‹ Les amies de pensionChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Brigitte dîne avec Marguerite. — Leur promenade. — Méprise de M. Smith. — Amitié de Marguerite. — Mauvais effet de la fausseté. — Repeutir de Brigitte. — Lettre à M""' Comagène. — Bonté de Marguerite.

Quelques jours après , le chevalier et M™* Jones , désirant connaître d'une manière plus intime l'amie de leur fille, et ne jugeant pas à propos de se familiariser avec M™^ Smith permirent à Marguerite d'inviter Brigitte à dîner. Brigitte f ut charmée decette invitation, à laquelle elle était loin de s'attendre , et ne manqua pas de se trouver , au jour marqué , dans la salle des bains , où Marguerite devait la venir prendre.

Le chevalier était , ce jour-là , plus disposé à la gaîté que de coutume ; et la vivacité de Brigitte , qui , cette fois , n'éprouvait aucune contrainte, lui plut. Elle était enchantée de

tout ce qu'elle voyait ; et la coaversalioii de M. et M""" Jones lui parut contraster tellement avec celle de la société habituelle de ses parens , que , lorsqu'elle fut sortie de table , et qu'elle se trouva seule avec Marguerite, elle ne put s'empêcher de lui dire qu'elle était la plus heureuse personne du monde, d'avoir des parens aussi bons el aussi aimables.

" Biais, est-ce que les vôtres ne sont pas aussi bons ? demanda Marguerite. Je croyais vous avoir entendu dire que vous leur faisiez faire toutes vos volontés ?

— Oui, autrefois ! répondit Brigitte; mais maintenant , je ne sais si c'est parce qu'ils se laissent influencer par ma tante, ou bien qu'ils aient résolu d'adopter une autre marche à mon égard, il semble que je n'aie plus le moindre crédit sur leur esprit. Elle raconta alors que son père était venu deux fois de Londres ; qu'il était arrivé le soir , qu'il avait l'air très-affairé; et qu'il était reparti le lendemain. « La plupart du temps, dit-elle, il s'enfermoii avec ma tante , qui est sa sœur. 3Iaman ni moi n'avons rien pu obtenir de lui pour remonter notre garde-robe, quoique les t'iïels que nous avons apportés de Londres

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Foienten très-mauvais état. Il nous a dit d'attendre son retour ; qu'il n'avait point d'argent. 3Iaisce n'est point lapremière fois que je lentends se plaindre de la sorte; et il faut absolument que j'aie , ici ou à Londres , ce dont j ai besoin pour retourner à la pension.

— Encore songer à la toilette , ma chère Brigitte ! dit Blarguerite en souriant ; je désirerais vous voir apporter à tout la même ardeur.

— A l'étude , n'est-ce pas ? Ah ! si mon père et i^j-a mère étaient comme les vôtres , je conviens que cela pourrait mètre de quelque u|:ilité ; mais puisque nous sommes seules, je vous le dis en confidence, ils sont aussi étrangers à ce que j'apprends que cette chaise , et ne seraient pas en état d'apprécier mes progrès , dans le cas où je viendrais à acquérir des connaissances un peu relevées. «

^Marguerite devina de quoi il était question. « Mais pour votre propre intérêt , ditelle , quand ce ne serait que pour paraître avec quelque avantage dans la société , il me semble que vous devriez ne pas négliger vos études.

— Pardonnez-moi la liberté que je prends de me servir de yos propres expressions , répondit Brigitte en riant ; mais je ne paraîtrai jamais avec tant d'avantage dans la société que fréquente mon père et ma mère , que lorsque je serai bien habiUée : et c'est un point sur lequel je suis résolue à ne me point négliger. »

La question était trop délicate , pour que Marguerite se permit de la décider ; seulement elle plaignit Brigitte de se trouver dans de semblables sociétés , et surtout d'avoir le désir de s'y distinguer par la toilette.

