UN MOT QUI FAIT ÉCLATER DE LONGS SOUVENIRS
LUSîEURS semaines se passèrent pendant lesquelles le colonel usa de tous les moyens imaginables pour se rapprocher de Wander et lier connaissance avec lui. Son intérêt lui disait assez que dans une telle circonstance il fallait prendre garde d'agir trop militairement. En voulant emporter d'assaut cette réserve sévère du jeune musicien, qui semblait vouloir se tenir dans un perpétuel état de défensive, on courait risque de tout compromettre; le mieux était de gagner peu à peu sa confiance, d'arriver à son cœur en traversant le nuage de mélancolie qui l'enveloppait. Le colonel le suivait de loin dans ses promenades solitaires, et, prenant un sentier détourné, faisait en sorte de se trouver tout à coup, comme par hasard, devant lui ; dans ces premières rencontres, il se borna à le saluer, puis il hasarda quelques mots, puis, en commençant l'entretien par
-o^ 316 Procès heureuses banalités des entretiens embarrassés sur la beauté du jour et la verdure des bois, il engagea peu à peu quelques semblants de conversation qui lui donnaient le droit de reprendre avec plus d'assurance le même thème le lendemain. Il s'était fait présenter dans la maison du bourgmestre où Wander donnait des leçons et avait eu là l'occasion de voir plus longtemps son insaisissable fugitif et de causer avec lui plus à loisir. Une autre fois il avait eu, grâce à une habile manœuvre, le bonheur insigne de se trouver assis à côté de lui à un concert de la société philharmonique ; il applaudissait avec enthousiasme à tout ce qui paraissait plaire à Wander, et gémissait de tout ce qui n'amusait pas son jeune voisin.
Mais cette prudente tactique, ces complaisances, ces efforts de chaque jour échouaient devant l'impassible attitude de Wander. Quand il rencontrait le colonel , il s'arrêtait un instant avec lui, l'écoutait d'une oreille distraite, répondait nonchalamment aux phrases de convention qui lui étaient adressées, puis, dès que le pauvre Hiârta tentait de prendre un langage plus sérieux ou plus précis, il lui faisait en silence un profond salut et s'éloignait. Dans les maisons où son talent de musicien, sa physionomie douce et aimable, ses manières élégantes l'avaient fait accueillir avec une bienveillance particulière, il conservait pour tout ce qui se disait ou se faisait autour de lui la même indifférence. La musique seule animait de temps à autre son regard pensif, mais ce n'était qu'une lueur
rapide, et dès que cette lueur était passée, il s'asseyait tristement à l'écart comme un être étranger à tous les incidents de la vie ordinaire. Plus d'une belle dame d'Eisenach, plus d'une jeune fille aux doux yeux bleus, frappée de cette inconcevable mélancolie, avait essayé par d'innocentes cajoleries, par de coquettes prévenances, d'égayer la physionomie du beau rêveur ; mais lorsque, par l'effet de ces charmantes tentatives, un sourire venait à éclore sur ses lèvres, ce sourire était si triste qu'il jetait un trouble étrange dans l'àme de ceux qui l'observaient. Quelquefois aussi Wander s'efforçait lui-même de s'associer au mouvement d'un salon, de paraître gai et enjoué, mais il était facile de voir à l'expreesion de son visage qu'il s'imposait une pénible contrainte. Une pensée puissante, unique, l'absorbait, l'éloignait de tout ce qui occupait l'hospitalière société d'Eisenach, et cette pensée était tellement enfermée et voilée au fond de son cœur que personne ne pouvait l'atteindre.
Après toutes ses inutiles poursuites et toutes ses observations, le colonel rentrait chez lui et écrivait à son frère des lettres animées d'un singulier sentiment d'impatience et de sympathie.
