osait pas s'exposer au milieu de ces froids brouillards, à l'action d'un vent glacial dont le souffle impétueux faisait ployer jusqu'à terre les larges briinches de sapin. Éric, habitué à ces intempéries régulières, s'en allait seul à quelque distance de sa de-

meure poursuivre quelque coq de bruyère fugitif, ou quelque renard égaré. Un soir qu'il s'était laissé entraîner par cette chasse plus loin que de coutume , au moment où il se disposait à revenir sur ses pas , il vit venir à lui un paysan des environs qui lui dit avec une expression d'angoisse : « Ah ! monsieur, j'allais vous chercher. Ayez pitié de moi. Ma pauvre mère est mourante , elle déclare qu'elle a un secret important à révéler et qu'elle ne veut le révéler qu'à vous. Elle vous appelle , elle vous conjure de venir la trouver. Rendez-lui ce dernier service.

— Ta mère, » dit Éric, frappé de l'étrange expression de cet homme , « n'est-ce pas Frida Johnsson qui demeure là-bas au bord de la rivière.

— Oui , monsieur, précisément.

— Eh bien ! j'irai la voir, mais il faut d'abord que je retourne au château.

— Oh ! mon digne monsieur, reprit le paysan , la pauvre femme n'a peut-être plus que quelques instants à vivre, et si vous arriviez trop tard, ce serait une

. grande douleur pour nous. Venez maintenant, je vous en conjure, nous serons bientôt arrivés à notre cabane , et vous serez bientôt de retour.

— Allons , dit Éric , » et il fit signe au paysan de marcher devant lui.

Pour parvenir à la demeure indiquée, il fallait descendre par un sentier mal frayé à travers une forêt parsemée de ronces et de broussailles. Le paysan entraîna au milieu du taillis, Éric, qui le suivait,

sans faire attention à son chemin , puis tout à coup s'arrêtant : «« Ah ! mon Dieu, dit-il, j'ai perdu la trace du sentier, attendez-moi là un instant je vais la chercher. » Et il s'éloigna en donnant un coup de siftlet. « Malheureux! >• s'écria Éric, saisi d'une terreur subite. Au même instant, un coup de fusil retentit dans la profondeur des bois, et Éric tomba frappé d'une balle en pleine poitrine. « Oh ! ma Lena , ma Lena, » murmura-t-il , et il expira.

Le jeune paysan , que les menaces et les promesses d'Olaf avaient poussé à cet acte de trahison , se sentit saisi d'un effroyable remords en voyant tomber Éric et s'enfuit en poussant des cris de désolation. Des habitants du village qu'il appelait au secours du jeune jarl vinrent relever le cadavre et le rapportèrent au château. Nous n'essayerons pas de dépeindre le désespoir de la mère et de la femme d'Éric lorsqu'elles virent ce corps sanglant étendu sous leurs yeux. Il est des douleurs que le peintre et le poëte ne peuvent exprimer et qu'il faut laisser voilées.

Quant au vieux jarl , il ne versa pas une larme , et n'exhala pas un soupir. 11 s'assit auprès du corps de son fils , et resta là muet et immobile , l'œil fixé sur cette pâle figure qu'il avait tant aimée. Mais il y avait dans sa sèche paupière, dans les muscles de son visage une telle expression que personne n'osait le regarder, et le lendemain matin , ses longs cheveux qui la veille encore n'avaient qu'une teinte grisonnante, tombaient comme des flocons de neige sur

ses joues amaigries.... Il conduisit lui-même son fils au cimetière, il assista aux prières du prêtre et aux chants funèbres avec une telle impassibilité qu'on eût dit un mort sorti de sa tombe pour assister au convoi d'un autre mort. Seulement lorsque la première pelletée de terre tomba sur le cercueil, au milieu des pleurs et des sanglots de toute la communauté réunie pour cette funèbre cérémonie , le pauvre père se jeta à genoux , plongea sa tête dans le sol humide et deux grosses larmes tombèrent comme deux grains de grêle froids et luisants de ses yeux rougis. Puis il se releva sans prononcer un mot et rentra au château.