M™* Jones entra , dans ce moment , pour leur proposer de faire une promenade dans la ville. « Ma fille , dit-elle , connaît fort peu Bath , et peut-être que M"* Brigitte est à même de lui en faire voir les curiosités ; seulement je vous recommande de ne pas aller trop loin et d'être de retour pour le thé : Marguerite sait à quelle heure nous le prenons. »

A leur retour , M. Jones voulut savoir comment s'était passée leur promenade.

"■ Voyons , dit-il , racontez-moi ce que vous avez vu.

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— Beaucoup de monde , papa , répondit Marguerite , et surtout une femme , la plus singulière et la plus étrange que j'ai jamais vue : elle avait un costume et des manière© si cavalières , que tout le monde la regardait.

— Je sais de qui tu veux parler ! dit le chevalier ; c'est cette femme qui ne porte jamais que des habits de drap et des chapeaux de castor. On l'appelle VUomme- Femme.

— Elle se promenait les mains derrière le dos, ajouta Brigitte ; quelquefois même elle a soin , pour mieux ressembler à un homme , de s'armer d'une petite canne , qu'elle agite autour d'elle en marchant.

— Ne dites pas même qu'elle ressemble à un homme ! répondit M. David ; il n'v en a pas qui soient aussi jaloux de se faire remarquer ; à moins que vous ne parliez de ces sots faquins qui voudraient toujours avoir le tleuret à la main.

— Je me souviens de l'avoir vue , interrompit M™^ Jones. Il faut qu'elle ait été élevée sous les yeux d'un sergent ; car on lui a , du moins , appris à marcher avec hardiesse.

— J'ai entendu dire qu'elle était mariée , reprit M. David. Si j'étais son mari , j'en ferais un soldat , je l'engagerais au service du roi ; car sa conversation conviendrait parfaitement dans une caserne. Un de mes amis , qui se trouvait dernièrement à voyager avec elle dans la même voiture , m'a dit qu'il l'avait d'abord prise pour un homme , tant elle en affectait le langage et les manières. Il s'en fallait de peu qu'elle ne jurât contre le cocher , toutes les fois qu'on était obligé de s'arrêter sur la route. On dirait qu'elle rougit de son sexe. Les jeunes gens qu'elle s'efforce d'imiter ne doivent pas avoir mauvaise opinion d'eux-mêmes , en voyant une femme renoncer à ce qui devrait faire son plus grand charme, pour marcher sur leurs traces.

— Quel peut donc être son but en agissant de la sorte ? demanda Marguerite avec étonnement.

— Je l'ignore absolument , répondit-il ; à moins que ce ne soit de se faire remarquer.

— En ce cas , répondit M"'' Jones , elle réussit parfaitement , car elle ne sort jamais

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sans donner lieu à une foule d'observations ; et j'ai souvent entendu des gens du peuple s'entretenir d'elle, en la voyant passer dans les rues. »

Brigitte revint chez elle l'esprit charmé de sa visite , et fit à sa mère le récit de ce qui s'était passé, ayant soin, surtout, de ne pas oublier la conversation à laquelle avait donné lieu l' homme-femme.

Mais bientôt un événement survint , qui renversa toutes les espérances de Brigitte , et la convainquit que les talens de Jlargucrite étaient infiniment supérieurs et préférables aux siens.

M. Smith vint un jour à Bath ; il était plus pressé que de coutume. Des circonstances imprévues , et les dettes dont il était accablé, l'avaient forcé de vendre ses propriétés ; son commerce était ruiné ; et vainement aurait-il voulu cacher à sa femme et à sa fille le malheureux état de ses affaires , car elles étaient dans la situation la plus déplorable.

Les marchandises qui se trouvaient dans ses magasins , sa voiture , ses chevaux , ses meubles , tout avait été saisi par ses créan-

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ciers. Il serait difficile de dire laquelle des deux , de la mère ou de la fille , sentit , dans ce moment son orgueil plus cruellement mortifié. M"*^ Smith n'avait nullement songé à mettre à l'abri des revers du commerce cette belle fortune qui avait engagé son mari à l'épouser ; et sa dot se trouvait alors absorbée dans la déconfiture générale. Pour Brigitte , moins capable de mesurer toute l'étendue de son malheur , elle se plaisait à s'abuser sur sa situation présente : « Les choses s'arrangeront, disait-elle; et elle ne conservait aucun doute à cet égard.

