‹ Les âmes en peineChapitre 6 sur 10 · L ILLUSION DU COEUR · texte numérisé non relu

L ILLUSION DU COEUR

E m'en allais un jour de la petite ville d'Alkmaar au port napoléonien du Helder par un de ces lents bateaux qu'on appelle treckshuit, lequel nom se prononce heureusement treckseut. N'en déplaise aux Hollandais, pour lesquels je professe un très- vif sentiment d'estime et de sympathie, le paysage qui se déroule le long des rives du canal d'Alkmaar n'est pas de nature à fixer agréablement les regards, ni à donner un poétique élan à l'imagination. De chaque côté, une terre humide et marécageuse, des maisons en briques, couvertes de joncs , isolées l'une de l'autre , enfermées pour la plupart dans une enceinte de petits fossés, rien qui rompe l'uniformité de ce tableau, si ce n'est de temps à autre l'apparition d'un gros navire qui s'en revient des Indes, le ventre plein de tonnes de sucre, de clous de girofle , de tabac, et qu'une vingtaine de chevaux attelés au gaillard d'avant

remorquent péniblement vers la riche cité d'Amsterdam .

Après avoir passé sur le pont quelques heures à observer un spectacle , qui toujours se représentait à mes yeux avec les mêmes lignes et les mêmes teintes monotones, je descendis dans le roem, et j'y trouvai trois Hollandais et un Belge.

Les Hollandais assis gravement devant un réchaud en terre auquel ils venaient de rallumer leur pipe, ne demandaient évidemment pas mieux que de continuer en silence leur voyage dans leur paisible quiétude de fumeurs , sous le nuage flottant qu'ils amassaient autour d'eux par leurs bouffées de tabac. Mais le Belge, un Belge caustique doublé d'un esprit de commis voyageur, bourdonnait autour d'eux comme un taon, les harcelait par ses plaisanteries, parlant à tort et à travers des remarques qu'il avait faites en différents pays , et se souriant à lui -même après chaque période avec une aimable satisfaction de sa personne.

Longtemps les Hollandais l'écoutèrent sans lui répondre, avec une philosophique résignation. A les voir subir dans un calme impassible le bavardage parfois assez aggressif de leur jovial compagnon de voyage, on eût dit trois bons gros chiens recevant sans daigner y prendre garde, les coups de patte d'un roquet. A la fin , le Belge s'étant permis de mettre en doute les facultés affectueuses des Hollandais, l'un de ses patients auditeurs prit la parole et lui dit : Je pourrais , monsieur , vous raconter une histoire qui

vous prouverait que ce llegme de caractère sur lequel vous croyez avoir fait depuis une heure de fort jolies plaisanteries, n'atteint point notre cœur, et ne comprime point l'essor de nos atîections.

— Eh bien, voyons, » répliqua le Belge, en croisant ses jambes et en se redressant de l'air d'un homme qui se pose en critique et qui voit arriver une victime.

Le Hollandais nettoya sa pipe, la remplit de tabac, et commença ainsi : — Il y aura bientôt vingt ans, qu'un jour d'octobre j'arrivais à Utrecht pour y faire mes études en droit. J'étais le cadet d'une famille nombreuse, et mon père ne pouvait me donner chaque mois qu'une somme très-inodique. Je m'installai dans un des quartiers les plus modestes de la ville, je me mis en pension avec quelques étudiants pauvres comme moi, et je cherchai dans le travail , dans l'accomplissement rigoureux de mes devoirs, la satisfaction que les étudiants riches ou insouciants s'en allaient chercher dans le monde et les fêtes. Malgré toutes mes précautions , malgré mes sévères calculs d'économie, j'avais bien de la peine, avec mon humble revenu, à joindre, comme on dit, les deux bouts. Plus d'une fois je m'assis pensif dans ma chambre, n'ayant pour tout dîner qu'un morceau de pain et pour me réchauffer au cœur de l'hiver qu'un dernier quartier de tourbe auprès duquel je grelottais, tandis que mes compagnons d'étude passaient dans la rue, riant, chantant , courant au théâtre et au cabaret. Mais alors je songeais à mon pauvre père qui s'imposait lui-même

