‹ Les âmes en peineChapitre 7 sur 10 · UN VOYAGE DE DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE DE DÉCOUVERTE

N soir d'été » VEilwagen, qui va de Leipzig à Francfort , déposa dans la petite ville d'Eisenach, à la porte de l'hôtel de VAnge^ un voyageur d'une physionomie si respectable, que, malgré l'exiguïté du bagage qui l'accompagnait, M. Wolf, après avoir jeté sur lui son rapide et intelligent regard de maître d'hôtel, le fit conduire dans le plus bel appartement de la maison. Ce voyageur était un homme d'une soixantaine d'années, vêtu très-simplement, et portant à la boutonnière de sa redingote un ruban jaune. Son vrai signe de distinction était dans l'expression de sa figure ouverte et riante, noble et animée. Un quart d'heure après qu'il eut pris possession de sa chambre , il en redescendit avec un habit bleu d'une propreté militaire, un gilet à boutons dorés, un pantalon de coutil et des bottes où l'on pouvait re-

marquer une vis d'acier destinée à recevoir des éperons. Il s'inscrivit sur le livre des voyageurs sous le nom de Dalmann , puis, apercevant le maître d'hôtel qui fumait tranquillement sa pipe sur un banc de pierre, il vint s'asseoir familièrement à ses côtés et engagea lui-même la conversation.

« 11 y a longtemps, lui dit-il, que j'avais envie de voir cette belle partie de l'Allemagne. Toutes ces montagnes de la Thuringe , ces fraîches vallées qui les traversent, cette vieille et imposante Wartbourg qui s'élève devant nous me plaisent tant, que je me sens très-disposé à passer ici quelques semaines pour jouir à mon aise d'un tel aspect. Je voudrais seulement savoir si je pourrais trouver à satisfaire ici un goût qui dès ma première jeunesse n'a fait que se développer et s'accroître en moi, le goût de la musique. Je ne suis pas musicien de profession, je ne puis pas chanter quatre paroles d'une chanson sans faire trois fausses notes, et je sais à peine conduire un archet sur un violon , mais j'aime la musique à la folie, et pour entendre une symphonie de Beethoven, un lied de Strauss, un bon chœur de Tyroliens, j'irais au bout du monde.

— So! so ! » dit l'hôte de VAnge avec la singulière expression que les Allemands attachent à ce monosyllabe si fréquent dans leur conversation ; « eh bien ! monsieur, si vous aimez tant la musique, vous pouvez passer ici des heures fort agréables. Nous avons à Eisenach une société philharmonique qui donne cha-

que semaine des concerts dont on a déjà mainte fois parlé dans la Gazette de Weimar; de plus, il nous est arrivé ces jours derniers une troupe de chanteurs de Dresde dont on dit des merveilles, et qui doit débuter demain à l'hôtel de ville.

— Bravo, dit M. Dalmann en se frottant les mains avec un enthousiasme de dilettante ; mais ce sont là les joies extraordinaires, et il me faut quelque chose pour la vie quotidienne. Un amateur de Berlin qui se trouvait avec moi dans VEilwagen m'a parlé d'un jeune homme de cette ville qui donne des leçons de musique et qui est d'une force rare sur le cor de chasse; on l'appelle, je crois, monsieur. ... monsieur. .. . Ah ! mon Dieu ! voilà que son nom m'échappe.

— M. Wander, peut-être?

— Précisément, M. Wander.

— Un charmant jeune homme qui vient quelquefois dîner à mon hôtel. Il est ici depuis six mois, on ne sait d'où ni comment. Quoiqu'il parle fort bien l'allemand , il a un accent étranger de je ne sais quelle province, un accent.... tenez, ma foi, qui ressemble au vôtre. On ne lui connaît ni parents, ni amis au dehors, et depuis qu'il est dans cette ville, il n'a pas reçu une seule lettre par la poste. C'est mon voisin le directeur qui en faisait lui-même la remarque avanthier ; mais n'importe , si l'oiseau est beau , on n'a pas besoin de s'informer où est son nid, et M. Wander est, comme j'ai l'honneur de vous le dire, un charmant jeune homme , sage , rangé , payant régulière-

ment sa dépense, et fort estimé de M. le bourgmestre, chez lequel il donne des leçons , un peu triste et sauvage pourtant. .. histoire de jeunesse peut-être; mais ce ne sont pas mes affaires.