« En effet , lui dit son père , elles s'arrangeront; mais non pas comme tu l'entends , ma fille ; tu serais dès ce moment réduite à la mendicité, si l'éducation que tu as reçue ne te mettait en état de gagner de quoi soutenir ton existence. »

Brigitte devint pâle ; les sages conseils que Marguerite lui avait si souvent donnés , et qu'elle avait toujours négligés , se retracèrent soudain à son esprit. " Si j'avais suivi son exemple , dit-elle en elle même, je ne serais pas aujourd'hui sans ressource ; mais maintenant...." Ces réflexions étaient

trop pénibles ; elle ne a oulut pas s'y arrêter davantage. Elle n'avait aucun espoir consolant à offrir à ses parens , aucune promesse d'adoucir leur peine par son travail : elle gardait un morne silence ; le repentir rongeait son cœur , et elle gémissait en secret du triste état où elle se trouvait réduite. Combien elle se repentait alors d'avoir négligé de s'instruire , pendant qu'elle l'aurait pu ! Sa tante était la seule amie qui restât à ses parens. Ils se trouvaient donc à sa charge pour quelque temps ; et Brigitte , bien loin de pouvoir la soulager dans cette circonstance , fut aussi obligée elle-même d'avoir recours à ses bontés. Mais ce n'était" pas le seul tort qu'elle eût à se reprocher : elle n'avait plus à espérer de recouvrer le temps perdu , en retournant à la pension ; et elle redoutait sans cesse les sarcasmes que ses compagnes allaient lancer contre elle.

Elles avaient en effet beaucoup à dire ; car le principal créancier de M. Smith était le père d'une jeune personne dont nous avons déjà parlé sous le nom de M'^'' Cherche , et à qui Brigitte avait fait accroire qu'elle possédait une fortune considérable , dont sa marraine lui avait fait présent.

Pendant que tout cela se passait , et que Brigitte pleurait avec sa mère la perte de ses plaisirs accoutumés , Marguerite s'étonnait chaque jour de ne les point rencontrer à la salle des bains. Elle ne savait qu'en penser ; elle crut d'abord que Brigitte était malade , et se disposait à lui faire une visite , quand le hasard lui offrit un journal où elle vit annoncée la faillite de M. Smith , marchand de draps en gros et en détail. « Ce ne peut être que le père de Brigitte ! » dit en pllc-mème Marguerite; et le silence de son amie la confirmait assez dans ses soupçons. Elle se rappela d'ailleurs les fréquentes courses de M. Smith à Bath, ses conférences secrètes avec sa sœur , et puis la réponse qu'il avait faite à Brigitte au sujet de l'argent. « Pauvre Brigitte ! dit-elle en regardant sa mère d'un air attendri ; maman , ne j)uls-je pas lui écrire une lettre de condoléance ? » M""® Jones ne répondit rien , mais regarda M. David. « Sans doute , ma lille , dit le chevalier ; tu peux faire tout ce que ton cœur t'inspire : il est de ton devoir d'offrir des consolations à ton amie , dans le malheur.

— Mais peut-être , continua Marguerite , qui craignait de blesser la délicatesse de Brigitte , peut-être qu'il serait plus convenable de paraître ignorer l'état actuel des affaires de son père ? Je lui demanderai seulement pourquoi je ne l'ai pas vue , et lui offrirai de lui faire une visite , si elle veut bien me le permettre. »

Son père et sa mère furent charmés de cette preuve de délicatesse et d'attention. < Tu as raison ! dit le chevalier ; écris de la manière que tu jugeras la plus convenable. "

Marguerite écrivit la lettre suivante , et la fit porter par un domestique , après en avoir donné lecture à ses parens :

« Ma chère Brigitte ,

« J'ai été très-contrariée de ne vous pas trouver , ces jours derniers , dans la salle des bains. Je présume que vous n'êtes pas malade. Cependant , si vous ne pouvez sortir , et que cela soit agréable à vos parens , j'aurai le plaisir de vous faire une visite.