Quelques jours après , on le vit passer comme une ombre le long de sa demeure. Il s'en allait de sa salle d'armes à ses écuries, appelait ses gens Tun après l'autre , donnait ses ordres d'un ton bref si grave et si solennel qu'à l'instant même celui à qui il venait de parler courait avec un empressement inouï se mettre à l'œuvre. Bientôt tout fut en mouvement dans cette sombre maison de deuil. Ici , on fourbissait des épées , là, on réparait des fusils; ailleurs on préparait des selles et des harnais. Tout annonçait des projets extraordinaires, une pensée de guerre dont le père d'Éric ne disait rien. Les deux pauvres femmes , témoins de ces préparatifs, le regardaient avec crainte et n'osaient l'interroger. Et lui s'en allait çà et là , observant le travail de ses ouvriers et les stimulant du geste et de l'œil.

Un matin on entendit tout à coup retentir un coup de trompette à la porte du château , puis une cinquantaine d'hommes à cheval, armés de hallebardes, de sabres, ou d'arquebuses, vinrent se ranger sous les fenêtres. L'un d'eux tenait par la bride un cheval harnaché avec plus de soin que les autres et portant à chaque côté de sa selle un lourd pistolet. Le vieux jarl ceignit une épée et sortit de sa chambre , mais au moment où il allait franchir le seuil de la porte, sa femme et sa belle-fille se précipitèrent dans ses bras en le conjurant de leur dire ses intentions et de ne point ajouter à leur malheur une nouvelle angoisse.

« Écoutez ! » dit le jarl, en les prenant toutes deux par la main, « nous avons éprouvé la plus affreuse des catastrophes. Je vous aime du fond de l ame, toi, ma fidèle Ebba, et toi ma douce Lena, la noble épouse de mon pauvre Éric, et je ne sais quel sort le ciel nous réserve après nous avoir frappés si cruellement; mais si grand que soit mon amour pour vous, et si incertaine que puisse être l'issue de la résolution que j'ai prise, il faut que j'aille là où un mâle devoir m'appelle. Le vieux sang Scandinave bouillonne dans mes veines. La douleur paternelle et l'ardeur de la vengeance me ramènent à notre fière religion païenne. Il me semble que les ombres irritées de mes pères flottent autour de moi, en me reprochant ma trop longue patience, et que l'antique Odin brandit à mes yeux sa lance sanglante. Il faut que j'aille.... Priez, si vous pouvez prier. Espérez, si quelque espoir peut sourire

encore à votre cœur. Pour moi, je n'ai plus qu'une pensée et un vœu: venger mon fils, et mourir après l'avoir vengé. Adieu ! »

Et s'arrachant aux tendres étreintes des deux femmes éplorées, le vieux jarl s'élança sur son cheval et s'éloigna au galop suivi de son escadron.

Avec sa fière douleur et sa noblesse de caractère, le descendant du valeureux Harald ne pouvait s'abaisser à l'idée d'employer contre ses ennemis les indignes moyens dont ils s'étaient servis contre lui, de venger son fils par un guet-apens et une trahison. Il ne voulait pas non plus recourir à l'action des lois. 11 lui semblait que ce serait une œuvre de lâcheté que d'attendre du jugement d'un tribunal la punition du meurtre de son fils. Non, pour apaiser les tempêtes de son cœur, il lui fallait une bataille en plein jour, une vengeance éclatante. Il s'en allait donc tout droit, avec sa petite troupe, attaquer le château de Hundtorp. Autour de ce château s'élevaient plusieurs cabanes en bois servant de magasins à fourrages ou de hangars. Son projet était de mettre le feu à ces frêles constructions, et, à la faveur de la surprise , du désordre résultant nécessairement de cet incendie, il espérait entrer dans le château, et s'emparer du meurtrier d'Éric.