« Au diable, disait-il dans une de ces lettres, ton triste fugitif et toutes les ténébreuses histoires d'amour. De mon temps, on ne voyait point de pareilles folies. On aimait, on déclarait son amour. Si la déclaration était bien accueillie, on conviait tous ses amis à une joyeuse noce, on chargeait la table de bonnes
cruches de vieille bière et de bols de punch, sinon on s'en allait rejoindre son régiment et oublier dans une bruyante partie de garçons les rigueurs d'une maîtresse cruelle. A présent on rêve, on soupire, on s'en va à trois cents lieues se promener sur une montagne, gémir dans un bois, se plaindre solitairement des injustices du destin, quand cet honnête destin, si souvent calomnié , ne demande qu'à se montrer plus doux que le miel et plus tendre que la rose. J'ai déjà vu plusieurs de nos merveilleux jeunes gens s'abandonner volontairement à toutes ces extravagances, mais j'avoue que pas un ne m'avait autant surpris que celui-ci. Il passe des heures entières assis au pied d'un sapin, et soupire comme une fournaise. C'est, je crois, Shakspeare qui a fait cette comparaison , et , ma foi , le peu que je sais d'anglais me vient bien à point pour peindre cette nouvelle espèce d'oiseau de ténèbres. 11 y a des instants où j'ai grande envie de laisser là ce sot amoureux, avec sa pâle figure et ses tristes regards, de m'en retourner à Wexio et de chercher pour notre Cécilie quelque autre mari plus raisonnable; mais je me sens retenu par tes sollicitudes paternelles, par les regrets de ma chère nièce; puis, il faut le dire, quoique j'en aie honte, ce jeune homme, avec toutes ses folies, me plaît ; j'aime sa physionomie, ses manières, son langage, et la résistance même qu'il oppose à tous mes moyens de séduction. 11 me semble que je suis engagé dans une affaire d'honneur; et les difficultés que je rencontre pour la terminer ai-
guillonnent mon vieux courage. J'aimerais mieux, en vérité, poursuivre un régiment de Cosaques en Finlande dans les forêts du Savolax, que de poursuivre chaque matin et chaque soir cet être insaisissable sur les sentiers de la Wartbourg ou dans la maison d'un bourgeois d'Eisenach ; mais il faut que je continue jusqu'à la dernière extrémité mon nouveau plan de stratégie, et si j'y réussis, comme j'ai déjà toutes les croix de Suède, ma petite nièce me donnera, pour récompense de ma bravoure, un bon baiser de nièce, après quoi je me reposerai de toutes mes fatigues de soldat et de ces incroyables fatigues de poursuivant d'amour que le ministre de la guerre ne peut, pour comble de malheur, compter dans mes états de service. »
Quelques jours après qu'il eut écrit cette lettre, un moment vint où le brave colonel crut toucher au but qu'il enviait. A force de se trouver sur la route de Wander, de lui parler de musique, et de lui témoigner par ses regards , plus encore que par son langage, un vif intérêt, il finit par apprivoiser assez le sauvage jeune homme pour oser lui offrir à souper. Il l'amena dans un petit cabinet de l'hôtel de VAnge^ demanda le meilleur vin et le meilleur gibier, et s'assit à table d'un air de conquérant. « Cette fois, je le tiens , se disait-il, et quand il aura bu avec moi cette bouteille de vrai vin de Johannisberg et cette bouteille de pur Aï, ilfaudrabien qu'il s'explique, ou le dieu Bacchus n'est qu'un vieux trompeur. » Là-dessus, le bon
Hiârta commença par se verser verre sur verre , comme pour se donner à lui-même plus de courage, puis se mit à parler de la vie de jeune homme , des amours que l'on croyait parfois frappés d'une désolante fatalité et qui un beau jour arrivaient à un heureux dénoûment. Wander l'ccoutait en silence , l'œil soucieux, la tète baissée, ne touchant que du bout des lèvres à tout ce que son hôte libéral lui offrait avec un ardent empressement. Le colonel seul buvait , et à mesure qu'il buvait, il prenait un langage plus hardi. Il venait de raconter une histoire assez leste de garnison, il se hâta d'en commencer une autre. « Un soir, dit-il , j'arrivai dans une petite ville du nord de la Suède.... » A ces mots, Wander tressaillit comme s'il eût été frappé d'une commotion électrique.
— Monsieur connaît donc la Suède, s'écria-t-il d'un ton de voix brusque et impérieux.
— Den kanner jag , je la connais, répondit Hiàrta avec un accent qui, pour une oreille exercée , ne devait laisser aucun doute sur son origine Scandinave.
— Pardon , monsieur, reprit Wander avec une étonnante expression de tristesse , je crois que notre souper est fini ; j'ai un violent mal de tête, et je vous demande la permission de me retirer. >»
A ces mots, il prit son chapeau , salua respectueusement le colonel, qui restait stupéfait et comme cloué sur sa chaise, ouvrit la porte et disparut.