'^ Votre sincère amie ,

*< 3IARGUERITE JOKES. »

Brigitte en recevant cette lettre , fut pénétrée de reconnaissance ; elle ne put voir sans la plus vive émotion une pareille preuve d'amitié. Elle sentit dans ce moment son orgueil confondu ; et un torrent de larmes

vint inonder son visage « Marguerite ,

s'écria-t-elle aussitôt qu'elle eut recouvré l'usage de la parole , Marguerite connaît mon malheur, j'en suis sûre ; et cependant , voilà comme elle m'écrit ! Il semble que mon infortune me donne de nouveaux droits à son amitié. Avant notre malheur , elle ne m'avait jamais offert de me venir voir. Oh! maman, j'ai encore une amie! Puis-je avoir le plaisir de m' entretenir avec elle? continua-t-elle, en se retournant vers sa tante , qui jusque-là avait constamment refusé de recevoir aucune visite, sous quelque prétexte que ce fût.

— Sans doute, ma chère répondit-elle. Il est bien peu de demoiselles qui soient capables d'une telle démarche dans une pareille circonstance. " Brigitte écrivit en réponse : <• Que vous êtes bonne , ma chère Marguerite, de vous inquiéter de moi ! Mon cœur me dit que vous connaissez le terrible changement

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qui s est opéré dans les affaires de mon père; et cependant mon souvenir vous occupe encore ! Je ne suis pas sortie depuis la dernière fois que j'ai eu le plaisir de m' entretenir avec vous ; mais puisque vous voulez me faire celui de me venir voir, votre société sera une source de consolations pour votre

malheureuse amie ,

« B. Smith. »

« Venez le plus tôt que vous pourrez ; je vo us raconterai tout. »

Marguerite ne tarda pas à se rendre à cette invitation ; et toutes ses craintes se changèrent bientôt en certitudes. Elle ne vit que Brigitte , qui ne se lassait point d'exprimer tour à tour sa reconnaissance , sa douleur et ses inquiétudes , jusqu'au moment où elle fut interrompue par M. Smith , qui entra tout à coup dans la chambre. Marguerite ne l'avait jamais vu : et elle fut surprise de son air.

C'était un gros homme , d'un extérieur fort désagréable. Il portait une énorme perruque noire ; et son visage était assez insignifiant , quoique alors il fût aisé de deviner que quelque chose d'extraordinaire animait

son teint et donnait de la vivacité à son regard.

Brigitte eut à peine le temps de lui adresser un seul mot , qu'aussitôt il prit la parole : <■ C'est une de vos compagnes , si je ne me trompe , Brigitte ! Eh bien ! il faut que je lui fasse connaître comme vous vous êtes mal comportée. Dites-moi , mademoiselle , n'avez-vous pas quelque fois entendu dire à ma fille qu'elle possédait une fortune considérable que lui avait laissée sa marraine .^^

— Oui , monsieur , répondit Marguerite , presque aussi honteuse que si elle eût été elle-même l'auteur du mensonge.

— Elle devrait en rougir! continua-t-il. Et je suis bien sûr que toute la pension y a cru ; n'est-ce pas , Mademoiselle ?

— Je l'imagine ! répondit Marguerite , un peu remise de la confusion que lui avait d'abord causée la brusque interpellation de M. Smith.

— Eh bien ! mademoiselle , je vous assure que cela est faux ! ce n'est que son orgueil , son abominable orgueil , qui lui a fait inventer une pareille histoire.

— Je n'avais jamais cru que cela fût

•vrai , monsieur ; elle me l'a dit dès le commencement.

— L'a-t-elle encore dit à quelqu' autre ?