Mais Olaf était prévenu des préparatifs du vieux jarl. Il le surveillait de loin et l'attendait chaque jour. Depuis quelque temps, Olaf agissait en maître absolu dans sa maison. Il effrayait par sa nature vio-

lente l'esprit craintif de sa mère, et l'esprit phis résolu de son père. Il proclamait impérieusement ses volontés ; paysans et valets, tout le monde s'inclinait devant lui, et ses parents eux-mêmes, après avoir essayé plusieurs foisenvain de lui résister, avaient fini par accepter son arrogant despotisme. Dès qu'il eut appris par un de ses agents ce qui se passait au château de Quam, il commença par établir son père et sa mère dans une aile écartée de sa demeure, afin qu'ils ne pussent le gêner dans son action ; puis il prépara ses armes, il assembla ses satellites, ses paysans, mit en ordre ses munitions, plaça des sentinelles autour de la colline, dont il occupait les hauteurs, et attendit.

Au moment où un de ses factionnaires lui annonça l'approche du jarl de Quam , il appela celui de ses compagnons en qui il avait le plus de confiance, lui donna à voix basse ses dernières instructions, puis s'élança à la rencontre de son ennemi, avec une vingtaine d'hommes seulement, mais il en laissait plus de soixante derrière lui.

Les deux troupes se rencontrèrent presque au sommet de la colline, sur le chemin qui aboutissait au château. Le père d'Éric éprouva d'abord une surprise désagréable à l'aspect de cette troupe qui entravait ses combinaisons ; mais en la voyant si peu nombreuse, il conçut aussitôt un nouvel espoir de succès, et donna le signal du combat. Ses hommes rangés sur trois lignes derrière lui, se précipitèrent à sa suite contre l'escadron d'Olaf, et y portèrent le désordre.

Dans cette charge impétueuse, trois cavaliers de Hundtorp étaient tombés morts, plusieurs autres étaient blessés. Olaf ordonna une manœuvre de retraite. En le voyant reculer, le vieux jarl poussa un cri de joie qui retentit jusque dans la vallée. « En avant î » ditil, « nous les tenons, ces traîtres infâmes, ces lâches assassins,» et toute sa troupe le suivit animée d'une nouvelle ardeur. Mais au moment où ils arrivaient à la porte du château, Olaf donna un coup de sifflet. Soudain, on vit sortir de l'enceinte des murs un escadron plus nombreux et mieux équipé que le premier. Olaf fit volte face et ordonna une décharge qui ravagea les rangs de ses ennemis. Puis, une douzaine d'hommes, armés de la tète aux pieds, se précipitèrent autour du vieux jarl , et frappant à droite et frappant à gauche, écartant à coups de sabre et d'arquebuse ceux qui cherchaient à le défendre, finirent par l'isoler de ses compagnons. Un d'eux saisit son cheval par la bride ; un autre le prit avec une force d'athlète par le milieu du corps. Lui, pourtant, se défendait comme un lion ; il avait déjà renversé de deux coups de pistolet deux de ses adversaires ; ne pouvant recharger ses armes, il avait pris à deux mains sa longue épée et en portait à ceux qui l'entouraient des coups mortels, en poussant des cris de rage, et en appelant à son secours ses fidèles soldats. Mais ses soldats, arrêtés par d'autres adversaires, ne pouvaient arriver jusqu'à lui, et Olaf était là qui sans cesse ralliait autour du vaillant vieillard de nouveaux antagonistes. Enfin, cerné

de tout côté, vaincu par le nombre, et hors d'état de se défendre plus longtemps, il laissa tomber avec un muet désespoir sa tête sur sa poitrine et attendit le coup mortel qui devait le frapper. Mais telle n'était point l'intention d'Olaf. « Liez-le, s'écria-t-il , avec les brides et les courroies de vos chevaux, serrez- lui les poignets, et amenez-le dans la cour. » L'ordre fut exécuté ponctuellement, et dès que les cavaliers de Quam virent leur chef ainsi garrotté, ils prirent la fuite et s'en allèrent tout tristes et tout honteux annoncer aux deux malheureuses femmes de Quam la fatale nouvelle.