de rudes privations pour pouvoir me donner mon modique traitement ; et plutôt que d'ajouter à ses sacrifices , j'étais bien décidé à souffrir la faim et le froid, L'hiver se passa ainsi, et je voyais arriver le printemps avec la joie des malheureux qui, par un beau jour de soleil , sortant de leur retraite obscure et s'en allant errer à travers les prés en fleur , se croient riches de toute la richesse que la nature étale autour d'eux. Un événement inattendu, un hasard, vint tout à coup mettre fin aux inquiétudes matérielles qui m'attristaient souvent. Pour m'en aller de ma demeure aux cours de l'Université, je passais régulièrement deux fois par jour dans une petite rue assez sombre, et habitée par des ouvriers ou des marchands de troisième ordre. J'avais vu plus d'une fois une femme déjà âgée qui occupait un magasin de porcelaines chinoises, ou pour mieux dire de bric-à-brac , et qui , chaque fois que je passais , se trouvait debout sur sa porte et fixait sur moi un regard attentif. Pendant assez longtemps, je remarquai les apparitions régulières de cette femme sur le seuil de son magasin sans y attacher aucune importance, sans qu'il s'ensuivît dans mon esprit aucune réflexion. Cependant mes amis avaient fait la même remarque, et ils me la communiquèrent. Peu à peu elle me préoccupa , et en détournant de temps à autre la tête à distance , j'observai que cette femme, immobile et attentive, me suivait constamment de l'œil, et ne rentrait dans son magasin que lorsqu'elle ne pouvait plus me voir. Inutile de dire que, lorsque

la sympathie de la marchande de bric-à-brac fut ainsi constatée et les témoignages à l'appui, reconnus et répétés par tous mes camarades, il en résulta à la table où nous nous réunissions chaque soir pour prendre notre modeste repas des éclats de rire et des plaisanteries assez grotesques. La bonne dame n'était plus jeune. A travers l'étofte légère de sa coiffure, on ne voyait que des cheveux blancs, et les rides de son visage annonçaient bien soixante ans. Son nom ajoutait encore une autre singularité aux rêves romanesques que nous lui supposions. Elle s'appelait Evelina Teederhart (cœur tendre). Parfois, quand mes amis me voyaient le front soucieux, l'esprit préoccupé de quelque ennui : «« Console-toi, » me disaient-ils, «< le ciel t'accorde un cœur tendre dont soixante ans n'ont pu refroidir l'ardeur. « Il y avait en moi je ne sais quel sentiment confus qui protestait contre ces plaisanteries ; peu à peu cependant, soit par faiblesse, soit par entraînement, je m'y laissais aller, et je riais franchement de ce qu'on appelait alors ma bonne fortune. Mais un jour que je me trouvais à quelques pas de distance de mes camarades dans la rue de la marchande, la bonne femme étant déjà sur sa porte, l'un d'eux me cria, en parodiant une de nos élégies : « Accours, accours, ô trop tardif amant, ta jeune beauté t'attend ; » puis il lança un regard sardonique sur la marchande, et s'éloigna en poussant un éclat de rire répété par ses compagnons. Au même instant j'arrivais dans la boutique. Je vis la pauvre femme rougir et pâlir.

Elle jeta sur moi un regard d'une douceur et d'une tristesse inexprimables, puis elle s'enfuit au fond de son magasin. Je m'éloignai en silence, la tête baissée, mécontent de mes amis, mécontent de moi, poursuivi par je ne sais quelle vague inquiétude qui ressemblait à un remords. Comment ai-je pu, medisais-je, permettre que cette femme devînt le jouet de mes amis? Qu'a-t-elle fait pour mériter un tel affront? et comment me suis-je associé moi-même à d'indignes plaisanteries ?

Cette fois-là il me sembla que la leçon de notre professeur était bien longue. J'essayai en vain d'y prêter quelque attention , et dès qu'elle fut achevée , je me hâtai d'accourir dans la rue de M**'^ Teederhart; de loin , mon regard la cherchait avec une secrète sollicitude sur le seuil de sa porte , mais elle n'y était pas. En approchant de sa demeure, je m'arrêtai comme un flâneur devant les vitres des magasins , je passai devant le sien lentement, et un peu plus loin je m'arrêtai de nouveau et tournai la tête de côté ; attente inutile. Elle ne parut pas. Le lendemain et le surlendemain, je refis plusieurs fois, et avec plus de lenteur encore, la même promenade , sans être plus heureux. La porte de son magasin était ouverte, mais il semblait désert; je n'y vis qu'un gros chat bien fourré, à moitié endormi entre deux vases de Chine, qui m'observait du coin de l'œil, et semblait réfléchir dans son demi-sommeil à mes allées et venues. Cette disparition subite d'une pauvre femme qui paraissait