— jNon , monsieur , je ne le crois pas.

— J'aurais voulu qu'elle l'eût dit , répondit-il ; elle m'a fait un grand tort , avec cette extravagance... , un très-grand tort , je vous assure ! »

Marguerite soupira. Ce n'était pas le moment de rappeler à son amie les conseils qu'elle lui avait donnés : Brigitte paraissait trop triste et trop confuse en ce moment. « Comment est-ce que cela a pu vous faire du tort , mon cher père ? demanda Brigitte d'une voix sanglotante.

— M. Sorrel , répondit-il, est mon principal créancier ; il s'imagine que j'ai de l'argent caché qui vous appartient; et il a mis cela dans la tète des autres créanciers.

— Ah! c'est M"' Cherche \ dit Brigitte en secouant la tète , et en se tournant vers Marguerite. Celle-ci la regardait , et semblait lui dire : « Elle n'aurait pas répété cette fausseté, si vous ne la lui aviez pas dite ?

— Dites plutôt que c'est votre orgueil , votre sottise , votre mensonge ! reprit le père, avec une vive indignation.

— Oui ! oui , mon père ! s'écria-t-elle en se jetant à ses genoux , je conviens que je suis coupable de tous les torts que vous m'imputez. Mais lorsque je vous en parlais. . . pourquoi.... » Elle s'arrêta là et regarda son père d'un air suppliant , comme pour implorer son pardon.

— Pourquoi alors , dit-il , ne vous tinsje pas le même langage qu'aujourd'hui ? C'est là ce que vous voulez dire , n'est-ce pas ? et vous avez bien raison. Parce que j'étais aussi insensé que vous , que je partageais votre vanité , et que je traitais le mensonge aussi légèrement. Mais maintenant , j'en sens toutes les conséquences , et je suis payé pour m'en repentir.

— J'en souffrirai également ! répondit Brigitte.

— Et cela est bien juste. Si j'avais été un meilleur père , il y a long-temps que j'aurais dû vous faire souffrir de la sorte , pour vous punir de votre faute. »

En disant ces mots , il sortit furieux de la

chambre ; et ^larguerite persuada à son amie de réparer sa faute du mieux qu'il serait en son pom oir , en faisant à la pension l'aveu de son mensonge. Brigitte fit quelques difficultés.

« En vérité , reprit Marguerite , si vous êtes réellement convaincue que vous avez eu des torts , vous ne devez pas être honteuse de les reconnaître. »

Brigitte se montra encore irrésolue, « Si M"" Ockendon était là , dit-elle, je la prierais de dire la vérité pour moi.

— Et pourquoi ne vous adresseriez- vous pas aussi bien à M™'' Comagène ? demanda Marguerite.

— Notre maîtresse ! En vérité , j'ai envie de lui écrire.

— C'est ce qui conviendrait le mieux ! reprit son amie. Songez , ma chère Brigitte, que c'est la seule chose que vous ayez à faire; et si cette démarche est capable d'améliorer la situation de votre père , pouvez- vous hésiter un instant? Je vous laisse écrire votre lettre ; et demain , si maman veut me le permettre , je reviendrai vous voir.

— Oh ! Marguerite, ma chère Marguerite!

s'écria Brigitte , ne vous en allez pas , je vous en prie , restez-là pour me voir écrire ma lettre , et m' aider à exprimer ma honte et mon repentir.

— En êtes-vous bien pénétrée ? demanda Marguerite , sachant à peine si elle devait ajouter foi à ce qu'elle lui disait.

— Oh , oui ! je vous assure , réponditelle ; et si vous voulez seulement m'accorder votre amitié , je vous promets de ne jamais négliger vos conseils , et d'étouffer ce sot orgueil qui m'a été si funeste. Mes parens ont toujous eu mille bontés pour moi ; seulement ils m'ont trop adulée ; et je conviens que je n'ai pas assez reconnu leur amitié. Ils m'ont accordé trop de liberté; et je «étais occupée que de moi et du mérite que je me suppo.sais. Je ne craignais pas de les offenser , parce qu'ils admiraient toutes les paroles qui sortaient de ma bouche. Aurais-je jamais pu penser que ce serait là le résultat de leur complaisance.