Olaf commença par faire enfermer son prisonnier sous une voûte étroite, à la porte de laquelle il plaça deux hommes dévoués. Puis, il ordonna un banquet extraordinaire pour célébrer son triomphe. A la fm de ce banquet, tandis que les convives chantaient à haute voix la vaillance de leur chef, il appela un de ses affidés, et lui dit : « Yoici toutes les armes à demi démontées, à demi brisées de notre ennemi vaincu, tu vas les porter à sa femme, comme le signe le plus éclatant de notre victoire, et tu lui diras que si Lena veut m'cpouser, je lui rends le captif, sinon, je le pends aux murailles de mon château.

— Quoi vous voulez épouser la veuve de.... !

— Point d'observation ! » s'écria Olaf d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. « Va et reviens. Je t'attends dans une heure, dans deux heures au plus. »

L'émissaire monta à cheval et revint dans le délai

prescrit. Il trouva Olafqui se promenait dans la cour, et regardait déjà d'un air impatient vers le chemin.

« Eh bien? » dit-il, en courant au-devant de son envoyé.

« Eh bien, >> répondit celui-ci, « j'ai été admis, grâce à mon titre d'ambassadeur, auprès des deux pauvres femmes inondées de larmes ; j'ai exposé de mon mieux l'objet de ma mission, et toutes deux !...

— Toutes deux !.., parle.

— Toutes deux ont jeté une exclamation lamentable et ont crié : Plutôt mourir !

— C'est bon. Va boire un coup et laisse-moi.

— Tiens, » se dit le messager, «< il prend mieux la chose que je ne l'aurais cru, c'est singulier. »

Olaf alla voir si le cachot était bien gardé, et continua seul, en silence, sa promenade.

Le lendemain, il envoya avec la même formule les vêtements du jarl au château de Quam, et fit dire que le vieillard était nu et grelotant sous une voûte humide.

Le surlendemain , il envoya de longues tresses de cheveux blancs détachées des tempes du vieillard, et fit dire que les ciseaux ayant déjà touché de bien près cette tête chérie, un autre fer plus meurtrier pourrait bien l'atteindre très-prochainement.

Cette fois, les deux femmes se jetèrent un regard indicible. La mère, par ce regard, interrogeait la fille, et la fille, craignant de comprendre, détournait la tête.

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Le troisième jour, Olaf fit élever sur les remparts de sa demeure une potence, et y fit attacher par le cou le cadavre d'un de ses hommes, mort la veille do ses blessures. On amena le vieillard au pied de l'échafaud, et deux satellites d'Olaf, placés derrière le malheureux captif, le forçaient à coups de pique et de lance à étendre les mains vers sa maison, comme pour implorer miséricorde.

En même temps , le messager de Hundtorp amenait les deux faibles femmes au bord de la colline, d'où elles pouvaient voir cet affreux spectacle, et leur expliquait, sans pitié, le supplice réservé au noble vieux jarl.

« Ah ! mon Dieu, » s'écria Lena, atterrée à la vue de cette épouvantable perspective. «« Ah ! mon Dieu, j'y consens, qu'il soit sauvé. Et elle tomba évanouie dans les bras de sa belle-mère qui l'arrosait de ses larmes.

« Oui, qu'il soit sauvé, » se dit-elle quand elle revint à elle-même. «< C'est le père de mon Éric. C'est mon père à moi. Mon devoir est de l'arracher à ces horribles tourments, puis après de mourir. »

On l'emporta sur son lit, pâle, inanimée, et déjà sembla])leà une morte. Sa belle-mère était près d'elle, qui n'osait lui parler, qui tremblait de la remercier, qui pourtant la remerciait en lui baisant les mains, et se prosternant à ses pieds.