prendre plaisir à me voir, et que je croyais avoir offensée, augmenta mes regrets et mes perplexités. Je m'exagérais tout à la fois , et le sentiment d'intérêt mystérieux que j'avais pu lui inspirer, et la faute commise envers elle ; puis je voyais toujours ce regard si triste et si doux, qu'elle avait laissé tomber sur moi, au moment oii mes camarades la tournaient en dérision , et j'éprouvais une tristesse toute nouvelle, une tristesse mêlée de repentir, que j'essayais en vain de surmonter. Quiconque m'eût vu alors , marchant d'un pas rêveur dans la rue, le front soucieux, l'œil inquiet, m'aurait pris pour quelque amant langoureux. Rien n'est plus uniforme que l'expression de nos émotions : celle du remords est souvent triste comme celle de l'amour, et les soupirs de la douleur ressemblent aux accents de la joie. Enfin , le troisième jour, je revins dans le magasin de M*"* Teederhart, et ne la voyant pas apparaître, je résolus de mettre fin à mon anxiété , d'entrer chez elle , et de lui demander pardon de la scène cruelle qu'elle avait subie malgré moi , et que je me reprochais pourtant comme si j'en avais été coupable. Je m'approche avec une émotion singulière , j'hésite , je m'éloigne , je reviens ; j'avais une timidité d'enfant. Je franchis le seuil de la porte, et je m'arrête encore , et je regarde comme si j'avais peur que des voisins n'observassent sur mon front, dans mes yeux, dans ma démarche, la pensée qui m'agitait , comme si cette pensée si pure et si candide pouvait donner lieu à quelque fâcheuse in-

terprétation. Admirable ingénuité de la jeunesse. J'ai lu depuis quelques romans, et j'ai retrouvé dans le récit et la description d'un sentiment d'amour tout ce que j'éprouvais alors dans l'émotion d'une pensée reconnaissante, craintive et presque filiale. Au moment où j'étais là, immobile, incertain, ne sachant si je devais faire un pas de plus en avant, ou rétrograder, celle que je cherchais avec tant d'agitation ouvre tout à coup une porte vitrée à travers laquelle elle m'observait, s'avance et me salue avec un doux sourire. «Pardon , madame, » lui dis-je, en me sentant rougir et en balbutiant. « Oh ! je sais ce que vous voulez me dire, » s'écria-t-elle en posant sa main sur mon bras pour mieux m'interrompre, « j'ai été fort affligée des paroles de vos amis, mais je suis sûre que vous êtes parfaitement innocent de cette grossière et sotte injustice ; j'ai suivi depuis trois jours, sans que vous m'ayez vue, vos mouvements et votre inquiétude ; je vois que vous êtes bon, et je me réjouis d'une circonstance qui achève de me révéler ce que j'avais déjà pressenti. Asseyez-vous. »

Je m'assis sur un vieux fauteuil en chêne sculpté qui était là, entre toutes les raretés de son magasin. Elle resta un instant debout devant moi , silencieuse et me regardant d'un regard qui m'étonnait et me troublait; puis elle s'assit à côté de moi, et, me prenant la main : « Comment vous appelez-vous? me dit-elle. — Charles. — Charles! s'écria-t-elle, est-ce vrai? 0 mon Dieu ! quelle singulière chose ! Est-ce que vous vous

appelez Cliarles? Dites, ne me trompez-vous pas? Mais pourquoi me tromperiez-vous? quelle méchante idée ! Vous vous appelez donc Charles , Charles? •• Et sa voix était très-émue, et son regard pétillait en se fixant sur le mien; elle s'arrêta un instant et reprit le cours de ses questions : « Quel âge avez-vous ? — Vingt ans. — Vingt ans ! c'est bien cela !... Allons, allons, mais je suis une folle ; que devez- vous penser de moi? Et pourtant!,.. » Elle s'arrêta encore, mit sa main dans la mienne, et me dit d'une voix affectueuse : «< Écoutez, monsieur Charles, voulez-vous bien faire un grand plaisir à une pauvre solitaire que vous ne connaissez pas? Voulez-vous venir dîner ici dimanche prochain , et non-seulement ce dimanche-là , mais tous ceux qui suivront; quand vous n'aurez toutefois point d'invitation plus agréable? Car moi, je ne suis qu'une vieille femme, une marchande de bric-àbrac, et vous êtes un étudiant à l'Université, et vous avez vingt ans! — Oh! je viendrai, m'écriai-je avec une assurance subite dont je me sentis étonné ; et rien ne m'empêchera de me rendre à votre invitation. — Eh bien î merci, merci, me dit-elle ; retournez maintenant dans votre petite chambre , car je sais que vous avez une petite chambre avec toutes sortes de livres très-savants et que vous êtes fort studieux ; allez, je vous attends dimanche. » A ces mots, elle me tendit encore la main, puis se retira; et moi, je sortis en proie à une émotion étrange, ne sachant ce que je devais penser de cette entrevue , de ces paroles alTcc-