— Ce que vous me dites de lui s'accorde précisément avec la description que m'en a faite mon compagnon de voyage ; il faudra que je tâche de le voir.

— Vous pouvez , reprit l'hôte , satisfaire à l'instant même votre curiosité, car je le vois qui s'en va là sur le sentier de la Wartbourg faire sa promenade solitaire de chaque soir.

— Bien, s'écria l'étranger en se levant avec vivacité ; je n'irai pas le troubler étourdiment dans ses méditations, mais, comme je me sens frais et dispos, je serais charmé de faire moi-même cette promenade. »

En disant ces mots , M. Dalmann se leva avec prestesse et se dirigea vers cette vieille et majestueuse citadelle de la Wartbourg , qui domine au loin les collines pittoresques et les sombres forêts de sapins de la Thuringe.

Deux heures après, l'étranger rentrait dans sa chambre et écrivait la lettre suivante :

A M. Hicirta, à Wexiô , province de Smaland, en Suède.

«« Rassure-toi , mon cher frère , et rassure aussi notre excellente Cécilie. Le portrait que Ton m'a fait

de notre fugitif Blâberg et les renseignements que l'on nous a donnés sur lui s'accordent parfaitement, ce me semble , avec la figure et la situation actuelle de M. Wander, maître de musique par circonstance, triste et rêveur par un penchant naturel ; du reste, fort beau garçon , chéri des autorités supérieures de la petite ville d'Eisenach , et respecté même dans le caquetage des aubergistes. A peine arrivé ici , je me suis mis à sa poursuite; je l'ai rencontré deux fois, se promenant à pas lents, la tête baissée, le long des sentiers tortueux de la Warlbourg. Je l'ai salué sans mot dire ; il m'a rendu mon salut de l'air d'un homme qui sait rendre une politesse, mais qui désire qu'on ne s'occupe point de lui. Sa figure me plaît , quoique pourtant je n'aime guère ce front penché , ce regard langoureux, qui me font l'effet d'une élégie ambulante et larmoyante. Il a l'air d'un brave jeune homme ; un rayon de soleil dans le cœur, une bonne réunion d'amis autour d'une table où flamboie le bol de punch, peut-être un petit mot sorti du bout des lèvres de notre jolie Cécilie , suffiraient pour dissiper sur son jeune visage ces brouillards mélancoliques , enfantés par toutes ces sottes rêveries de poètes que je voudrais voir à tous les diables. C'est une singulière chose pour moi , vieux soldat de Gustave III, que de m'en venir si loin de notre bonne terre de Suède chercher, dans une obscure principauté d'Allemagne, ce sauvage coq de bruyère. Que diraient mes braves dragons de Smâland, s'ils voyaient leur respectable colo-

nel courir après un amoureux , comme un romancier après un dénoûment? Mais il s'agit du repos, du bonheur de Cécilie , et tu sais , mon cher frère , que cette petite fée a toujours fait de moi ce qu'elle a voulu. Depuis le jour où je l'ai portée sur les fonts baptismaux de Wexiô, elle est devenue mon premier général ; elle parlait à peine, et elle pouvait à peine marcher avec ses lisières , que , pour le plaisir de lui entendre balbutier quelques mots et de regarder ses beaux yeux bleus, j'aurais oublié, je crois, le mot d'ordre d'une veille de bataille et une revue royale. Aussi , quand je l'ai vue, la douce et joyeuse enfant, devenir tout à coup triste et pensive , quand j'ai su qu'il s'agissait de retrouver un heureux garçon qu'elle aimait , que l'on croyait mort , et à qui il avait pris fantaisie , je ne sais pourquoi , de fuir tant de grâce et d'innocence pour s'en aller se cacher, sous un nom supposé, à trois cents lieues de nous, je n'ai pas hésité une minute, je suis parti , et me voilà à l'hôtel de VAnge d'Eisenach, établissant mes règles de stratégie, dressant mes embûches, creusant ma mine, assurant mon siège contre ce pâleblondin , que je traite comme une forteresse. 11 ne me paraît guère disposé à entrer en campagne , mais il faudra qu'il soit bien malin pour échapper à un vieux renard de caserne comme moi. J'ai un congé illimité, de l'argent , des lettres de recommandation que je puis faire valoir au besoin. Je ne me suis annoncé que sous le modeste nom de Dalmann , mais je puis, quand il le faudra , annoncer que