« Puissent tous les sorciers de Laponie et tous les trolles du Nord , s'écria le colonel en frappant avec
colère sur la table, t'emporter au fond de leur affreuse retraite, insupportable sot, plus triste qu'un convoi mortuaire et plus dur que le granit de Finlande ! Va-t'en maintenant poursuivre tout à ton aise tes songes nébuleux, je ne veux plus voir ta face de fantôme ni entendre ta voix larmoyante ; dès demain, je retourne à Wexio ; ma nièce dira ce qu'elle voudra, mais j'en ai assez de cette insipide comédie. »
En parlant ainsi , il acheva de vider son long flacon de vin de Johannisberg , puis , comme il vit que la coupe de Wander était encore presque pleine , ce fut pour lui un nouveau sujet de récrimination ; « Des malheureux , dit-il , à qui Dieu dans sa trop grande bonté donne de jolies filles , un vin clair comme une perle , et qui abandonnent tous ces biens pour s'abîmer dans je ne sais quelle absurde tristesse ! Si je passais plus de temps à voir cet insipide spectacle, je finirais peut-être par y perdre moi-même la raison ; je n'en veux plus, et décidément je pars demain. »
l'aveu.
E lendemain en s'éveillant , la tête rafraîchie par un salutaire sommeil , le bon Hiârta sentit sa résolution de la veille chanceler. Il accusait bien encore le jeune Wander de bizarrerie , mais il s'accusait lui même d'imprudence. « Comment, se disait-il , ai-je pu lui parler de la Suède ? Je devais bien penser qu'il n'était pas encore temps de mettre la main sur l'aile de ce faucon ; il fallait d'abord l'allécher, le fixer peu à peu près de moi, ménager ses douloureux souvenirs et gagner sa confiance. Et au lieu d'agir prudemment comme il convient à une tête blanche, voilà que je m'en vais lui jeter ce mot de Suède qui le fait partir comme une bombe ! C'est ce maudit vin de Johannisberg qui m'a ôté l'usage de la réflexion; j'aurais dû m'en défier, car ce n'est pas la première fois qu'il me joue ces mauvais tours. Eh bien! pour expier ma faute, je ne m'en irai pas. Un
jour, deux jours encore , ce n'est pas une grande affaire , et je saurai à quoi m'en tenir. »
Tout en parlant ainsi , le colonel prenait sa canne, son chapeau , et, sans se rendre compte à lui-même de ces mouvements , il se dirigeait vers les sentiers de la Wartbourg , où le matin il avait coutume de rencontrer Wander. Mais il eut beau errer de côté et d'autre , il ne le vit pas ; il rentra dans la ville et parcourut toutes les rues sans l'apercevoir. 11 rentra" à l'hôtel, s'assit sur un fauteuil, harassé de fatigue ; il ne put se reposer; chaque minute lui semblait d'une longueur interminable. Il se leva avec une indicible inquiétude , s'en alla droit à la demeure de Wander. On lui dit que le jeune homme était parti dès l'aube du jour et n'était pas encore revenu. Le pauvre colonel s'en revint dans sa chambre , en proie à une affreuse anxiété.
Le jour suivant il recommença ses courses en partant de la base de la montagne et en faisant à travers taillis et ravins une battue comme un chasseur qui poursuit le gibier le plus agile; mais en vain ses regards errèrent de tous côtés , en vain il prêta l'oreille à tous les bruits de la forêt : Wander avait disparu , et il ne pouvait retrouver ses traces. Vers le soir, désespéré de ses recherches inutiles, poursuivi par les idées les plus sinistres , il allait se rendre chez le bourgmestre pour le prier de faire faire lui-même de nouvelles perquisitions , quand tout à coup on frappa à sa porte , et Wander entra, mais avec un regard si dou-
loureux, une tigurc si pâle, que le colonel en fut atterré et resta immobile à la place où il était assis.
« Monsieur, dit le jeune homme en s'approchant de lui; après mon brusque départ d'avant-liier, vous ne vous altendiez peut-être pas à me revoir, mais je viens de passer deux jours de souffrance inexprimable, deux jours pendant lesquels j'ai tour à tour formé les rêves les plus étranges et les résolutions les plus désespérées. Je ne puis plus tenir à cet état de fièvre; il faut que j'en sorte, coûte que coûte, et l'unique moyen que j'entrevois pour en sortir est de me confier à un homme de cœur. Vous êtes Suédois , monsieur ; ce titre seul suffirait pour m'attirer près de vous. De plus vous m'avez donné dès votre arrivée ici des témoignages d'intérêt auxquels j'ai bien mal répondu , mais qui m'ont cependant inspiré un sentiment de reconnaissance. Je viens donc à vous, monsieur, avec tous mes pénibles souvenirs; je sais d'avance que vous ne pourrez, que pas un homme au monde ne peut m'arracher à mon étrange infortune ; mais je ne sais pourquoi il me semble qu'en vous racontant ce que j'éprouve, je souffrirai moins ensuite. Voulez-vous m'entendre ?