tueuses, de ces regards si vifs, et me réjouissant pourtant de tout cela comme d'un événement heureux. A quelques pas de distance , je me retournai, et je vis M™' Teederhart qui penchait la tête hors de sa boutique pour me suivre du regard, et je me dis comme elle : « Quelle singulière chose ! » Mais il me semblait que j'avais la conscience soulagée d'un lourd fardeau.

En rentrant dans la maison où je demeurais , je trouvai mes amis assemblés dans le corridor, et causant d'un air de mystère à voix basse. L'un d'eux , m'ayant vu entrer chez la marchande , était venu en toute hâte le raconter aux autres , et là-dessus des commentaires, quels commentaires ! et > lorsque j'arrivai , des plaisanteries , des paroles amères et froissantes. « C'est une folle, me disait l'un, je lésais d'un de ses voisins qui la voit , depuis plusieurs années , vivre de la façon la plus bizarre, ne sortant pas, ne rendant aucune visite et ne parlant à personne. — C'est une vieille avare, disait un autre , qui s'enferme pour rogner des écus et compter ses pièces d'or cousues dans des lambeaux d'étoffe. — Bah ! disait un troisième, c'est tout simplement une de ces bonnes créatures qui ont une prédilection toute particulière pour les promesses du diable , et qui voudraient retrouver, à soixante ans, ce qui les charmait à vingt. — C'est une femme excellente ! m'écriai-je avec colère , une femme dont je ne souffrirai pas que l'on parle mal devant moi ; » et je rentrai dans ma cham-

bre, laissant mes oftîcieux conseillers fort étonnés de ma vive réponse.

Le surlendemain de ce jour était un dimanche. A l'heure du dîner, j'entrai chez M"'* Teederhart. J'avais mis, pour me rendre à son invitation, mon plus bel habit, ma cravate brodée par une de mes sœurs, mon gilet à fleurs, don d'une marraine généreuse, et, en me regardant dans mon petit miroir d'étudiant, je dois dire que je ne me trouvais pas trop mal. J'arrive dans une jolie chambre située au fond du magasin. Quelques meubles simples, mais de bon goût, la décoraient. Un tableau couvert d'un crêpe noir et suspendu à la muraille en faisait le principal ornement. Des vases de fleurs garnissaient la cheminée, et la table, placée sur un tapis tout neuf, portait une nappe damassée et de très-beaux couverts en argent. La marchande, occupée encore comme une bonne maîtresse de maison hollandaise à surveiller le dîner, suspendit sa tâche pour venir au-devant de moi et me remercia avec eff'usion d'avoir tenu ma promesse. Une jeune servante rangea les assiettes, disposa dans un ordre symétrique les verres et les bouteilles, et nous nous mîmes à table. De ma vie je n'avais vu, même aux jours de fête de ma famille, un dîner aussi splendide, et cependant M™* Teederhart le trouvait encore trop mesquin. Elle grondait sa servante de n'avoir pas servi un poisson plus rare, des poulets plus gras. Elle me versait dans une coupe de verre de Venise du vieux vin de Bordeaux et s'excu-

sait de nie recevoir si mal, et, me regardant boire et manger, semblait elle-même ne prendre aucun goût à tout ce qui était devant elle. Vers la fin du dîner, elle m'adressa quelques questions sur ma famille, sur mon pays, sur mes projets, et chacune de mes réponses était accueillie par elle avec l'expression d'une touchante sympathie. Après deux ou trois heures d'un entretien pendant lequel elle m'avait plus d'une fois ému par ses témoignages d'intérêt, comme je me disposais à sortir, elle me tira à l'écart et me dit : " Vous m'avez accordé une faveur dont je suis reconnaissante, en me donnant ces doux moments enlevés à votre dimanche ; accordez-m'en une autre. Tenez, je sais que vous n'êtes pas riche, vous me l'avez avoué à moi-même, et seul dans cette ville, avec vos faibles ressources, vous devez éprouver bien des privations. Permettez-moi de remettre entre vos mains un peu de mon superflu. En vous faisant cette offre, j'obéis, j'en suis sure, à la volonté de la Providence, qui m'a dotée au delà de mes besoins, sans doute pour que je puisse aussi à mon tour doter de quelque don ceux qui en sont dignes. « Prenez, dit-elle en me mettant une pièce d'or dans la main ; et voyant que je m'éloignais par un brusque mouvement : « Oh ! je vous en conjure , ne refusez pas cette modique offrande ; songez que c'est une obole que je n'enlève à personne, dont je puis librement disposer et que vous me rendrez un jour.... Oui, un jour, quand vous serez riche et heureux comme vous méritez de l'être. » Et