Le soir même, Olaf arriva au château de Quam avec tous ses hommes armés comme pour une bataille. Mais déjà chacun, dans cette triste demeure, connais-

sait la magnanime résolution de Lena, et personne ne songeait à faire la moindre résistance. L'orgueilleux vainqueur entra dans cette maison dévastée comme dans une ville prise d'assaut. Derrière lui, venait son prisonnier lié sur un cheval, gardé par une demidouzaine d'hommes, et tellement faible, abattu et amaigri, qu'en le voyant, ses gens ne savaient si c'était réellement leur noble maître, ou si ce n'était que son ombre.

« Allez , dit Olaf à un des valets du château , allez annoncer à la veuve d'Éric que je suis prêt à lui rendre son beau-père, si elle veut remplir l'engagement qu'elle a pris , si ce soir même elle veut célébrer les fiançailles. »

Le valet partit et revint un instant après dire que sa noble maîtresse acceptait la condition qui lui était prescrite, et demandait seulement à rester libre jusqu'à onze heures.

« C'est bien, s'écria Olaf, je m'en fie à sa parole, et il ne serait pas prudent à elle d'y manquer. Qu'on délie le prisonnier et qu'on le laisse entrer librement dans sa demeure. Dès à présent, il reprend possession de son château. Je demande seulement qu'on prépare la salle du banquet , qu'on allume les flambeaux, qu'on tire de la meilleure cave la meilleure bière et le meilleur vin , afin que nous trouvions le temps moins long jusqu'à l'heure oii doit apparaître notre belle fiancée. Allons, manants! » s'écria-t-il en voyant quelques gens du château immobiles devant lui ,

«courez au buffet, au cellier; il s'agit de célébrer une noce mémorable , l'alliance de Quam et de Hundtorp, de la plus charmante tille de France et du plus heureux enfant de la Norvège. Qu'on se dépèche donc, je n'aime pas à attendre. Quant à vous, dit-il en se tournant vers ses cavaliers, restez à cheval jusqu'à nouvel ordre, et faites bonne garde ; on ne sait ce qui peut arriver. J'aurai soin de vous envoyer des rafraîchissements convenables, j'espère que la cave du beaupère fera honneur à son gendre. C'est un vieillard prudent, qui a dû ménager de bonnes bouteilles. »

En parlant ainsi, il sauta à bas de son cheval et entra dans la grande salle, où tous les gens de la maison s'empressaient d'exécuter ses ordres. Déjà la table était garnie de cruches en grès pleines de bière ou de vin, et de coupes d'argent. Au milieu, on remarquait une longue corne ciselée qui ne sortait de l'armoire de famille que dans les grandes occasions. C'était un ancien monument de l'ancien art Scandinave. La large embouchure de cette corne était fermée par un épais couvercle en argent, représentant une tête de dragon, et sa pointe se terminait par une queue de même métal repliée en plusieurs anneaux. Ses flancs étaient entourés de quatre cercles, oii l'ingénieux orfèvre s'était plu à figurer les écailles de l'animal fabuleux qui, dans les anciens temps, ornait la plupart des bâtiments norvégiens. Entre ces cercles, on voyait des caractères runiques destinés, selon les traditions d'Odin , à éloigner les maléfices. Toute cette coupe