— C'est tout ce que je demande, » dit le colonel avec une vivacité qui trahit la joie que lui faisait éprouver une confidence si inopinée.
AVander s'assit , garda un instant le silence , comme s'il hésitait encore à commencer son récit , puis passa la main sur son front , et commença ainsi :
« Je suis Suédois , comme vous , monsieur, né dans la province de Scanie d'une famille noble , mais pauvre. Orphelin dès mon bas âge , je fus élevé parles soins d'un oncle qui, par une tendresse vraiment paternelle, consacra à mon éducation ses dernières ressources. Il mourut au moment où je sortais de l'Université, comme si , après avoir rempli sa généreuse tâche envers moi , il n'eûtplus eu rienàfaire ici-bas. Je metrouvaiàvingt ans seul au monde , sans parents, sans fortune. J'entrai au service; ma naissance m'imposait en quelque sorte cette carrière , et si elle ne me promettait pas un sort brillant , elle m'assurait au moins une existence honorable. Dans notre dernière et malheureuse guerre contre la Russie , je fus envoyé avec mon régiment en Finlande ; j'eus le bonheur de me signaler dans une bataille, et l'on me donna le grade de capitaine. De retour à Stockholm , après le fatal traité de 1808, je me trouvais un soir dans le salon de notre major; une jeune fille était là, une jeune fille d'une figure si douce, si chaste , si candide, qu'à l'instant même où je la vis, mon cœur était à elle. Toute la soirée , je ne cessai de la regarder ; j'observais avec un charme indéfinissable ses moindres mouvements ; j'écoutais avec une sorte de saisissement délicieux le timbre pur et argentin de sa voix. Elle aussi me remarquait. De temps à autre je la voyais lever vers moi sa jolie tète , puis la baisser aussitôt avec un adorable sentiment de pudeur virginale. Le lendemain, je la vis encore, puis le surlendemain, enfin nous nous
aimâmes l'un l'autre , nous osâmes nous le dire. L'amour s'épanouit dans notre cœur comme une fleur embaumée au doux et généreux soleil de la jeunesse. Ce fut seulement quand les regards» quand l'angélique sourire de Marie m'eurent révélé l'accord qui régnait entre nous, que je vis qui elle était. Jusque-là, je n'avais songé qu'à la voir, à l'entendre, et que m'importait qu'elle fût riche ou pauvre, fille d'un comte ou d'un paysan ! Nul trésor ne valait pour moi un seul de ses beaux cheveux , nul titre un seul de ses accents. Elle était riche , seule au monde comme moi , et placée sous la tutelle du major chez qui je l'avais rencontrée. J'appris avec douleur qu'elle avait une propriété considérable dans la Dalécarlie; je craignis qu'en me voyant demander sa main , on ne m'accusât d'être tenté par sa fortune; mais, grâce au ciel, personne ne me fit cette injure, tant la sincérité de mon amour était visible à tous les yeux.
« Le major qui avait de raffection pour moi, accéda avec empressement à mes vœux et bénit notre union. Immédiatement après notre mariage , nous nous enfuîmes comme deux oiseaux pour cacher notre bonheur dans les paisibles retraites de la Dalécarlie. Oh ! monsieur, quelle vie ! et comment vous la dépeindre ! Deux ans d'une alliance sans trouble , d'une tendresse sans nom, deux ans pendant lesquels nous croyions encore sentir notre amour s'accroître chaque jour. Privés tous deux dès notre enfance des premières affections de la vie , tous les germes de tendresse con-
tenus dans nos cœurs se développaient à la fois. Marie était tout pour moi, et j'étais tout pour elle. Dieu semblait nous avoir unis l'un à l'autre pour nous faire goûter avec les joies de notre pieux amour tous les sentiments de la famille qu'il nous avait enlevés. Quelquefois je lui parlais avec la tendre autorité d'un père , et elle me répondait avec la cordiale soumission d'un enfant. Quelquefois, pour augmenter nos trésors de bonheur, nous nous disions en riant que nous étions frère et sœur ; elle mettait sa petite main dans la mienne , et nous causions tranquillement ensemble comme un frère et une sœur ; mais bientôt un regard plus vif, une parole plus intime, nous rappelaient à notre véritable situation. Je l'enlaçais avec transport dans mes bras , sa jolie tête tombait languissamment sur mon sein , et le ciel souriait à cette profonde union de nos deux âmes.