en parlant ainsi, elle attachait sur moi un regard tendre et suppliant ; puis, glissant une pièce d'or entre mes doigts, elle me serra la main et disparut en me criant: -A dimanche ! Allez, et que Dieu vous bénisse.»»

Plusieurs dimanches se passèrent de la sorte, moi toujours empressé de revenir m'asseoir dans sa demeure, elle toujours plus heureuse de me voir, me choyant, m'entourant de soins délicats, m'interrogeant avec une sollicitude toute maternelle sur mes études, sur mes besoins, sur mes rêves de jeune homme. Tantôt elle souriait de mes récits ingénus, tantôt elle m'encourageait dans mes travaux , elle applaudissait à mes projets d'avenir, et quand parfois il se trouvait dans mes paroles quelque chose de répréhensible, elle m'adressait des reproches avec une douce et caressante autorité.

J'aurais bien voulu pénétrer aussi dans l'histoire de sa vie, interroger ses souvenirs. Il y avait dans l'expression habituelle de son regard, dans la lente accentuation de sa voix, un caractère de tristesse qui m'intéressait et que je ne savais comment expliquer. A voir sa physionomie ouverte et prévenante, ses grands yeux bleus dont l'âge n'avait pu éteindre l'éclat, ses lèvres qu'entr'ouvrait à certains moments un doux sourire, ce visage d'une coupe fine et gracieuse, on se disait qu'elle avait dû être belle, et je demandais si le mystère répandu sur sa vie ne cachait pas une de ces passions mal assoupies dont la beauté est souvent le jouet, si sa tristesse n'était pas née d'une de

ces amères déceptions du cœur, d'un de ces souvenirs opiniâtres et profonds que le temps efface si lentement, si jamais il les efface. Mais chaque fois que j'avais tenté de la ramener aux jours de sa jeunesse, je l'avais vue devenir tout à coup si sérieuse et fixer sur moi un regard si douloureux, que je m'étais amèrement repenti de mon indiscrétion. J'aurais pu, à l'aide de mes amis, faire interroger les voisins, mais j'aurais eu honte d'employer un tel moyen pour apprendre ce que ma bienfaitrice ne voulait pas me dire elle-même. Que m'importait d'ailleurs cette histoire mystérieuse du passé ? Que m'importait ce qu'il y avait d'étrange , d'inexplicable , dans son affection pour moi ? N'étais-je pas heureux de cette affection ? n'avais-je pas pour cette femme, près de laquelle le hasard m'avait amené, un respect, un attachement filial, et n'était-elle pas pour moi indulgente et tendre ^comme une mère? Chaque fois que je revenais la voir, mon cœur s'ouvrait à elle avec plus d'abandon. Nous restions seuls après dîner dans son petit salon, et nous passions là des heures entières à causer comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Chaque dimanche, son ingénieuse sollicitude lui faisait trouver quelque nouveau moyen de m'enrichir en ménageant ma délicatesse, et quand j'hésitais à accepter ses dons : «^ Prenez, prenez, me disait-elle ; je vous dois une illusion qui est un bonheur. C'est Dieu lui-même qui vous a amené près de moi pour nous donner à tous deux ce dont nous avions besoin,

à vous une tutelle généreuse, à moi un peu de joie mensongère dans mes regrets. »