gigantesque reposait sur deux énormes griffes dont les pointes acérées complétaient l'effrayante image que quelque habile Viland avait voulu retracer. On disait que le roi Harald s'était servi de ce vase rustique et splendide le jour où il célébrait son mariage avec l'ambitieuse fille de Norvège qui n'avait voulu l'épouser qu'après ses conquêtes de roi. Plus d'une fois, les flots du miôd versés dans cette coupe avaient exalté le courage des Vikingr et la verve des scaldes. Le vieux jarl la gardait comme un antique témoignage des mœurs primitives de son pays et comme un précieux trésor de famille. Dans les fêtes solennelles de la maison , on l'apportait sur la table, mais elle n'y figurait plus que comme un rare ornement, car déjà les anciennes coutumes nationales étaient bien changées, et personne n'osait plus se servir de cette coupe qu'il fallait jadis prendre d'une seule main et vider d'un seul trait. Olaf , en la voyant , se rappela soudain avec enthousiasme ce qu'il avait entendu raconter des anciennes amours de la Norvège. «A moi la coupe! » s'écria-t-il , et y faisant verser tout un large flacon de vin, il le but sans reprendre haleine , comme un vieux Vikingr ; mais ses compagnons ne tardèrent pas à remarquer qu'il n'avait point la force des Vikingr. « Où est ma fiancée? s'écria-t-il d'une voix altérée, où est M"^* Lena?

— Elle s'habille, répondit un valet.

— Une longue toilette, sur ma foi, reprit Olaf. Mais patience! » Et il se remit à boire.

Une heure après, il demanda de nouveau , en frappant du poing sur la table, pourquoi il ne voyait point venir sa fiancée. On eût dit, à son accent impatient, à son geste brutal , la Barbe-Bleue appelant sa pauvre femme tremblante.

«. Je crois, dit le même valet, qu'en ce moment on lui met sa couronne de mariée.

— Et moi, » murmura un des gens d'Olaf, qui depuis quelques instants avait les regards fixés vers les fenêtres, « je crois qu'elle est sortie.

— Sortie ! » s'écria Olaf en bondissant comme une bête fauve, à laquelle on viendrait d'enlever sa proie, « ah! par le marteau de Thor, si l'on croit se jouer de moi , on verra de belles choses. » Et, l'épée à la main , il s'élança hors de la salle.

Pendant ce temps, Lena , vêtue d'une longue robe noire et la tête couverte d'un voile de deuil , s'acheminait dans l'obscurité de la nuit vers le cimetière où l'on avait enseveli le cercueil de son époux. Quand elle fut arrivée près de la tombe qu'elle cherchait et sur laquelle la lune projetait à travers les nuages un pâle rayon , elle s'agenouilla sur la terre humide , et joignant les mains avec une pieuse ferveur : u 0 mon Éric, dit-elle, tu m'as souvent répété que ceux qui avaient été réunis en ce monde par un sincère amour n'étaient point séparés l'un de l'autre parla pierre du sépulcre. Tu croyais qu'au sein de la tombe , on entendait les plaintes et les regrets des êtres chéris que l'on abandonnait dans le deuil sur cette terre. Je viens

à toi avec cette croyance ; je suis seule, sans secours, accablée de douleur, et j'invoque une parole de toi; oh ! mon époux bien-ainié, si ton cœur n'est pas à tout jamais éteint ; si mes larmes peuvent pénétrer jusque sous ton linceul, viens à mon secours, réponds -moi.»

Elle se tut et jeta autour d'elle un regard effaré.

« Hélas ! non , reprit-elle après un moment de silence , je ne devais pas avoir cette folle pensée. Les liens que la mort a brisés ne se renouent que dans un autre monde. Les habitants du sépulcre dorment d'un sommeil que rien ne peut troubler. Je n'entends que le soupir des branches de bouleau qui semblent gémir avec moi. Je ne vois que la pierre froide où sont ensevelies toutes mes espérances , et le ciel qui est noir comme le deuil de mon âme. Oh ! mon Dieu, il m'était pourtant si doux de croire que mon époux veillait encore auprès de moi, observait mes regrets, et pouvait me soutenir d'une main invisible. Et maintenant rien, — rien; je ne suis qu'une pauvre, faible veuve , abandonnée sans secours sur la terre étrangère au plus affreux malheur. Oh ! Dieu de miséricorde, ayez pitié de moi ! »