je suis le colonel Hiàrta , estimé de Gustave III , chéri de son fils, décoré d'une quantité de croix, et recommandé d'une façon toute spéciale par notre gracieux souverain à son altesse le duc de AVeimar.

a D'ailleurs cette ville d'Eisenach me plaît assez. S'il y avait là un lac, un fleuve, ou un petit bout de mer, ces trésors de notre pays, on la prendrait pour une ville de Suède, tant elle est paisible et riante. Audessus de l'étroite vallée où elle est bâtie s'élève comme tu sais , toi qui es savant en géographie , l'ancienne forteresse de la Wartbourg. J'ai lu dans je ne sais quel livre toutes sortes de choses merveilleuses sur cette forteresse. Il y a eu là des poètes célèbres , un magicien qui , du fond de la Hongrie , transportait dans les airs un pauvre joueur de harpe, une belle princesse dont le cœur palpitait à ces chants d'Allemagne , et dont la tendre main protégeait le poëte vaincu dans cette bataille musicale. 11 y a eu là une reine qui est devenue par son ardente charité une grande sainte. Enfin c'est là que Luther se réfugia pour échapper aux poursuites de ses fougueux adversaires, et traduisit la Bible. J'ai été, en courant après un vagabond amoureux , visiter ces murs qui ne tiendraient pas aujourd'hui contre un coup de canon , mais que les troubadours d'Allemagne, les théologiens et autres savants, ne considèrent qu'avec un profond respect. On m'a montré la salle consacrée au souvenir de sainte Elisabeth , et ornée de deux beaux tableaux représentant les miracles de sa foi et de sa charité. On m'a

montré ensuite la chambre où Luther dans une de ses folles visions, jetait son encrier à la tête du diable, comme si le diable n'était déjà pas assez noir. On m'a montré encore une grande galerie qu'on appelle la salle des chevaliers, et qui servait jadis aux somptueux banquets des princes de la Thuringe. Ce que j'ai trouvé de plus beau dans toute cette vaste enceinte de cours désertes et de remparts fragiles , occupés par quatre hommes de garnison , c'est une petite tour carrée du haut de laquelle on plane sur une immense contrée couverte de forêts , coupée par de fraîches vallées. A la vue de ces collines, de ces bois de sapins, de ces prairies si vertes et si calmes, je me suis cru un instant dans notre douce province de Smâland, et, comme je me sentais le cœur attendri, je suis allé me réconforter dans un cabaret qui est à l'entrée de la citadelle, et où une jolie fille m'a servi une délicieuse cruche de bière. Je me suis assis dans une embrasure de fenêtre à demi voilée par des rameaux de lierre ; je regardais avec un charme inexprimable la vallée éclairée par les derniers rayons du soleil couchant, l'aimable fille qui, après m'avoir servi , était venue s'asseoir avec un travail de tapisserie près de moi ; j'avais allumé la bonne pipe que tu m'as donnée l'an dernier à ma fête , et dans cette silencieuse retraite , en face de ces deux charmants tableaux.... Mais, que Dieu me pardonne! ne vais-je pas m'amuser aussi , vieux fou que je suis, à faire de la poésie mélancolique.^ C'est le voisinage de ce petit Wander qui déjà me pervertit. Il

faudra qu'il me le paye ; dès demain , je ne le perds plus de vue et , mort ou vif, je te le ramène. Adieu , embrasse bien pour moi ma chère nièce qui me fait commettre tant d'extravagances; dès que j'aurai quelque autre nouvelle de son infidèle , je t'écrirai. « Tout à toi.

« Carl Hiarta. >»

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