« Nous habitions une simple et agréable maison située près de Mora , ce hameau célèbre dans l'histoire de Suède. A nos pieds se trouvait un lac limpide , et tout autour de nous une vaste prairie fermée par une ceinture de sapins majestueux. D'un côté nous ne voyions que la pointe du clocher de Mora ; de l'autre le toit enfumé d'une usine dont les étincelles flottantes répandaient le soir à l'horizon une lueur fantastique : là l'église illustrée par les héroïques aventures du premier des Wasa ; ici le mouvement de l'industrie humaine, tout ce qu'il fallait pour nous rappeler de temps à autre à la vie réelle , tandis que notre vie
idéale s'écoulait à l'écart , pure comme le cristal de l'onde , et calme comme une matinée de printemps.
«« L'été, nous faisions de longues promenades, tantôt sur le lac, tantôt dans les bois; nous nous exercions à gravir les coteaux les plus escarpés , et du haut de chaque sommité nous contemplions avec ravissement les frais et magnifiques tableaux qui se déroulaient à nos yeux. Vous savez, monsieur, combien notre Dalécarlie est belle , et nous jouissions de toutes ses beautés avec une candeur d'enthousiasme impossible à décrire. Ah ! que de fois , au coucher du soleil , quand les derniers rayons du jour flottaient sur les eaux et jetaient un réseau de lumière dans l'ombre des forêts, quand tout était silencieux et recueilli , qu'on n'entendait que le frémissement de la brise dans les branches légères du bouleau , ou les lointains accents de quelque paysan dalécarlien achevant de chanter une de ses mélodies populaires , ah ! que de fois la pauvre enfant s'est jetée dans mes bras , le cœur agité d'une religieuse émotion , les yeux pleins de larmes, en s' écriant : «« Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous êtes bon ! Comment faire pour reconnaître tant de bienfaits? » Si jamais prière dut arriver jusqu'à Dieu, ah ! c'est sans doute celle-là.
« L'hiver, nous entreprenions de longues lectures et de longues études. J'enseignais à Marie les chefsd'œuvre de la littérature anglaise et française, je remplissais alors près d'elle l'office de précepteur ; mais quand nous reprenions les poètes suédois, c'était elle
qui devenait mon maître , qui me montrait sous un jour tout nouveau les gr«^ces de Franzen , les images de Tegner, les pieuses pensées de Wallin et les songes mélancoliques de Stagnelius. Nous en revenions toujours aux passages les plus tendres, nous répétions ensemble ces charmants vers d'Axel : « Amour , miracle du ciel et de la terre ! » et nous relisions souvent ce drame de Stagnelius qui a pour titre : L'Amour après la mort ! Vous savez , ce drame qui représente une jeune fille poursuivie jusque dans les demeures éternelles par le souvenir de son amour, cherchant dans le repos des régions éthérées celui qu'elle a aimé en ce monde, renonçant pour le revoir à la béatitude céleste , et se précipitant avec lui dans l'abîme infernal. « Je t'attendrai ainsi, me disait Marie, si je meurs avant toi ; mais toi , tu ne profaneras point ton âme, tu ne seras point condamné aux supplices de l'enfer, et je t'attendrai pour goûter sans trouble la félicité du ciel. »
'< D'autres soins encore l'occupaient dans cette rude saison de l'année. Nos Dalécarliens sont pauvres , comme vous savez ; chaque année, un grand nombre d'entre eux sont forcés de quitter le sol natal pour s'en aller à Stockholm et dans quelques autres villes chercher un utile labeur et un moyen de subsistance. Souvent nous voyions passer sous nos fenêtres plusieurs de ces tristes caravanes , les hommes portant sur leurs épaules les dernières provisions de voyage , le pain amer pétri avec un peu de farine mêlée d'écorce de
l)Ouleau, les femmes conduisant par la main de malheureux enfants , pâles et débiles , dévoués dès leur naissance à une vie de fatigues et de privations de toutes sortes. Dès que Marie apercevait ces malheureux , elle envoyait un domestique à leur rencontre , elle les faisait entrer dans notre demeure, les faisait asseoir auprès du foyer, leur donnait des aliments, des habits et quelque argent. Les vieillards surtout et les enfants excitaient en elle une tendre pitié. Pour eux elle fouillait dans toutes ses armoires, elle s'informait de leurs souffrances avec une touchante sollicitude et leur distribuait d'une main libérale les dons de la charité. Les pauvres gens la regardaient comme un ange tutélaire, puis s'en allaient en appelant sur nous toutes les bénédictions du ciel , et Marie remerciait Dieu de la joie qu'elle éprouvait à pouvoir soulager tant d'innocentes misères.