— Ma chère Brigitte , dit Marguerite , je ne vous ai jamais tant aimée qu'à présent, si vous persistez dans ces senti mens, vous pouvez encore être heureuse; -sous n'aviez

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besoin qae d'un peu plus de réflexion pour agir raisonnablement. >'

Fermement pénétrée de ses nouvelles résolutions , et eneouragée par l'approbation de Marguerite , Brigitte écrivit une lettre à M™*" Comagène, dans laquelle elle reconnaissait tous ses torts , son défaut d'attention aux sages conseils qu'elle lui avait donnés, et surtout la vanité qui lui avait suggéré le mensonge dont les conséquences avaient été si fâcheuses pour son père. « Je sais , madame , ajoutait-elle , qu'une fois qu'on s'est écarté de la vérité , l'on ne doit plus guère prétendre à inspirer de la confiance ; et j'ose à peine me flatter que vous veuilliez ajouter foi à la sincérité de ce que je vous écris. Biais mon amie , M''^ Jones , qui est auprès de moi en ce moment, me fera l'amitié de joindre sa signature à la mienne pour vous convaincre de la vérité de mon repentir , et de la haine que j'ai vouée au mensonge. Je lui avouai que c'était une histoire de ma façon, lorsque pour la première fois je m'avisai de la débiter ; seulement elle a été trop bonne , et elle a craint de m'exposer en révélant mon mensonge , quoique je l'eusse

|)ublié au mépris de ses conseils. Je crains bien, madame, qu'après la connaissance que vous avez maintenant de mes fautes, et le mauvais exemple que j'ai donné à vos demoiselles, vous ne veuilliez plus m'admeltre dans votre pension , lors même que mon père aurait les moyens de m*y envoyer: ce qu'il est bien loin de pouvoir faire. Je n'espérais pas davantage de reconquérir votre affection , quand je pourrais , par des efforts soutenus , parvenir à effacer la tache que j'ai imprimée à ma réputation. Tout ce que je puis faire , madame , c'est de vous prier de vouloir bien avoir la bonté de prévenir M'^'' Sorelle , et particulièrement son père, que ce que j'ai dit à l'égard de ma fortune est entièrement faux , et que c'est moi qui me suis avisée d'inventer cette fable. Ditesleur aussi , je vous prie , combien mon extravagance me coûte de larmes. J'étais loin , sans doute , d'en prévoir toutes les conséquences; mais je ne prétends pas cependant alléguer ceci comme une excuse de ma faute. Souffrez , madame , que je vous témoigne pour la dernière fois combien je vous suis reconnaissante des tendres soi us que vous

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m'avez prodigués , et dont je regrette davoir si peu profité.

> Je suis , madame , avec respect , votre soumise et repentante élève ,

» Brigitte Smith. »

Cette lettre servit à convaincre Marguerite que son amie n'était dépourvue ni de bon sens ni de moyens. Et si elle avait eu plus de connaissance du monde , elle aurait vu que les fautes de Brigitte provenaient plutôt d'un excès de l'un et de l'autre; et qu'elle n'avait seulement besoin que d'être bien dirigée. Depuis son enfance , elle s'était aperçue que la ruse et l'artifice avaient réussi auprès de ses parens pour avoir ce qu'elle désirait; et elle avait continué de les mettre en usage comme des movens plus simples et plus conformes à son caractère, que ceux que lui indiquaient la franchise et la sincérité. Privé des bons exemples et des sages conseils de la vertu , le meilleur esprit ne peut que devenir la proie du mal ; il s'abandonne à tous les vices , et ses yeux se couvrent d'un voile épais qui lui en cache la laideur , jusqu'à ce que la

main d'un ami, ou les conseils d'une triste expérience viennent faire tomber le bandeau qui l'aveugle. Alors il aperçoit le vice dans toute sa noirceur ; et heureux est celui qui trouve assez de force en lui-même pour pouvoir s'en affranchir.