Un jour que je refusais plus opiniâtrement encore que de coutume d'accepter tout ce qu'elle m'offrait, elle me dit d'un ton moitié riant et moitié sérieux : « Je ne suis pas si désintéressée que vous le croyez ; j'ai une grâce à vous demander.... » Puis s'iriterrompant tout à coup : « Oh ! non, je n'oserais pas ; c'est une chose folle que vous ne comprendriez pas et qui me rendrait peut-être bien ridicule à vos yeux. — Non, parlez, lui dis-je ; parlez, je respecte aveuglément toutes vos volontés, et je ne donnerai jamais à tout ce qui viendra de vous qu'une noble et sérieuse interprétation. — Eh bien ! je voudrais.... mais en vérité , c'est un enfantillage qui va vous paraître étrange ; je voudrais vous voir venir un jour chez moi revêtu d'un habit vert avec des boutons de métal et un gilet de peluche bleu. Ce vêtement-là n'est plus de mode, et vous n'oseriez vous montrer ainsi devant vos camarades ; mais voulez-vous bien le porter une fois, une seule fois pour votre vieille amie? — Oui, » m'écriai-je avec le même accent d'enthousiasme que j'aurais mis à formuler une résolution héroïque ; «je viendrai chez vous ainsi vêtu, et non pas une fois, mais toujours si vous le désirez. »

En la quittant, je courus chez le tailleur, qui trouva fort étrange que je voulusse être habillé comme il y a vingt ans ; mais ses objections ne pouvaient m'émouvoir, et il se mit à l'œuvre.

Le dimanche suivant j'entre chez M*"® Teederhart, avec mon habit à larges basques tombant audessous du jarret, et mon gilet descendant jusqu'au milieu du ventre. Les passants s'arrêtaient pour me voir dans la rue, et si nous avions été au temps du carnaval , on aurait pris ce costume suranné pour une mascarade. Mais je me souciais peu des remarques que l'on pouvait faire, je ne songeais qu'au bonheur de remplir le désir de ma bienfaitrice, bien que ce désir me parût, à vrai dire, une fantaisie un peu étrange. En me voyant, M"'* Teederhart pousse un cri, puis s'approche et me regarde en silence des pieds à la tête, et joint les mains, et me regarde encore avec une expression étonnante de joie et de surprise. Puis me conduisant au fond de son salon : « Attendez, me dit-elle, il manque encore quelque chose à votre toilette. » Elle s'approche d'une armoire, en tire une longue cravate blanche brodée, la met à la place de mon col de satin, me regarde et s'écrie : «0 mon Dieu ! mon Dieu !» et me prenant les mains dans les siennes, me contemple l'œil ému, le cœur agité, sans pouvoir proférer une parole. Tandis que nous étions là debout tous deux, elle muette, et moi cherchant à deviner le secret de son émotion, tout à coup entre une de ses amies, qui me regarde et s'écrie : «< Herr Jésus ! c'est M. Charles !» A ce nom magique, M""^ Teederhart met ses mains sur son visage, pousse une exclamation de douleur, et s'enfuit dans une autre chambre. «« C'est M. Charles! » répète

son amie, ci m'observant encore de plus près : « Vi aiment ! vraiment ! a-t-on jamais vu une ressemblance pareille! — Mais, qui donc, m'écriai-je, est-ce ce M. Charles que vous connaissez? — Quoi ! vous ne le savez pas? Le fils de mon amie, le fils adoré qu'elle pleure toujours. » Et s'approchant du grand tableau voilé que j'avais remarqué le premier jour de mon arrivée chez M"'" Teederhart, elle ôte le crêpe qui le recouvre, et je vois un jeune homme de mon âge, vêtu comme je l'étais en ce moment, et si semblable à moi, qu'un peintre n'aurait pu faire mon portrait avec plus d'exactitude, qu'un miroirn'aurait pu mieux refléter les traits de mon visage. « Oh ! pauvre femme ! m'écriai-je, pauvre malheureuse mère ! A présent, je comprends tout ce qu'elle a souffert, toutes les joies menteuses et les cruels regrets qu'elle a dû éprouver en me voyant. »

Au même instant, M"'*^ Teederhart parut. Elle était pâle et défaite, et l'on voyait à ses yeux rouges qu'elle venait de pleurer. « Chère Thérèse, dit- elle à son amie, revenez me voir bientôt , et maintenant, laissez-moi tout entière à mes souvenirs. » Son amie lui serra la main en silence, et s'éloigna. La pauvre mère, abattue et oppressée, s'assit ; puis, me prenant par la main et jetant un regard sur le portrait dégagé de son voile : « Vous savez tout à présent , me dit-elle ; vous savez pourquoi j'ai été si vivement émue en vous voyant par hasard passer un jour devant ma demeure, pourquoi j'ai cherché à vous voir plus sou-