« Un jour, un de ces vieillards auxquels nous avions donné asile se trouva si faible qu'il ne pouvait continuer sa route. Sa famille l'abandonna à nos soins et partit. Marie lui fit préparer un lit dans une des meilleures chambres de la maison, et prit soin de lui avec une attention filiale. Elle-même surveillait le régime qu'il devait suivre et préparait les potions qu'il devait prendre. Elle allait s'asseoir au chevet de son lit, et quand elle le voyait triste et abattu , lui parlait, pour le consoler, de ses enfants qui devaient bientôt le rejoindre, et de la saison d'été dont il jouirait encore avec eux. Quinze jours se passèrent. Le vieillard
s'affaissait de plus en plus et sentait approcher sa fin. Un soir que Marie était près de son lit , il la pria de prendre la besace qu'il avait apportée avec lui , il en tira un christ en bois sculpté, un de ces charmants ouvrages comme nos paysans en font, oa ne sait par quelle divination de l'art, sans autre instrument qu'un grossier couteau. « Tenez , dit-il , j'emportais à Stockholm, comme une dernière ressource, un christ auquel j'ai travaillé pendant de longues veillées ; à présent , je n'ai plus besoin de rien, car je n'ai plus que quelques instants à vivre : gardez cette œuvre du pauvre Dalécarlien ; et puisse la bénédiction qu'un mourant y attache vous porter bonheur î » Le malheureux mourut , en effet , le lendemain , et Marie suivit son convoi au cimetière du village, en pleurant comme si elle avait perdu un proche parent.
« Au milieu de cette existence dérobée à toutes les fausses agitations du monde, enchantée par tant d'amour , et ennoblie par tant de bonnes œuvres , de sombres nuages s'appesantissaient de temps à autre sur mon esprit. Marie était d'une constitution frêle et délicate. Devant moi, elle affectait de se montrer forte et robuste , mais plus d'une fois je l'avais surprise se retirant à l'écart pour cacher une subite pâleur et une oppression de poitrine , indice d'un germe de maladie effrayant. J'avais consulté plusieurs médecins, et leurs paroles mêlées de crainte et d'espoir entraient comme un ver rongeur dans le paradis terrestre où Dieu m'avait placé.
« D'un autre coté, je ne pouvais rester indifférent à tous les événements qui agitaient mon pays. Gustave IV venait d'être dépossédé de son trône, et s'en allait sur la terre d'exil expier sa fatale présomption. On avait élu , pour occuper un jour l'illustre trône des \Vasa,unjeune prince dont le noble caractère promettait à notre patrie un règne sage et réparateur. Mais l'Europe entière était dans une violente commotion ; de tout côté la guerre agitait son flambeau , et quelque effort que nous fissions pour reprendre le ' repos dont'la Suède avait si grand besoin, entre les exigences impérieuses de la Russie et de la France , pouvions-nous conserver une altitude neutre et calme?C'était là une terrible question, une question où je me trouvais fortement engagé, comme citoyen et comme soldat .
«« Nous nous entretenions souvent, Marie et moi, de ces graves conjonctures, et quoiqu'elle tremblât à l'idée seule qu'un jour je pouvais être éloigné d'elle, son âme fière et généreuse n'admettait pas qu'on pût prendre, en cas de guerre, une autre détermination , et elle me disait qu'elle aimerait mieux me perdre à jamais que de me voir manquer à mes devoirs.
« Nous avions repris et discuté mainte et mainte fois ce thème douloureux , quand tout à coup une nouvelle sinistre tomba comme la foudre dans notre paisible retraite. Le prince royal est mort subitement en passant une revue. Le peuple de Stockholm, frappé de cette mort soudaine, a cru à un crime. Dans le délire de sa colère, il s'est précipité vers la demeure
-^^ 334 ^rode ceux qu'il croyait coupables; il a sacrifié aux mânes du prince qu'il aimait la vie d'un innocent ; il a traîné sur le pavé , avec une fureur sauvage , le corps du malheureux Fersen. Toute la Suède est de nouveau en rumeur ; toutes les espérances de paix sont remises en doute , et d'abord il faut élire un autre prince royal.
a Je fus appelé àFahlun par le gouverneur, qui désirait s'entendre avec les principaux propriétaires de la province sur les mesures qu'il convenait de prendre dans ces orageuses circonstances. Ce voyage fut cause de mon désastre. Hélas! combien d'événements historiques auxquels se rattachent des calamités particulières , qui passent oubliées dans la grande catastrophe, comme les larmes du ruisseau dans les vagues de l'Océan ! Le chroniqueur n'écrit qu'une page , ne relate qu'un fait , et personne ne sait combien , par suite de ce fait qui absorbe tous les autres , il y a de douleurs obscures, combien de cœurs saignants et d'existences brisées !