En parlant ainsi , Lena s'affaissait sur elle-même et collait son visage sur la tombe comme pour chercher jusque dans les entrailles de la terre l'accent d'une voix chérie. Mais on n'entendait que le soupir des rameaux d'arbres balancés par la brise , et le mugisse ment des flots du Lougen qui se brisaient contre les rochers. Tout à coup elle tressaillit ; il lui semblait

que le sol se mouvait sous elle. De ses deux bras, elle entoura avec un transport passionné la pierre du sépulcre, et cette pierre se leva. Lena se redressa avec un tremblement convulsif , et une figure pâle et cadavéreuse apparut à ses yeux.

<< Éric, s'écria-t-elle, avec un sentiment indicible de terreur et de joie.

— Oui, Éric, répéta le mort, en étendant vers elle une main décharnée , Éric qu'une affreuse trahison a enlevé au bonheur de nos amours et auquel le ciel a permis d'assister à tes regrets , d'entendre tes plaintes. Viens près de moi, chère Lena, viens; mes lèvres sont froides et mes mains sont glacées, mais mon cœur n'a jamais cessé de palpiter pour toi. Viens, pauvre douce enfant pour qui les portes de la vie sont fermées , et qui cherches un refuge au milieu des tombeaux. Le tombeau ne trompe point l'attente de ceux qui ont souffert. On n'emporte dans le tombeau que ses peines d'amour; on laisse sur la terre toutes les vaines craintes et les faux désirs.

— Oh ! mon Éric bien-aimé , dit Lena, en enlaçant dans ses bras le corps glacé de son époux et en le serrant sur son sein. Te voilà, toi que j'ai invoqué comme un dernier espoir , comme un dernier appui. Mes larmes et mon amour ont vaincu la puissance de la mort. A présent que je t'ai reconquis, ne me quitte plus. Emporte- moi avec toi dans ta sombre retraite. Dérobe-moi à une vie de désolation , à des maux effroyables.

— Malheureuse ! s'écria d'une voix tonnante Olaf qui, après avoir longtemps cherché Lena, arrivait dans le cimetière et entendait ces derniers mots. Infâme créature, est-ce ainsi que tu tiens tes engagements? Tiens, la punition de ta fourberie ne se fera pas attendre! »

Et en disant ces mots, il plongea son épée jusqu'à la garde dans le sein de Lena.

« Dieu soit loué! dit Éric, je ne redescendrai plus seul dans la tombe!

— Dieu soit loué ! murmura Lena en expirant, je suis sauvée ! »

Le lendemain, on ensevelit dans le sépulcre entr'ouvert la veille , la fidèle jeune femme à côté de son époux.

Les parents d'Éric firent marquer leur place à côté de leurs enfants, en se disant l'un à l'autre dans leurs larmes et leurs sanglots : « Oh ! puissions-nous y descendre bientôt ! »

Quant à Olaf, il avait disparu. Les uns racontèrent qu'il s'était noyé dans le fleuve; d'autres qu'il s'était rendu en Allemagne; personne ne le revit dans la contrée, et personne n'a pu dire ce qu'il était devenu.

Maintenant il ne reste plus dans ces fraîches solitudes du Gudbrandsdal aucune trace de l'ancienne demeure du jarl de Hundtorp et du jarl de Quam. Les deux races ennemies sont éteintes. Mais la riante contrée qu'ils troublaient des agitations de leur haine a

conservé sa beauté solennelle. En été, il n'est pas un voyageur qui ne s'arrête avec charme à l'aspect de ces vertes collines, de cette onde limpide, de ces paisibles demeures de paysans, et au milieu de cette nature si riante et si majestueuse, il est doux d'entendre raconter la légende des deux époux et de lire l'inscription de leur tombe : «< Amour après la mort. »

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