-^ 298 lovent, et pourquoi je vous ai aimé. Pardonnez-moi si l'affection que je vous ai témoignée s'adressait moins à vous qu'à un souvenir. Je n'ai cherché d'abord en vous, je dois l'avouer, qu'une ressemblance; mais, après avoir trouvé celle de la physionomie, qui aurait bien pu ne produire dans mon esprit qu'une impression passagère, j'ai trouvé celle de l'âme et du caractère, qui m'a de plus en plus inspiré je ne sais quel indicible sentiment de tendresse et de reconnaissance, comme si vous aviez vous-même préparé cette ressemblance pour me donner un bonheur illusoire, un doux mensonge, un rêve. Hélas ! celui dont vous voyez ici le portrait, celui qui vous ressemble tant et dont, par une singulière fatalité, vous portez le nom, il était, comme vous, jeune, bon, honnête. Malheureusement , il n'était pas si raisonnable que vous , il aimait les entreprises hardies, les rêves aventureux. Ce salon , où vous trouvez du luxe, lui semblait trop pauvre, cette ville trop obscure, ce pays trop étroit ; il voulait s'élancer dans l'espace, tenter les grandes choses. Les voyages les plus lointains, les projets les plus périlleux étaient ceux qui souriaient le plus à sa vive et ardente imagination. Je pouvais lui laisser une fortune assez considérable, car, quoique je ne sois qu'une marchande de bric-à-brac, je ne compte point parmi les plus pauvres d'Utrecht. Mais la fortune ne lui suffisait pas, il voulait la gloire , la gloire des dangers, des explorations hasardeuses, des succès incertains, la gloire des Houtman , des Heemskerk , ces

vaillants voyageurs de la Hollande. Que de fois , le voyant si désireux de s'élancer sur les flots de l'Océan, ne lui ai-je pas dit, comme la pauvre mère dont parle lepoëte de la Frise, GijsbertJapick: Charles, Charles, pourquoi veux-tu partir? la ville qui t'a vu naître estelle donc si petite, la maison qui t'a abrité est-elle si triste, le cœur de ta mère est-il si pauvre, que tu ne puisses trouver dans l'aspect de cette ville, dans les joies du foyer paternel, dans la tendresse sans bornes qui a veillé sur ton enfance, un aliment suffisant pour ton âme et ton imagination ? Mais son père, dont l'autorité aurait soutenu la mienne, était mort ; mes vœux et mes prières furent inutiles. Cet enfant bien-aimé , ce fils unique partit. Il y a aujourd'hui vingt ans que je lui disais adieu sur la rade d'Amsterdam ; il y a aujourd'hui vingt ans que je le voyais pour la dernière fois. 11 périt dans un naufrage, et depuis le jour où j'ai appris cette affreuse nouvelle, je n'ai pas connu une pensée de joie jusqu'au moment où je vous ai remarqué, où, me livrant à une folle erreur, j'ai tâché de confondre l'image gravée dans ma mémoire avec celle qui vivait devant mes yeux. Mais votre présence m'affligeait en me consolant , et je ne pouvais vous parler de ce fils dont vous me rendiez le souvenir plus vif et plus saisissant. Vous avez dû me trouver parfois bien bizarre, n'est-ce pas? Maintenant vous savez tout ; maintenant que vous voyez combien j'ai souffert, aimez-moi encore un peu , si ce n'est par reconnaissance, au moins par pitié. >^ Et comme, par

l'effet même de mon émotion , je tardais un instant à lui répondre : « Oh! dites -moi , s'écria-t-elle , dites-moi du moins que je ne cesserai pas de vous voir, que vous ne vous en irez pas, comme mon malheureux Charles , tenter les hasards d'une périlleuse navigation. Je vous le demande, non-seulement pour moi , qui ne suis que votre vieille amie , mais pour voire mère. Hélas! si vous saviez ce qu'il en coûte au cœur des pauvres mères , de voir leurs fils partir pour les pays lointains et de les sentir errant sur les vagues quand le vent gronde et que le ciel est sombre.— Non, lui répondis-je, je n'ai point ces idées aventureuses qui nous portent à quitter le sol natal et à nous en aller au loin chercher le vague bonheur qui nous est apparu dans nos rêves. Je resterai ici , près de vous, près de mes parents ; je deviendrai un honnête magistrat, un pacifique citoyen d'Utrecht, un bon père de famille, m'en allant chaque jour régulièrement au tribunal, et le soir fumant paresseusement ma pipe en prenant une tasse de thé. Voilà mon avenir, et je n'en désire pas d'autre. — C'est bien, c'est bien, dit la pauvi^e mère. Ah! pourquoi mon fils n'a-t- il pas eu ces idées de calme et de vie bourgeoise ! Je le verrais encore là, et je serais la plus heureuse des mères . Mais vous me restez, du moins, vous qui êtes son image , vous qui trompez parfois mon cœur par votre ressemblance avec lui; vous me restez, et je remercie le ciel qui, dans mon malheur, me donne, comme un dernier rayon de joie, cette dernière illusion. »