«« Je voudrais m'arréter ici, monsieur, mais j'ai commencé mon funèbre récit, avec l'intention de ne rien omettre, et j'irai jusqu'au bout.
— Allez, allez, mon jeune ami , dit le colonel, en lui serrant la main , je vous écoute avec une profonde sympathie.
— Eh bien ! monsieur, reprit Wander , en exhalant un long soupir, j'étais parti pour Fahlun, promettant de revenir le lendemain au soir. Je n'avais
que quelques lieues à faire, et je pouvais calculer, à un quart d'heure près, le moment où j'arriverais. Ma jeune femme vint me reconduire jusqu'à l'extrémité du parc. C'était la première fois que nous nous quittions pour un si long espace de temps, et elle pleurait comme si elle ne devait jamais me revoir. Plus d'une fois, j'eus envie de renoncer à mon voyage, de rentrer avec elle dans notre demeure, et de laisser le gouverneur discuter avec d'autres ses projets d'administration. Mon cœur était rempli de sombres pressentiments. Mais il s'agissait d'un devoir impérieux, et Marie elle-même m'engageait à le remplir. Je montai en voiture , et longtemps encore je la vis debout, appuyée contre un arbre, me saluant de la main, et m'adressant, d'une voix étouffée, un adieu qui n'arrivait plus jusqu'à moi que comme un cri confus.
« Le lendemain cependant, tout alla au gré de mes vœux. Notre délibération était finie de bonne heure. A midi, nous dînions chez le gouverneur. Je pouvais me mettre en route immédiatement après dîner , et rentrer chez moi plus tôt même que je ne l'avais promis. Je partis l'àme joyeuse, dévorant par la pensée l'espace, et me voyant déjà assis auprès de ma fidèle Marie. Mais voilà qu'au détour du chemin , un des traits des chevaux se casse , loin de toute habitation, sans secours ; j'emploie, avec mon cocher, une grande demi-heure à le réparer. Un peu plus loin , c'est la cheville d'un essieu qui se brise. Me voilà encore
obligé de descendre de voiture. Mon cocher court à un arbre, en détache une branche, la coupe, la morcelle, l'essaye, la coupe encore. Impatienté de la longueur de ce travail , je voulais laisser là chevaux et voiture, et m'en aller à pied ; il me représenta avec tant d'énergie combien cette longue marche me prendrait de temps, que je finis par me rendre à ses raisons. Nous voilà de nouveau en route. J'aiguillonne moi-même les chevaux , je gourmande la lenteur du conducteur. Je ne pouvais déjà plus, par suite de ces funestes relards, arriver à l'heure que j'avais indiquée, mais je voulais au moins tout employer pour réparer, autant que possible, le temps perdu. Par malheur, mon cocher, troublé par les accidents que nous venions d'éprouver et par mon impatience , se trompa de chemin. Je ne m'en aperçus que lorsque nous avions déjà fait une grande lieue dans cette fausse direction. Nous nous trouvions au milieu d'une forêt déjà voilée par la nuit; il fallut revenir en arrière, chercher dans l'obscurité notre vraie route. J'étais dans un état d'anxiété fiévreuse , et mes cris de colère et mes lamentations ne faisaient qu'ajouter à l'embarras, à l'irrésolution de mon pauvre cocher, qui gémissait de son erreur, se frappait la tête et me conjurait de lui pardonner.
« Enfin, que vous dirai-je, monsieur, il était deux heures du matin quand nous arrivâmes avec nos chevaux harassés de fatigue à l'entrée de l'avenue qui conduisait à ma demeure, A la pâle clarté de la lune
à demi voilée par les nuages, j'aperçus au pied d'un arbre une figure voilée et immobile. C'était Marie ! je me précipitai dans ses bras , et mon visage fut inondé de ses larmes ; elle tremblait comme la feuille , et ses membres étaient froids comme le marbre. Sa femme de chambre était là qui avait vainement essayé de la ramener à la maison et de lui faire prendre quelque repos. La pauvre enfant n'avait voulu entendre aucune raison. Elle était là depuis minuit , toute pâle et grelottante, épiant le moindre bruit, se levant à chaque instant pour voir si on ne distinguait pas encore ma voiture , puis revenant s'asseoir sur le gazon humide et pleurant.