Pendant que Marguerite se plaisait à chercher dans cette lettre les heureux présages de la conduite future de son amie , celle-ci réfléchissait à l'ouvrage qu'on faisait pour elle à la pension. « Je ne puis pas , sans mentir , dit-elle , le donner pour être de ma façon, quoique j'aie encore trompée ma pauvre mère , en lui disant que je m'occupais d y travailler ; ce serait encore une chose qui déposerait contre moi. » Marguerite lui conseilla de proposer à la demoiselle qui y travaillait de le garder pour elle. <• Toutes les soies , dit-elle , sont achetées ; il serait malheureux que cet ouvrage restât imparfait ! Laissez à celle qui l'a commencé, le plaisir et le mérite de l'achever. »

Brigitte approuva cette résolution , et écrivit quelques mots au bas de la lettre pour en prévenir M""^ Comagène.

« Votre père et votre mère seront

charmés de votre conduite , dit Marguerite : et les miens ne le seront pas moins de la lettre que vous venez d'écrire : ils étaient déjà portés à vous aimer , et je ne doute pas que cette démarche n'achève de les disposer en votre faveur. »

Brigitte sentit quelque répugnance à accéder à cette proposition ; charmée de posséder l'amitié du chevalier , elle craignait que s'il venait à connaître trop bien son caractère , il ne changeât de dispositions à son égard. 3Iais , surtout , elle ne pouvait supporter l'idée que ses parens, pour qui elle avait toujours été un objet d'admiration , vissent l'aveu de ses fautes et fussent témoins de son humiliation. Marguerite la regarda avec des yeux attendris ; elle doutait , elle craignait que ie repentir de son amie ne fût j)as aussi si sincère qu'elle se l'était imaginé. Enfin , Brigitte s'apcrcevant de son embarras, se mit à fondre eu larmes. <• Oui, dit-elle, j'en conviens , j'ai mérité cette mortification; mais je redoute ce que mes parens vont dire, lorsqu'ils liront cette lettre. — Ma chère ih'igitte, reprit Marguerite , voulez- vous que je vous dise ce que vous craignez ? Vous

craignez de perdre rintluence que vous avez exercée sur eux jusqu'à ce moment. Maisne vaut-il pas mieux l'obtenir par des voies honnêtes , par une conduite que votre cœur ne désavouera point? Croyez- moi ! un sincère aveu vous servira mieux auprès de chacun , que tous les avantages précaires que pourront vous procurer la ruse et l'artifice. Reconnaissez que vous avez eu tort ; et que votre conduite fortifie à l'avenir les liens d'affection qui vous attachent à eux. » Quoique à peine âgée de treize ans , Alarguer ite-possédait des connaissances au-dessus de son âge. Elle raisonnait avec dicernement, jugeait avec justesse , et réunissait presque tous les avantages que procure une bonne éducation. Non-seulement elle avait lu beaucoup , mais elle avait été accoutumée à porter son jugement sur tout ce qu'elle lisait, et à le soumettre ensuite à sa mère , qui l'approuvait ou le rectifiait. Ce n'avait pas été en vain que cette aimable femme , ainsi que M'"'' Ockendon , s'était efforcée de lui inculquer de bons principes ; mais Brigitte n'avait su profiter d'aucun de ces avantages, et le temps qu'elle avait passé

à la pension avait été perdu pour elle , parce que son esprit n'était pas disposé à recevoir les instructions qu'elle y aurait pu puiser.

Enfin, les argumens de Marguerite prévalurent : Brigitte consentit à montrer sa lettre à M. et à M"® Jones ; et ceux-ci ne purent assez la féliciter de l'heureux changement qui s'était opéré en elle , et de la sage résolution qu'elle avait prise.

La lettre fut mise à la poste ; et Brigitte sentit son cœur soulagé de la moitié du fardeau qui l'oppressait.

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