Dès ce moment , les liens qui s'étaient établis entre M"" Teederhart et moi se resserrèrent de plus en plus. Je revins d'abord la voir chaque jour, et puis plusieurs fois par jour. Depuis que j'avais pénétre dans le secret de sa douleur, je comprenais tout le charme de son illusion , et j'éprouvais un vif sentiment de joie à penser que ma présence pouvait adoucir ou suspendre l'amertume de ses regrets. Chaque jour aussi la pauvre femme redoublait envers moi de soins et de tendresse. Il n'était sorte de moyens ingénieux qu'elle n'imaginât pour deviner un de mes désirs ou pour satisfaire une de mes fantaisies. On eût dit que , comme je tenais la place de son fils , elle avait peur de me voir partir ainsi que lui , et toutes ses prévenances, tous ses dons, toutes ses paroles affectueuses , étaient autant de pieux artifices pour me retenir plus fortement près d'elle.

Quelques années se passèrent ainsi. Ceux qui d'abord ne l'avaient regardée que comme une femme bizarre furent vivement émus en apprenant ce qu'elle avait souffert , et mes amis , qui s'étaient moqués de ses prévenances envers moi , vinrent l'un après l'autre lui demander pardon de la scène qui l'avait effrayée. Mon cours de droit était fini, mais je restai à Utrecht , poursuivant en dehors des leçons universitaires quelques études spéciales. Mon père et ma mère vinrent me voir. Je les conduisis chez elle. « Laissezmoi votre Charles, leur dit-elle, j'aurai soin de lui ; c'est mon filsadoptif. Je ne veux pas l'obliger à chan-

ger de nom, je ne veux pas le dérober à votre affection. Encore quelque temps , et il vous reviendra tout entier, et si je ne fais pas , selon la coutume , un contrat par- devant notaire pour lui donner son titre d'adoption , c'est que le meilleur de tous les contrats est là , » ajouta-t-elle en mettant la main sur le cœur.

Elle mourut en me donnant sa bénédiction , et je la pleurai comme une mère. Son testament m'instituait son héritier absolu. « Je n'ai point d'autre parent , écrivait-elle à la fin de ses dispositions, qu'une vieille cousine fort riche. Si Charles veut lui offrir une portion de ma fortune , je le lui permets , mais je le prie en grâce, et c'est le dernier vœu d'une mourante, d'en conserver la plus grande part. Elle instituait de plus une rente annuelle de cent florins, à perpétuité, pour la femme de quelque pauvre marin qui aurait perdu un fils dans un naufrage. J'acquittai ce legs pieusement, j'allai trouver la cousine, qui ne voulut rien recevoir de l'héritage dont je lui offrais une part^ et je restai maître d'une fortune inespérée. L'année suivante, je me mariai; je devins juge à Utrecht; mon fils aîné s'appelle Charles , ma fille porte le nom de ma bienfaitrice, et ma femme, mes enfants et moi, nous prions chaque jour pour elle.

Le Hollandais , ayant achevé son récit, détourna la tête , et je le vis passer la main sur ses yeux comme pour essuyer une larme. Son compagnon , qui était un gros et gras personnage dont les membres un peu lourds avaient été évidemment fortifiés par une ample

consommation de rosbif, et les joues colorées par l'usage du genièvre , prit la parole et dit : « Voilà une histoire qui prouve bien que les Hollandais ne sont pas, comme certains voyageurs mal avisés se plaisent à les représenter, des êtres absorbés par la matière ; moi j'en sais une encore.... Mais voilà que nous arrivons à Niewdiep. » En disant ces mots, il se leva, nous fit un léger salut et sortit. Une jeune femme l'attendait sur le quai , et se jeta dans ses bras avec une joie touchante ; deux petits enfants aux joues rondes et roses comme des pommes de Normandie se suspendirent à sa redingote : l'heureux voyageur s'éloigna avec son doux fardeau. C'était peut-être là l'histoire qu'il voulait nous raconter.

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