« Nous nous hâtâmes de la transporter dans son lit. A peine y était-elle que la fièvre éclata , et le médecin, que j'envoyai chercher, reconnut tous les symptômes d'une fluxion de poitrine d'autant plus dangereuse que Marie était, comme je vous l'ai dit, d'une constitution très-délicate. Dès ce moment, adieu bonheur, espoir, adieu tout ce qui m'avait fait chérir la vie , tout ce qui me semblait, dans ma folle illusion , devoir durer éternellement! Soir et matin , enchaîné au chevet de cette adorable créature, j'étudiais à chaque minute l'expression de son regard , de sa voix , les pulsations de ses artères. J'interrogeais avec une indicible émotion les hommes de la science que j'avais rassemblés autour d'elle. Quelquefois il me semblait que son pouls était plus calme , sa parole moins embarrassée ; je m'élançais avec un cri de joie vers la
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fenétre ; je levais les bras au ciel, je le remerciais de sa miséricorde ; puis , un instant après , je reconnaissais que je m'étais trompé , et je retombais dans un morne désespoir. La nuit , quand la fatigue me forçait à prendre quelque repos , quand le sommeil s'appesantissait malgré moi sur ma paupière, je m'asseyais sur un fauteuil près de son lit. Tout à coup j'étais réveillé par un cri qui pénétrait jusqu'au fond de mon cœur. Je l'entendais prononcer mon nom comme en nos heureux temps d'amour. Je me précipitais vers elle avec un transport de joie , hélas ! et je la trouvais en proie au délire. Non, il n'a pas connu les vraies douleurs humaines , celui qui n'a pas vu languir et s'affaisser près de lui un être chéri par-dessus tout , celui qui n'a point passé par cette incessante alternative de souffrance et de joie , de terreur et d'espoir, celui qui n'a point assisté à ces derniers combats de la vie et de la mort , à cette longue séparation de l'âme et du corps, à ces crises délirantes, à ces spasmes qui sont déjà l'image de l'anéantissement !
« J'ai eu pendant trois mois cet effroyable spectacle sous les yeux, et je ne sais comment j'y ai résisté. J'ai prié, j'ai pleuré, j'ai eu recours à tous les moyens de salut, et ni l'expérience des hommes de l'art, ni les soins les plus dévoués , ni l'ardeur de mon amour, ni mes larmes et mes sanglots , mon Dieu ! n'ont pu sauver celle pour qui j'aurais volontiers donné à l'instant même mon existence entière. Mais imaginez , monsieur, qu'après d'afîreuses semaines d'angoisses ,
je m'étais créé, je ne sais comment , la plus extravagante illusion : j'espérais, oui , j'espérais ; et en dépit des regards sombres des médecins, de la douleur visible de mes gens , des progrès toujours croissants du mal, je gardais une confiance insensée. Un soir, Marie, qui depuis quelques jours paraissait plus calme, m'appela près de son lit : « Il y a longtemps, dit-elle, que je n'ai fait ma prière; donne-moi le christ de notre bon vieillard. '^ Je me hâtai d'aller le lui chercher ; elle le porta à ses lèvres, leva ses pauvres yeux mourants au ciel, puis, me tendant la main pour avoir la mienne : « Cari , me dit-elle d'une voix éteinte et en faisant un pénible effort, tu m'as rendue bien heureuse... Merci... que Dieu soit avec toi ! » Sa tête retomba sur l'oreiller, ses paupières se fermèrent. Sa figure était alors si douce , si sereine , qu'on eût dit un ange endormi. Elle venait d'exhaler son dernier souffle dans une dernière pensée d'amour. Elle n'était plus. »
A ces mots , Wander mit ses mains sur son visage , et un douloureux sanglot s'échappa de son sein.
«< Du courage, mon ami, » dit le colonel en allant à lui et en le pressant dans ses bras ; « vous êtes un brave jeune homme , et le ciel , qui vous a si cruellement affligé, aura pitié de vos souffrances. Allons, relevezvous et ne vous laissez pas ainsi accabler sous le poids de vos souvenirs.
— En voilà assez pour aujourd'hui , monsieur, reprit Wander. Permettez-moi de me retirer, je ne
pourrais pas vous dire un mot de plus à présent. Si demain j'ai plus de force, je reviendrai, et vous saurez pourquoi je suis ici.
— Bon et honnête jeune homme ! » dit le colonel en revenant s'asseoir après l'avoir reconduit, et en allumant sa pipe. «< S'il peut aimer encore CéciHe , il la rendra heureuse, et j'espère qu'il n'aurait plus tant à se plaindre de son sort. »
Le bon colonel s'endormit avec cette pensée , et toute la nuit il vit en rêve un joli couple qui l'appelait cher oncle, des petites nièces qui jouaient avec les franges de ses épaulettes , et des petits neveux qui caracolaient dans sa maison de Wexiô avec ses grosses bottes et son grand sabre.